A Vous ne me dites pas que vous venez icy
Exprès pour m'oster le soucy
De m'habiller en broderie ,
Et pour vous en railler après ;
Mais , mon petit Finet, je découvre vos trais , Et pour Jeudy prochain je seray mieux vestue
Que vous m'ayez encore veue.
La signature de l'auteur et l'adresse du libraire ne se trouvent que dans A. — BC placent ici la date.
[A La Muse de Cour 1666 (voy. tome I , col. 909), pp. 89-96. B La Muse Dauphine 1667 — 101-109.
C La Muse Dauphine 1668 — 101-109.)
LETTRE EN VERS A SON ALTESSE MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS
[Par la GRAVETTE de MAYOLAS. ]
Du 14. Aoust 1666.
De parler toujours de Couronnes, Des plus principales Personnes , Des grandes Afaires d'État , De la victoire , du combat , De la mort , hymen & naissance De la dernière conséquance , Princesse , ces discours pompeux Sont tant soit peu trop sérieux , Et, manquant de ces grosses Testes, Je parle quelque-fois des bestes.
Les mulets , ânes , chats & chiens Sont des burlesques entretiens ;
Sur eux mon esprit se délasse (Car, quoy qu'on die & quoy qu'on 15 Sans uzer de précaution , [fasse, On le tourne en dérizion) , Et , dans ma suite véritable , Je vais mesme parler du Diable.
Un homme de bonne façon , 20 Allant voir son petit garçon , Entre les mains d'une Nourice Qui lui rendoit maint bon ofice ,
i58. — Du 14. Aoust 1666 (Mayolas).
Dans un Village assez prochain , Entre Saint Cloud & Saint Germain,
25 Avoit un peu l'ame en balance De ne toucher point de finance , Ou , si vous voulez , de l'argent , D'un débiteur peu obligeant.
Il part, il marche, il s'achemine ,
30 Dans une humeur assez chagrine , Mais , à quatre cens pas & six Dehors les portes de Paris , Il trouve un certain personnage Dont il conoissoit le vizage ,
35 Assez bien-fait, assez bien-mis ; Il se dizoit de ses ^mis.
« Où vas-tu ? » dit-il à cet homme ; Et par son propre nom le nomme.
« Je sçay bien que Monsieur un tel
40 » En ton endroit est bien cruel D'uzer d'une telle remize Pour bailler la somme promize ; Si tu veux venir avec moy Et te repozer sur ma foy, Je te vais conduire , sans doute , Chez-luy par une bonne route.
Voicy deux chevaux , qu'un valet M'amène , & les tient au colet ; Ne refuze point ce service. »
50 L'autre , contant du bon ofice , En prend un d'un air jovial.
Tous deux donc sont bien à cheval ; Ils courent , & de mesme sorte Que si le Diable les emporte.
53 Nôtre homme quelque fois parloit (Mais l'autre point ne répondoit) Quand il sentoit quelque détresse D'aller avec tant de vitesse ; Si-bien qu'en quatre heures de temps
60 Ces deux postillons importans Arivent à l'hôtellerie ; Mais celuy-cy, sans raillerie , Se trouvant étrangement las , Demande un lit & des blancs dras ,
65 Sans songer de se métré à table ; Il sent un mal épouvantable Et goûte aussi peu de repos Que s'il dormoit sur des fagots.
La nuit se passe , il se reveille ,
70 Ayant bien la puce à l'oreille , Demande au valet , tout-de-bon , Nouvelles de son compagnon , Mais le valet & la servante, Et l'Hôte ou l'Hôtesse plaizante ,
54 les Diables.
75 Luy dizant qu'ils n'avoient rien vu , Et, que seul il êtoit venu Sans cheval & sans camarade.
« Quoy ! » dit-il, « par fanfaronade, » Voudriez-vous bien me le celer,
80 » Ou bien a-t'il pu s'en aller ? » L'Hôte , voyant sur son vizage Quelque pâleur & quelque ombrage Quand on luy confirmoit cela , Et que seul il arriva-là ,
85 II luy dit : « Où pensez-vous être , » Mon cher Monsieur & mon cher
[Maître? »
— « Je croy, » répond le Cavalier, « N'être pas loin de mon quartier, » Prés de Paris ou de Suréne. »
90 — « D'erreur vôtre pensée est pleine: » Sans-mentir, vous touchez le mur » De nôtre Ville de Saumur. »
— « Quoy ! » dit-il
d'un ton en [colère , A Saumur ? se peut-il bien faire , Car de Paris je suis party A trois heures aprés-midy ? 0 — « Promenez-vous parmy la ville , » Quitez un peu ce domicile , »
Luy dit l'Hôte civilement ,
100 « Enquêtez-vous-en seulement. »
II sort , à tous il le demande , Et la troupe , petite ou grande , Confirme de chaque côté Qu'il est dans ladite Cité ;
105 Ce qui fait augurer & croire Que l'habitant de l'onde noire , Le Démon, ou Diable autrement, L'a porté là si promptement ; Mais , revenant au bord de Seine
1 10 De corps gaillard & d'ame saine, Bien qu'il en soit un peu fâché , Il en est quite à bon marché , Et de long- temps promet & jure Qu'il ne prendra telle monture ,
115 Ou que , si jamais il en prand , Il aura trés-bon répondant ; D'où l'on voit qu'il est dommageable De croire aux paroles du Diable.
Depuis peu , les Confédérez 1 20 A la Paix sont bien préparez :
Lassez enfin de la discorde , Ils ne songent qu'à la concorde Et vont réclamer la bonté
lyi
De leur auguste Majesté.
125 Quelques Articles on propoze Où leurs volontez on expoze , Et j'oze espérer , après-tout , Qu'on en poura venir à bout.
La grande & petite Pologne
130 Pour le Roy montrent bonne trogne, Comme beaucoup d'afection A quiter la rébellion.
Ce Grand Prince , par sa clémance , Par son adresse & sa puissance ,
135 Ayant vingt mille Combatans , Non moins courageux qu'éclatans , Surmontans l'esprit des Rébelles, Tous luy seront bien-tôt fidelles.
i58. — Du 14. Aoust 1666 (Mayolas).
[Henri
Cauclion
de
N'aguéres FEvesque d'EvREUx , Illustre , docte & vertueux ,
du^Touri Pl^i^ d^ joy^ ^ ^^ zèle extrême ,
Conféra le sacré Bâtéme
A certain Turc , homme-d'honneur,
Fils d'un insigne Gouverneur 145 De quatre Villes qu'on confine
Aux quartiers de la Palestine ;
Après cette sainte Action ,
Il eut la Confirmation ,
Comme beaucoup d'autres encore , 130 Du susdit Prélat , que j'honore ,
Dans l'Abbaye Saint Remy,
De qui je suis parfait amy.
Mais , si les Turcs se convertissent
Et sur nôtre Eglize bâtissent, 135 Que doivent faire d'autres Gens
Qui ne sont pas nez Otomans ?
L'Infante, elle-mesme en person- Va du côté de Barcelonne [ne ,
Pour commencer l'embarquement.
160 Qui fera son débarquement ?
On assure que l'Alemagne Blâme les délais de l'Espagne ; L'Empereur mesme s'en plaint fort.
Et peut-être qu'il n'a pas tort ;
163 Mais l'on alégue & l'on raporte Une raizon tellement forte Sur son indispozition Qu'elle apaize l'émotion ; La possession d'une Infante
170 Semble mériter cette atante.
132 Quitera la rébellion.
J'apris hier d'un nommé le Blanc, Que , ces jours passez , Monsieur De qui le Père à la Rochelle [Flanc, Fut un Ministre trop fidelle,
175 Pendant l'espace de trente ans , Estimé de tous les Scavans , Abjura l'ancienne Hérézie.
Son ame étant bien éclaircie , Il s'est rangé du bon party,
180 Et s'est, en un mot, converty.
Désigné pour la mesme place , Dieu luy fit une belle grâce , L'animant d'un transport divin Pour l'ôter du mauvais chemin ;
183 II dit avec grande éloquence Tous ses motifs en conscience.
Le Révérend Père Girout, Qui parle & prêche bien sur tout , Fit un discours plain de doctrine
190 Et d'une piété divine , Et , non sans jubilation , Receut son abjuration , Que l'Evesque de la Rochelle , Par sa science , soin & zelle ,
193 A moyenne, dans ce dit lieu Atirant mille âmes à Dieu.
Je voudrois qu'une Damoizelle, Fort aimable & spirituelle, En ce jour en eut fait autant,
200 Ou se convertit à l'instant ; Avec plaizir, dans mon Epître , J'en ferois un joly chapitre , Car le brave Mary qu'elle a Ne souhaite rien que cela.
203 Que ne doit point faire une Dame Pour son Epoux & pour son ame ?
Le RoY, qui n'a point de pareil Sous tout l'Empire du Soleil , Louis de Bourbon , a fait faire
210 Cet Exercice Militaire
Qui cauze de si beaux transports Aux illustres Gardes-du-Corps , Daufins , Chevaux-legers , Gens
[d'armes , Qui volontiers prennent les armes ;
215 Aux Mousquetaires embuflez Et d'un fort beau buste afublez , Desquels on voit que chaque manche Est d'une toile ou jaune ou blanche
183 trasport.
210 exercice.
[Hem
Marif
de La\
de Boi dauphi
i58. — Du 14. Aoust 1666 (Mayolas).
(J'entens brocard d'argent ou d'or,
220 Garny d'une dantelle encor, Ou bien encor d'une dantelle D'or ou d'argent tout aussi belle) , Avec sabres à leurs cotez, Généralement argentez ;
225 Au chapeau , le bouquet de plume , Et, comme on dit, en grand volume.
Jaune ou verd, gris-de-lin ou bleu , D'un beau blanc ou couleur de feu ; Par dessus le tout des coquardes ,
230 Qui rendent les humeurs gaillardes.
Dont l'aspect n'est pas moins brillant Qu'il est agréable & galant.
Mais n'oublions pas , je vous prie , Echarpe , housse en broderie ,
235 Et leurs chevaux bien ajustez , Car ils sont tous fort bien montez.
C'est ainsi qu'en cette cariére Cette Troupe fut la première.
De la seconde, assurément ,
240 Le diférant ajustement
Ne me semble pas moins aimable , Moins riche , ny moins admirable :
Des juste-au-corps d'un beau drap Où l'argent ne brille pas peu ; [bleu,
243 Le galon , fort large & solide ,
Est-là presque tant plain que vuide ;
Le reste est à proportion ,
Avec mesme profuzion.
L'une & l'autre Troupe est si leste
250 Qu'il est sans doute manifeste
Qu'on ne sçauroit voir sous les Cieux Rien de plus beau ny rien de mieux; Leur bonne-mine & leur adresse Surpassent encor leur richesse.
255 C'est par le soin des Commandans Fidelles , vaillans & prùdans , Et par leurs ardeurs infinies ,
Qu'on voit fleurir ces Compagnies.
Le Duc de Chaune , avec éclat , 260 Pour luy, pour nôtre Potentat ,
Avec grand Train , belle Livrée ,
Dedans Rome a fait son Entrée ,
Suivy de chars à six chevaux
De Princes & de Cardinaux.
263 Le lendemain , cette Excélance ,
Du Saint Pontife eut audiance,
Qui le receut, en vérité ,
Avec grande civilité
Et fit voir grande bienveillance 270 Pour l'invincible Roy de France.
Ce Saint-PERE est indisposé
Et de la goûte fort pressé.
L'éclatant & fâcheux tonnerre De la Milice & de la guerre
275 A si fort retenti sur mer, Parmy le feu , parmy le fer, Que chacun tient pour infaillible (Et la choze est assez plauzible) Que les courageux Holandois
280 Auront rencontré les Anglois.
Qui des deux emporte la gloire Du combat & de la victoire ?
Mon cher Lecteur, c'est-là le point , Et qu'encore l'on ne sçait point.
285 Princesse , dans l'autre semaine , Je vous en rendray très-certaine.
Ces Vers sortent de mon estoc , Deux jours avant le grand Saint Roc.
269 une grande.
275 retentit.
A Paris, Che^ Ch. Chenault , Itnp. & Lib.. aux Armes du Roy, rue de la Hucheite. Avec Priv. de S. M.
(Biblioth. de l'Arsenal, B. L. 1 1800. — Biblioth. de M. le baron James de Rothschild, — Ce dernier exemplaire porte la date du 18 août 1666 et les adresses suivantes : A Parts , Che:( C. Chenault , Itnp. & Lib., Aux Armes du Roy, rue de la Hucheite , Avec Privilège de S. M. Et à Lyon , Che:( M. Mathevei , à S. Thomas d'Aquin.)
LETTRE EN VERS A MADAME
Du i5. Aoust 1666.
Nonobstant certaine Migraine , Pire que la Fièvre Quartaine , Qui me délabre le Cerveau , Je vais , ô charmante Princesse , Pour Vous faire un effort nouveau Et mettre des Vers sous la Presse.
[Sabba-
thal Sebbhi]
Mais , excusez , grande Héroïne , Si cette Missive est chagrine Et vous fait peu voir de Brillans , Et daignez agréer , par grâce , Des Vers plus rudes que coulans ,
Après un si sincère aveu de ma disgrâce , Car, comme en Proverbe l'on dit ,
Je rimaille aujourd'huy par manière d'aquit.
Jusqu'ici , l'on avoit nouvelle Qu'avecque cœur, prudence & zèle Le Marquis Ville, comme un Mars, Sous les Vénitiens Etendards , Assiègeoit la Neuve Candie , De son Canon bien étourdie ; Mais, je ne sçai , certain Bruit sourd Aujourd'huy par la Ville court Qui ne dit pas la même chose.
Toutesfois , Muse , bouche close ; Et sur ce , dans un Jour ou deux , Attendons le Courier Boiteux :
Il est le plus lent dans sa Route , Mais le plus certain, sans nul doute.
Cependant, pour remettre un peu, S'il se peut , nôtre Esprit en jeu (Car le chagrin ne me plaît mie) , Discourons de ce beau Messie Qui fait maintenant le plaisir De Monsieur le Premier Visir .
Puis qu'enfin, par un bon mémoire.
Nous en scavons toute l'Histoire.
Il est Arabe , & d'un aspect Qui pour lui cause du respect ; Docte de plus , faisant harangues
40 En je ne sçai combien de Langues ; Il est fort sobre & , bien souvent , Trois jours entiers il vit de vent ; Outre un si grand & si beau Jeûne , Ce Messie, encore tout jeune,
45 Vaque sans cesse à I'Oraison , Et la Nuit , dedans sa Prison , Il parêt brillant de lumières Qu'ont peine à souffrir les paupières ; Sur quoi les Turcs , peu Gens de
[bien ,
50 Disent qu'il est Nègromancien.
Quand il vinst à Constantinople , Qui bien rime avec Andrinople , Il y demanda, d'un haut ton, Qu'on lui fist restitution
^^ Des saints Lieux de la Palestine , A quoi même encore il s'obstine ; Mais on lui fit un malin tour, Car on le mit dans une Tour, Ainsi qu'un Perroquet en Cage ,
éoPour apprendre un autre Langage; Et même il devoit , bonne foy, Etre , par un piteux arroy, Ainsi qu'un Prophète de baie , Empalé comme l'on empale ;
63 Mais une Légion de Juifs , Qu'adretement il a séduits , Ayans , par maints riches Régales Et par cent mille Richedales , ^ Gagné ledit Premier Visir ,
70 Qui les prit avec grand plaisir, Ils lui conservèrent la Vie , Dont il eut l'ame bien ravie.
On dit pourtant que , l'ayant sceu , Il en parut contr'eux émeu ,
75 Disant qu'il avoit des Cohortes Qui viendroyent luy rompre les Por- Et le retirer de Prison , [tes
Lors qu'il en seroit la saison.
Mais , pour moy, je croi que ces
[Sommes
80 Valoyent mieux ni qu'Anges ni
[qu'Hommes , Et que les premiers , notamment , N'ont pas un grand empressement Pour secourir de tels Messies , Et ce sont pures facéties.
83 Quand au VisIr on l'amena , Nulement il ne s'inclina , Non plus que devant quelques autres Qui d'Illec sont les grands Apôtres , Scavoir les Muftis & Rabins ,
90 Qu'il traita de plaisans Robins , De prétendre avec indécence Ainsi de Lui la Révérance.
Ce Ministre en eut du dépit , Mais, par les Discours qu'il lui fit,
93 Pleins de choses émerveillables , Et doctes autant qu'agréables, Quoi qu'il fist de I'Olibrius , Il devint si doux que rien plus ; Que di-je? il voulut qu'à même heure,
100 Au lieu de sa sombre Demeure , Il fut logé dans le Serrail , Parmi l'Azur, l'Or, le Corail , Les Lustres , les Orfèvreries , Les Parfums & les Pierreries ,
103 Dans le plus bel Appartement De ce Palais d'Enchantement.
En si beau Lieu , le cher Messie Pas le petit brin ne s'ennuye , Etant sans cesse visité
1 10 Et de chacun complimenté ,