‹ Lettres en vers de La Gravette de Mayolas, Robinet, Boursault, Perdou de Subligny, Laurent et autres, 1665-1689 (volume 3)Chapitre 145 sur 257 · L'INCONSTANT ATTRAPÉ · texte numérisé non relu

L'INCONSTANT ATTRAPÉ

Leandrb , Cavalier bien fait

190 Et de cent Beaotez le Souhait , Apres avoir rodé le Monde Et trompé la Brune & la Blonde , A la fin chez luy de retour Et Jassé du folâtre Amour,

195 Rencontre dans son Voisinage Causte , Fille riche & Sage.

Dessus Elle il jetta les Yeux , Et , par cent Soins officieux , Gagnant le Père de la Belle ,

200 Lui dit l'amour qu'il a pour Elle.

Le Père en est tres-rejoui ,

Et la Fille y consent , dit Oui ,

Encore qu'en secret son Ame

Brûle déjà d'une autre Flame,

305 Car elle aime un beau Ligdamant Qui l'aime aussi fort tendrement

aoi — Du 19. Décembre 1666 (Robinet).

Et ressent une peine extrême De perdre la Beauté qu'il aime.

D'abord il parêt furieux

a 10 Et se veut arracher les Yeux , Puis fait dessein , dans sa manie , D'aller voir la Cérémonie , Résolu qu'aussitôt après Il s'en ira dans les Forets

215 Passer le reste de sa Vie , En Proye à la Mélancolie.

Le Jour de la Nopce estant pris , Il sort matin de son Logis , En un habit qui le déguise ,

220 Et s'en va tout droit à I'Eglise , Où le désolé Cavalier Se cache derrière un Pilier Qui regarde sur la Chapelle Où l'on doit marier la Belle.

225 Tout estoit prest & le Pasteur , Très passablement Orateur Et sçavant dedans nôtre Langue , Ayant achevé sa Harangue , Alloit dire ces deux grands mots ,

230 Mots terribles : « Conjungo Vos , » Quand un beau Garçon, dont la mine Parressoit neantmoins chagrine , Se glissant parmi les Parans s Qui s'estoyent mis aux premiers

[Rangs ,

235 Tout auprès de l'Epoux s'approche Et tire un Poignard de sa Poche , Criant • avec un ton de voix Languissant & fier à la fois : [famé , «c Ah 1 Traistre , ah 1 Suborneur in-

240 » Tu veux donc prendre une autre

[Femme » Et , te moquant de ton Serment , » Tu ris aussi de mon Tourment !

» Cruel , puis qu'un Torrent de lar-

[mes » Et le peu que j'avois de Charmes

245 » N'ont pu pour moy toucher ton

[Cœur, » Il faut que ce Poignard vangeur » Te le touche ; il faut qu'il le perce » Et tout ton Sang criminel verse ! » A ces motz , il levé les Bras ,

350 Veut fraper, mais ne le peut pas ,

Car soudain il tombe en fëblesse.

Sçavoir si ce fut de tendresse , Ou si cela vinst de l'effort Qu'il avoit fait dans ce transport,

255 En bonne foy, cela me passe.

Quoy qu'il en soit , chacun s'amasse Et l'on void bien , à la façon Dont parle le jeune Garçon , Que c est une Fillb abusée ,

260 En Habit d'Homme déguisée.

Le désespéré Ligdamant, De Calistb l'ancien Amant , Voyant de loin le Fer qui brille , Croid que c'est à l'aimable Fille ,

265 Le cher Objet de son amour A qui l'on veut ravir le Jour, Et, quoy qu'il n'ait plus d'esperan- Accourt en haste à sa défence. [ce , Le Père en est touché si fort

270 Que , tout le bruit passé d'abord , Lui serrant de ses Bras la Teste :

« Je sçai , dit-il , l'amour honneste » Dont pour ma Fille vous brûlez , » Et dés demain , si vous voulez ,

275 » J'offre de vous faire mon Gendre , » Car aussi bien , jamais Lê*andre , » Puis qu'il a pu manquer de Foy, » Ne doit rien espérer de moy. * Ligdamant en a joye extrême ,

280 Causte en fait voir tout de même , Et l'on prend jour au Lendemain Pour leur faire donner la main.

D'ailleurs l'Amante travestie ; Laquelle estoit évanouie ,

285 Ouvre enfin ses Yeux doucement v Et sa Langue v au même moment , Recommance à chanter injure A son Infidèle & Parjure.

Léandre , confus , lui répond :

290 « J'en ay la honte sur le front » Et le repentir dedans l'ame ; » Oublions tout, soyez ma Femme. »

Elle qui l'aimoit tendrement S'y résout très-facilement ,

295 Et consent que leur Hyménéb Soit pour la suivante Journée v Ce qui se fit selon les Vœux De ces deux Paires d'Amoureux.

Ces Vers sont naiz cinq jours après la Sainte Luce, *oo Où l'on dit qu'ils sont crûs du grand Sault d'une Puce.

A Péris , Cher F. Muguet , rue de U Harpe , aux trois Rois. Avec Privilège du Roy.

(Biblioth. nat., Le*, 23. Rés. — Biblioth. Mutrîne, 296. A*. — Biblioth. de l'Anenal, 6. L. 1180a. — Biblioth. de M. le btron Jim et de Rothschild.)

LA MUSE DE LA COUR

[Pir PERDOU oi SUBLIGNY.]

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