L'INCONSTANT ATTRAPÉ
Leandrb , Cavalier bien fait
190 Et de cent Beaotez le Souhait , Apres avoir rodé le Monde Et trompé la Brune & la Blonde , A la fin chez luy de retour Et Jassé du folâtre Amour,
195 Rencontre dans son Voisinage Causte , Fille riche & Sage.
Dessus Elle il jetta les Yeux , Et , par cent Soins officieux , Gagnant le Père de la Belle ,
200 Lui dit l'amour qu'il a pour Elle.
Le Père en est tres-rejoui ,
Et la Fille y consent , dit Oui ,
Encore qu'en secret son Ame
Brûle déjà d'une autre Flame,
305 Car elle aime un beau Ligdamant Qui l'aime aussi fort tendrement
aoi — Du 19. Décembre 1666 (Robinet).
Et ressent une peine extrême De perdre la Beauté qu'il aime.
D'abord il parêt furieux
a 10 Et se veut arracher les Yeux , Puis fait dessein , dans sa manie , D'aller voir la Cérémonie , Résolu qu'aussitôt après Il s'en ira dans les Forets
215 Passer le reste de sa Vie , En Proye à la Mélancolie.
Le Jour de la Nopce estant pris , Il sort matin de son Logis , En un habit qui le déguise ,
220 Et s'en va tout droit à I'Eglise , Où le désolé Cavalier Se cache derrière un Pilier Qui regarde sur la Chapelle Où l'on doit marier la Belle.
225 Tout estoit prest & le Pasteur , Très passablement Orateur Et sçavant dedans nôtre Langue , Ayant achevé sa Harangue , Alloit dire ces deux grands mots ,
230 Mots terribles : « Conjungo Vos , » Quand un beau Garçon, dont la mine Parressoit neantmoins chagrine , Se glissant parmi les Parans s Qui s'estoyent mis aux premiers
[Rangs ,
235 Tout auprès de l'Epoux s'approche Et tire un Poignard de sa Poche , Criant • avec un ton de voix Languissant & fier à la fois : [famé , «c Ah 1 Traistre , ah 1 Suborneur in-
240 » Tu veux donc prendre une autre
[Femme » Et , te moquant de ton Serment , » Tu ris aussi de mon Tourment !
» Cruel , puis qu'un Torrent de lar-
[mes » Et le peu que j'avois de Charmes
245 » N'ont pu pour moy toucher ton
[Cœur, » Il faut que ce Poignard vangeur » Te le touche ; il faut qu'il le perce » Et tout ton Sang criminel verse ! » A ces motz , il levé les Bras ,
350 Veut fraper, mais ne le peut pas ,
Car soudain il tombe en fëblesse.
Sçavoir si ce fut de tendresse , Ou si cela vinst de l'effort Qu'il avoit fait dans ce transport,
255 En bonne foy, cela me passe.
Quoy qu'il en soit , chacun s'amasse Et l'on void bien , à la façon Dont parle le jeune Garçon , Que c est une Fillb abusée ,
260 En Habit d'Homme déguisée.
Le désespéré Ligdamant, De Calistb l'ancien Amant , Voyant de loin le Fer qui brille , Croid que c'est à l'aimable Fille ,
265 Le cher Objet de son amour A qui l'on veut ravir le Jour, Et, quoy qu'il n'ait plus d'esperan- Accourt en haste à sa défence. [ce , Le Père en est touché si fort
270 Que , tout le bruit passé d'abord , Lui serrant de ses Bras la Teste :
« Je sçai , dit-il , l'amour honneste » Dont pour ma Fille vous brûlez , » Et dés demain , si vous voulez ,
275 » J'offre de vous faire mon Gendre , » Car aussi bien , jamais Lê*andre , » Puis qu'il a pu manquer de Foy, » Ne doit rien espérer de moy. * Ligdamant en a joye extrême ,
280 Causte en fait voir tout de même , Et l'on prend jour au Lendemain Pour leur faire donner la main.
D'ailleurs l'Amante travestie ; Laquelle estoit évanouie ,
285 Ouvre enfin ses Yeux doucement v Et sa Langue v au même moment , Recommance à chanter injure A son Infidèle & Parjure.
Léandre , confus , lui répond :
290 « J'en ay la honte sur le front » Et le repentir dedans l'ame ; » Oublions tout, soyez ma Femme. »
Elle qui l'aimoit tendrement S'y résout très-facilement ,
295 Et consent que leur Hyménéb Soit pour la suivante Journée v Ce qui se fit selon les Vœux De ces deux Paires d'Amoureux.
Ces Vers sont naiz cinq jours après la Sainte Luce, *oo Où l'on dit qu'ils sont crûs du grand Sault d'une Puce.
A Péris , Cher F. Muguet , rue de U Harpe , aux trois Rois. Avec Privilège du Roy.
(Biblioth. nat., Le*, 23. Rés. — Biblioth. Mutrîne, 296. A*. — Biblioth. de l'Anenal, 6. L. 1180a. — Biblioth. de M. le btron Jim et de Rothschild.)
LA MUSE DE LA COUR
[Pir PERDOU oi SUBLIGNY.]