DUEL PERMIS
« refuse le duel , ce n'est pas par la crainte de Dieu , * mais par timidité ; et qu'ainsi on dise de lui que c'est une « poule et non pas un homme , gallina et non vir, il peut , « pour conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, « non pas véritablement avec l'intention expresse de se « battre en duel , mais seulement avec celle de se défendre , « si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injustement. Et « son action sera toute indifférente d'elle-même; car quel « mal y a-t-il d'aller dans un champ, de s'y promener « en attendant un homme , et de se défendre si on l'y vient « attaquer? Etaiusi il ne pèche en aucune manière, puis- « que ce n'est point du tout accepter un duel , ayant l'in- « tention dirigée à d'autres circonstances. Car l'accepta- « tion du duel consiste en l'intention expresse de se battre, « laquelle celui-ci n'a pas. »
Vous ne m'avez pas tenu parole, mon père. Ce n'est pas là proprement permettre le duel ; au contraire , il le croit tellement défendu , que , pour le rendre permis , il évite de dire que c'en soit un. Hol ho! dit le père, vous commencez à pénétrer; j'en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu'il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu'il faut vous répondre juste , notre père Layman le fera pour moi , en permettant le duel en mots propres , pourvu qu'on dirige son intention à l'accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C'est au I. 3, p. 3 , c. 3 , n. 2 et 3 : « Si un soldat à « l'armée, ou un gentilhomme à la cour, se trouve en état « de perdre son honneur ou sa fortune s'il n'accepte un « duel, je ne vois pas que l'on puisse condamner celui qui « le reçoit pour se défendre. » Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar, au tr. 1 , ex. 7, n. 96 et 98; il ajoute ces paroles de Hurtado : « Qu'on
i peut se battre en duel pour défendre même son bien , s'il - n'y a que ce moyen de le conserver, parce que chacun a « le droit de défendre son bien , et ntéroe par la mort de ses
■ ennemis. ■J'admirai sur ces passages de voirque la plétédu roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États, et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser dans l'Église. Mais le bon père était si en train, qu'on lui eût fait tort de l'arrêter; de sorte qu'il' poursuivit ainsi : Enfin , dit-il , Sanchez (voyez nn peu quelles gens je vous cite 1 ) passe outre ; car il permet non* seulement lie recevoir, mais encore d'offrir le duel , en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le suit en cela au même lieu, n. 07. Mon père, lui dis-je, je le quitte si cela est ; mais je ne croirai jamais qu'il l'ait écrit , si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même , me dit-il. Et je lus en effet ces mots dans la Théologie morale de Sanchez, liv. 2, c. 39, n. 7 : « Il est bien raisonnable de dire qu'un
• homme peut se battreen duel pour sauver sa vie, son hon- > aeur, ou son bien en une quantité considérable , lors-
• qu'il est constant qu'on les lui veut ravir injustement par
■ des procès et des chicaneries, et qu'il n'y a qne ce seul
■ moyen de les conserver. Et Navarrus dit fort bien qu'en « cette occasion H est permis d'accepter et d'offrir le duel :
• Licetacceptareetofferredùellum. Etausslqu'onfeuttuer
• en cachette son ennemi. Et même, en ces rencontres-là, « on ne doit point user de la voie du duel , si on peut tuer
• en cachette son homme, et sortir par là d'affaire : car,
■ par ce moyen , on évitera tout ensemble , et d'exposer sa - vie dans un combat, et de participer au péché que notre
■ ennemi commettrait par un duel. »
u'Ià, mon père, lui dis-je, un pieux guet-apens : mais, quoique pieux , il demeure toujours guet-apens* puisqu'il
POUft TUER EN CACHETTE. 9t
fcst permis de tuer son ennemi en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père , qu'on peut tuer en trahison? Dieu m'en garde ! Je vous dis qu'on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison, comme si c'était la même chose. Apprenez d'Escobar, tr. 6, ex. 4, n. 26, ce que c'est que tuer en trahison , et puis vous parierez. « On « appelle tuer en trahison , quand on tue celui qui ne s'en « défie en aucune manière. Et c'est pourquoi celui qui tue « son ennemi n'est pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit « par derrière, ou dans une embûche : Licetperinsidias « aut a tergoperculiat. » Et au même traité , n. 56 : « Ce- « lui qui tue son ennemi avec lequel il s'était réconcilié , « sous promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas ab- » solumentdit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût « entre eux une amitié bien étroite : arctioramicitia* »
Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. J'avoue, lui dis-je, que cela m'est nouveau; et j'apprends de cette définition qu'on n'a peut-être jamais tué personne en trahison ; car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis. Mais , quoi qu'il en soit , on peut donc , selon Sanchez , tuer hardiment , je ne dis plus en trahison, mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit en justice? Oui, dit le père, mais en dirigeant bien l'intention : vous oubliez toujours le principal. Et c'est ce que Molina soutient aussi , t. 4,tr. 3, disp. 12. Et même, selon notre docte Reginaldus, aussi lib. 21 , c. 5, n. 57 : « On peut tuer aussi les faux té- « moins qu'il suscite contre nous. «Et enfin, selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les faux témoins et le juge , s'il est de leur intelligence. Voici ses mots, tr. 3, disp. 4, q. 8, n. 83 ;
- Sotus , dit-il , et Lessius disent qu'il n'est pas permis dé « tuer les faux témoins et le juge qui conspirent à faire « mourir un innocent; mais Emmanuel Sa et d'autres au- « teurs ont raison d'improuver ce sentiment-là, au moins « pour ce qui touche la conscience. » Et il confirme encore, au même lieu, qu'on peut tuer et témoins et juge.
Mon père, lui dis-je, j'entends maintenant assez bien .votre principe de la direction d'intention; mais j'en veux bien entendre aussi les conséquences , et tous les cas ou cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons donc ceux que vous m'avez dit, de peur de méprise; car l'équivoque serait ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos, et sur bonne opinion probable. Vous m'avez donc assuré qu'en dirigeant bien son intention , on peut , selou vos pères, pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel, l'offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses témoins avec lui , et encore le juge corrompu qui les favorise ; et vous m'avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparer àcoupsd'épée. Mais, mon père, vous ne m'avez pas dit avec quelle mesure. On ne s'y peut guère tromper, dit le père ; car on peut aller jusqu'à le tuer. C'est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, li v. 1 4 , c. 1 , n. 3 , et d'autres de nos pères rapportés par Escobar, tr. 1 , ex. 7, n. 48 , en ces mots : « On peut tuer celui qui a donné un souf- « flet, quoiqu'il s'enfuie, pourvu qu'on évite de le faire « par haine ou par vengeance, et que par là on ne donne « pas lieu à des meurtres excessifs et nuisibles à l'Etat. « Et la raison en est qu'on peut ainsi courir après son hon- « neur, comme après du bien dérobé : car encore que vo- « tre honneur ne soit pas entre les mains de votre ennemi, « comme seraient des hardes qu'il vousauraitvolécs,on peut