POUR LE BIEN TEMPOREL
Mais, mon père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité? « Il faut, selon Ue- « giualdus, 1. 21 , c. 5, n. 66, et Tannerus, in 2, 2 , « disp. 4, q. 8, d. 4, n. 69 , que la chose soit de grand « prix au jugement d'un homme prudent. » Et Layman et Filiutius en parlent de même. Ce n'est rien dire, mon père ; où ira-t-on chercher un homme prudent , dont la rencontre, est si rare pour faire cette estimation? Que ne déterminent-ils exactement la somme? Comment! dit le père , était-il si facile, à' votre avis, de comparer lu vie d'un homme et d'un chrétien à de l'argent? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuites. Cherchez-moi dans tous les anciens pères pour combien d'argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils, sinon : Nonoceides, « Vous ne tuerez point? » Et qui a donc osé déterminer cette somme? répondis-je. C'est, me dit-il , notre grand et incomparable Molina , la gloire de notre Société , qui , par sa prudence inimitable , l'a estimée « à six ou sept ducats , pour lesquels il assure « qu'il est permis de tuer, encore que celui qui les em- « porte s'enfuie. » C'est en son t. 4, tr. 3 , disp. 16 , d. 6. Et il dit de plus, au même endroit, qu'il « n'oserait « condamner d'aucun péché un homme qui tue celui qui « lui veut ôterune chose de la valeur d'un écu, ou moins : « unius aurei, vel minoris adhuc valons, » Ce qui a porté Escobar à établir cette règle générale, n. 44, que « régulièrement on peut tuer un homme pour la valeur « d'un écu , selon Molina. »
O mon père ! d'où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance , sans aucun secours de l'Écriture, des conciles, ni des Pères ? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières, et bien éloignées
9t SEPTIÈME LETTAe-
de saint Augustin, sur l'homicide , aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre ; et je connais parfaitement qu'il n'y a plus que les gens d'Église qui s'abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur honneur, ou en leur bien. Que vouiez- vous dire? répliqua le père. Gela serait-il raisonnable, à votre avis , que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde lussent seuls exposés à l'insolence des méchants? Nos pères ont prévenu ce désordre; car Tanneras, t. 2, d. 4, q. 8, d. 4, n« 76, dit qu'il est « permis aux ecclésiastiques, et « aux religieux mêmes , de tuer, pour défendre non-seuc lement leur vie , mais aussi leur bien , ou celui de leur « communauté. » Molina, qu'Escobar rapporte, n. 43; Bécan, in 2, 2, t. 2, q. 7, de Hom., concl. 2, n. 5; Reginaldus, 1. 21, c. 5, n. 68; Layman, 1. 3, t. 3, p. 3, c. 3, n. 4; Lessius, I. 2 , c. 9 , d. 11 , n. 72, et les autres, se servent tous des mêmes paroles.
Et même , selon notre célèbre père Lamy , il est permis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances, en les tuant pour les eu empêcher. Mais c'est toujours en dirigeant bien l'intention. Voici ses termes, t. 5, disp. 36, n. 118 : « Il est permis « à un ecclésiastique , ou à un religieux , de tuer un catom- « niateur qui menace de publier des crimes scandaleux de « sa communauté , ou de lui-même, quand il n'y a que ce « seul moyen de l'en empêcher, comme s'il est prêt à ré- « pandre ses médisances si on ne le tue promptement : car, « en ee eas , comme il serait permis à ce religieux de tuer « celui qui lui voudrait ôter la vie , il lui est permis aussi * de tuer celui qui lui veut ôter l'honneur, ou celui de sa « communauté, de la même sorte qu'aux gens du monde. » Je ne savais pas cela , lui dis-je ; et j'avais cru simplement