‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 29 sur 98 · POUR DES CALOMNIES · texte numérisé non relu

POUR DES CALOMNIES

rir, c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit , n. 78 , qu'on peut tuer même pour un simple geste, ou un signe de mépris. « On peut, dit- « il, attaquer et ôter l'honneur en plusieurs manières, « dans lesquelles la défense parait bien juste ; comme si « on veut donner un coup de bâton , ou un soufflet , ou si « on veut nous faire affront par des paroles ou par des si* « gnes : siveper signa. »

O mon père ! lui dis-je, voilà tout ce qu'on peut souhaiter pour mettre l'honneur à couvert ; mais la vie est bien exposée, si, pour de simples médisances, ou des gestes désobligeants, on peut tuer le monde en conscience. Cela est vrai , me dit-il ; mais comme nos pères sont fort circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de mettre cette doctrine en usage en ces petites occasions. Car ils disent au moins « qu'à peine doit-on la pratiquer : pratice « vix probari potest. » Et ce n'a pas été sans raison ; la voici. Je la sais bien , lui dis -je; c'est parce que la loi de Dieu défend de tuer. Ils ne le prennent pas par là , me dit le père : ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en elle-même. Et pourquoi le défendent-ils donc? Écoutez-le, dit-il. C'est parce qu'on dépeuplerait un État en moins de rien, si on en tuait tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus , 1. 2i , n. 63 , p. 260 : « Encore que cette opinion , qu'on peut « tuer pour une médisance, ne soit pas sans probabilité « dans la théorie , il faut suivre le contraire dans la prati- « que; car il faut toujours éviter le dommage de l'État « dans la manière de se défendre. Or il est visible qu'en « tuant le monde de cette sorte , il se ferait un trop grand « nombre de meurtres. » Lessius en parle de même au lieu déjà cité ; « Il faut prendre garde que l'usage de

« cette maxime ne soit nuisible à l'État; car alors il ne « faut pas le permettre : tune enim non est permit- « tendus. »

Quoi 1 mon père, ce n'est donc ici qu'une défense de politique , et non pas de religion? Peu de gens s'y arrêteront, et surtout dans la colère; car il pourrait être assez probable qu'on ne fait point de tort à l'État de le purger d'un méchant homme. Aussi , dit-il , notre père Filiutius joint à cette raison-là une autre bien considérable, tr. 29, c. 3 , n. 51 : « C'est qu'on serait puni en justice, en « tuant le monde pour ce sujet. » Je vous le disais bien, . mon père , que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n'auriez point les juges de votre côté. Les juges, dit le père , qui ne pénètrent pas dans les consciences , ne jugent que par le dehors de l'action, au lieu que nous regardons principalement à l'intention ; et de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu différentes des leurs. Quoi qu'il en soit, mon père, il se conclut fort bien des vôtres qu'en évitant les dommages de l'État, on peut tuer les médisants en sûreté de conscience , pourvu que ce soit en sûreté dé sa personne.

Mais, mon père, après avoir si bien pourvu à l'honneur, n'avez- vous rien fait pour le bien? Je sais qu'il est de moindre considération , mais il n'importe. Il me semble qu'on peut bien diriger son intention à tuer pour le conserver. Oui , dit le père, et je vous en ai touché quelque chose qui vous a pu donner cette ouverture. Tous nos casuistes s'y accordent , et même on le permet, « en- « core que l'on ne craigne plus aucune violence de ceux « qui nous ôtent notre bien , comme quand ils s'eu- « fuient. » Azor, de notre Société, le prouve, p. 3, I. 'A c. 1 , q. 20.

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