‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 33 sur 98 · POUR LES USURIERS · texte numérisé non relu

POUR LES USURIERS

« et plus de profit de son argent, par quelque bon et légi- « time emploi) que l'on en tire des usures. » Sans doute , mon père , il n'y aurait plus d'usuriers après eela. Et c'est pourquoi, dit-il , il en a fourni une « méthode gêné- « raie pour toutes sortes de personnes , gentilshommes , pré- « sidents , conseillers, etc., «et si facile, qu'elle ne consiste qu'en l'usage de certaines paroles qu'il faut prononcer en prêtant son argent; ensuite desquelles on peut en prendre du profit, sans craindre qu'il soit usuraire, comme il , est sans doute qu'il l'aurait été autrement» Et quels sont dono ces termes mystérieux, mon père? Les voici, me dit-il, et eu mots propres; car vous savez qu'il a fait son livre de la Somme des péchés en français , pour être entendu de tout le monde , comme il le dit dans la préface : « Celui à qui ou demande de l'argent répondra « donc en cette sorte : Je n'ai point d'argent à prêter ; si « ai biea à mettre à profit honnête et licite. Si désirez la « somme que demandez pour lafaire valoir par votre indus- « trie à moitié gain, moitié perte , peut-être m'y résoudrai- « je. Bien est vrai qu'à cause qu'il y a trop de peine à s'ao « commoder pour le profit , si vous voulez m'en assurer « un certain, et quant et quant aussi mon sort principal , « qu'il ne coure fortune, nous tomberions bien plus tôt d'aç- « eord, et vous ferai toucher argent dans cette heure. » N'est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l'argent sans pécher? et le père Bauny n'a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode : « Voilà, à mon avis, le moyen par lequel quantité de per- « sonnes dans le monde , qui, par leurs usures , extorsions et « contrats illicites, se provoquent la juste indignation de « Dieu, se peuvent sauver en faisant de beaux , honnêtes « et licites profits? »

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O mon père, loi dis-je, voilà des paroles bien poissantes I Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l'usure, que je n'entends pas : car j'ai toujours pensé que ce péché consistait à retirer plus d'argent qu'on n'en a prêté* Vous l'entendez bien peu , me dit-il. L'usure ne consiste presque , selon nos pères , qu'en l'intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c'est pourquoi •notre père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d'intention ; c'est au tr. 3 , ex. 5 , n. 4, 33, 41 : « Ce « serait usure , dit-il, de prendre du profit de ceux à qui « on prête, si on l'exigeait-comme dû par justice : mais « si on l'exige comme dû par reconnaissance , ce n'est « point usure. » Et n. 3 : « Il n'est pas permis d'avoir Pin- « tention de profiter de l'argent prêté immédiatement; * mais de le prétendre par l'entremise de la bienveillance « de celui à qui on l'a prêté , média benevolbntia , ce « n'est point usure. »

Voilà de subtiles méthodes ; mais une des meilleures, à mon sens (car nous en avons à choisir), c'est celle du contrat Mohatra. Le contrat Mohatra, mon père ! Je vois bien, dit-il, que vous ne savez ce que c'est. Il n'y a que le 'nom d'étrange. Escobar vous l'expliquera autr. 3, ex. 3, n. 36 «Le contrat Mohatra est celui par lequel «on achète des étoffes chèrement et à crédit, pour les « revendre au même instant à la même personne argent « comptant et à bon marché. » Voilà ce que c'est que le contrat Mohatra : par où vous voyez qu'on reçoit une certaine somme comptant, en demeurant obligé pour davantage. Mais, mon père, je crois qu'il n'y a jamais eu qu'Escobarqui se soit servi de ce mot-là: y a-t-il d'autres livres qui en parlent? Que vous savez peu les choses! me dit le père. Le dernier livre de théologie morale qui

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a été imprimé cette année même à Paris parie du Mohatra, et doctement. 11 est intitulé : Epilogus Summarum, (Test un abrégé de tontes les Sommes de théologie,' pris de nos pères Suarez , Sanchez , Lessins , Fagundez, ilurtado, et d'autres casufctes célèbres, comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la p. 5* : « Le Mohatra est « quand un homme qui a affaire de vingt pistoles achète * d'un marchand des étoffes pour trente pistoles, payables « dans un an , et les lui revend à l'heure même pour vingt « pistoles comptant » Vous voyez bien par là que le Mohatra n'est pas un mot inouï. Eh bien! mon père, ce contrat-là est-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu, qu'il y a « des lois qui le défendent sous « des peines très-rigoureuses. »I1 est donc inutile, mon père? Point du tout , dit-il : car Escobar en ce même endroit donne des expédients pour le rendre permis : « encore « même, dit-il, que celui qui vend et achète ait pour inten- « tion principale le dessein de profiter; pourvu seulement « qu'en vendant il n'excède pas le plus haut prix des étof- « fes de cette sorte , et qu'en rachetant il n'en passe pas le « moindre, et qu'on n'en convienne pas auparavant en

• termes exprès ni autrement. » Mais Lessius , de Jus t.,

* I. 2, c. 21, d. 16, dit « qu'encore même qu'on eût « vendu dans l'intention de racheter à moindre prix , on « n'est jamais obligé à rendre ce profit, si ce n'est peut- « être par charité , au cas que celui de qui on l'exige fût « dans l'indigence, et encore pourvu qu'on le pût rendre « sans s'incommoder : si commode potest. » Voilà tout ce qui se peut dire. En effet , mon père, je crois qu'w» plus grande indulgence serait vicieuse. Nos pères, dit-il, savent si bien s'arrêter où il faut ! Vous voyez assez par là l'utilité du Mohatra.

J'aurais bien encore d'autres méthodes à vous enseigner; mais celles-là suffisent, et j'ai à vous entretenir ^de ceux qui sont mal dans leurs affaire». Nos pères ont pensée les soulager selon l'état où ils sont ; car, s'ils.n'o»t pas assez de bien pour subsister honnêtement , et tout ensemble pour payer leurs dettes, on leur permet d'eu mettre une partie à couvert en faisant banqueroute à leurs créanciers. C'est ce que notre père Lessius a décidé, et qu'Escobar confirme au t. 3, ex. 2, n. 163 : « Celui qui « fait banqueroute peut-il en sûreté de conscience retenir « de ses biens autant qu'il est nécessaire pour faire sub- « sister sa famille avec honneur, ne indecore vivat? Je « soutiens que oui avec Lessius ; et même encore qu'il les * eût gagnés par des injustices et des crimes connus de « tout le monde i, exinjustitia etnotoriodelicto, quoiqu'en « ce cas il n'en puisse pas retenir en une aussi grande « quantité qu'autrement » Comment^ mon père! par que! Je étrange charité voulez-vous que ces biens demeurent plutôt à celui qui les a gagnés par ses voleries , pour le faire subsister avec honneur, qu'à ses créanciers, à qui ils appartiennent légitimement? Ou ne peut pas , dit le père , contenter tout le monde, et nos pères ont pensé particulièrement à soulager ces misérables. Et c'est encore en faveur des indigents que notre grand Vasquez, cité par Castro Palao, t. 1 , tç, 6, d. 6, p. 6, n. 12, dit que « quand on voit un voleur résolu et prêt à voler une per- « sonne pauvre , on peut, pour l'en détourner , lui assigner « quelque personne riche en particulier, pour la voler au « lieu de l'autre. » Si vous n'avez pas Vasquez, ni Castro Palao, vous trouverez la même chose dans votre Escobar : car, comme vous le savez, il n'a presque rien dit qui ne soit pris de vingt-quatre des plus célèbres de nos

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pères : c'est au tr. 5, ex. 5, n. 120; « La pratique de « notre Société pour la charité envers le prochain. »

Cette charité est véritablement extraordinaire , motr père , de sauver la perte de l'un par ie dommage de l'autre. Mais je crois qu'il faudrait la faire entière, et que celui qui a donné ce conseil serait ensuite obligé en conscience de rendre à ce riehe le bien qu'il lui aurait fait perdre. Point du tout , me dit-il ; car il ne l'a pas volé lui-ibême , il n'a fait que le conseillera un autre. Or écoutez cette sage résolution de notre père fiauuy sur un cas qui vous étonnera donc encore bien davantage , et où vous croiriez qu'on serait beaucoup plus obligé de restituer. C'est au ch. 13 de sa Somme. Voici ses propres termes français : « Quel- « qu'un prie un soldat de battre son voisin , ou de brûler la « grange d'un homme qui Ta offensé. On demande si , au « défout du soldat, l'autre qui l'a prié de faire tous ces « outrages doit réparer du sien le mal qui en sera issu. « Mon sentiment est que non : car à restituer nul n'est « tenu , s'il n'a violé la justice. La viole-t-on quand on prie « autrui d'une faveur? Quelque demande qu'on lui en « fasse, il demeure toujours libre de l'octroyer ou de « la nier. De quelque côté qu'il incline , c'est sa volonté « qui l'y porte ; rien ne l'y oblige que la bonté , que la « douceur et la facilité de son esprit. Si donc ce soldat ne « répare le mal qu'il aura fait, il n'y faudra astreindre « celui à la prière duquel il aura offensé l'innocent. » Ce passage pensa rompre notre entretien: car je fus sur le point d'éclater de rire de la bonté et douceur d'un brûleur de grange , et de ces étranges raisonnements qui exemptent de restitution ie premier et véritable auteur d'un incendie , que les juges n'exempteraient pas de la mort : mais si je ne me fusse retenu, le bon père s'en fût offensé

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car il parlait sérieusement, et me dit ensuite du même air : Vous devriez reconnaître par tant d'épreuves combien vos objections sont vaines ; cependant vous nous faites sortir par là de notre sujet. Revenons donc aux personnes incommodées, pour le soulagement desquelles nos pères, comme entre autres Lessius, 1. 2 , c. i 2, n. 12, assurent qu'il est « permis de dérober non-seulement dans une « extrême nécessité, mais encore dans une nécessité grave, « quoique non pas extrême. » Escobar le rapporte aussi au tr. 1 , ex. 9, n. 29. Cela est surprenant, mon père : il n'y a guère de gens dans le monde qui ne trouvent leur nécessité grave , et à qui vous ne donniez par là le pouvoir de dérober en sûreté de conscience. Et quand vous en réduiriez la permission aux seules personnes qui sont effectivement en cet état,, c'est ouvrir la porte à une infinité de larcins que les juges puniraient nonobstant cette nécessité grave, et que vous devriez réprimer à bien plus forte raison , vous qui devez maintenir parmi les hommes»nonseulement la justice, mais encore la charité, qui est détruite par ce principe. Car enfin n'est-ce pas la violer, et faire tort à son prochain, que4e lui faire perdre son bien pour en profiter soi-même? c'est ce qu'on m'a appris jusqu'ici. Cela n'est pas toujours véritable , dit le père; car notre grand Molina nous a appris, t. 2, tr. 2, d. 328, n. 8 , que « Tordre de la charité n'exige pas qu'on se prive « d'un profit, pour sauver par là son prochain d'une perte « pareille. » C'est ce qu'il dit pour montrer ce qu'il avait entrepris de prouver en cet endroit-là, « qu'on n'est pas « obligé en conscience de rendre les biens qu'un autre nous * aurait donnés , pour en frustrer ses créanciers.. » Et Lesr sius , qui soutient la même opinion, la confirme par ce même principe au ). 2 , e. 20 , disk 19 , n. 458.

BIENS ACQUIS PAR DES VOIES HONTEUSES. tl!

Vous rfavez pas assez de compassion pour ceux qui sont mal à leur aise ; nos pères ont eu plus de charité que cela. Ils rendent justice aux pauvres aussi bien qu'aux riches. Je dis bien davantage , ils la rendent même aux pécheurs. Car, encore qu'ils soient fort opposés à ceux qui commettent dés crimes , néanmoins ils ne laissent pas d'enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. C'est ce que Lessius enseigne généralement, I. 2, c. 14, d. 8. « On n'est point, dit-il > « obligé, ni par la loi de nature, ni par les lois positives, « c'est-à-dire par aucune loi, de rendre ce qu'on a reçu '« pour avoir commis une action criminelle, comme pour « un adultère, encore même que cette action soit contraire « à la justice. » Car, comme dit encore Escobar en citant Lessius , tr. 1 , ex. 8 r n. 59 : « Les biens qu'une femme « acquiert par l'adultère sont véritablement gagnés par « une voie illégitime, mais néanmoins la possession en est « légitime : Quamvis rnulier illicite acquirat, licite ta- « menretinet acquisila.* Et c'est pourquoi les plus célèbres de nos pères décident formellement que ce qu'un juge prend d'une des parties qui a mauvais droit pour rendre en sa faveur un arrêt injuste , et ce qu'un soldat reçoit pour avoir tué un homme, et ce qu'on gagne par les crimes infâmes, peut être légitimement retenu. C'est ce qu'Escobar ramasse de nos auteurs, et qu'il assemblé au tr. 3, ex. 1 , n. 23, où il fait cette règle générale : « Les biens « acquis par des Voies honteuses, comme par un meurtre, « mie sentence injuste, une action déshonnéte, etc. , sont « légitimement possédés , et on n'est point obligé à les « restituer. » Et encore au tr. 5 , ex. 5 , n. 53 : « On peut • disposer de ce qu'on reçoit pour des homicides ,des sen- « tences injustes, des péchés infâmes, etc. , parce que

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« la possession en est juste , et qu'on acquiert le domaine « et la propriété des choses que l'on y gagne. » O mon père! lui dls-je, je n'a vais pas oui parler de cette voie d'acquérir; et je doute que la justice l'autorise, et qu'elle prenne pour un juste titre l'assassinat, l'injustice et l'adultère. Je ne sais , dit le père , ce que les livres de droit en disent : mais je sais bien que les nôtres, qui sont les véritables règles des consciences, en parlent comme moi. 11 est vrai qu'ils en exceptent un cas auquel ils obligent à restituer. C'est • quand on a reçu de l'argent de ceux « qui n'ont pas le pouvoir de disposer de leur bien , tels « que sont les enfants de famille et les religieux. » Car notre grand Molina les en excepte au t. 1 de Just. , tr. 2, d. 94 : Nisimulier accepisset ab eo qui alienare non potest, ut a religioso et fiiiofamilias ; car alors il faut leur rendre leur argent. Escobar cite ce passage au tr. 1 , ex. 8 , n. 59 , et il confirme la même chose au tr. 3 , ex. 1 , n. 23.

Mon révérend père» luidis-je, je vois les religieux mieux traités en cela que les autres. Point du tout, dit le père ; n'en fait-on pas autant pour tous les mineurs généralement, au nombre desquels les religieux sont toute leur vie? Il est juste de les excepter. Mais , à l'égard de tous les autres, on n'est point obligé de leur rendre ce qu'on reçoit d'eux pour une mauvaise actiQn. Et Lessius le prouve amplement au 1. 2 de Just.,e. 14, d. 8, n. 52. « Car, « dit-il , une méchante action peut être estimée pour de « l'argent, en considérant l'avantage qu'en reçoit celui qui « la fait faire, et la peine qu'y prend celui qui l'exécute : et « c'est pourquoi on n'est point obligé à restituer ce qu'on « reçoit pour la faire , de quelque nature qu'elle soit , ho* »micide, sentence iqjuste, action sale (car ce sont les

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