‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 36 sur 98 · DK LA FAUSSE DÉVOTION · texte numérisé non relu

DK LA FAUSSE DÉVOTION

De la fausse dévotion à la sainte Vierge que les jésuites ont introduite. — Diverses facilités qu'ils ont inventées pour se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités de la vie. — Leurs maximes sur l'ambition, l'envie, la gourmandise, les équivoques , les restrictions mentales, les libertés qui sont permises aux lilles, le* habits des femmes, le Jeu, le précepte d'entendre la messe.

De Paris, ce 3 juillet IC5C.

Monsieur,

Je ne vous ferai pas plus de compliment que le bon père m'en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu'il m'aperçut , il vint à moi, et me dit en regardant dans un livre qu'il tenait à la main : « Qui vous ouvrirait le pa- « radis ne vous obligerait-il pas parfaitement? Ne don- « neriez-vous pas des millions d'or pour en avoir une clef, « et entrer dedans quand bon vous semblerait? Il ne faut « point entrer en de si grands frais : en voici une , voire « cent à meilleur compte. » Je ne savais si le bon père lisait, ou s'il parlait de lui-même. Mais il m'ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d'un beau livre du père Barry, de notre Société; car je ne dis jamais rien de moi-môme. Quel livre, luldis-je, mon père? En voici le titre, dit-il : « Le Paradis ouvert à Philagie par cent « dévotions à la mère de Dieu, aisées à pratiquer. » Eh quoi! mon père, 'chacune de ces dévotions aisées suffit pour ouvrir le ciel? Oui , dit-il ; voyez*le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : « Tout autant de « dévotions à la mère de Dieu que vous trouverez en ce « livre sont autant de clefs du ciel qui vous ouvriront le ■ paradis tout entier, pourvu que vous les pratiquiez ; » et

1 Le plan de celte lettre fut fourui à M. Pascal par M. Nicole.

c'est poarquoi ii dit dans la conclusion , qu'il est « eon- « tent si on en pratique une seule. »

A pprenez-m 'en donc quelqu' une des plus faciles , mon père. Elles le sont toutes, répondit-il : par exemple, « sa- « luer la sainte Vierge au rencontre de ses images; dire « le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge ; pronon- « cer souvent le nom de Marie; donner commission aux « anges de lui faire la révérence de notre part; souhaiter • de lui bâtir plus d'églises que n'ont fait tous les monar- « ques ensemble ; lui donner tous les matins le bonjour , et « sur le tard le bonsoir ; dire torts les jours Y Ave Maria « en l'honneur du cœur de Marie. » Et il dit que cette dévotion-là assure, de plus , d'obtenir le cœur de la Vierge. Mais, mon père, lui dis-je, c'est pourvu qu'on lui donne aussi le sien? Cela n'est pas nécessaire, dit-il, quand ou est trop attaché au monde. Écoutez-le : «Cœur pour cœur, « ce serait bien ce qu'il faut ; mais le vôtre est un peu trop « attaché et tient un peu trop aux créatures : ce qui fait « que je n'ose vous inviter à offrir aujourd'hui ce petit es- « clave que vous appelez votre cœur. » Et ainsi il se contente de Y Ave Maria qu'il avait demandé. Ce sont les dévotions des pages 33 , 59 , 1 45 , 156 , 172 , 258 et 420 de la ^première édition. Cela est tout à fait commode , lui dis-je , et je crois qu'il n'y aura personne de damné après cela. Hélas \ dit le père , je vois bien que vous ne savez pas jusqu'où va la dureté du cœur de certaines gens 1 II y en a qui ne s'attacheraient jamais à dire tous les jours ces deux paroles , bonjour, bonsoir, parce que cela ne se peut faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le pèreBarry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles , comme d'avoir « jour et nuit un chapelet «au bras en forme de bracelet, »oude« porter sur soiunro-

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