DES BANQUEROUTIERS
se plaignent : savoir, que les banqueroutiers peuvent retenir de leurs biens pour vivre honuétement, quoique ces biens eussent été gagnés par des injustices et des crûmes connus de tout le monde. C'est aussi sur le sujet du seul Escobar qu'il les a pressés, ou.de désavouer publiquement cette maxime, ou de déclarer qu'ils la soutiennent; et, en ce cas, il les renvoie au parlement. C'est à cela qu'il fallait répondre,, et non pas dire simplement que Lessius , dont il ne s'agit pas, n'est pas de l'avis d'Escobar, duquel seul il s'agit. Pensez- vous donc qu'y n'y ait qu'à détourner, les questions pour les résoudre? Ne le prétendez pas, monsieur. Vous répondrez. sur Escobar avant qu on parle de Lessius. Ce n'est pas que je refuse de le faire» Et je vous promets de vous expliquer bien nettement la doctrine de Lessius sur la banqueroute , dont je m'assure que le parlement ne sera pas moins choqué que la Sorbonne. Je vous tiendrai parole avec l'aide de Dieu , mais ce sera après que vous aurez répondu au point contesté touchant Escobar. Vous satisferez à cela précisément , avant que d'entreprendre de nouvelles questions. Escobar est le premier en date ; il passera devant , malgré vos fuites. Assurez-vous qu'après cela Lessius le suivra de près.
Quoique d'une autre main , et d'un mérite bien inférieuraux Lettrrt provbteiales, cette pièce nous a semblé trop intéressante pour ne pas la réimprimer dans cette édition.
Que la doctrine deLessius sur l'homicide est la même que celle de Victoria. — Combien il est facile de passer de la spéculation à la pratique. — Pourquoi les jésuites .se sont servis de cette vainc distinction , et combien elle est inutile pour les justifier.
Do 3f) septembre 1658.
Mis bbvémends pàbes,
Je viens de voir votre dernier écrit , où vous continuez vos impostures jusqu'à ta vingtième, en déclarant que vous finissez par ià cette sorte d'accusation, qui faisait votre première partie , pour en venir à la seconde , où vous devez prendre une nouvelle manière de vous défendre , en montrant qu'il y a bien d'autres casuistes que les vôtres qui sont dans le relâchement , aussi bien que vous. Je vois donc maintenant, mes pères, à combien d'impostures J'ai à répondre; et, puisque la quatrième où nous eti sommes demeurés est sur le sujet de l'homicide, il sera à propos , en y répondant , de satisfaire en même temps aux 11, 13, li, 15, 16, 17 et 18 e , qui sont sur le même sujet.
Je justifierai donc dans cette lettre la vérité de mes citations contre les faussetés que vous m'imposez. Mais , parce que vous avez osé avancer dans vos écrits « que « les sentiments de vos auteurs sur le meurtre sont èon- « formes aux décisions des papes et des lois ecclésiasti- « ques, » vous m'obligerez à détruire, dans ma lettre suivante , une proposition si téméraire et si injurieuse à l'Eglise. Il importe de faire voir qu'elle est exempte de vos corruptions, afin que les hérétiques ne puissent pas se prévaloir de vos égarements pour en tirer des conséquences qui la déshonorent. Et ainsi , en voyant d'une
DOCTRINE DES JÉSUITES SUR L'HOMICIDE. Mt
part vos pernicieuses maximes, et de l'autre les canons de l'Église qui les ont toujours condamnées , on trouvera tout ensemble , et ce qu'on doit éviter, et ce qu'on doit suivre.
Votre quatrième imposture est sur une maxime touchant le meurtre , que vous prétendez que j'ai faussement attribuée à Lessius. C'est celle-ci : « Celui qui a reçu un « soufflet peut poursuivre à l'heure même son ennemi , et « même à coups d'épée , non pas pour se venger, mais « pour réparer son honneur. » Sur quoi vous dites que cette opinion-là est du casuiste Victoria. Et ce n'est po& encore là le sujet de la dispute : car il n'y a point de répugnance à dire qu'elle soit tout ensemble de Victoria et de Lessius , puisque Lessius dit lui-même qu'elle est aussi de Navarre et de votre père Henriquez , qui enseignent < que celui qui a reçu un soufflet peut à l'heure même
• poursuivre son homme , et lui donner autant de coups
• qu'il jugera nécessaire pour réparer son honneur. » Il est donc seulement question de savoir si Lessius est du sentiment de ces auteurs , aussi bien que son confrère. Et c'est pourquoi vous ajoutez que «« Lessius ne rapporte cette « opinion que pour la réfuter ; et qu'ainsi je lui attribue « un sentiment qu'il n'allègue que pour le combattre, qui « est l'action du monde la plus lâche et la plus honteuse à « un écrivain. » Or je soutiens, mes pères, qu'il ne la rapporte que pour la suivre. C'est une question de fait qu'il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvezee que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.
Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentiment , vous dites qu'il en condamne la pratique. Et, pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages , liv. 2, c. 9 ,
n. 82, où il dit ces mots : « J'en condamne la pratique. » Je demeure d'accord que , si on cherche ces paroles dans Lessius, au nombre 82 , où tous* les citez , on les y trouvera. Mais que dira-t-on , mes pères , quand on verra en même temps qu'il traite en cet endroit d'jme question* toute différente de celle dont nous parlons , et que l'opinion , dont il dit en ce lieu-là qu'il en condamne la pratique , n'est en aucune sorte celle dont il s'agit iei , mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut , pour en être éclairci, qu'ouvrir le livre même où vous renvoyez ; car ou y trouvera toute la suite de son discours eu cette manière.
Il traite la question , « savoir si on peut tuer pour un « soufflet, » au n. 79, et il la finit au n. 80, sans qu'il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée, il en commence une nouvelle en l'art. 81 , « savoir si on peut tuer pour des médisances. » Et c'est sur celle-là qu'il dit , au n. 82 , ces paroles que vous avez citées : « J'en condamne la pratique. »
N'est-ce donc pas une chose honteuse , mes pères , que vous osiez produire ces paroles, pour foire croire que Lessius condamne l'opinion qu'on peut tuer pour un soufflet, et que , n'en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus, en disant, comme vous faites ; « Plusieurs personnes d'honneur dans Paris ont déjà « reconnu cette insigne fausseté.par la lecture de Lessius , « et ont appris par là quelle créance on doit avoir à ce ea- « lomniateur? » Quoi I mes pères, est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d'honneur ont en vous ? Pour leur faire entendre que Lessius n'est' pas d'un sentiment , vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre. Et comme ces personnes n'entrent
pas en défiance de votre bonne foi , et ne pensent pus à examiner s'il s'agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m'assure, mes pères, que, pour vous garantir d'un si honteux mensonge , vous avez eu recours à vôtre doctrine des équivoques, et que , lisant ce passage tout haut, vous disiez tout bas qu'il s'y agissait d'une autre matière. Mais je- ne sais si cette raison, qui suffit bien pour satisfaire voire coosr cience , suffira pour satisfaire la juste plainte que vous feront ces gens d'honneur quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte.
Empêchez-les donc bien , mes pères , de voir mes lettres , puisque c'est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n'en use pas ainsi des vôtres : j'en envoie à tous mes amis ; je souhaite que tout le monde les voie ; et je crois que nous avons tous raison. Car enfin; après avoir publié cette quatrième imposture avec tant d'éclat, vous voilà décriés, si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre. On jugera facilement que, si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traite cette matière , vous ne l'eussiez pas été chercher ailleurs ; et que vous n'y avez eu recours que parce que vous n'y voyiez rien qui fût favorable à votre dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre imposture , pag. 1 , lig. 12 : * Qu'il n'accorde pas que « cette opinion soit probable dans la spéculation ; -et Lessius dit expressément en sa conclusion , n. 80 : « Cette opinion, « qu'on peut tuer pour un soufflet reçu, est probable dans « la spéculation. » N'est-ce pas là mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer ^avee quelle hardiesse vous produisez en propres termes le contraire d'une
vérité dé fait ; de sorte qu'au lieu que vous conclûtes , de votre passage supposé , que Lessius n'était pas de ce sentiment , H se conclut fort bien, de son véritable passage, qu'il est de ce même sentiment ?
Vous vouliez encore faire dire à Lessius qu'il en « con- « damne la pratique ; » et , comme je l'ai déjà dit , il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-là ; mais il parle ainsi : « Il semble qu'on n'en doit pas faci- < lement permettre la pratique : in praxi non videtur << facile PEaMiTTENDÀ. » Est-ce là, mes pères, le langage d'un homme qui condamne une maxime? Diriezvous qu'il ne faut pas permettre facilement, dans la pratique , les adultères ou les incestes ? Ne doit-on pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose , sinon que la pratique n'en doit pas être facilement permise , son sentiment est que cette pratique peut être quelquefois permise , quoique rarement? Et, comme s'il eut voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourraient troubler mat à propos, ne sachant eu quelles occasions il leur est permisde tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu'ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Écoutez-le, mes pères. « Il semble ,. dit-il , qu'on ne doit pas le permettre « facilement , a cause du danger qu'il y a qu'on agisse « en cela par haine ou par vengeance , ou avec excès, ou « que cela ne causât trop de meurtres. » De sorte qu'il est clair que ce meurtre restera tput à fait permis dans la pratique, selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c'est-à-dire si l'on peut agir sans haine , sans vengeance , et dans des circonstances qui n'attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes pères? en