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ânes droites (4). Qu'il a dignement vengé le christianisme et consolé la morale , l'écrivain qui a noté d'une éternelle infamie cette doctrine de Ja probabilité, qui , effaçant les crimes au gré de chaque casuiste, sanctifie les âmes en les laissant à leur corruption; cette méthode commode de diriger l'intention , qui accorde le privilège du vice, au prix de quelques vaines pensées données à Dieu; ce délire taxant la vie humaine , et prononçant gravement qu'on peut Fôter à qui nous emporte six ou sept ducats, un écu,ouméme une pomme; enfin , toutes ces inconcevables apologies du mensonge , de l'avarice, de la simonie, du libertinage , du vol et de l'assassinat!
Comme un orateur qui, après un essai mesuré de ses forces, sentant sous sa main un auditoire docile , se livre à tous les élans de son âme, Paseal , mattre enfin du public qu'il a subjugué, éclate dans les dernières Provinciales. Il va droit à ses ennemis, et leur montre le visage d'un juge inexorable et terrible. Il accuse , il accable, il triomphe. Il ne défend plus le jansénisme, il l'enseigne. On sent en lui la vertu secrète d'un parti tout entier. Il s'est fait de la faveur publique une tribune du haut de laquelle il foudroie ses adversaires. La colère, l'indignation, la vengeance, respirent dans sa parole : c'est la vigueur, le nerf , la véhémence concentrée de Démosthène. Avec quel art il a su se ménager ces nouveaux et plus puissants accents! Oui , les Provinciales tout entières sont un grand plaidoyer conduit avec une entente admirable! Lorsqu'on l'a vu si longtemps étaler de sang-froid les turpitudes des casuistes , s'interdire le blâme avec une précaution cruelle , le sentiment moral ulcéré se récrie enfin, et demande satisfaction. C'est alors que Pascal , laissant de côté le sarcasme , saisit l'éloquence , et le lecteur se soulage dans son indignation. Ce qui reste de plaisanterie n'est qu'amertume; tous les traits percent et déchirent.
Pascal se met en scène à la manière des grands orateurs. Les outrages, les attaques personnelles de ses adversaires
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l'y autorisent. Il se montre seul , sans crédit, sans ressource, contre une société redoutable qui s'étend sur tout le globe ; et cependant , grâce à son obscurité et à son indépendance , il l'a fait trembler sous les coups d'une main invisible. « On a bien délogé des gens de Sorbonne, s'écrie-t-il fièrement; mais cela ne me déloge pas de chez moi. » Animé par la lutte , il est plus ardent qu'Arnauld lui-même. Il blâme ses amis de leur silence et de leur résignation. Il veut que les enfants de la paix soient toujours prêts à la guerre pour la vérité. L'éloquence de Pascal rappelle les noms les plus éclatant* de la tribune antique et de la chaire chrétienne. On Fa comparé aux Démosthène et aux Bossuet. IVa-t-il pas aussi l ? ék>quence philosophique, grave et majestueuse de Platon , lorsqu'il parle de cette étrange et longue guerre, dans laquelle la violence essaye vainement d'opprimer la vérité, éternelle et puissante comme Dieu même? Et quand, indigné des épouvantables calomnies qui osent monter jusqu'aux religieuses de Port-Royal , il se déchaîne contre leurs tâches et cruels persécuteurs ; quand il fait entendre aux oreilles des coupables cette voix sainte et terrible de Jésus-Christ, qui étonne la nature et qui console l'Église; ne semble-t-il pas offrir, au milieu même d'une élégance inconnue d'expression , l'énergie sauvage de Tertullien ? Quelquefois le sublime de Pascal est emprunté aux plus augustes mystères de la religion chrétienne ; et pour comprendre la force et les effets de ce sublime il faut se reporter , par la pensée , dans ce siècle où l'intérêt de là religion dominait tous les autres , même celui de ta gloire. Alors qu'on écoute des paroles comme celles-ci : « O grands vénérateurs de ce saint mystère , dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes , et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! qu'il est digne de ees défenseurs dun si pur et si adorable sacrifice, de faire environner la table de Jésus-Christ de pécheurs en vieillis, tous sortant de leurs infamies , et de placer au milieu d'eux un prêtre que
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son confesseur même envoie de ses imptidicités h l'autel , pour y offrir , eu la place de Jésus-Christ, cette victime toute sainte au Dieu de sainteté, et la porter de ses mains souillées en leurs bouches toutes souillées ! » Y avait-il un cœur que cette effrayante catastrophe laissât insensible, et ne croyezvous pas entendre autour de vous le frémissement de la foi?
C'estdans une telle exposition de la nature de la chose qu'est particulièrement l'éloquence de Pascal ; voilà ce qui la rend si terrible. ËUe révolte contre les coupables non-seulement la oonseience populaire, mais encore leur conscience systématique ; les immole à l'horreur d'eux-mêmes 9 aussi bien qu'à l'horreur de k multitude , et fait leur tourment comme leur confusion. Les jésuites ne vivent point dans le dérèglement où ils laissent vivre les autres; ce qu'ils leur accordent , ils se le refusent : alors dans quelle contradiction avec eux-mêmes les met cette puissante représentation de la règle à laquelle ils doivent soumettre les autres comme eux-mêmes] N'est-ce pas quoique chose du suppliée des réprouvés , lequel consiste sans doute principalement dans l'opposition entre le désordre qui est en eux et l'ordre éternel qui est en Dieu v et qui se manifeste à eux dans son inviolable souveraineté ?
Ici est le vrai génie mathématique de Pascal. Comme las casuistee placent leur habileté à éluder les conséquences des principes de l'ordre, il ne suffisait point d'exposer ces pru> cipes, il fallait exposer les conséquences mêmes, pour les opposer ii celles que les casuistes tirent, et qui contraignent les principes de l'ordre à être les principes du désordre. Pascal le fait aarec une force, une précision et une évidence invincibles , qui tiennent de la géométrie. Les jésuites , pris de vertige , lui reprochent de tourner en dérision les choses saintes, parce qu'il se raille de leurs maximes. « Il y a bien de la différence , leur répondit-il , entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ge serait une impiété de manquer de respect pour les vérités <jue l'Esprit de Pieu a révélées : mais ce serait une autre im-
éloge de Pascal. B«rn
piété de manquer de mépris pour les faussetés que # l'espr.t de l'homme leur oppose... Comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui lent soûl contraires sont dignes de mépris et de haine; parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine qui les rend aimables , et une sainte majesté qui les rend vénérables ; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs , l'impiété qui les rend horribles , et l'impertinence gui les rend ridicules. C'est pourquoi , comme tes saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte f et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe , et l'amour qui en est la fin , les saints, ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haineet de méprè Y et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies , et à confondre avec risée leur égarement et leur folie. »
Pascal s'y prendrait-il autrement, s'il voulait établir une proposition mathématique? Cependant il n'a pas besed» d'une pareille exposition pour montrer que ce n'est point se moquer de la religion , que de se moquer du casuisme. Mais il l'emploie comme châtiment pour ses accusateurs, parce qu'elle les oblige de regarder en face la religion qu'ils dégradent. Et quel châtiment que cette sanglante déduction !
« Dans la fameuse lettre sur l'homicide, dit le célèbre critique déjà cité , Pascal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité outragée : alors il avance contre eux avec une progression lente et inévitable, descendant toujours des plus hauts principes, s'appuyant sur toutes les autorités sacrées , et portant le scrupule de la plus rigoureuse logique dans ta démonstration des-phis manifestes vérités. Il emploie , pour ainsi dire , à la défaite de ses ennemis une surabondance de force; et Ton voit qu'il les retient si longtemps sous le glaive de son éloquence , moins pour tes réfuter que pour les punir. Chaque fois qu'il achève un argument, la cause est gagnée; mais il recommence, pour traî-
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ner ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur erreur. »
Faut-il trop s'étonner qu'au goût de Boileau * , terrassé par ee style de choses et d'évidence saisissante , Pascal surpasse tout ce qui Ta précédé ou suivi (6)?
Au don inflexible de déduire qui lé caractérise , se joint nonseulement la passion, mais une sensibilité profonde et un tendre amour des hommes. Dans la dernière lettre , où est présentée cette doctrine de la grâce , qui nous semble aussi contraire à la philosophie qu'à l'Église , règne une onction touchante. La défense de l'aumône honore l'âme de l'auteur comme son esprit , d'autant mieux qu'elle était appuyée par sa conduite admirable envers les malheureux. Nul mieux que lui n'a su inspirer l'horreur du meurtre , et n'a combattu plus victorieusement le préjugé du duel. Comme il sentait la valeur de la vie humaine ! La philanthropie de nos jours a-t-elle rien de semblable à ceci : « L'Église considère les hommes nonseulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu'elle adore. Elle a pour chacun d'eux un saint respect qui tes lui rend tous vénérables, comme rachetés d'un prix infini , pour être faits les temples du Dieu vivant. Et ainsi elle croit que la mort d'un homme que l'on tue sans l'ordre de son Dieu , n'est pas seulement un homicide , mais un sacrilège qui la prive d'un de ses membres, puisque, soit qu'il soit fidèle ou qu'il ne le soit pas, elle le considère toujours ou comme étant l'un de ses membres, ou comme étant capable de l'être. » De tels passages suffiraient pour faire aimer la mémoire de Pascal, et ils prouvent que les idées vraiment libérales ne sont pas nées d'hier, et qu'elles suivent les véritables idées chrétiennes (6)»
Nos troubles politiques ont suscité des ouvrages chers aux partis, et qui ont eu à l'origine la faveur et la vogue des lettres de Pascal. Où sont-ils aujourd'hui? En trouverait-on un «eut qu'on pût, je ne dis pas comparer à ces lettres, mais
* Lettres de Mwe de Sévîgué.
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nommer- après elles? C'est qu'il leur a manqué ce stylé du vrai génie, qui reste toujours le meilleur et le plus Beau ; c'est, en outre , que l'intérêt religieux est général et permanent , tandis que l'intérêt politique ne Test pas ; et le temps n'épargne que les œuvres qui se rapportent aux éternels besoins de l'humanité.
Il était difficile de répondre à un pareil livre ; on obtint une condamnation au parlement de Provence; on le fit brûler par la main du bourreau. De toutes les réfutations , c'était la plus vaine et la plus maladroite. On ne répara point ce qui était irréparable. La domination des jésuites était sapée dans sa base, le casuisme ruiné dans l'opinion , et tellement ruiné que , malgré l'affection de Louis XIV pour les jésuites , et malgré la protection dont il les couvrait t Bossuet put le faire condamner solennellement par l'assemblée du clergé de 1700 , qui rendit ce tardif mais glorieux hommage au vainqueur des abus et du mensonge.
La frêle constitution de Pascal , usée par la souffrance et par les luttes des partis, semblait ne plus receler qu'un souffle de vie. Mais il l'a soutenait enquelque sorte par l'énergie de son âme , et la forçait de hû prêter des jouis pour l'accomplissèment d'un autre dessein non moins important, dont l'ébauche imparfaite nous a valu les Pensées. Entre elles et les Provinciales il existe une correspondance- secrète, une unité de vue qu'il faut saisi», pour pénétrer le caractère de ces deux monuments.
Pascal venait de pulvériser le casuisme, la morale relâchée, les pratiques superstitieuses; maintenant il jette ses regards épouvantés sur un autre fléau qu'a produit le régime théocratique, que les jésuites s'efforcent de raffermir. C'est l'incrédulité» c'est Fathéisme ^déplorables mais légitimes enfants de l'immoralité, delà superstition , du despotisme sacerdotal , et qui partout croissent à leur ombre. Lorsque le culte et la morale , par un monstrueux renversement, outragent la raison et la nature, que leur destination est de protéger, les
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esprits quLgnt trop de force pour n'en pas être révoltés , et trop peu aeinmières pour découvrir la vérité éternelle sous le voile des antiques abus , en viennent à regarder toute religion , toute morale , comme des inventions politiques , comme l'ouvrage des caprices et des passions humaines : extrémité terrible, où les pousse encore l'insolente et tyrannique prétention de leur commander la foi et la vertu ! De là le blasphème si commun au moyen Age , comme l'atteste le nombre des lois faites pour le réprimer et le punir; de là l'incrédulité, répandue, surtout à l'époque de la renaissance * dans la partie lettrée de la société , et qui n'avait pas épargné le siècle religieux de saint Louis , puisqu'on voit saint Thomas , dans son Traité contre les Gentils, obligé déjà de la combattre par le raison* nement. Contre elle fut dirigée la Théologie naturelle de Raymond de Sébonde , et l'apologie qu'en fit Montaigne; les Méditations métaphysiques de Descartes , le Traité de texte* tance de Dieu, par Fénelon , celui de la Mérité de la religion chrétienne, par Àbbadié; contre elle, Botfsuet tonnait dans la chaire chrétienne (7) ; contre elle, Pascal* fidèle à la pensée qui avait dicté les Provinciales, méditait son ouvrage, interrompu mais non détruit par la mort.
Nous pouvons encore découvrir le plan dans les fragments qui restent. Plus vaste mais plus simple que celui des Provinciales , et peut-étïe encore plus vigoureux , il n'est point mdiqué non plus ; cependant il y a cette différence que le plan des Provinciales vient de l*art , et que celui des Pensées sort de la nature dtt sujet. Que dit l'incrédulité? Que nous né voyons point clairement ce Dieu que la religion an* nonce et dont elle nous promet la possession , et que nous sommes trop pleins de bassesses pour avoir de si hautes destinées. Or, comme la religion , c'est-à-dire ici la révélation , suppose précisément ces ténèbres et ces bassesses , puisqu'elle est faite pouf y suppléer, Pascal , loin de les dissimuler ou de les atténuer, en proclame l'effrayante réalité, qu'il exagère même. Mais il signalé au milieu une lumière sur Dieu, et um
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excellence capable de lui ; cette lumière , cette excellence , l'incrédulité feint de ne pas les voir, ou plutôt elles échappent a son aveuglement; la religion, au contraire, les suppose aussi bien que les ténèbres et les bassesses ; Pascal nous montre ensuite que cette même religion explique comment nous nous trouvons Tincohérenr assemblage des unes et des autres , et qu'elle fournit, ou plutôt qu'elle est elle-même le remède à Tignorance et à l'impuissance» Ainsi l'ouvrage se divise de lui-même en deux parties : dans Tune , la religion nous juge tels que nous sommes; dans l'autre, elle nous prête ce qui nous manque ; et dans leur ensemble est la preuve de sa vérité : car s'il y a une vraie religion, n'est-il pas clair qu'elle doit nous entendre à fond , et nous être le principal moyen de remplir notre destinée? Il n'est pas une des Pensées qui ne puisse rentrer dans cette conception, à la lumière de la* quelle disparaissent une foule de contradictions apparentes.
Les incrédules , dont plusieurs viennent chez Pascal se battre avec lui par des demi-mots et par des branlements dé tête, par ces fines railleries dont ils se vantent , et par ce dédaigneux souris , comme dit Bossuet , sont des adversaires encore plus difficiles à vaincre que les casuistes et la compagnie de Jésus : il ne s'agit point de les immoler au ridicule, au mépris, à l'indignation, quoiqu'ils le méritent et qu'ils y prêtent amplement. Us n'en seraient point changés. Il faut les jeter dans un violent effroi et dans la terreur d'eux-mêmes, par le spectacle des prodiges de leur être, où à d'incompréhensibles profondeurs de misères se mêlent toujours d'incompréhensibles profondeurs de grandeur ; allumer dans leur âme le désir ardent delà vérité, et la leur présenter avec toute sa lumière et sa force. Il n'y a que l'exposition la plus frappante et la plus pénétrante éloquence, double génie de Pascal , qui puissent y réussir.
Comme l'ironie mordante, la plaisanterie cruelle, en font partie, il ne faut point être surpris de les retrouver dans les Pensées. Pascal s'acharne sur nos incertitudes
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et nos faiblesses; et, donnant la main à Montaigne, dont ii imite les idées et le style, il salue avec joie en lui « le ministre d'une si grande vengeance » contre l'orgueilleuse raison humaine , qu'il dépossède des principes de la vérité et de la sagesse. Sciences, opinions, institutions civiles et politiques, usages, justice, propriété, soins ambitieux de la gloire et de la fortune , occupations familières , divertissements , rien tt'éehappe à ses sarcasmes , qui percent de toutes parts la vanité et l'illusion. Il y mêle aussi les saillies de son esprit frondeur et indépendant : « C'est un grand avantage que la qualité qui, dès dix-huit ou vingt ans, met un homme en passe , connu et respecté , comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans. Ce sont trente ans gagnés sans peine... . On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau, celui des voyageurs qui est de meilleure maison. » Il ne craint point, pour parler comme Tacite , de révéler les secrets de l'empire , en disant que « la puissance des rois repose sur la raison et sur la folie du peuple, et que ce dernier fondement est admirablement sûr. »
Les traite de ce genre abondent chez lui, et sont dans toutes les mémoires. Cest une profonde et universelle dérision ; Voltaire même n'a rien de plus impitoyablement moqueur. Mais Pascal efface tout; il est sans égal, lorsque, abandonnant le tableau de nos folies, il déploie la lamentable peinture de nos misères. Sans doute il n'a pas manqué de scrutateurs des misères humaines. Les pyrrhoniens, et à leur tête Sextus l'Empirique et Montaigne, les ont recherchées avec la curiosité la plus ardente comme la plus minutieuse. Ils triomphent des misères de l'homme , après avoir ri de ses faiblesses. Mais la dignité de notre nature leur pèse , ils la rejettent, et aspirent à l'honneur d'être placés au niveau et même audessous de la brute ! Une plus noble famille de penseurs , Pythagore, Platon, saint Augustin, Bossuet, ont sondé le même abîme , et plus profondement que les sceptiques; car au fond ils ont aperçu nos grandeurs , et compris que les mi-
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gères ne sont point de la constitution primitive de notre être , mais une effroyable altération; tandis que les sceptiques regardent l'état actuel de l'homme comme son état naturel y voient en lui un être vain plutôt que malheureux , dont le seul mat réel est de se nourrir de chimères, et de se tourmen-, ter à poursuivre une autre condition.
Quoique se rencontrant pour les idées avec Pascal , Platon, et Bossuet ont un Sentiment moins intime et moins continuel de nos misères, ils laissent bien tomber de sombres paroles en passant; mais ces heureux génies, dans la vigueur, dans la santé de l'âme et du corps, aiment mieux fortifier l'homme que l'effrayer. Ils sont saisis de nos misères sans doute, mais non pas comme cet autre Job, qu'elles tiennent à la gorge, selon son expression. IL fallait qu'un esprit si magnifique fût enchaîné à un corps de souffrance et de mort, et qu'au milieu de ses douleurs perpétuelles un dogme funèbre jetât de sinistres clartés , pour que la misère humaine eût son historien moderne, et comme son nouveau chantre inspiré. Le jansénisme , qui ne nous laisse de puissance que pour le mal, lui fait prendre en horreur la nature corrompue. Il croit n'être qtùine ruine immense et un immense péché; et, pour ajouter encore à cette effrayante situation , son imagination, bouleversée par un triste accident, lui montre un précipice ouvert sous ses pas. Découvrant le mal dans toutes ses sensations, dans tous ses sentiments, dans toutes ses pensées, il travaille à s'en arracher, à s'anéantir naturellement, pour ne vivre que de la vie surnaturelle de la grâce. Ses souffrances incessantes lui paraissent un heureux privilège. Car, dit-il, « la maladie est l'état naturel des chrétiens , parce qu'on est par là comme on devrait toujours être , dans la souffrance de tous les maux , dans la privation de tous les biens... , dans l'attente continuelle de la mort. » Et comme au sein même des douleurs cette nature dépravée s'agite encore , comme il est impossible de détruire tout amour de soi , d'échapper à tout sentiment de plaisir, Pascal , pour qui le
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plus innocent plaisir, le plus indiffôrent retour sur lui-même est coupable, s'arme d'une ceinture hérissée de dards, qu'il s'enfonce dans les chairs, et sa vie tout entière n'est qu'un sanglant et perpétuel martyre. C'est dans cette guerre d'extermination contre lui-même qu'il savoure la joie de se sentir mourir à chaque instant, qu'il s'enivre d'étranges voluptés, qu'il s'enthousiasme de souffrances, qu'il évoque en souverain ses misères , et , pour humilier un orgueil qu'il ne peut étouffer , les étale avec une complaisance superbe.
Pascal ne déclame' pas; il est trop persuadé, trop ému. Il raconte, il prouve, i! peint. Son esprit géométrique le tient toujours. A l'audace d'ailleurs familière de ses discours , à la fierté de ses peintures , il joint une analyse subtile, complète , désespérante. Il prend l'homme destitué de religion, et le montre tout entier la proie du mal , ne pouvant supporter la vue de lui-même, obligé de se fuir et de se sauver dans les occupations tumultuaifes et les divertissements , ou dans la vanité qui l'enlève aussi à lui-même , parce qu'elle lui crée dans l'esprit d'autrui un être imaginaire où il vit. Pascal suit cette misère extérieure dan$ toutes les conditions, fait voir l'homme inévitablement malheureux dès que rien ne l'empêche de songer à soi. Si les dignités qu'on dirait capables par elles-mêmes de le satisfaire, cessent de lui être un passetemps , elles lui sont à charge. Aussitôt que les distractions du pouvoir manquent aux maîtres du monde, il faut que leur âme royale s'occupe à voir où passera un cerf que les chiens poursuivent, ou à placer une balle, ou à ajuster leurs pas à la cadence d'un air.
La misère extérieure a cela de particulier, qu'on ne la sent pas pendant qu'on en jouit. Me joue le bien et produit un simulacre de félicité , mais une félicité continuellement interrompue , parce que chaque distraction ne dure qu'un instant, et une félicité qui tôt ou tard périt entièrement, parce que tous les objets de distraction s'épuisent , et que les mêmes ne touchent plus. Ainsi , on retombe à toute heure en
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soi-raéme , et il arme ira dernier terme , souvent très-proche , où Ton y retombe pour n'en jamais sortir, quelque effort qu'on fasse; et ne reste pas même l'huinfliaiHe consolation de s'étourdir longtemps. Cerné au dehors comme au dedaos par les misères , on ne se dégage 4e l'une que pour être pris par l'autre; et dans cet échange s'écoule la vie. De là les tristesses, les agitations, Jes langueurs, les inquiétudes, les angoisses du dégoût et de l'ennui mortel qui la remplissent.
Partout s'étend l'empire tfeFoninion, cette maîtresse d'erreurs, dont tes .caprices dispensent le mérite £t {a félicité. « l> larcin , Fjncesjtej le meurtre (les enduits et .des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Il n'est rien ^ jusqu'au? maladies, aux vices, aux crimes, qui n'agit tenu lieu de fin /et de bonheur. » Partout la mort, se riant je la vanité des hommes , est là pour ajouter un .acte sanglant à la puis hetye coin^to du mopde.
Ainsi Pascal ravage toute Fexistence humaine , et ne remue (jue ruines, corruption, désespoir.
Quels fonds inépuisable je gémissements dans cet homme de douleur, dans ce Jérémie du genre humain ! Pour lui semblent avoir é# .écrites ces paroles d'un célèbre auteur de notresiècle : « L'homme n!est quelque chose quejwgr la tris- ^^desonâD^etl'é^rnellemélauooliedelapensée! «Oui, Ja mélancolie est la nature même de Pascal. C'est elle qui communique une vie toute particulière à ces pages inachevées, qu'on dirait elles-méjnes des ruines; sublime effort d'un génie mourant, où règne une harmonie si sombre et si attrayante , où l'expression est à la fois si austère et si pittoresque, si simple et si altière.
Cependant Pascal n'épuise point la misère, il ne nous entretient que de celles des grands .et des riches , et sentie oublier celles du peuple., la nudité , le Jûroio 1 et \à fajtm , ou les vils aliments et les travaux qui consument les forces; du peuple, que Bossuct accuse hautement ces grands et ces riches « délaisser expirer de besoin dans leurs châteaux, dans les
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villes , dans les campagnes , à la porté et aux environs de leurs hôtels ; » du peuple , enfin , dont les souffrances tiraient ttantde plaintes à Fénelon. Pourquoi ce silence? Pascal, qui versait aux pauvres ses ressources, qui s'indignait d'avoir à plaider l'obligation de les secourir , fermait-il l'oreille aux cris des misères 'populaires? Croyait-il ne devoir pas les considérer , parce qu'elles n'ont point immédiatement leur source dans la corruption originelle de l'âme? ou iûen, quelles qu'elles fussent, les misères physiques des autres lui paraissaient-elles , comme les siennes , des faveurs désirables , dont il fallait se réjouir plutôt que les déplorer ? Quoi qu'il en sok, leur inexplicable absence rend incomplète une telle peinture, qui doit embrasser la vie entière.
Pascal, impatient d'écraser l'homme, ne laisse rien subsister de son être. Qu'est-ce que la nature? « Peut-être , ditil, une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Le voilà dans le néant arec les sceptiques. Mais il n'y reste point comme eux; il en sort en se prenant aux indestructibles désirs du vrai et du bien , qui l'agitent. Ces désirs , où les sceptiques ne voient qu'une illusion , témoignent à Pascal de la réalité de lui-même. L'impossibilité de démontrer les premiers principes , qui lui semblait une raison de les mettre en doute , est maintenant une preuve de leur certitude et de leur évidence parfaite. S'ils se trouvaient indémontrables, c'est qu'étant la lumière même de la sature , ils sont au-tlessus de tout raisonnement. Pascal abaisse l'homme plus que tous ceux qui ne l'anéantissent point,, et il l'élève autant que tous ceux qui ne l'égalent point à Dieu , comme les stoïciens. Le premieretie plus éloquemment il défend la perfectibilité indéfinie dans les -sciences naturelles , qui s'est déclarée avant la perfectibilité indéfinie dans les sciences sociales : double perfectibilité., dont la cause «est le retour intérieur deTespritt Dieu au moyen âge , et qui semble promettre à la vie présente de la race humaine quelque image de la grandeur de la vie future. C'est ainsi que le .génie jw
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corrige lui-même, et retombe dans la vérité par sa pente naturelle. Si nous lisons dans les Pensées « que l'homme donc s'estime son prix, qu'il s'aime ; car il a en lui une nature capable de bien ; » ce n'est plus le rigide disciple de Jansénius, mais c'est toujours Pascak Après avoir glorifié la maladie, non comme un accident quelquefois utile à la vertu, mais comme l'état naturel des chrétiens, il avoue qu'elle noua gâte quelquefois le jugement ; et il en est lui-même un triste exemple, car elle n'a pas peu contribué à le pousser au jansénisme.
Relève-toi donc, ô homme! tu n'es qu'un roseau le plus faible de la nature , mais tu es un roseau pensant. L'univers peut t'abattre, et une goutte d'eau y suffit; mais, dans ta chute, tu serais encore plus noble que l'univers qui t'écrase ; car tu sais que tu meurs , et 1 avantage que l'univers a sur toi , l'univers n'en sait rien. Si par le corps tu n'occupes qu'un point et ne vis qu'un moment, par la pensée tu n'es fait que pour l'infinité. A tes désirs il faut la vérité infinie, le bien infini , la perfection infinie ; et comme en Dieu seul ils subsistent dans leur essentielle réalité , telle est ta grandeur, que lui seul est digne de toi. Mais hélas ! par ta vie tu es si loin de lui, tu lui es si contraire, que cette grandeur ne fait que révéler davantage l'immensité de ta misère, qui à son tour, il est vrai , met dans un jour nouveau l'immensité de ta grandeur. Si le scepticisme ne voit que ta misère, laquelle pour lui absorbe ta grandeur , le stoïcisme ne voit que ta grandeur , laquelle pour lui absorbe ta misère.
« Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction! Juge de toutes choses; imbécile ver de terre; dépositaire du vrai; amas d'incertitude ; gloire et rebut de l'univers : s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante : et je le contredis toujours , jusqu'à ce qu'il comprenne qu'if est un monstre incompréhensible. »
Le talent d'exposer, que Pascal appliquait dans les Provin*
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ciaks à punir les jésuites, il l'applique ici à épouvanter l'homme de lui-même, par la représentation de ce contraste et de ce conflit qu'il a en soi. Pour en redoubler l'effet , il le plonge dans l'inliniinent petit et l'infiniment grand relatifs qui son! dans l'univers. L'incrédule voit son corps tantôt disparaître imperceptible , tantôt être un monde, un tout; maintenant réduit au néant, maintenant porté à l'infini, et maintenant suspendu entre les deux abîmes du néant et de l'infini. Ainsi éperdu d'étonnement et d'effroi , et sans doute ébranlé dans son incertitude , secoué de son indifférence , mais ne sachant encore ni que foire ni que croire, Pascal le prend par la main , et lui montre en signe d'espérance < dans un coin de la terre, un peuple qui , au milieu du polythéisme et de l'idolâtrie universelle des peuples anciens , déclare, par son existence même et tout entière, l'unité pure de Dieu, et se gouverne par une loi sainte, tandis que les lois de ces peuples ne font qu'outrager la nature ; un peuple qui a vu naître et mourir tous ces peuples, et qui, remontant à l'origine du monde, subsiste encore aujourd'hui ; un peuple qui prétend que tous les hommes sont dans l'éloignement et l'inimitié de Dieu , mais qu'il viendra un libérateur , et qu'il le porte dans ses entrailles , pour l'enfanter au temps que Dieu lui a prédit.
Enfin, l'homme a l'explication de son énigme. La nature humaine, créée parfaite et heureuse, a été brisée dans une chute effroyable, dont le souvenir s'est conservé intact dan? la mémoire des Juifs, et plus ou moins altéré dans ceHe des Gentils. « Le noeud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme. De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère , n'est inconcevable à l'homme. » Tous les hommes sortant d'un seul, et se trouvant avec lui dans une communauté de destinée, sa corruption et sa culpabilité ont dâ lui survivre dans ses descendants. Dans nos grandeurs il faut voir un reste de la grandeur primitive, et dans nos misères un effet de la catastrophe. Pascal a ton
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de dire qu'aucun philosophe ne Ta fait. Qu'est-ce donc que «ette âme qui, suivant Pythagore et Platon, possédait la vérité dans une vie antérieure, et qui, en punition de quelque faute, a été emprisonnée dans le corps, où elle est en proie à tous les maux ? Qu'importe Terreur des deux vies? Le résultat n'est-il pas le même?
Si Thomme n'avait jamais été que faible et misérable, d'où lui viendraient les idées et les désirs de grandeur et de félicité? S'il n'était point corrompu , d'où lui viendraient la faiblesse et la misère? Ce ne sont point des choses qui s'empruntent ni qui se révent : la faiblesse et la misère , c'est notre nature faible et misérable; les idées et les désirs de grandeur et de félicité , e'est notre nature grande, et faite pour le bonheur. La doctrine de la déchéance , qui l'éclairé tout entière et nous la rend intelligible, se démontre elle-même par cette lumière essentielle qu'elle nous en donne, et se trouve ainsi un fait non-seulement que l'histoire raconte , mais qui est en nous toujours vivant. Ici tout change de face ; l'homme se comprend et respire, au milieu de si poignantes anxiétés. En même temps flnitla première partie du livre des Pensées, et sans transition commence la seconde, qui a pour objet les promesses et l'accomplissement de la réparation.
Autant Pascal avait pris soin d'entasser les doutes, d'épaissir les ténèbres, autant, maître d'une première vérité, il accumule les certitudes , multiplie les clartés. Il montre la réparation annoncée immédiatementaprès la chute; au temps convenable, le judaïsme venant la préparer, et le christianisme l'opérer ; l'un et l'autre suspendus à la chute; la chute appelant le judaïsme et le christianisme; tous les trois inséparables, unis ; chacun, outre sa vérité propre, ayant la vérité des deux autres ; la même lumière jaillissant à la fois de chaque partie de notre être, de chaque point de la durée du genre humain, et même de chaque point de la terre; car le paganisme, qui manifeste les désastres de la chute , n'est pas moins lumineux par ses écarts que le judaïsme et le christianisme par leur sa-
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plus innocent plaisir, le plus indiffèrent retour sur lui-même est coupable, s'arme d'une ceinture hérissée de dards, qu'il s'enfonce dans les chairs, et sa vie tout entière n'est qu'un sanglant et perpétuel martyre. C'est dans cette guerre d'extermination contre lui-même qu'il savoure la joie de se sentir mourir à chaque instant, qu'il s'enivre d'étranges voluptés, qu'il s'enthousiasme de souffrances, qu'il évoque en souverain ses misères , et , pour humilier un orgueil qu'il ne peut étouffer , les étale avec une complaisance superbe.
Pascal ne déclame pas; il est trop persuadé, trop ému. Il raconte, il prouve, il peint. Son esprit géométrique le tient toujours. A l'audace d'ailleurs familière de ses discours , à la fierté de ses peintures , il joint une analyse subtile, complète , désespérante. Il prend l'homme destitué de religion, et le montre tout entier la proie du mal , ne pouvant supporter la vue de lui-même, obligé de se fuir et de se sauver dans les occupations tumultuaires et les divertissements, ou dans la vanité qui l'enlève aussi à lui-même, parce qu'elle lui crée dans l'esprit d'autrui un être imaginaire où il vit Pascal suit cette misère extérieure dan$ toutes les conditions, fait voir l'homme inévitablement malheureux dès que rien ne l'empêche de songer à soi. Si les dignités qu'on dirait capables par elles-mêmes de le satisfaire, cessent de lui être un passetemps , elles lui sont à charge. Aussitôt que les distractions du pouvoir manquent aux maîtres du monde, il faut que leur âme royale s'occupe à voir où passera un cerf que les chiens poursuivent, ou à placer une balle, ou à ajuster leurs pas à la cadence d'un air.
La misère extérieure a cela de particulier, qu'on ne la sent pas pendant qu'on en Jouit. Elle joue le bien et produit un simulacre de félicité , mais une félicité continuellement interrompue , parce que chaque distraction ne dure qu'un instant, et une félicité qui tôt ou tard périt entièrement, parce que tous les objets de distraction s'épuisent , et que les mêmes ne touchent plus. Ainsi, on retombe à toute heure en
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soi-ménie , et il arrive un dentier terme , souvent très-proche , où Ton y retombe pour n'en jamais sortir , quelque effort qu'on fasse ; et il ne reste pas même l'humiliante consolation de s'étourdir longtemps. Cerné au dehors comme au dedans par les misères , on ne se dégage 4e l'une que pour êjkve pris \m l'autre; et dans cet échange s'écoule la vie. De là les tristesses , les agitations , Jes langueurs , les inquiétudes., les angoisses du dégoflt et de l'ennui mortel qui la remplissent.
Partout s'étend l'empire de l'opinion, cette maîtresse d'erreurs , dont les caprices dispensent le mérite ,et Ja félicité. « ïie larcin, rincette, le meurtre des enfants et «des pères, tout a eu sa place entre les ac#ons vertueuses. Il n'est rien , jusqu'aux maladies* aux vices, aux crimes, gui n'ait tenu Ueu de fin -et de bonheur. » partout la mort , se riant de la vanité des hommes , est là pour ajouter un acte sanglant à la puis belle comédie du mon4e.
Ainsi Pascal ravage toute l'existence humaine , et ne remue que ruines , corruption , désespoir.
Quels fonds inépuisable de gémissements dans cet homme de douleur , dans ce Jérémie du genre humain ! Pour lui semblent avoir été écrites ces paroles d'un célèbre auteur, de notre -siècle : « L'homme n'<est quelque chose que par la tristesse de son âme et l'éternelle mélancolie de la pensée ! » Oui i Ja mélancolie çgt la nature même de Pascal. C'est elle qui communique une vie toute particulière à ces pages inachevées, qu'on dirait elles-mé/nes des ruines; sublime effort d'un génie mourant, où règne une harmonie si sombre et si attrayante, où l'expression est à la fois si austère et si pittoresque, si simple et si altière.
Cependant Pascal n'épuise point la misère, il ne nous entretient que 4e celles des grands et des riches ; et sentie oublier celles du peuple., la nudité, le froid et la faim , ou les vils aliments et les travaux qui consument les forces ; du peuple, que Bossuet accuse hautement ces grands et ces riches • de laisser expirer de besoin dans leurs châteaux , dans les