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le procès aux plus beaux noms de l'Église gallicane et de nos anciens parlements, sans insulter nos gloires nationales les plus pures. Les ennemis de Port-Royal n'ont pas manqué dès l'origine de lui reprocher ses traits de ressemblance avec la réforme. Gomme elle, et mieux qu'elle, il sut en effet combattre les casuistes, le relâchement de la morale, l'exagération du culte extérieur; comme elle, il voulait remettre les âmes en présence de Dieu , et l'excès de son zèle l'entraîna aussi à détruire la liberté humaine : tant il était difficile, sans les mutiler, de les arracher à leurs funestes impressions! Mais cette ressemblance , au fond et à part une erreur spéculative, était un titre de gloire; elle prouve que Port-Royal avait compris cette vérité capitale , que le seul moyen pour l'Église de triompher du protestantisme, c'est de le rendre inutile; c'est, en réformant pour lui , de lui enlever jusqu'au prétexte de l'existence. Là étaient la force de l'avenir, et la consolante espérance d'une nouvelle et plus haute unité. Quand donc ceux à qui il fut interdit par l'Évangile de dominer les hommes détourneront-ils les yeux de ce moyen âge si affreux pour la religion, mais si éblouissant pour eux qu'il leur donne le vertige , et les pousse trop souvent à la compromettre? Si , pour les convaincre de la stérilité de leurs regrets,, les avertissements des siècles passés sont insuffisants, n'ont-ils pas devant eux la grande et vivante leçon de la révolution française?
Telle est la puissance des idées , qu'il fallut les forces réunies de Rome et de Louis XIV pour étouffer la voix libre de quelques solitaires. Tu succombas malgré l'appui du génie, berceau vénérable des lettres françaises , asile privilégié de la raison nouvelle et des vertus antiques ! tes murs sont tombés, et la colère de l'implacable monarque a fait passer la charrue sur tes ruines ! Mais tu étais animé d'un impérissable esprit. Tout le siècle de Louis XIV recueillit ton héritage; le grand roi lui-même , subjugué par la nécessité et dirigé par Bossuef , secondait tes vœux de réforme, lorsqu'en^présence de la théo-
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crade il proclama les droits des rois, avant coureurs des droits des peuples. Il te fallait, comme à ton Pascal, la consécration •du malheur; et, en t'envoyant la persécution et la ruine, Louis XIV a plus fait pour ton illustration que s'il eût jeté dans tes déserts quelque magique palais , quelque Versailles orgueilleux. Sans cesse le nom de Pascal rappellera vers toi les regards reconnaissants de la postérité; on se dira que tant d'éloquence n'est point sortie d'un fanatisme étroit et sauvage, mais du généreux esprit qui sait prendre toutes les formes pour combattre toutes les tyrannies ; et tant que vivra le sentiment de la dignité humaine , tant qu'on distinguera Far* deur de la foi de l'abrutissement de la raison, tant que les belles qualités de la langue française conserveront des admira, ieurs, ton souvenir sera cher à tous les cœurs religieux , à tous les amis des lettres ,. de la philosophie et de la liberté.
Ce fut un beau triomphe pour Pascal , lorsque tant d'âmes saintes confièrent à son zèle le salut de leur cause, lorsque tous ces hommes, auxquels ne manquaient sans doute ni les lumières ni le talent, loi remirent la plume, comme au plus digne. Pascal était fait pour Port-Royal; une forte éducation domestique avait trempé son âme dans l'étude ^t la vertu. Atteint dès sa jeunesse de souffrances presque continuelles, la mélancolie et l'ardeur religieuse le détachaient des choses humaines , et relevaient au-dessus des puissances de la terre. Mais Port-Royal n'était pas moins fait j>our Pascal ; c'était le seul théâtre où il pût se développer dans un •siècle qui avait enchaîné l'éloquence politique. Sous un extérieur sévère comme les sciences qu'il avait cultivées jusqu'alors, dans un corps faible, il cachait une pensée orageuse, de la passion, et une mâle audace. Avec Port-Royal, il eut une tribune , un parti , de grands intérêts , de grandes idées , tout ce qui peut exciter et enflammer l'éloquence.
Les commencements de Pascal avaient vivement attiré l'attention du monde savant. Mais pourtant, il faut Je dire, les sciences n'étaient point sa vocation véritable : elles ne furent
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que Fessai de ses forées et de sa réputation. 11 les cultiva sansinspiration, les abandonna de bonne heure et de plein gré. Ou peut concevoir Descartes , rénovateur de la philosophie, faisant peu de cas de sa Géométrie, quoiqu'elle soit le plus grand monument du génie mathématique;, mais celui qui, sans être capable d'écrire le Discours sur la méthode, ou les Méditations métaphysiques, appelait la géométrie un métier, à la vérité le plus beau du monde, était-il réellement né pour les sciences ? Ne céda-t-il pas à l'exemple , aux leçons et à l'autorité d'un père , ami instruit des Fermât et des Roberval , et qui le devint de Descartes, après avoir été son adversaire? Cette remarque ne touche point à la renommée de Pascal; il n'en devient même que plus intéressant de voir comment, porté par des circonstances heureuses à des études qui ne répondaient pas à son vrai talent, il y déploya néanmoins une pareille force de tête. Brillants préludes , qui donnèrent au défenseur de Port-Royal et du christianisme une autorité qui, aujourd'hui encore,, augmente l'influence de son nom. Et cet ordre, cette clarté dans les idées, cette, rigueur de raisonnement r cette sévérité de style , qui ne l'abandonnent jamais au milieu des éclats de l'éloquence, ni même des élans inspirés de la conception, ne les dut-il pas* en partie aux premières occupations de sa pensée?
Le vulgaire est tellement frappé du génie , qu'il ne peut se résoudre à le croire une chose naturelle , et se persuade qu'il doit être annoncé par des prodiges. Les anciens nous parlent d'abeilles qui se reposent sur les lèvres d'enfants prédestinés, de cygnes qui jouent dans leur berceau, d'aigles qui s'en échappent. L'imagination moins poétique des modernes place dans la précocité la merveille prophétique. Cest Bossuet , roi de l'éloquence chrétienne , qui à seize ans ravit par la puissance de sa parole une assemblée de beaux esprits; c'est Pas* cal inventant à douze, sans livres, sans maîtres, une partie de la géométrie , qui avait coûté plusieurs siècles d'efforts mbx philosophes anciens. 1a sœur de Pascal nous apprend
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que son jeune frère , enflammé d'une ardeur curieuse par les savantes conversations qu'il entendait chez lui, se livrait en secret à l'étude de la géométrie, et qu'il fut surpris un jour traçant la figure qui sert à démontrer la trente-deuxième proposition du premier livre d'Ëuclide. Pour arriver à la vérité que cette figure est destinée à rendre sensible, que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits , il n'était point nécessaire d'avoir pénétré tout l'enchaînement des vérités antérieures : il suffisait, par exemple, de connaître un principe général d'où elle se déduit facilement, celui de la mesure des angles inscrits qui ont le sommet à la circonférence ; et il n'est point invraisemblable que Pascal l'eût appris dans les discours de son père et de ses amis. Cependant il montra une pénétration et une aptitude à penser par soi-même, bien étonnantes dans un âge aussi tendre. Ces dispositions heureuses devaient enchanter un père, et être fort remarquées; mais faut-il les proposer à l'admiration du genre humain? Qui n'aimerait mieux avoir, à soixante-douze ans, comme Lagrange, créé la théorie de la variation des constantes arbitraires, pour déterminer les perturbations des mouvements célestes, que de s'être, à douze, signalé par la découverte d'une vérité commune? Nous n'attachons pas plus d'importance à ce traité des sections coniques, simple reproduction de ce qu'on savait depuis Apollonius, et qui avait été vanté à Descartes pour l'élégance des démonstrations.
L'invention de la machine arithmétique était déjà un titre plus sérieux. Elle avait pour but d'épargner aux mathématiciens la partie la plus mécanique et la plus ingrate de leurs travaux. On livre les nombres au docile instrument, et il produit le résultat d'une opération intelligente. Il semblait près* que réaliser le rêve du matérialisme, en donnant à la matière la faculté de calculer. Pascal a dit lui-même que sa machine « fait des effets qui approchent plus de la pensée que ce que font les animaux. » Or non-seulement elle est à l'infini des animaux comme les animaux à l'infini de l'homme; mais
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elle n'offre pas même l'indispensable caractère des grandes découvertes, l'utilité (2). Leibnitz, dans les distractions de son génie, essaya de la perfectionner, comme il essaya de perfectionner les flgures du syllogisme. Mais il laissa ces deux instruments aussi stériles qu'il les avait trouvés.
Les célèbres expériences touchant la pesanteur de l'air jetèrent un vif éclat sur le nom de Pascal , en l'associant à ceux de Torricelli et de Descartes. Il s'y mêla d'assez tristes récri minations entre des hommes faits pour se comprendre et s'estimer. On sait aujourd'hui que le fond de la découverte appartient à Torricelli et à Descartes , et il n'existe aucune raison de taire ce que Pascal dut au père de la philosophie moderne. Descartes avait prédit le phénomène de rabaissement du mercure, que Pascal fit vérifier au Puy-de-Dôme. Mais ce dernier conserve le mérite d'avoir dirigé des expériences décisives , et d'avoir par là confirmé et rendu populaires des vérités aussi neuves que fécondes. Une circonstance à remarquer , c'est que le principe de l'horreur du vide avait d'abord été adopté par celui-là même dont les travaux allaient le détruire sans retour, et le faire reléguer parmi les plus creuses chimères de l'école.
Dans ce premier effort des mathématiques pour soumettre les phénomènes physiques à l'empire du calcul , Pascal semblait avoir choisi de prédilection la partie la plus fugitive de la nature. Après les expériences sur les effets de la pesanteur de l'air , il détermina la pression des fluides sur chaque point des parois des vases qui les contiennent, et donna les lois de leur équilibre. Ces importantes recherches de physique mathématique , auxquelles les progrès du temps n'ont rien changé, composent peut-être la partie la plus réelle , sinon la plus brillante , de la gloire de Pascal dans les sciences.
Le triangle arithmétique serait une invention belle pour l'antiquité; mais il n'offre ni la puissance ni la généralité des méthodes modernes. Mis au jour à une époque où l'analyse reçut des accroissements qui semblent fabuleux, il n'a
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servi qu'à son inventeur. Un tableau de forme triangulaire, divisé en compartiments égaux , présente les combinaisons d'un nombre de choses prises une à une, deux à deux , trois à trois, indéfiniment, et la somme des nombres naturels, celle des nombres figurés de tous les ordres, et sert, par un ingénieux, artifice, à former les coefficients des puissances, tels que les donne la célèbre formule du binôme de Newton. 11 n'y avait qu'un pas à faire pour saisir cette formule si simple , si élémentaire , et à la fois si vaste , qu'elle embrasse te coups entier des mathématiques ; elle se dessinait sous les yeux de Pascal : on est vraiment étonné qu'il n'ait pas su la voir , et qu'il ait laissé cette découverte à l'auteur des Princh pes de la philosophie naturelle.
Maître d'une théorie des combinaisons , Pascal créa le calcul des probabilités, et montra le hasard, sous ses apparents eaprices, réglé aussi par tes mathématiques. Ce qui ne lut fait pas moins d'honneur, c'est la sagesse avec laquelle il mit des bornes à sa propre découverte, en ne l'appliquant qu'à une question de pure curiosité, la seule qui soit de son ressort, je veux dire les jeux de hasard. Le triste et funeste exemple de transporterie calcul des probabilités dans les sciences morales, qui devait trouver tant d'imitateurs, fut donné par Jacques BernouillL Mais ce n'est plus le hasard soumis au calcul, c'est la vertu, la justice, la vérité soumises au hasard et à la fatalité !
Il y avait alors parmi les géomètres une grande ardeur pour une courbe fameuse, récemment signalée à leur attention par l'ami de Descartes, le père Mersenne, utile média* j
teur entre les savants. C'était la cycloïde ou roulette, qui consiste dans l'espace parcouru , à chaque révolution , par un point d'un corps circulaire en mouvement sur une surface, tel, par exemple, que le clou d'une roue de voiture qui marche. Depuis que Huyghens a su tirer de cette courbe l'égale durée des oscillations du pendule, l'application du pendule aux horloges, celle des horloges à la détermination de i'apla»
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tissement des pôles , aux observations astronomiques et aux usages delà vie, depuis que Leibnitz a surpris dans la même courbe la ligue de la plus courte descente , on a laissé l'étude désormais épuisée de la cycloïde. Aujourd'hui, c'est le règne de la majestueuse ellipse qui abaisse la hauteur des cieux sous la main de l'astronome : tant U est vrai que le monde inflexible de la géométrie a aussi ses changements et ses modes !
Comme tous ses savants contemporains, Pascal s'occupa donc de la eycloïde, et sembla même y mettre trop d'importance , et peut-être un peu de vanité. Il résolut le problème général de la cubature des solides de cette courbe , ainsi que plusieurs autres questions non moins difficiles qui s'y rattachent. S'il n'offre rien qui approche des grandes vues d'Huyghens t ce qu'il trouve, privé du calcul intégral et avec le seul secours de son triangle arithmétique et de la balance si compliquée d'Archimède , est un vrai tour de force. Ce fut pour Pascal le couronnement de ses travaux de pure science.
Nous le demandons maintenant : y a-t-il là rien de comparable à la géométrie analytique de Descartes, au calcul infinitésimal de Leibnitz, à la simple ébauche delà théorie des mouvements célestes de Newton ? Que sont tous les efforts pour résoudre quelques problèmes particuliers, auprès de la découverte de ces méthodes générales qui constituent la science? Il faut juger Pascal sur ce qu'il a fait, non sur ce qu'on imagine qu'il eût pu faire. A-t-il donc besoin de titres empruntés? •
Mais en parlant ici de la cycloïde, je parais oublier que Pascal ne s'en occupa que pour se distraire d'intolérables douleurs; que , depuis longtemps, il avait renoncé aux mathématiques, et trouvé la voie de son génie. L'orage qui grondait sur Port-Royal avait fait éclater tout ce que son âme renfermait de religieuse ardeur et d'impétueuse éloquence» Hâtons-nous de le voir aller à la gloire par les combats et Ja souffrance , dominer l'opinion, reine du inonde , et lutter, par
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la puissance de sa parole, contre les plus formidables puissances de l'univers.
Si Ton a bien compris le travail intérieur qui s'opérait dans te christianisme à l'époque de la réforme , ainsi que la cause secrète qui poussait les âmes religieuses dans de sombres et farouches doctrines , on ne sera point surpris qu'elles aient gagné Pascal comme ses compagnons de solitude* La théologie chrétienne n'a point d'abîme plus difficile à sonder que celui de la grâce. Il ne s'agit pas seulement d'admettre le concours général et nécessaire de l'action conservatrice de Dieu dans les opérations des créatures : l'homme n'est plus ce qu'il était en sortant des mains de son auteur; déchu et misérable, atteint dans toutes ses puissances, il a besoin d'un secours surnaturel, de l'action réparatrice de Dieu, pour renaître à la vérité , au bien, à la dignité de sa nature. C'est là proprement la grâce. Comme le libre arbitre a été plus profondément blessé que la raison, qu'il est plus porté au mal qu'elle-même à l'erreur, c'est sur lui que la grâce doit agir aveu plus d'énergie. Mais elle ne peut le supposer entièrement détruit; car alors que resterait-il à réparer ? L'Église, laissant aux écoles l'incertitude des explications, a toujours soutenu d'une main ferme ces deux vérités , la nécessité de la grâce , la réalité de la liberté humaine. Les protestants avaient entièrement sacrifié la dernière. Rien n'égale l'audace , tranchons le mot, le cynisme dogmatique de Calvin , lorsque , sous prétexte de confondre une orgueilleuse raison, il n'hésite pas à faire remonter jusqu'à Dieu la responsabilité de tous les crimes et de toutes les folies de la terre. Rendons cette justice à Pascal et à ses illustres amis : jamais des conséquences aussi révoltantes ne souillèrent leurs ouvrages; ils s'efforçaient même de séparer leurs principes de ceux des protestants. A. la vérité, ils avaient beau marquer cette différence, elle s'effaçait toujours; ils voulaient la liberté de l'homme, et, en dépit d'eux , ils l'immolaient à la grâce. Par un contraste qui ne doit plus nous étonner, cefutMolina, ce fut l'ordre des jésui-
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tes qui défendit la cause du libre arbitre. Avec leur clairvoyance et leur habileté pratiques , les jésuites sentirent bien où était le faible des jansénistes , et ils firent porter toutes leurs attaques sur la partie vulnérable. Par ce côté ils étaient forts , car ils avaient la vérité pour eux. On dirait que Pascal, dans la défense, a deviné que la controverse delà grâce est trop favorable à ses adversaires ; il attend , pour l'aborder directement , qu'il ait conquis l'opinion publique. Que, fait-il, avant tout? Il oppose à ses ennemis leur propre tactique; il transporte la guerre chez eux. Il se présente comme l'athlète de la raison, de la morale, de l'antique et libérale constitution de l'Église , contre l'esprit de relâchement , de domination et de despotisme que veulent perpétuer les jésuites, et, au milieu des excès des partis , il sait encore servir les intérêts du genre humain.
Là aussi Pascal était fort de toute la force de la vérité. Il le fut bientôt de celle de l'opinion. Cependant il fallait attaquer la société dans les auteurs de ses maximes , scolastiques pesants, protégés parla masse de leurs in-folio. Gomment saisir, dans leurs inextricables subtilités, ces apôtres de l'équivoque et des faciles accommodements ? Gomment intéresser le public aux erreurs de l'école? Pascal n'avait qu'un parti à prendre.
Vouloir éclairer des casuistes ou des sophistes sur leurs égarements serait une entreprise vaine, puisqu'ils en font métier. Il ne reste donc qu'à détruire leur crédit dans l'esprit des peuples. Pour cela , il faut les rendre ou ridicules ou odieux , et exciter contre eux ou le mépris ou la haine. Le ridicule est le plus sûr, mais il demande une nation spirituelle, enjouée, comme les Athéniens et les Français. Aussi est-il une arme terrible dans les mains de Platon contre les sophistes, dans celles de Pascal contre les casuistes , dans celles de Voltaire contre l'intolérance et le fanatisme. Heureux ce dernier, si ses plaisanteries eussent toujours respecté la foi et la pudeur!
S'agit-il cependant de ces erreurs qui renversent les prin-
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cipes de la raison, ou de la justification de ces crimes qui révoltent la nature? Après avoir immolé les auteurs à la risée * Platon et Pascal les accablent de l'indignation publique. Aux railleries de plusieurs de ses dialogues, surtout de 1' Euthydème, Platon joint l'éloquence du Gorgias ; Pascal, au milieu des Provinciales, quitte la plaisanterie et prend le ton de l'orateur. Si Platon est plus solennel, plus ample, plus dramatique, Pascal est plus vif, nlus pressant, plus nerveux. Tousjes deux demeureront les inimitables modèles de la raillerie, de la force comique, avouée par le goût le plus sévère et par la morale la plus pure.
On connaît l'événement qui donna naissance aux Provinciales, et à une guerre régulière et acharnée entre les deux sociétés rivales : ce fut le procès d'Arnauld devant la Sorbonne. Renverser Arnauld, c'était abattre Port-Royal. II en était l'âme, moins encore par la supériorité du talent et du savoir, que par celle du caractère. Inflexible, ardent , infatigable, il avait toutes les qualités d'un chef de parti doctrinal. La cour de Rome le redoutait; Bossuet le respecta. Un jour Nicole, lassé de tant de luttes, parlait de se reposer. Vous reposer! s'écrie impétueusement Arnauld ; eb ! n'aurez -vous donc pas l'éternité entière pour vous reposer? Chassé de la Sorbonne, forcé de sortir de France, il ne cesse de verser les flots deson inépuisable polémique sur Rome, sur les jésuites, sur les protestants , sur Malebranche. Arnauld n'était pas écrivain , quoiqu'il y ait des étincelles de génie dans l'immense collection de ses oeuvres. C'était un homme d'action; il agita puis* samment les âmes, et sembla communiquer à tous les siens son indomptable opiniâtreté. Tous, et Pascal à leur tête, moururent dans la foi de leur secte.
La censure d'Arnauld semblait inévitable. Les jésuites l'avaient assurée par leur alliance avec les dominicains et les autres ordres, débris du moyen âge, qu'un secret instinct rapprochait des adversaires de l'esprit nouveau. La minorité, qui soutenait Arnauld , appartenait au clergé séculier.
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Devant ce coup imminent, paraissent les Provinciales , comme une protestation anticipée. Malgré le succès inouï de la première lettre, la censure est prononcée. Les Provitwialeê continuent, et portent la cause à un tribunal de qui relèvent et la Sorbonne et les corps les plus puissants, le tribunal de la raison publique. C'était la première et la plus grande des hardiesses dont elles menaçaient. Pascal, à l'ombre d'un nom supposé, attaque sans pitié cette Sorbonne séculaire, où était née la théologie scolastique , la dépouille de son prestige, ouvre son vénérable sanctuaire à l'œil profane de la multitude, lies femmes même vont entendre les questions de théologie. M me de Sévigné en parlera dans ses Lettres, et, en vérité, avec une exactitude qui surprend. La grâce de Jansénius n'a point d'interprète plus lucide, pas même Arnauld, qui vient d'en être la victime. Voilà les débats soumis au peuple sur des opinions qu'une révolution européenne a montrées brûlantes de démocratie. Quelle nouveauté sous le règne de celui qui disait : L'État, c'est moi!
On comprend que Louis XIV ne devait point pardonner à Port-Royal. Pascal secondait aussi les progrès de la raison et du libre examen , par l'admirable clarté qu il répandait pour Ja première fois, à l'aide de la langue française , sur des matières difficiles, jusque-là réservées à la langue des écoles. Dans un genre plus sérieux , Descartes avait donné l'exemple pour la métaphysique, et, avant lui, Bernard de Palissy et Jean Rey pour l'histoire naturelle. Le besoin de voir, de juger par soi-même , commençait. Une fois ce besoin développé dans la nation , une fois les yeux accoutumés à la lumière , ne fût-ce que sur un seul objet , il était impossible de dissimuler longtemps les abus et les vices de Tordre social. C'était préparer la guerre que le dix-huitième siècle allait leur faire.
On a quelquefois accusé Pascal et les autres fondateurs de la prose française, d'en bannir la grâce naïve, l'abondante facilité, la liberté énergique, les couleurs caillantes qu'elle offre
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dans les vieux auteurs. Il le fallait bien, puisque, comme le remarque Bossue t, elles appartiennent aux jeux de l'enfance volage et de la jeunesse emportée , et non point à la maturité formée par le bon sens et réglée par l'expérience. Pascal communique à la phrase la netteté , la concision , la rapidité, Té* légance , une rigueur presque mathématique, et l'aptitude à suivre tous les mouvements de la pensée. Avec ces qualités paraissent la grâce, l'aisance, la fécondité, la hardiesse , l'énergie, l'éclat, la pompe qui conviennent à une culture parfaite de l'esprit. En devenant la langue de l'inteliigence, notre langue reste toujours celle de l'imagination et des passions, mais de l'imagination éclairée, agrandie par les idées , et des passions épurées par les sentiments; la plus avancée, la plus accomplie que les mortels aient pariée» parce qu'elle rend le mieux l'être pensant et libre; elle semble l'organe naturel de la civilisation actuelle, qui sera celle du monde.
Je ne dirai point ce que Port-Royal a fait pour cette langue ; Mais peut-être n'a-t-on pas assez observé l'heureuse influence de l'esprit de parti sur sa formation. Par un nouveau trait de ressemblance avec les protestants, les jansénistes se servaient en tout de l'idiome vulgaire , pour intéresser à leur cause l'opinion publique. Us produisaient en français la grammaire, la logique, la théologie ; ils traduisaient l'Écriture, les offices de l'Église, et jusqu'au Missel. Toutefois, il y avait entre eux cette différence , que les réformés descendaient à Félocution de la multitude , tandis que les jansénistes cherchaient à Télever à eux (3).
C'est donc un événement mémorable que l'apparition du livre de Pascal. Il fait époque dans la langue française; il est le manifeste d'une opposition religieuse et politique, et il a visiblement contribué à l'avancement dé l'esprit humain.
La forme en était alors assez neuve; on avait encore peu composé par lettres. Le plan, à la fois simple et vigoureux, n'est point indiqué d'avance ; mais, à la manière de Platon , il s'arrange de lui-même , selon le courant des idées ; ce qui
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alimente sans cesse la curiosité et ménage la surprise. Les trois premières lettres se rapportent à l'affaire d'Arnauld ; les questions de la grâce y sont effleurées : le but principal est d'appeler l'intérêt sur les jansénistes , le mépris et l'animadverâton sur leurs ennemis. C'est un prélude qui soulève l'attention du public. La quatrième sert de transition aux six qui suivent, et où sont exposés et flagellés , avec une verve qui ne tarit point , les incroyables paradoxes des casuistes. Pans les huit dernières reviennent les deux grands objets de l'ouvrage, la morale des jésuites et la controverse de la grâce , mais avec la dialectique et la véhémence d'une éloquenee accablante. D'un bout à l'autre c'est une lutte sans relâche , où les armes ne sont changées que pour frapper plus fort.
Ces trois parties bien distinctes des Provinciales ont chacune leur style et leur exposition propres. C'est d'abord un récit animé , vivant , des intrigues et des sourdes menées qui se pratiquent à l'ombre des monastères; récit qui amène tour à tour sur la scène les jacobins , les molinistes , les jansénistes , et fait voir agissante la conspiration contre Port- Royal. Dans la seconde partie , tout se passe entre deux acteurs. Le casuisme , saisi corps à corps , prend sous vos yeux toutes ses transformations , et se montre toujours faux , toujours ridicule , souvent horrible , abominable. Enfin , à partir delà onzième lettre, Pascal rejette tout artifice, s'adresse directement à l'ordre entier des jésuites, ou au confesseur du roi , qu'il nomme , et s'abandonne à l'impétueuse liberté de son naturel. Je ne conçois donc pas le reproche de monotoiiie qu'on a fait aux Pro&incûz/es. C'est toujours, dit-on, un jésuite imbécile aux prises avec un homme d'esprit qui lui soutire toutes ses sottises. Une telle critique ne pourrait tomber que sur la seconde partie , et dès lors perdrait de sa force. Le reste de l'ouvrage est d'un autre ton , et présente des situations différentes. Mais , dans la seconde partie même , quelle variété de sujets , quelle beauté de détails , quel imprévu de naïvetés , d'imaginations risibles ! que de ressources pour intéresser!
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Au milieu des plaisanteries et des jeux du dialogue , au roi* lieu des saillies , des traits heureux , des tours piquants , des mots qu'on n'oublie plus , au milieu du comique de ces personnages si bien pris sur le fait , si vrais , si complets , que leur nom , devenu populaire, cesse d'être un nom propre, désigne tout un genre , et enrichit la langue d'expressions nouvelles, Pascal ne perd pas de vue la grâce, et il lui doit les deux beaux mouvements qui frappent à la fin de la se- «onde lettre et au commencement de la cinquième, et qui présagent l'éloquence des dernières. Mais voyez surtout, dans la première partie, avec quel art il donne le change au lecteur, réduit à rien l'importance des matières discutées, et vous fait admirer qu'une tempête si violente ait d'aussi faibles causes. Tandis qu'on rit de cette grâce suffisante qui ne suffit pas , de ce pouvoir prochain qui laisse l'homme impuissant , de ces moines plus faciles à trouver que des raisons , et qui marchent au combat sous l'étendard d'un mot qu'il n'est pas permis d'expliquer, tandis qu'on s'écrie volontiers avec l'auteur : Heureux les peuples qui l'ignorent, heureux ceux qui ont précédé sa naissance ! tandis qu'on- plaint ce pauvre M. Arnauld , hérétique d'une hérésie personnelle, hérétique t non pour ce qu'il a écrit , mais pour ce qu'il est M. Arnauld , Pascal , sous ces flots de sarcasme , poursuit secrètement son dessein, dogmatise, insinue son erreur, et, par le comble de l'habileté, la donne pour une vérité reconnue, avérée , et complètement hors de discussion , quand au contraire la discussion n'a pas d'autre objet. Cela ne ressemble-t-il pas , s'il est permis de le dire , à l'artifice et aux finesses tant reprochées aux bons pères par l'auteur des Provinciales f
Un célèbre critique de nos jours a dit, avec l'esprit et l'élégance qui lui sont familiers : « Pascal explique si nettement la question, que, par reconnaissance, on est obligé de la juger comme lui. » Soyons justes toutefois : Pascal , qui veut perdre l'opinion des jésuites, très-bien exprimée par le mot de grâce suffisante, emploie son adresse ordinaire, en attachant un ineffaçable ridicule à ce mot dans la bouche des dominicains ,
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dont il ne rend qu'imparfaitement la doctrine. Le ridicule devient inséparable du mot, remonte jusqu'à la vérité qu'il désigne; et, pendant ce temps-là, le jansénisme fait sa route. Les paroles sous lesquelles Pascal enveloppe l'opinion de sa secte sont-elles beaucoup plus claires, plus nettes, phis conformes à la rectitude du langage, que celles des pauvre» dominicains ? Que nous dit-il dans l'espèce de petit symbolejanséniste qu'il glisse furtivement, mais avec tant d'aplomb y à la fin de la première lettre ? Que tous les justes ont le pouvoir d'accomplir les commandements; que néanmoins ils ne peuvent les accomplir sans la grâce efficace, don de pure miséricorde , qui n'est pas accordé à tous les justes. Si Ton osait attaquer Pascal avec ses propres armes : Quoi ! loi dirait-on, vous prétendez que tous les justes possèdent un pouvoir qui n'est rien, sans une condition indispensable que tons les justes n'ont pas ! Ge pouvoir qui ne peut pas, diflfère-t-il beaucoup de la grâce suffisante qui ne suffît pas ? L'Académie, que vous invoquez contre la Sorbonne , ferait» elle si mal de mettre votre pouvoir impuissant au rang du pouvoir prochain? C'est que Pascal, avec tout l'art imaginable , ne pouvait changer l'essence des choses, ni atteindre Jes jésuites sur un point où ils étaient couverts par l'Église , par la raison, parla conscience du genre humain, contre qui se brisera toujours le génie.
Les premières Provinciales n'en resteront pas moins les plus populaires ; elles le doivent à la grâce infinie des détails, nu mouvement dramatique , à une singulière hardiesse de critique.
Mais que Pascal, après s'être joué dans sa brillante introduction, s'avance pour combattre les déserteurs de la morale chrétienne, qu'il les poursuive dans l'antre de leurs subtilités , qu'il traîne au gr,and jour et au mépris de l'univers l'épouvantable amas de leurs impudentes maximes; alors , soutenu parla vérité , il est plus fort, plus profondément plaisant , et il eteite l'applaudissement universel dos