‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 88 sur 98 · JÉSUITES CONTRAIRES AUX CONCILES · texte numérisé non relu

JÉSUITES CONTRAIRES AUX CONCILES

« mêmes écrits sont exempts de cette hérésie nesto- « rienne. »

Vous voyez donc, mon père, que quand l'Église condamne des écrits, elle y suppose une erreur qu'elle y condamne , et alors il est de foi que cette erreur est condamnée; mais qu'il n'est pas de foi que ces écrits contiennent en effet l'erreur que l'Église y suppose. Je crois que cela est assez prouvé; et ainsi je unirai, ces exemples par celui du papeHonorius, dont l'histoire est si connue. On sait qu'au commencement du septième siècle l'Église étant troublée par l'hérésie des monothélites , ce pape , pour terminer ce différend , fit un décret qui semblait favoriser ces hérétiques, de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Gela se passa néanmoins avec peu de bruit sous son pontificat : mais, cinquante ans après, l'Église étant assemblée dans le sixième concile général, où le pape Agathon présidait par ses légats, ce décret y fut déféré ; et, après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l'hérésie des monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée, avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec tant de respect et d'uniformité dans toute l'Église , qu'elle fut confirmée ensuite par deux autres conciles généraux, et même par les papes Léon II et Adrien II , qui vivait deux cents ans après , sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps, et entra autres le cardinal Bellarmin , n'ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu contre tant de papes et de conciles que les écrits d'Honorius sont exempts de Terreur qu'ils avaient déclaré y être, « parce, dit-il, que

m des conciles généraux pouvant errer dans les ques- « tions de fait, on peut dire en toute assurance que « le sixième concile s'est trompé en ce fait-là ; et que , « n'ayant pas bien entendu le sens des lettres d'Hono- « nus, il a mis à tort ce pape au nombre des hérétiques. » Remarquez 'donc bien, mon père, que ce n'est pas être hérétique de dire que le pape Honorius ne l'était pas, encore que plusieurs papes et plusieurs conciles l'eussent déclaré, et même après l'avoir examiné. Je viens donc maintenant à notre question, et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon père, pour rendre vos adversaires hérétiques? Que le pape Innocent X a déclaré que « l'erreur des cinq propositions est dans Jansénius ? » Je vous laisse dire tout cela. Qu'en conciuez-voos? Que « c'est être hérétique de ne pas reconnaître que l'erreur « des cinq propositions est dans Jansénius ? » Que vous en semble-t-il, mon père? N'est-ce donc pas ici une question de fait, de même nature que les précédentes? Le pape a déclaré que l'erreur des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avaient déclaré que l'erreur des nestoriens et des monothélites était dans les écrits de Théodoret et d' Honorius. Sur quoi vos pères ont écrit qu'ils condamnent bien ces hérésies, mais qu'ils ne demeurent pas d'accord que ces auteurs les aient tenue» : de même que vos adversaires disent aujourd'hui qu'ils condamnent bien ces cinq propositions, mais qu'ils ne sont pas d'accord que Jansénius lésait enseignées. En vérité, mon père, ces cas-là sont bien semblables; et, s'il s'y trouve quelque différence, il est aisé de voir combien elle est à l'avantage de la question présente, par la comparaison de plusieurs circons-

JESUITES CONTRAIRES AUX CONCILES. 3 il

tances particulières qui sont visibles d'elles-mêmes, et que je ne m'arrête pas à rapporter. D'où vient donc , mon père, que, dans une même cause, vos pères sont catholiques et vos adversaires hérétiques ? Et par quelle étrange exception les privez-vous d'une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles?

Que direz- vous sur cela, mon père? Que « le pape a «confirmé sa constitution par un bref? » Je vous répondrai que deux conciles généraux et deux papes ont conlirraé la condamnation des lettres d'Honorius. Mais quel tond prétendez-vous faire sur les paroles de ce bref, par lesquelles le pape déclare qu'il a « condamné la * doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions? » Qu'est-ce que cela ajoute à la constitution , et que s'ensuit-il de là? sinon que, comme le sixième concile condamna la doctrine d'Honorius , parce qu'il croyait qu'elle était la même que celle des monothélites, de même le pape a dit qu'il a condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions, parce qu'il a supposé qu'elle était la même que ces cinq propositions. Et comment ne l'eût-il pas cru? Votre Société ne publie autre chose ; et vous-même , mon père , qui avez dit qu'elles y sont mot à mot, vous étiez à Rome au temps de la censure ; car je vous rencontre partout. Se fût-il défié de la sincérité ou de la suffisance de tant de religieux graves? Et comment n'eût-il pas cru que la doctrine de Jansénius était la même que celle des cinq propositions, dans l'assurance que vous lui aviez donnée qu'elles étaient mot à mot de cet auteur? Il est donc visible, mon père, que, s'il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues , il ne faudra pas dire , comme vos pères ont fait dans leurs exemples , que Je pape s'est trompé en ce point de fait ,

3!î DIX-SEPTIÈME LETTRE. ■

ce qu'il est toujours fâcheux de publier : mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le pape ; ce qui n'apporte plus de scandale , tant on vous connaît maintenant.

Ainsi, mon père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit , vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foi; et c'est ce que vous faites en cette sorte. « Le pape, dites-vous , déclare qu'il a condamné « la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions : « donc il est de foi que la doctrine de Jansénius touchant « ces cinq propositions est hérétique , quelle qu'elle soit. » Voilà, mon père, un point de foi bien étrange, qu'une doctrine est hérétique, quelle qu'elle puisseêtre. Eh quoi ! si, selon Jansénius, on peut résister à la grâce intérieure, et s'il est faux, selon lui , que jésus-christ ne soit mort que pour les seuls prédestinés, cela sera-t-il aussi condamné, parce que c'est sa doctrine? Sera-t-il vrai dans la constitution du pape que Con a la liberté de faire le bien et le mal? et cela sera-t-il faux dans Jansénius ? Et par quelle fatalité sera-t-il si malheureux, que la vérité devienne hérésie dans son livre? Ne faut-il donc pas confesser qu'il n'est hérétique qu'au cas qu'il soit conforme à ces erreurs condamnées? puisque la constitution du pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius pour juger de ce qu'il est, selon le rapport qu'il y aura: et qu'ainsi on résoudra cette question, savoir si sa doctrine est hérétique, par cette autre question de fait, savoir si elle est conforme au sens naturel de ces propositions ; étant impossible qu'elle ne soit hérétique , si elle y est conforme, et qu'elle ne soit catholique , si elle y est contraire. Car enfin, puisque, selon le pape et les évé-

que&Jes propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel, il est impossible qu'elles soient condamnées an sens de Jansénius, sinon an cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces propositions , ce qui est un point de fait.

La question demeure donc toujours dans ce point de fait , sans qu'on puisse en aucune sorte l'en tirer pour la mettre dans le droit. Et ainsi on n'en peut faire une matière d'hérésie ; mais tous en pourriez bien faire un prétexte de persécution, s'il n'y avait sujet d'espérer qui! ne se trouvera point de personnes. qui entrent assez dans vos intérêts pour suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de signer , comme vous le souhaitez , que Von condamne ces propositions au sens de Jansénius, sans expliquer ce que c'est que cesens de Jansénius. Peu de gens sont disposés à signer une confession de foi en blanc. Or ce serait en signer une en blanc , que vous rempliriez ensuite de tout ce qu'il vous plairait; puisqu'il vous serait libre d'interpréter à votre gré ce que c'est que ce sens de Jansénius qu'on n'aurait pas expliqué. Qu'on l'explique, donc auparavant ; autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain , abstrahendo ab omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le monde. On y hait l'ambiguïté, et surtout en matière, de foi, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c'est que l'on condamne. Et comment se pourrait-il faire que des docteurs , qui sont persuadés que Jansénius n'a point d'autre sens que celui de la grâce efficace, consentissent à déclarer qu'ils condamnent sa doctrine sans l'expliquer; puisque dans la créance qu'ils en ont, et dent on ne les retire point, ce ne serait autre chose que condamner la grâce efficace , qu'on ne peut condamner :

tu DIX SEPTIÈME LETTRE.

sans crime ? Ne serait-ce donc pas une étrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu, s'ils signaient cette condamnation contre leur conscieuce, ou d'être traités d'hérétiques, s'ils refusaient de le faire?

Mais tout cela se conduit avec mystère. Toutes vos démarches sont politiques. Il faut que j explique pourquoi vous n'expliquez pas ce sens de Jansénius. Je n'écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutries en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l'ignorent que votre principal intérêt dans cette dispute étant de relever la grâce suffisante de votre Molina, vous ne le pouvez faire sans ruiner fa grâce efficace, qui y est tout opposée. Mais comme vous voyez «eUe-ci aujourd'hui autorisée à Rome, et parmi tous les savants de l'Église, ne la pouvant combattre en elle-même , vous vous êtes avisés de l'attaquer sans qu'on s'en aperçoive, sous le nom de la doctrine de Jansénius. Ainsi il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l'expliquer, et que, pour y réussir, vous ayez fait entendre que sa doctrine n'est point celle de la grâce efficace, afin qu'on croie pouvoir condamner l'une sans l'autre. De là vient que vous essayez aujourd'hui de le persyader à ceux qui n'ont aucune connaissance de cet auteur. Et c'est ce que vous faites encore vous-même, mon père, dans vos Cavilli, p. 23, par ce fin raisonnement: « Le pape a condamné la doctrine de Jansénius ; « or le pape n'a pas condamné la doctrine de la grâce ef- « ficace : donc la doctrine de la grâce efficace est différente « de celle de Jansénius, » Si cette preuve était concluante, on montrerait de même qu'Honorius, et tous ceux qui le soutiennent, sont hérétiques en cette sorte. Le sixième

concile a condamné la doctrine d'Honoritfs: or le concile n'a pas condamné la doctrine de l'Église : donc la doctrine d'Honorius est différente de celle de l'Église; donc tous ceux qui le défendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien, puisque le pape n'a condamné que la doctrine des cinq propositions, qu'on lui a fait entendre être celle de Jansénius.

Mais il n'importe; car vous ne voulez pas vous servir longtemps de ce raisonnement. 11 durera assez, tout faible qu'il est, pour le besoin que vous en avez. Il ne vou* est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la grâce efficace condamnent Jansénius sans scrupule. Quand cela sera fait, on oubliera bientôt votre argument, et, les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansénius , vous prendrez l'occasion d'attaquer directement la grâce efficace par cet autre raisonnement bien plus solide, que vous formerez en son temps. « La doctrine de Jansénius, direz-vous, « a été condamnée par les souscriptions universelles de « toute l'Église ; or cette doctrine est manifestement celle « de la grâce efficace; • et vous prouverez cela bien facilement : « Donc la doctrine de la grâce efficace est condamnée « par l'aveu même de ses défenseurs. »

Voilà pourquoi vous proposez de signer cette condamnation d'une doctrine sans l'expliquer. Voilà l'avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais si vos adversaires y résistent , vous tendez un autre piège à leur refus. Car, ayant joint adroitement la question de foi à celle de fait, sans vouloir permettre qu'ils l'en séparent, ni qu'ils ^signent l'une sans l'autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble, vous irez publier partout qu'ils ont refusé les deux ensemble. Et

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ainsi , quoiqu'ils ne refusent eh effet que de reconnaître que Jansénius ait tenu ces propositions qu'ils condamnent , ce qui ne peut faire d'hérésie, vous direz hardiment qu'ils ont refusé de condamner les propositions en elles-mêmes , et que c'est là ieur hérésie.

Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tireriez de leur consentement. De sorte que si on exige ces signatures , ils tomberont toujours dans vos embûches, soit qu'ils signent ou qu'ils ne signent pas , et vous aurez votre compte de part ou d'autre : tant vous avez eu d'adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses, quelque pente qu'elles, puissent prendre!

Que je vous connais bien , mon père ! et que j'ai de douleur de voir que Dieu vous abandonne , jusqu'à vu us faire réussir si heureusement dan» une conduite si malheureuse ! Votre bonheur est digne de compassion , et ne peut être envié que par ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur» C'est être charitable que de traverser celui que vous recherchez en toute cette conduite, puisque vous ne l'appuyez que sur le mensonge , et que vous ne tendez qu'à faire croire Tune de ces deux faussetés : Ou que l'Église a condamné la grâce efficace, ou que ceux qui la défendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.

II faut done apprendre à tout le monde, et que la grâce efficace n'est pas condamnée par votre propre aveu , et que personne ne soutient ces erreurs ; afin qu'on sache que ceux qui refuseraient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeât d'eux , ne le refusent qu'à cause de la question de fait; et qu'étant prêts à signer celle de foi, Ils ne sauraient être hérétiques par ce refus , puisqu'enfin il est bien dé foi que ces propositions sont hérétiques,

mats qu'il ne sera jamais de foi qu'elles soient dé Jansénius. Ils sont sans erreur, cela suffit. Peut-être interprètent-ils Jansénius trop favorablement * mais peut-être ne l'interprétez- vous pas assez favorablement. Je n'entre pas là-dedans. Je sais au moins que, selon vos maximes , vous croyez pouvoir sans crime publier qu'il est hérétique contre votre propre connaissance, au lieu que, selon les- leurs , ils ne pourraient sans crime dire qu'il est catholique , s'ils n'en étaient persuadés. Ils sont donc plus sincères que vous, mon père ; ils ont plus examiné Jansénius que vous ; H s ne sont pas moins intelligents que vous ; ils ne sont donc pas moins croyables que vous- Mais , quoi qu'il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu'il n'est pas nécessaire pour l'être de dire qu'un autre ne l'est pas ; et que , sans charger personne d'erreur , c'est assez de s'en décharger soi-même.

LETTBE

AU Rw P; ANNAT , GONFESSEUR DU ROI , Sur son écrit qui a pour Utre : La bonne Foi des Jansénistes , etc.

Qui 5 janvier 1657.

Mon bévébend pèhe ,

J'ai lu tout ce que vous dites dans votre écrit qui a pour titre : La bonne foi des jansénistes, etc. J'y ai remarqué que vous traitez vos adversaires, c'est-à-dire messieurs de Port- Royal, d'hérétiques y d'une manière si ferme et si constante , qu'il semble qu'il n'est plus permis d'en douter ; et que vous faites un bouclier de cette accusation pour repousser les attaques de l'auteur des Lettres au pbovincial , que vous supposez être une personne de

3i8 LETTRE AU P. ANNAT.

Port-Boyal. Je ne sans s'ifenestounon,mon révérend père, et j'aime mieux croire qu'il n'en est pas sur sa parole, que de croire qu'il en est sur la vôtre, puisque vous n'en donnez aucune preuve. Pour moi , je ne suis certainement ni habitant , ni secrétaire de Port-Royal ; mais je ne puis m'empécber de vous proposer quelques difficultés sur cette qualité que vous leur doonea, auxquelles, si vous me satisfaites nettement et sans équivoque , je me rangerai de votre côté, et je croirai qu'ils sont hérétiques.

Vous savez, mon révérend père , que de dire à des gens qu'ils sont hérétiques , c'est une accusation vague, et qui passe plutôt pour une injure que la passion inspire , que pour une vérité, si Ton ne montre en quoi et comment ils sont hérétiques. Il faut alléguer les propositions hérétiques qu'ils défendent, et les livres dans lesquels ils les défendent et les soutiennent comme des vérités orthodoxes.

Je vous demande donc en premier lieu» mon révérend père, en quoi messieurs de Port-Royal sont hérétiques? Est-ce parce qu'ils ne reçoivent pas la constitution du pape Innocent X , et qu'ils ne condamnent pas les cinq propositions qu'il a condamnées? Si cela est, je les tiens pour hérétiques. Mais, mon révérend père, comment puis-je croire cela d'eux, puisqu'ils disent et écrivent clairement qu'ils reçoivent cette constitution, et qu'ils condamnent ce que le pape a condamné?

Direa-vous qu'ils la reçoivent extérieurement, mais que dans leur cœur ils n'y croient pas? Je vous prie, mon révérend père , ne laites point la guerre à leurs pensées , contentez* vous de la faire à leurs paroles et à leurs écrits ; car cette façon d'agir est injuste , et marque une animosité étrange, et qui n'est point chrétienne; et, si on la souffre, il n'y aura personne qu'on ne puisse faire hérétique, et même

mahométan , si Ton veut , en disant qu'on ne croit dans' le cœur aucun des mystères de la religion chrétienne.

En quoi sont-ils donc hérétiques ? Est-ce parce qu'ils ne veuf ent pas reconnaître que ces cinq propositions soient dans le livre de Jansénius? Mais je vous soutiens , mon révérend père , que ce ne fut jamais et jamais ne sera matière d'hérésie, desavoir si des propositions condamnées sont dans un livre ou non. Par exemple, quiconque dit que Tattrîtion, telle que l'a décrite le sacré concile de Trente, est mauvaise, et qu'elle est péché , il est hérétique ; mais si quelqu'un doutait que cette proposition condamnée fût dans Luther ou Calvin, il ne serait pas pour cela hérétique. De même celui qui soutiendrait comme catholiques les cinq propositions condamnées par le pape serait hérétique ; mais qu'elles soient dans Jansénius ou non , ce n'est point matière de foi , quoiqu'il ne faille pas pour cela se diviser ni faire schisme. Ajoutons, mon révérend père, que vos adversaires ont déclaré qu'ils né se mettaient pas en peine si ces propositions étaient ou n'étaient pas dans Jansénius , et qu'en quelques livres qu'elles soient, ils les condamnent. Où est donc leur hérésie, pour dire et répéter avec tant de hardiesse qu'ils sont hérétiques?

Ne me répondez pas, je vous prie, que, le pape et les évêques disant qu'elles sont dans Jansénius , c'est hérésie de le nier; car je maintiens que ce peut bien être péché de le nier, si l'on n'est assuré du contraire. Je dis plus, re serait schisme de se diviser d'avec eux pour ce sujet , mais ce ne peut jamais être hérésie. Que si quelqu'un qui a des yeux pour lire ne les y a point trouvées , il peut dire : Je ne les y ai pas lues , sans que pour cela on puisse l'appeler hérétique.

Que direz- vous donc , mon révérend père , pour prouver

310 LETTRE AU P. ANMAT

que vos adversaires sont hérétiques ? Vous dire^ sans doute que M. Arnauld , en sa seconde lettre , a renouvelé une des cinq propositions. Mais qui ie dit? Quelques docteurs de la Faculté, divisés sur cela d'avec leurs frères. Et sur quoi se sont-ils fondés pour le dire? Non pas sur ses paroles, car elles sont de saint Chrysostome et de saint Augustin , mais sur un sens qu'ils prétendent avoir été dans l'esprit de M. Arnauld, et que M. Arnauld nie avoir jamais eu. Or, je crois que la charité oblige tout le monde à croire un prêtre et un docteur qui rend raison de ce qui est caché dans son esprit , et qui n'est connu que de Dieu. Mais d'ailleurs, mon révérend père, la Faculté, non pas divisée, mais unie, a si souvent condamné vos auteurs, et même votre Société tout entière, que vous avez trop d'intérêt de ne pas vouloir qu'on regarde comme des hérétiques tous ceux qu'elle condamne.

Je ne trouve donc point en quoi et comment ces personnes que vous avalez jansénistes sont hérétiques. Cependant , mon révérend père, si dire à son frère qu'il est/ou, c'est se rendre coupable de la géhenne du feu, selon le témoignage de Jésus-Crbist dans son Évangile ; lui dire sans preuve et sans raison qu'il est hérétique est bien un pfas grand crime , et qui mérite de plus grands châtiments. Toutes ces accusations d'hérésie, qui ne vous coûtent rien qu'à les avancer hardiment, ne sont bonnes qu'à faire peur aux ignorants et à étonner des femmes: mais sachez que des hommes d'esprit veulent savoir où est cette hérésie. Quoi ! mon révérend père , Lessius sera à couvert quand il aura pour auteurs et pour garants de ce qu'il dit Victoria et • Navarre ; et M. Arnauld ne le sera pas quand il parlera comme ont parlé saint Augustin , saint Chrysostome , saint Hilaire, saint Thomas et toute son école ? Et depuis

quel temps l'antiquité est-elle devenue criminelle? Quand la foi de nos pères a-t-elle changé?

Vous faites tout ce que vous pouvez pour montrée >]ue MM. de Port-Royal ont le caractère et l'esprit des hérétiques ; mais, avant que d'en venir là, il faudrait avoir montré qu'ils le sont, et c'est ce que vous ne pouvez faire ; et je veux faire voir clairement qu'ils n'en ont ni la forme ni la marque.

Quand l'Église a combattu les ariens , elle les a accusés de nier la consubstantialité du Fils avec le. Père éternel . Les ariens ont-ils renoncé à cette proposition? Ont-ils déclaré qu'ils admettaient l'égalité et la consubstantialité entre le Père et le Fils? Jamais ils ne l'ont fait, et c'est pourquoi ils étaient hérétiques. Vous accusez vos adversaires de dire que les préceptes sont impossibles. Ils nient qu'ils l'aient dit Ils avouent que c'est hérésie de le dire, Ils soutiennent que, ni avant ni après la constitution du pape, ils ne l'ont point dit. Ils déclarent avec vous hérétiques ceux qui le disent. Ils ne sont donc point hérétiques.

Quand les saints Pères ont déclaré Nestorius héi étique , parce qu'il niait l'union hypostatiquedu V erbeavec l'humanité sainte, et qu'il mettait deux personnes en Jésus-Chbist, les nestoriens de ce temps-là , et ceux qui ont continué depuis dans l'Orient , ont-ils renoncé à ce dont on les accusait? N'ont-ils pas dit: Il est vrai que nous admettons deux personnes en Jésus-Chbist, mais nous soutenons que ce n'est point hérésie?. Voilà leur langage, et c'est pourquoi ils étaient hérétiques et le sont encore* Mais quand vous dites que MM. de Port-Royai soutiennent que Von ne résiste point à la grâce intérieure 3 ils le nient; et, confessant. avec vous que c'est une hérésie, ils en détestent la proposition : tout au contraire des autres,

312 LETTRK AU P. ANMAT

qui admettent la proposition et nient que ce soit hérésie. Ils ne sont donc pas hérétiques.

Quand les Pères ont condamné Evtychèa parce qu'il ne croyait qu'une nature en Jésus-Christ , a-t-il dit que non, et qu'il en croyait deux? S'il l'avait dit, ii n'aurait pas été condamné ; mais il disait qu'il n'y avait qu'une nature , et prétendait que de le dire ce n'était point hérésie; et c'est pourquoi ii était hérétique. Quand vous dites que MM. de Port-Royal tiennent que « Jésus-Christ n'est « pas mort pour tout le monde , ou pour tous les hommes, « et qu'il n'a répandu son sang que pour le salut des pré- « destinés , » que répondent-ils? Disent-Ils qu'il est vrai qu'ils sont de ce sentiment ? Tout au contraire , ne déclarent-ils pas qu'ils tiennent ce sentiment pour hérétique > qu'ils ne l'ont jamais dit et ne le diront jamais ? Et ils déclarent qu'ils croient au contraire qu'il est faux que Jesus-Christ n'ait répandu son sang que pour le salut des prédestinés , qu'il l'a aussi répandu pour les réprouvés qui résistent à sa grâce. Et enfin ils croient qu'il est mort pour tous les hommes , comme saint Augustin l'a cru, comme saint Thomas l'a enseigné, et comme le concile de Trente Ta défini. Cela, mon révérend père, ne vaut-il pas pour le moins autant que de dire qu'on le croit comme tes jésuites le croient et comme Molina l'explique ? Ils ne sont donc pas hérétiques.

Quand on a soutenu contre les monotkèHte* deux volontés et deux opérations en Jésus-Chbist , Cyrus d'Alexandrie et Sergius de Constantînople , et les antres, ont-ils dit qu'on leur imposait? Ont-ils déclaré qu'ils admettaient deux volontés et deux opérations en Notre* Seigneur Jésus-Chhist? Non, ils ne l'ont pas fait; e'est pourquoi ils étaient hérétiques. Quand vous opposez à

MM. de Port-Royal qu'en cet état de la nature corrompue ils « n'excluent et ne rejettent aucune nécessité de l'ac- « tion méritoire ou déméritoire , sinon la nécessité de court trainte , » ils le nient , et enseignent au contraire que .nous avons toujoursen cette vie, dans toutes les actions par lesquelles nous méritons et déméritons , l'indifférence d'agir ou de ne pas agir, même avec la grâce efficace qui ne nous nécessite pas, quoiqu'elle nous fasse infailliblement faire le bien comme renseignent tous les thomistes. Ils ne sont donc pas hérétiques.

Enfin , mon révérend père, quand l'Église a repris Luther et Calvin de ce qu'ils niaient nos sacrements , et de ce qu'ils ne croyaient pas la transubstantiation et n'obéis* saient pas au pape, ces hérésiarques , auxquels vous comparez si souvent vos adversaires, se sont- Hs plaints de ce qu'on leur imposait ce qu'ils ne disaient pas? N'ontils pas soutenu et ne soutiennent-ils pas encore ces propositions? Et c'est pourquoi ils sont hérétiques. Quand vous dites à MM. de Port-Royal qu'ils « ne reconnaissent pas * le pape , qu'ils ne reçoivent pas le concile de Trente, « etc. , » ils se servent comme ils doivent du mentibis impuoENTtssiME, c'est-à-dire que vous en avez menti, mon révérend père; car, dans les matières de cette importance, il est permis , et même nécessaire, de donner un démenti. Hs ne sont donc pas hérétiques ; ou , s'ils le sont , ils n'en ont ni le génie, ni le caractère. Noos n'en avons point encore vu de cette sorte dans l'Église ; et il est plus aisé de montrer dans leurs adversaires la marque et l'esprit de calomniateurs et d'imposteurs, qu'en eux le caractère

d hérétiques.

Je trouve bien, mon révérend père, que les hérétiques ont souvent imposé aux catholiques des hérésies.

314 LETTRE AU P. ANHAT *

Lct pélaqiens ont dit que saint Augustin niait le franc arbitre; \eseutychiens ont dit que les catholiques niaient l'union -substantielle de Dieu et de l'homme en Jésus- Christ; les monothélites accusaient les catholiques de mettre une division et une contrariété entre la volonté divine et l'humaine de Jésus-Chbist ; les iconoclastes ont dit que nous adorions les images du culte qui n'est dû qu'à Dieu seul; les luthériens et les calvinistes nous appellent papolâtres , et disent que le pape est Y Antéchrist. Nous disons que toutes ces propositions sont hérétiques , et nous les détestons en même temps ; et c'est pourquoi nous ne sommes pas hérétiques. Ainsi je crains , mon révérend père, que Fou ne dise que vous avez plutôt fe caractère des hérétiques que ceux que vous accusez d'hérésie ; car les propositions moliniennes qu'ils vous objectent , vous les avouez , mais vous dites que ce ne sont pas des hérésies. Celles que vous leur objectez, ils les rejet* tent; disant que ce sont des hérésies, et par là ils font comme ont toujours fait les catholiques ; et vous, mon révérend père, vous faites comme ont toujours fait les hérétiques.

Mais quand vous vous servez de 4enr piété et de leur zèle pour la morale chrétienne comme d'une marque de leur hérésie, c'«st le dernier de vos excès. Si tous aviez démontré qu'ils sont hérétiques, H vous serait permis d'appeler ^out cela hypocrisie et dissimulation : mais qu'un des moyens dont vous vous servez pour montrer qu'ils «ont) hérétiques, ce soit leur piété «t leur zèle pour la discipline de l'Église et pour la doctrine des saints Pères, c'est, mon révérend père, ce qui ne se peut souffrir ; aussi nous , nous donnerons bien de garde de ; vous suivre en^cela-

Cependaut., à vous entendre parler a il semble que c'en .

est fait; ils sont hérétiques, il n'en faut non plus douter que de Luther et de Calvin. Majs , mon révérend père , permettez-moi , dans une affaire de cette importance, de suspendre mon jugement , ou même de n'en rien croire jusqu'à ce que je les voie révoltés contre le pape et soutenir les propositions qu'il a condamnées, et les soutenir dans leurs propres termes , ainsi qu'elles ont été condamnées. Car, dites-moi , mon révérend père , si ces messieurs ne sont point hérétiques , comme je le crois certainement, me justifierez-vous devant Dieu si je les crois hérétiques? Et tous ceux qui sur votre parole les croient hérétiques , et le disent partout , seront-ils excusés au tribunal du souverain juge, quand ils diront qu'ils l'ont lu dans vos écrits?

Voilà, mon révérend père, tout ce que j'avais à vous dire; car, pour le détail des falsifications prétendues , je vous laisse à l'auteur des Lettres. 11 a déjà fort malmené vos confrères, qui lui avaient fait de semblables reproches ; et il ne vous épargnera pas , si ce n'est qu'après tout il serait bien inutile de vous répondre, puisque vous ne dites rien de considérable que ce que vos confrères ont dit; à quoi cet auteur a très-admirablement bien répondu. Car le livre que vous produisez aujourd'hui est un vieil écrit que vous dites vous-même avoir fait il y a quatre mois: aussi vous n'y dites pas une seule parole des 10, 1 1, 12, 13, 14et 15 e lettres, qui onttoutes paru avant votre écrit ; et néanmoins vous promettez, dans le titre, de convaincre de mauvaise foi les lettres écrites depuis Pâques. Que dirait-il donc , mon révérend pfere, à un livre rempli d'impostures jusques aii titre ?

Du 15 janvier 1657.

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