‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 96 sur 98 · SENS DE JANSÉMUS SUR LA GRACE · texte numérisé non relu

SENS DE JANSÉMUS SUR LA GRACE

faire croire que ce point de fait est véritable, et jamais ou ne fut plus disposé à en douter. Et la raison eu est facile. C est, mon père , que vous ne prenez pas les voies naturelles pour faire croire un point de fait, qui sont deconvaincre les sens, et de montrer dans un livre les mots que l'on dit y être. Mais vous allez chercher des moyens si éloignés de cette simplicité, que cela frappe nécessairement les plus stupides» Que ne preniez-vous la même voie que j'ai tenue dans mes lettres pour découvrir tant de mauvaises maximes de vos auteurs , qui est de citer fidèlement les lieux d'où elles sont tirées ? C'est ainsi qu'ont fait les curés de Paris ; et cela ne manque jamais de persuader le monde. Mais qu'auriezvous dit, et qu'aurait-on pensé, lorsqu'ils vous reprochèrent, par exemple , cette proposition du père Lamy : « Qu'un religieux peut tuer celui qui menace de publier des « calomnies contre lui ou contre sa communauté , quand « il ne s'en peut défendre autrement, » s'ils n'avaient point cité le lieu où elle est en propres termes; que, quelque demande qu'on leur en eût faite, ils se fussent toujours obstinés à le refuser ; et qu'au lieu de cela , ils eussent été à Rome obtenir une bulle qui ordonnât à tout le monde de le reconnaître? N'aurait-on pas jugé sans doute qu'ils auraient surpris le pape, et qu'ils n'auraient eu recours à ce moyen extraordinaire que manque des moyens naturels que les vérités de fait mettent en main à tous ceux qui les soutiennent? Aussi ils n'ont fait que marquer que le père Lamy enseigne cette doctrine au tom, 5, disp. 36 , n. i 18 , p. 544, de l'édition de Douai ; et ainsi tous ceux qui l'ont voulu voir l'ont trouvée, et personne n'en a pu douter. Voilà une manière bien facile et bien prompte de vider les questions de fait où Ton a raison.

D'où vient donc , mon père , que vous n'en usez pas

de la sorte? Vous avez dit , dans vos Cavilli., « que \ei ■ cioq propositions sont dans Jansénius mot à mot, tou- « tes en propres termes , iisdem vebbis. » On vous a dit que non. Qu'y avait-il à faire là-dessus , sinon ou de citer la page si vous les aviez vues en effet , ou de confesser que vous vous étiez trompé? Mais vous ne faites ni l'un ni l'autre ; et, au Heu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansénius , que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde, ne sont point « les propositions condam- « nées, individuelles et singulières, » que vous vous étiez engagé de faire voir dans son livre , vous nous présentez des constitutions qui déclarent qu'elles en sont extraites, sans marquer le lieu.

Je sais , mon père , le respect que les chrétiens doivent au saint-siége, et vos adversaires témoignent assez d'être très-résolus à ne s'en départir jamais. Mais ne vous imaginez pas que ce fût en manquer que de représenter au pape, avec toute la soumission que des enfants doivent à leur père, et les membres à leur chef, qu'on peut l'avoir surpris en ce point de fait; qu'il ne l'a point fait examiner depuis son pontificat, et que son prédécesseur Innocent X avait fait seulement examiner si les propositions étaient hérétiques , mais non pas si elles étaient de Jansénius. Ce qui a fait dire au commissaire du saint office, l'un des principaux examinateurs, « qu'elles ne pouvaient être censurées au sens d'aucun « auteur : non sunt qualificabiles in sensu proferen- « tis; parce qu'elles leur avaient été présentées pour être « examinées en elles-mêmes, et sans considérer de quel « auteur elles pouvaient être : in abstracto, et utprœ- « scindant ab omni proferente , » comme il se voit dans leurs suffrages nouvellement imprimés; que plus de

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soixante docteurs , et un grand nombre d'antres personnes habiles et pieuses, ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais vues, et qu'ils y en ont trouvé de contraires ; que ceux qui ont donné cette impression au pape pourraient bien avoir abusé de la créance qu'il a en eux, étant intéressés, comme ils le sont, à décrier cet auteur, qui a convaincu Molina de plus de cinquante erreurs ; que ce qui rend la chose plus croyable est qu'ils ont cette maxime, l'une des plus autorisées de leur théologie, qu'ils « peuvent calomnier sans crime ceux dont ils se « croient injustement attaqués ; » et qu'ainsi , leur témoignage étant si suspect, et le témoignage des autres étant si considérable , on a quelque sujet de supplier Sa Sainteté avec toute l'humilité possible, de faire examiner ce fait en présence des docteurs de l'un et de l'autre parti, afin d'en pouvoir former une décision solennelle et régulière. « Qu'on assemble des juges habiles , disait saint Bail sile sur un semblable sujet, ep. 75 ; que chaeun y soit « libre ; qu'on examine mes écrite; qu'on voie s'il y a des « erreurs contre la foi ; qu'on lise les objections et les ré- « ponses, afin que ce soit un jugement rendu avec con- « naissance de cause et dans les formes, et non pas une « diffamation sans examen. »

Ne prétendez pas , mon père, de faire passer pour peu soumis au saint-siége ceux qui en useraient de la sorte. Les papes sont bien éloignés de traiter les chrétiens avec cet empire que l'on voudrait exercer sous leur nom. « L'Église, dit le pape saint Grégoire, in Job., lib. 8, « cap. 1 , quia été formée dans l'école d'humilité, ne « commande pas avec autorité , mais persuade par la rai- « son ce qu'elle enseigne à ses enfants qu'elle croit enga- « gés daus quelque erreur : recta quœ errantibus dicit,

« non quasi ex auctoritate prœcipit, sed ex ratione per* « suadet. » Et, bien loin de tenir à déshonneur de réformer un jugement où on les aurait surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne saint Bernard, ep. 180. « Le siège apostolique, dit-il , a cela de recommandante,

• qu'il ne se pique pas d'honneur , et se porte volontiers « à révoquer ce qu'on en a tiré par surprise : aussi est-il « bien juste que personne ne profite de l'injustice, et prin* « cipalement devant le saint-siége. »

Voilà, mon père , les vrais sentiments qu'il faut inspirer aux papes; puisque tous les théologiens demeurent d'accord qu'ils peuvent être surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garantir , qu'elle les y expose au contraire davantage , à cause du grand nombre de soins qui les partagent* C'est ce que dit te même saint Grégoire à des personnes qui s'étonnaient de ce qu'un autre pape s'était laissé tromper. « Pourquoi admi- « rez~vous, dit-il, 1.1, c. 4, Dial. , que nous soyons troro- « pés , nous qui sommes des hommes ? N'avez vous pas «vu que David, ce roi qui avait l'esprit de prophétie, « ayant donné créance aux impostures de Siba , rendit un

• jugement injuste contre le fils de Jonathas? Qui trouvera

• donc étrange que des imposteurs nous surprennent quel- «qnefois, nous qui ne sommes point prophètes? La foule «des affaires nous accable; et notre esprit, qui, étant « partagé en tant de choses, s'applique moins à chacune « en particulier , en est plus aisément trompé en une. » En vérité, mon père , je crois que les papes savent mieux que vous s'ils peuvent être surpris ou non. Ils nous déclarent eux-mêmes que les papes et que les plus grands rois sont plus exposés à être trompés que les personnes qui ont moins d'occupations importantes. Il les en faut croire. Et

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