PAPES FAILLIBLES DANS LES FAITS
il est bien aisé de s'imaginer par quelle voie on arrive à les surprendre. Saint Bernard en fait la description dans la lettre qu'il écrivit à Innocent If , en cette sorte: «Ce n'est « pas une chose étonnante, ni nouvelle, que l'esprit de « l'homme puisse tromper et être trompé. Des religieux sont « venus à vous dans un esprit de mensonge et d'illusion ; ils « vous ont parlé contre un évéque qu'ils haïssent , et dont « la vie a été exemplaire. Ces personnes mordent comme « des chiens , et veulent faire passer le bien pour le mal. « Cependant , très-saint père , vous vous mettez en colère « contre votre fils. Pourquoi avez-vous donné un sujet de «> jtrie à ses adversaires? Ne croyez pas à tout esprit, mais « éprouvez si les esprits sont de Dieu. J'espère que, quand « vous aurez connu la vérité , tout ce qui a été fondé sur « un faux rapport sera dissipé. Je prie l'esprit de vérité « de vous donner la grâce de séparer la lumière des té- « nèbres , et de réprouver le mal pour favoriser le bien, r Vous voyez donc, mon père, que le degré éminent où sont les papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C'est ce que saint Bernard représente au pape Eugène, de Consid., lia. % c. ult. : « 11 « y a un autre défaut si général , que je n'ai vu personne « des grands du nionde qui l'évite. C'est , saint père, la « trop grande crédulité d'où naissent tant de désordres : « car c'est de là que viennent les persécutions violentes « contre les innocents , les préjugés injustes contre les abri sents , et les colères terribles pour des choses de néant , « pronihilo. Voilà, saint père, un mal universel ; du- « quel si vous êtes exempt, je dirai que vous êtes le seul « qui ayez cet avantage entre tous vos confrères. » Je m'imagine, mon père, que cela commence à vous
persuader que les papes sont ex posés à être surpris. Mais, pour vous le montrer parfaitement , je vous ferai seulement ressouvenir des exemples que vous-même rapportez dans votre livre, de papes et d'empereurs que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire surprit le pape Damase , de même que Célestius surprit Zozirae. Vous dites encore qu'un nommé Athanase trompa l'empereur Héraclius, et le porta à persécuter les catholiques; et qu'enfin Sergius obtint d'Honorius ce décret qui fut brûlé au sixième concile , en faisant , ditesvous, le bon valet auprès de ce pape.
Il est donc constant par vous-même que ceux , mon père , qui en usent ainsi auprès des rois et des papes les engagent quelquefois artificieusement à persécuter ceux qui défendent la vérité de la foi, en pensant persécuter des hérésies. Et de là vient que ies papes, qui n'ont rien tant en horreur que ces surprises , ont fait d'une lettre d'Alexandre III une loi ecclésiastique, insérée dans le droit canonique, pour permettre de suspendre l'exécution de leurs bulles et de leursdécrets, quand on croit qu'ils ont été trompés. « Si quelquefois ( dit ce pape à l'arche- « véque de Ravenne) nous envoyons à votre fraternité « des décrets qui choquent vos sentiments, ne vous en in- « quiétez pas. Car ou vous les exécuterez avec révérence, «ou vous nous manderez la raison que vous croyez « avoir de ne le pas faire ; parce que nous trouverons « bon que vous n'exécutiez pas un décret qu'on aurait « tiré de nous par surprise et par artifice. » C'est ainsi qu'agissent les papes, qui ne cherchent qu'à éclaircir les différends des chrétiens , et non pas à suivre ies passions de ceux qui veulent y jeter le trouble. Ils n'usent pas de domination, comme disent saint Pierre et saint Paul après
J&us-Christ ; mais l'esprit qui paraît en toute leur conduite est celui de paix et de vérité. Ce qui fait qu'ils mettent ordinairement dans leurs lettres cette clause, qui est sous-entendue en toutes : Si ita est, si preces veritaie nitantur : « Si la Chose est comme on nous la fait « entendre, si les faits sont véritables. » D'où il se voit que, puisque les papes ne donnent de force à leurs bulles qu'à mesure qu'elles sont appuyées sur des faits véritables , ce ne sont pas les bulles seules qui prouvent la vérité des faits ; mais qu'au contraire , selon les canonistes mêmes, c'est fa vérité des faits qui rend les bulles recevables.
D'où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux, mon père, qui en sont les légitimes juges; comme la raison l'est des choses naturelles et intelligibles , et la foi des choses surnaturelles et révélées. Car, puisque vous m'y obligez , mon père , je vous dirai que , selon les sentiments de deux des plus grands docteurs de l'Église, saint Augustin et saint Thomas, ces trois principes de nos connaissances , les sens , la raison et la foi , ont chacun leurs objets séparés, et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la foi , fides ex auditUy tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens, que ce serait au contraire détruire la foi, que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. C'est pourquoi saint Thomas remarque expressément que Dieu a voulu que les accidents sensibles subsistassent dans l'Eucharistie, afin que les sens, qui ne jugent que de ces accidents, ne fussent pas trompés : Vt sensus a deceptione reddantur immunes.
Concluons donc de là que , quelque proposition qu'on
nousprésenteàexarainer, il en faut d'abord reconnaître la nature pour voir auquel de ces trois principes nous devons nous en rapporter. S'il s'agit d'une chose surnaturelle , nous n'en jugerons ni par les sens , ni par la raison, mais par l'Écriture et par les décisions de l'Église» S'il s'agit d'une proposition non révélée , et proportionnée à la raison naturelle, elle en sera le propre juge. Et s'il s'agit enfin d'un point de fait , nous en croirons les sens , auxquels il appartient naturellement d'en connaître.
Cette règle est si générale , que, selon saint Augustin et saint Thomas, quand l'Écriture même nous présente quelque passage dont le premier sens littéral se trouve contraire à ce que les sens ou la raison reconnaissent avec certitude , il ne faut pas entreprendre de les désavouer en cette rencontre, pour les soumettre à l'autorité de ce sens apparent de l'Écriture ; mais il faut interpréter l'Écriture, et y chercher un autre sens qui s'accorde avec cette vérité sensible : parce que, la parole de Dieu étant infaillible dans les faits mêmes , et le rapport des sens et de la raison agissant dans leur étendue étant certain aussi, il faut que ces deux vérités s'accordent : et comme l'Écriture se peut interpréter en différentes manières, au lieu que le rapport des sens est unique, on doit, en ces matières, prendre pour la véritable interprétation de l'Écriture celle-quiconvientau rapport fidèle des sens. « Il faut, « dit saint Thomas, 1 er p. , q. 68 , a. 1 , observer deux • choses, selon saint Augustin : l'une, que l'Écriture a « toujours un sens véritable; l'autre, que, comme elle « peut recevoir plusieurs sens ; quand on en trouve un que « la raison convainc certainement de fausseté, il ne faut « pas s'obstiner à dire que c'en soit le sens naturel , mais « en chercher un autre qui s'y accorde. »
C'est ce qu'il explique par l'exemple du passage de la Genèse où il est écrit que « Dieu créa deux grands lumi- «naires, le soleil et la lune, et aussi les étoiles; » par où l'Écriture semble dire que Ja lune est plus grande que toutes les étoiles : mais parce qu'il est constant , par des démonstrations indubitables, que cela est faux , on ne doit pas , dit ce saint, s'opiniâtrer à défendre ce sens littéral ; mais il faut en chercher un autre conforme à cette vérité de fait ; comme en disant « que le mot de grand « luminaire ne marque que la grandeur de la lumière de « la lune à notre égard , et non pas la graudeur de son « corps en lui-même. »
Que si l'on voulait en user autrement, ce ne serait pas rendre f Écriture vénérable , mais ce serait au contraire l'exposer au mépris des infidèles. « Parce , comme « dit saint Augustin, que, quand ils auraient connu « que nous croyons dans l'Écriture des choses qu'ils savent « certainement être fausses, ils se riraient de notre crédu- « lité dans les autres choses qui sont plus cachées, comme « la résurrection des morts, et la vie éternelle. » Et ainsi, ajoute saint Thomas, « ce serait leur rendre notre religion « méprisable, et même leur en fermer l'entrée. »
Et ce serait aussi, mon père, le moyen d'en fermer l'entrée aux hérétiques, et de leur rendre l'autorité du pape méprisable, que de refuser de tenir pour catholiques ceux qui ne croiraient pas que des paroles sont dans un livre où elles ne se trouvent point , parce qu'un pape l'aurait déclaré par surprise : car ce n'est que l'examen d'un livre qui peut faire savoir que des paroles y sont. Les choses de fait ne se prouvent que par les sens. Si ce que vous souteniez est véritable, montrez-le; sinon, ne sollicitez personne pour le faire croire , ce serait inutilement. Toutes les
puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n'y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas.
C'est en vain , par exemple , que des religieux de Ratisbonne obtinrent du pape saint Léon IX un décret solennel , par lequel il déclara que le corps de saint Denis, premier évêque de Paris , qu'on tient communément être l'aréopagite, avait été enlevé de France et porté dans l'église de leur monastère. Gela n'empêche pas que le corps de ce saint n'ait toujours été et ne soit encore, dans la célèbre abbaye qui porte son nom , dans laquelle vous auriez peine à faire recevoir cette bulle, quoique ce pape y témoigne avoir « examiné la chose avec toute la diligence possible, dili- « genlissime, et avec le conseil de plusieurs évéques et pré- « lats : » de sorte qu'il « oblige étroitement tous les Français, « districte prœcipientes , de reconnaître et de confesser « qu'ils n'ont plus ces saintes reliques. » Et néanmoins les Français , qui savaient la fausseté de ce fait par leurs propres yeux , et qui, ayant ouvert la châsse , y trouvèrent toutes ces reliques entières, comme le témoignent les historiens de ce temps-là, crurent alors, comme on l'a toujours cru depuis , le contraire de ce que ce saint pape leur avait enjoint de croire, sachant bien que même les saints et les prophètes sont sujets à être surpris.
Ce fut aussi en vain que vous obtîntes contre Galilée un décret de Rome, qui condamnait son opinion touchant le mouvement de la terre. Ce ne sera pas cela qui prouvera qu'elle demeure en repos ; et, si l'on avait des observations constantes qui prouvassent que c'est elle qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner, et ne s'empêcheraient pas de tourner aussi avec elle. Nsl vous imaginez pas de même que les lettres du pape Zacha-
rie pour l'excommunication de saint Virgile, sur ce qu'il tenait qu'il y avait des antipodes , aient anéanti ce nouveau monde ; et qu'encore qu'il eût déclaré que cette opinion était une erreur bien dangereuse , le roi d'Espagne ne se soit pas bien trouvé d'en-avoir plutôt cru Christophe Colomb qui en venait, que le jugement de ce pape qui n'y avait pas été ; et que l'Église n'en ait pas reçu un grand avantage, puisque cela a procuré la connaissance de l'Évangile à tant de peuples qui fussent péris dans leur infidélité.
Vous voyez donc, mon père, quelle est la nature des choses de fait, et par quel principe on en doit juger : d'où il est aisé de conclure, sur notre sujet, que si les cinq propositions ne sont point de Jansénius, il est impossible qu'elles en aient été extraites ; et que le seul moyen d'en bien juger et d'en persuader le monde , est d'examiner ce livre en une conférence réglée, comme on vous le demande depuis si longtemps. Jusque-là, vous n'avez aucun droit d'appeler vos adversaires opiniâtres; car ils seront sans blâme sur ce point de fait , comme ils sont sans erreur sur les points de foi ; catholiques sur lé droit , raisonnables sur le fait, et innocents en l'un et en l'autre.
Qui ne s'étonnera donc, mon père, en voyant d'un côté une justification si pleine, devoir de l'autre des accusations si violentes? Qui penserait qu'il n'est question entre vous que d'un fait de nulle importance, qu'on veut faire croire sans le montrer ? et qui oserait s'imaginer qu'on fît par toute l'Église tant de bruit pour rien, pro nihilo, mon père, comme le dit saint Bernard? Mais c'est cela même qui est le principal artifice de votre conduite, de faire croire qu'il y vade tout en une affaire qui n'est de rien ; et de donner à entendre aux personnes puissantes
qui vous écoutent qu'il s'agit dans vos disputes des erreurs les plus pernicieuses de Calvin , et des principes les plus importants de la foi ; afin que, dans cette persuasion , ils emploient tout leur zèle et toute leur autorité contre ceu* que yous combattez , comme si le salut de la religion catholique en dépendait : au lieu que , s'ils venaient à connaître qu v il n'est question que de ce petit point de fait , ils n'en seraient nullement touchés , et ils auraient an contraire bien du regret d'avoir fait tant d'efforts pour suivre vos passions particulières en une affaire qui n'est d'aucune conséquence pour l'Église.
Car enfin , pour prendre les choses au pis ; quand même il serait véritable que Jansénius aurait tenu ces propositions, quel malheur arriverait-il de ce que quelques personnes en douteraient, pourvu qu'ils les détestent, comme ils le font, publiquement? N'est-ce pas assez qu'elles soient condamnées par tout le monde sans exception, an sens même où vous avez expliqué que vous voulez qu'on les condamne? En seraient-elles plus censurées, quand on dirait que Jansénius les a tenues ? A quoi servirait donc d'exiger cette reconnaissance, sinon à décrier un docteur et un évêque qui est mort dans la communion de l'Église? Je ne vois pas que ce soit là un si grand bien, qu'il faille l'acheter par tant de troubles. Quel intérêt y a l'État, le pape, lesévéques, les docteurs et toute l'Église ? Cela ne les touche en aucune sorte, mon père; et il n'y a que votre seule Société qui recevrait véritablement quelque plaisir de cette diffamation d'un auteur qui vous a fait quelque tort. Cependant tout se remue, parce que vous faites entendre que tout est menacé. C'est la cause secrète qui donne le branle à tous ces grands mouvements, qui cesseraient
aussitôt qu'on aurait su le véritable état de vos disputes. Et c'est pourquoi, comme le repos de l'Église dépend de cet éclaircissement , il était d'une extrême importance de le donner ; aûn que, tous vos déguisements étant découverts, il paraisse à tout le monde que vos accusations sont sans fondement, vos adversaires sans erreurs , et l'Eglise sans hérésie.
Voilà, mon père, le bien que j'ai eu pour objet de procurer, qui me semble si considérable pour toute la religion , que j'ai de la peine à comprendre comment ceux à qui vous donnez tant de sujet de parler peuvent demeurer dans le silence. Quand les injures que vous leur faites ne les toucheraient pas, celles que l'Église souffre devraient, ce me semble, les porter à s'en plaindre : outre que je doute que des ecclésiastiques puissent abandonner leur réputation à la calomnie, surtout en matière de'foi. Cependant ils vous laissent dire tout ce qu'il vous plaît ; de sorte que, sans l'occasion que vous m'en avez donnée par hasard, peut-être que rien ne se serait opposé aux impressions scandaleuses que vous semez de tous côtés. Ainsi leur patience m'étonne, et d'autant plus qu'elle ne peut m'être suspecte ni de timidité , n i d'impuissance, sachant bien qu'ils ne manquent ni de raisons pour leur justification , ni de zèle pour la vérité. Je les vois néanmoins si religieux à se taire, que je crains qu'il n'y ait en cela de l'excès. Pour moi , mon père , je ne crois pas pouvoir le faire. Laissez l'Église en paix, et je vous y laisserai de bon cœur. Mais, pendant que vous ne travaillerez qu'à y entretenir le trouble , ne doutez pas qu'il ne se trouve des enfants de la paix qui se croiront obligés d'employer tous leurs efforts pour y conserver la tranquillité.
Qui a couru sous le titre de Lettre d'un avocat au parlement à un de ses amis, touchant l'inquisition qu'on veut établir en France, à l'occasion de la nouvelle bulle du pape Alexandre VII.
Du 1 er juin I6&7.
Monsieur,
Vous croyez que toutes vos affaires vont bien, parce que votre procès ne va pas mal ; mais vous allez bien apprendre que vous ne savez guère ce qui se passe. Vous êtes bien heureux de voir les affaires de loin. Nous nous sommes trouvés à la veille d'une inquisition qu'on voulait établir en France , et dont nous ne sommes pas tout à fait dehors. Les agents de la cour de Rome , et quelques évêques qui dominaient dans l'assemblée, ont travaillé de concert à cet établissement , dont ils ont pris pour fondement la bulle du pape Alexandre VII sur les cinq propositions. Ils Font fait recevoir au clergé, et avec des suites propres à leur dessein; car il a été arrêté dans rassemblée qu'elle serait souscrite par tous les ecclésiastiques du royaume sans exception, et qu'il serait procédé contre ceux qui refuseraient de la signer, par toutes les peines ordonnées contre les hérétiques, c'est-àdire par la perte de leurs bénéfices, et par bien d'autres violences , comme tout le monde le sait.
Vous voyez bien ce que cela veut dire, et que l'inquisition est établie, si le parlement ne s'y oppose. Cependant on parle d'y envoyer cette bulle ; de sorte que , si elle y est reçue, voilà la France assujettie et bridée comme les autres peuples.
Je pense souvent à tout ceci , et je n'y trouve rien de bon. Le monde ne sait pas où cela va , ni quelles en sont les conséquences. Ce n'est point ici une affaire de religion, mais de politique ; et je suis trompé si le jansénisme , qui semble en être le sujet, en est autre chose en effet que roccasion et le prétexte : Car, pendant qu'on nous amuse de l'espérance de le voir abolir, on nous asservit insensiblement a l'inquisition, qui nous opprimera avant qu* nous nous en soyons aperçus. %
Je veux que ce soit un. louable dessein de faire croire que ces cinq propositions soient de Jansénius; mais le moyen ne m'en plaît nullement. Je trouve que cette manière de priver Les- gens de leurs bénéfices est une nouveauté de maavais exemple , et qui touche tel qui n'y. pense pas. Car croyez- vous, monsieur» que nous n'y ayons point d'intérêt , parce que nous ne sommes pas,ecclésiastiques ? Ne nous abusons pas; cela nous regarde tons tant que nous, sommes, sinon pour nous-mêmes r au moins pour nos parents, pour nos amis, pour nos enfants. Monsieur votre fils , qui étudie maintenant en Sorboone , ne peut-il pas avoir (es bénéfices de son oncle? et mon fils le prieur n'y est-il pas intéressé pour lui-même? Vous me direz qu'ils n'ont qu'à signer pour se mettre, en assurance. J'en demeure d'accord. Mais qu'avons-nous affaire que leur assurance dépende de là? Quoi! si mon fils va se mettre dans la tête que ces propositions ne sont point de Jansénius, comme j'ai peur qu'il le fasse, car il. voit souvent son cousin le docteur,, qui dit qu'il ne les y a jamais pu trouver, et qu'ainsi, ne croyant pas qu'elles y soient, il ne peut signer qu'il croit qu'elles y sont , parce qu'il dit que ce serait mentir, et qu'il aime mieux tout perdre que d'offenser Dieu; si donc mon fils se met tout
céladons la fantaisie, adieu mes bénéfices que j'ai tant eu de peine à avoir .
Vous voyez donc bien que tel qui n'y a point d'intérêt aujourd'hui peut y en avoir demain , et que tout cela ne vaut guère. Que ne eherchent-ils d'autres voies pour montrer que «es propositions sont dans ee livre, sans inquiéter tout un royaume? Voilà bien de quoi faire tant de vacarme! Quand ils ne faisaient que disputer par livres, je les laissais dire sans m'en mêler. Mais c'est une plaisante manière de vider leurs différends, que de venir troubler tant de familles qui n'ont point de part à leurs disputes, et de nous planter en France une nouvelle inquisition qui nous mènerait beau train : car Dieu sait combien elle croîtra en peu de temps, si peu qu'elle poisse prendre racine. Nous verrons en moins de rien qu'il n'y aura personne qui puisse être en sûreté ehez soi, puisqu'il ne faudra qu'avoir de puissants ennemis, qui vous défèrent et vous accusent d'être jansénistes , sur ce que vous aurez de leurs livres dans votre cabinet , ou sur un discours un peu libre touchant ces nouvelles bulles, comme vous savez que nous autres avocats en faisons assez souvent; sur quoi on mettra votre bien en compromis. Et quand on ne vous ferait par là qu'un procès, n'est-ee pas toujours un assez grand mal? Or if n'y a rien de si facile que d'en faire, et à ceux qui sont tes moins suspects. Nous en avons déjà des exemples. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils méditent oe dessein. Ils se sont appris à tourmenter les gens sur la balle et sur les brefs d'Innocent X , sur le sujet desquels vous savez combien les chanoines de Beauvais ont été inquiétés , quand on les voulut forcer à y souscrire, à peine de perdre leurs prébendes, dont ils seraient peut-être dé-
possédés aujourd'hui, sans rappel comme d'abus qu'ils en firent au parlement; ce qui a rainé tous ces desseins.
Car il n'y a rien si bon contre l'inquisition que les appels comme d'abus. Aussi ils le savent bien , et ils ne manquent pas de fermer cette porte quand ils veulent tyranniser quelqu'un à leur aise. C'est ainsi qu'ils en ont usé contre le curé de Libourne en Guyenne, qu'ils firent accuser de jansénisme par des récollets, et citèrent devant des commissaires qu'ils lui firent donner par des gens du conseil de M. l'archevêque de Bordeaux. Mais comme ils n'étaient pas ses juges naturels, et qu'ils paraissaient d'ailleurs fort passionnés, il en appela , et demanda d'être renvoyé par-devant les grands vicaires , ou par-devant J'officiai de M. de Bordeaux ; ce qu'on lui refusa. De sorte qu'il en appela à M. de Bordeaux même, et enfin au pape, sans que ces commissaires aient voulu se désister de sa cause. Mais il en appela enfin comme d'abus au parlement , qui lui donna des défenses , par où il allait leur échapper ; quand ils obtinrent un arrêt du conseil qui défendit au parlement de connaître de cette affaire , et le remit entre les mains de ces premiers commissaires. De sorte qu'ils l'ont maltraité durant plus de six mois, pendant lesquels il a été obligé de quitter sa eure , et de venir à Paris avec beaucoup de peine et de dépense , pour en demander justice au roi et à son archevêque; d'où j'ai appris qu'il s'en était retourné depuis peu de jours dans sa cure , après toute cette fatigue , que ses accusateurs ont eu le plaisir de lui causer, sans s'exposer eux-mêmes à aucun péril.
Ne trouvez-vous donc pas que l'inquisition est une manière bien sûre et bien commode pour travailler ses
ennemis, quelque innocent» qu'ils soient? Car celui-ci n'a pu être accusé d'aucune faute, non» plus que le curé de Pomeyrol, encore en Guyenne, qu'ils firent mettre d'abord en prison et dans un cachot, sans information précédente, et sans lui dire pourquoi , selon le style de l'inquisition romaine : ensuite de quoi ils cherchèrent des preuves pour le convaincre de jansénisme. Mais les juges qui travaillaient à son procès furent bien surpris de voir, par l'information qu'ils en firent, l'innocence de ce bon homme, et les superstitions incroyables de ses paroissiens; car un des plus grands chefs de leur accusation , et où ils insistaient le plus , était celui-ci : « Qu'il leur « avait prêché que Jésus-Christ était dans le Saint-Sacre- « ment, et non pas dans leur bannière; » parce qu'il les avait repris de ce que , lorsqu'on levait la sainte hostie, ils se tournaient vers leur bannière, où Jésus-Christ était peint, et non pas vers le Saint- Sacrement pour l'adorer. Ce qui combla tellement les juges de confusion , qu'ils le firent sortir incontinent de la prison où il avait été deux mois ; et , quelque demande qu'il fît qu'on achevât son procès, et qu'on punit ou lui ou ses accusateurs, il ne put avoir aucune raison de tant de mauvais traitements.
En vérité, monsieur, cela n'est pas tant mal pour des inquisiteurs qui ne font encore que commencer : et, s'ils ont bien usé de ces violences sur des constitutions et des brefs qui n'ont pas été reçus au parlement, que ne feraient-ils point sur une bulle qui y aurait été reçue ! Car on me fait mourir de rire quand on me dit que la déclaration du roi pour l'enregistrement de la bulle portera que ce sera sans établir d'inquisition , et sans préjudice de nos libertés. J'aimerais autant qu'on nous fit mourir sans préjudice de notre vie. Ce n'est pas le mot d'inquisition qui
nous fait peur , mais ia chose même. Or , de quelque mot qu'on l'appelle , c'en est bien une effective , et un véritable violentent de nos libertés , que de nous traiter comme le clergé le prétend.
Et ne trouvez-vous pas de même que c'est aussi un» faible consolation de nous dire que le parlement sera toujours maître des appels comme d'abus , puisqu'en recevant la bulle il ôterait l'un des plus grands moyens d'appeler Comme d'abus , qu'on aurait , si elle avait été refusée? Mais, quoiqu'on pût toujours en appeler, combien persécuterait-on de gens dans les provinces éloignées , qui ne pourraient se servir de ce remède! Car que ne souffrirait point un pauvre curé du Lyonnais ou du Poitou , plutôt que de venir à Paris !
Ils sont donc assez forts si cette bulle est reçue 9 encore que les appels comme d'abus soient permis. De sorte que je trouve qu'ils ont été mal conseillés de prendre la délibération qui sevoitdans leur dernier procès-verbal , imprimé chez Vitré, p. 2 : « Que le roi sera très-humblement supplié « d'envoyer à tous les parlements une défense générale de « connaître dès appels comme d'abus qu'on pourrait faire « à raison de ces signatures. • Qu'ont-ils gagné par là , sinon de témoigner qu'ils sentent bien eux-mêmes Tinjustice de leurdessein , puisqu'ils ont craint les parlements , et qu'ils ont pensé à leur lier les mains pour le faire réussir? Pouvaient-ils mieux marquer la passion qu'ils ont d'agir en maîtres et en souverains inquisiteurs ? Ils ne sont donc pas adroits d'avoir ainsi averti tout le monde de leur intention : car ce n'était pas je moyen d'obtenir l'enregistrementqu'ilsdemandent , que démontrer ainsi par avance à quoi ils s'en veulent servir. Aussi i'ont-ils bien reconnu, mais trop tard. Car, après avoir laissé courir ce procès-
.15S MX-NEUVIÈMK LETTRE.
verbal imprimé , dont ils ont même envoyé aux évéques des exemplaires en forme, et signés par les agents du clergé , quand ils se sont aperçus que cela leur faisait tort , ils se sont avisés d'essayer de le supprimer ; ee qui ne fait que montrer de mieux en mieux leur artifice. Cependant il» s'imaginent que , parce qu'ils ne demandent maintenant qu'une simple attache f la plus douce du monde en apparence , le parlement se prendra à ce piège , et ne s'arrêtera qu'à considérer simplement cette bulle qu'on lui présente, sans prendre garde à la fin à laquelle on la destine, et qu'ils ont fait paraître si à découvert dans des pièces authentiques. Ils sont admirables de vouloir prendre le parlement pour dupe. Mais je suis trompé , s'ils ne sont trompés eux-mêmes. Je vois assez l'air que. cette affaire prend. Je parle tous les matins à des conseillers au sortir du Palais, et il n'y en a point qui ne voie clair en tout cela. Votre rapporteur me disait encore ce matin qu'il ne regardait pas cette affaire comme, une affaire ordinaire , et qu'on ne devait pas considérer cette bulle comme une simple bulle qui décide quelque point contesté, ce qui serait de peu de conséquence ; mais comme le fondement d'une nouvelle inquisition qu'on veut former, et à laquelle il ne manque que le consentement du parlement pour être achevée.
J'ai été bien aise de voir que le parlement prend ainsi les choses à fond. Et en effet, quand il n'y aurait rien eu cette bulle qui la rendit rejetable par elle-même, au lieu qu'elle est toute pleine de nullités essentielles ; néanmoins le parlement ne pourrait la recevoir aujourd'hui, dans la seule vue des suites qu'on en veut faire dépendre* Car combien y a-t-il de choses que l'on peut recevoir en un temps , et non pas en un autre ? C'est ce que la Sorbonne
représenta fort bien lorsqu'on voulut obliger tous les docteurs de protester qu'ils ne « diraient rien de contraire « aux décrète des papes, sans restriction, et sans ajouter % que ce serait sauf les droits et les libertés du royaume ; » à quoi on essayait de les porter par l'exemple de quelques docteurs anciens que l'on disait l'avoir fait. Mais Hs déclarent, dans l'Examen de cette matière, que M. Fillesac, doyen de Sor bonne, fit imprimer alors en 1628, premièrement que « si quelques-uns avaient fait cette « protestation autrefois , c'était une chose extraordinaire « qui ne leur imposait point de loi ; et de plus, qu'on pour- « rait l'avoir fait en d'autres temps enconscience, sans qu'on « pût le faire aujourd'hui, à cause de la nouvelle dispo- « sitioo des choses. * Et les raisons qu'ils en donnent pag. 89, sont que « depuis quelques siècles les papes « ont fait un grand nombre de décrets , de décrétâtes, de « bulles et de constitutions contraires aux anciens décrets, « et même à l'Écriture sainte, » dont ils donnent plusieurs exemples , tant de ceux qui sont contre l'Écriture , que de ceux qui sont contre les libertés de l'Église gallicane et l'autorité de nos rois , et entre autres celui du pape Boniface VIII, qui déclare hérétiques ceux qui ne croient pas que le roi de France lui est soumis , même dans les choses temporelles ; et qui définit, dans sa bulle ZJnam sanctam , qu'il « est de nécessité de salut de croire que le pape « est maître de l'un et de l'autre glaive , tant spirituel que « temporel; et que toute humaine créature lui est sujette. - De sorte que c'est être hérétique , selon ce pape , que de dire le contraire. A quoi ces docteurs joignent la bulle Cum ex apostolatus, qui déclare que * toutes sortes de « personnes, rois et particuliers, qui tombent dans l'héré- « sie, ou qui favorisent, retirent ou recèlent des hfréti-
« ques-, sont déchus et pour jamais rendus incapables de « tous honneurs, dignités et biens , lesquels il expose ait •i premier qui s'en pourra ^emparer. » Ils témoignent donc sur eela que, dans l'air présent de la cour de Rome , il est impossible de s'obliger à leur obéir sans restriction ; et o est ce qu'ils confirment par la disposition des esprits de ee temps-là, comme ils disent pag. 47, en ces termes : « Nous sommes arrivés en un temps où , depuis cinquante « «ns en çà , on a vu publier plusieurs bulles semblables,
* et qui s'attribuent ce droit imaginaire de disposer des « royaumes. Nous avons vu en même temps plusieurs li- « vres de cette trempe, au grand préjudice de l'État, et < de la vie même de nos rois ; et entre autres le livre exé- « crable, intitulé Admoniiio, et celui de Sanctarel , jé- « suite, fait pour soutenir ces maximes contre le roi et ses « États. D'où Ion voit clairement, disent-ils, pag. 53 et « 95, quel est le dessein de ceux qui poursuivent ces nou- « velles protestations qu'on nous demande, qui n'est au- « tre que de renverser finement les maximes fondamen- « taies de cet État , qui sont ruinées par les décrets des « papes; n'étant que trop évident et manifeste que les pra-
* tiques et menées qu'ils font pour cette nouveauté n'est « pour autre sujet et autre fin que pour autoriser les buli Jes contraires à l'autorité du roi , et pour éluder les cen- « sures des livres de Sanctarel et de Mariana, jésuites, « comme aussi les arrêts du conseil et du parlement , qui « condamnent telle doctrine comme détestable. » D'où ils concluent ce qu'ils avaient dit pages 46 et 47 , que , « quand Userait vrai que depuis longtemps on aurait con- « senti à faire ces protestations , ce qui n'est pas, il serait « à présent nécessaire de les refuser. » - .
J'en dis de même sur notre affaire. Quand il serait
DE LTOQUIS. QITON VEUT ÉTABLIR EN FRANCE, iôfr
vrai, ce qui n'est pas , que cette bulle pourrait être reçue, en ue la regardant qu'en elle-même, on ne devrait pourtant point la recevoir maintenant, parce que ce serait favoriser les desseins visibles deceux qui n'en demandent la réception que pour en abuser , et nous asservir à ce vilain tribunal de l'inquisition, sous lequel presque toute la chrétienté gémit Mais je dis de plus qu'elle est tellement pleine de nullités en elle-même, qu'elle ne peut être reçue sans blesser toutes les formes de la justice. Je vous dirai ici quelques-unes de ces nullités, car je n'ai pas encore oublié tout mon droit canon.
Ne pensez pas rire de la première , qui est le gros solécisme connu de tout le monde dans le mot impritnantur. Car cela la rend nulle par les décrets du pape Luce 111 , c. adaudientiam, tit. de Rescriptis; et si indubitablement nulle 9 que la glose ajoute que, * selon le sentiment « de tous les canonistes, on ne doit écouter aucune preuve « de la validité d'une bulle contre une telle présomptiou « de fausseté : contra istam prœsumptionem non est ad- « mitienda probatio : » tant cela marque qu'elle a été faite par légèreté et par surprise. Aussi on en a fait beau brait, en Flandre. Car il est constant que cette faute est dans l'original , et qu'ainsi il n'a de rien servi de la réformer dans les dernières impressions qu'on en a faites; para que, l'original étant nul , les copies le sont aussi ; outre qu'il est porté dans le droit que « le moindre changement, « même d'un point, rend une bulle nulle, et que celui: « qui l'a fait est excommunié. »'/» bulla Cœnw f c. licet, Reàuf. inpraxi.
Une autre nullité, et qui nous touche de plus près, est que le pape y menace de peines ceux qui n'obéiront pas à sa bulle. Sur quoi je laisse au parlement à- juger s'il ap*