PASCAL. PROVINC
partient au pape de menacer de peines lés sujets du roi : subpœnis ipso facto incurrendis.
Mais une autre nullité importante est la manière injurieuse dont on y a rabaissé Tordre sacré et suprême de l'épiseopat, en le mettant au rang des moindres ordres , dans la clause où le pape, parlant de soi, quand il était .cardinal et évêque , dit qu'il était alors in minoribus ; ce qui est une expression qui rend la bulle nulle, selon le chapitre Quam gravi, tltul. de criminefalsi , où il est dit que si un pape, parlant d'un évêque, l'appelle son fils au lieu de l'appeler son frère, au préjudice de la société qui est entre lui et tous les évéques du monde dans Fépiscopat, l'acte où se trouvera une telle expression soit nul. Que dira-t-on donc de celle-ci, où le pape traite les évéques, non pas de fils, mais de mineurs? ce qui est un terme si choquant et si méprisant, que l'assemblée du clergé , qui n'a pas eu d'ailleurs trop de zèle pour les intérêts de Fépiscopat , l'a changé dans la version qu'elle a faite de la bulle, où l'on a réformé cette période comme un a pu. Mais ils n'ont pas relevé par là l'honneur de leur caractère, qui demeure flétri dans l'original, et dans le fatin même qu'ils rapportent. De sorte que cette correction ne rend que plus visible l'outrage qui a été fait à leur dignité, et la faiblesse qu'ils ont témoignée en le souffrant.
En voulee-vous d'autres? Que direz- vous de ce que le' pape ne se contente pas de défendre d'écrire , de prêcher, et de rien dire de contraire à ses décisions , comme on raisonnait qu'il en a le pouvoir par le rang suprême qu'il tient dans l'Église? Mais H veut aller au delà , et nous imposer de croire ce qu'il a décidé lui seul, Teneant : et c'est ce que nous ne pourrions reconnaître sans confesser que « nous et nos rois sommes ses sujets dans le tem-
« porel même ; » puisque leurs bulles déclarent nettement que « c'est une hérésie de dire le contraire : » Aliter sentientes hœreticos reputamus, disait Bonifaee VIII à notre roi Philippe le Bel. Il est donc sans cloute que, si nous tenons le pape pour infaillible, il faut que nous nous déclarions pour ses esclaves , ou que nous passions pour hérétiques , puisque nous résisterions à une autorité infaillible. Aussi jamais l'Église n'a reconnu cette infaillibilité dans le pape , mais seulement dans le concile universel , auquel on a toujours appelé des jugements injustes des papes. Et au lieu que, pour établir leur souveraine domination , ils ont souvent entrepris de traiter comme hérétiques ceux qui appelleraient d'eux au concile, comme firent Pie JI, Jules II, et Léon X, l'Église au contraire soutient, comme il a été déterminé en plein concile universel , que le pape lui est soumis. Et c'est pourquoi nos rois , leurs procureurs généraux , les universités entières, et les particuliers , ont si souvent appelé des bulles au concile, ainsi qu'il se voit dans tout le chap. 13 des libertés de l'Église gallicane. Aussi le principal fondement de nos libertés, et dont M. Pithou les fait presque toutes dépendre, est cette ancienne maxime : « Qu'encore que le « pape soit souverain es choses spirituelles , néanmoins « en France la puissance souveraine n'a point de lieu , « nais qu'elle est bornée par les canons et règles des an- « cvens conciles : et in hoc maxime consista Hbertas Ec- « clesUs galUcanœ, selon l'université de Paris. «Sur quoi M. du Puy , dans ses Commentaires sur ces libertés, dédiés à feu M. Mole, premier président et garde des sceaux, imprimés chez Cramoisy avec bon privilège, rapporte, p. 30, que nos théologiens appellent cette pleine puissance du pape, « une tempête consommée et une pa-
364 DIX'NEUVIfcME LETTRE.
» rôle diabolique, plénum tempestatem et verbumdia- « boiicum. »
Voilà les -sentiments de nos docteurs , selon lesquels nous avons toujours tenu que « la décision du pape n'o- « blige point à croire ce qu'il a décidé, même en matière « de foi , parce qu'il est sujet à errer dans la foi ; mais « seulement à n'y rien dire de contraire, s'il n'y en a de « grandes raisons: In causis ftdei, determinatio solius « papœ , ut papœ non ligat ad credendum , quia est de- * viabilisajide, » comme dit Gerson. Le pape entreprend donc sur nos libertés dans cette bulle, où H nous veut obliger de croire ses décisions ; et ainsi c'en est une nullité manifeste.
C'en est aussi une autre plus considérable qu'il ne semble, lorsque le pape dit qu'on a employé à examiner cette matière la plus grande diligence qui se puisse désirer, qua major desiderari non possit. Car il y a ici un artifice secret qu'il faut découvrir. C'est que, comme je vous l'ai déjà dit , les papes veulent qu'on croie qu'ils peuvent seuls décider les points de foi, en sorte qu'après cela il ne faut rien désirer davantage; au lieu que nous soutenons qu'il n'y a que les conciles qui puissent obliger à croire, et qui ne laissent rien à désirer. Et ainsi le pape fait fort bien, selon sa prétention r de nous vouloir faire avouer qu'on a apporté en cette matière tout ce qui se peut désirer, quoiqu'il n'ait fait autre chose que consulter quelques réguliers. Mais nous ferions fort mal d'y consentir, puisque ce serait le reconnaître pour infaillible, blesser infiniment nos libertés, ruiner les appels au concile général , et même rendre tous les conciles inutiles , puisque le pape suffirait seul , s'il était infaillible. Et ne doutez, point que les partisans de la cour de Rome ne fi»-
sent bien valoir un jour la réception de cette balle, pour en tirer ces conséquences.
Il y a bien d'autres nullités essentielles que je serais trop long à rapporter. Jamais bulle n'en eut tant. Mais ce qui la met le plus hors d'état d'être reçue au parlement, est qu'ayant été faite par le pape seul, sans concile, et même sans l'avis du collège des cardinaux , elle ne peut être considérée que comme ayant été faite par le propre mouvement du pape , motu proprio , que l'on ne reconnaît point en France ; car on n'y a jamais reçu les bulles faites motu proprio en matière de foi ou de ebose qui regarde toute l'Église, quelque effort qu'aient fait les papes pour cela, comme fit Innocent X dans sa bulle de la résidence des cardinaux de l'an 1646, où il déclare « qu'encore qu'elle « soit faite par son propre mouvement , il entend qu'elle * ait la même force que si elle avait été faite par le conseil « des cardinaux. » Sur quoi feu M. l'avocat général Talon dit que « c'était en vain que dans cette clause le pape avait « voulu suppléer, par la voie de puissance, à l'essence d'un « acte important ; » de sorte qu'elle fut rejetée comme abusive. Et la dernière constitution du même pape, sur les cinq propositions, quoiqu'elle décidât des points de foi qui étaient reconnus de tous les théologiens sans exception, néanmoins , par cette seule raison que le pape y parlait seul ., on n'osa pas seulement en demander l'enregistrement, quelque désir que l'on en eût. Gomment donc celle d'Alexandre n'y serait-elle pas refusée, puisque , quand elle n'aurait point tant d'autres nullités , ce défaut essentiel d'être faite par le pape seul la rend incapable d'y être admise?
Il est donc constant, monsieur, qu'il n'y eut jamais de bulle moins recevable que celle-ci , puisqu'on la devrait
366 DIX-NEUVIÈME LLTTRfc.
rejeter à cause de ses nullités, quand on n'en voudrait point faire de mauvais usage, et qu'on la devrait encore rejeter à cause du mauvais usage qu'on médite d'en faire, quand elle n'aurait point de nullités. Que sera-ce donc si Ton en considère tout ensemble et les nullités et l'usage? N'est-il pas visible que, si celle-ci passe, il n'y en aura point qu'on ne soit obligé d'admettre, et qu'ainsi nous voilà exposés à toutes celles qui pourront arriver de Borne; ce qui n'est pas d'une petite conséquence.- Car on peut juger de ce qui peut en venir par ce qui en est déjà venu. Ne voyez-vous pas qu'on ne tâche qu'à multiplier les bulles, afin que ce soient autant de titres de l'infaillibilité, qui en a besoin , et que le monde s'accoutume peu à peu à y ajouter une créance aveugle? Quand ils se seront ainsi rendus maîtres de l'esprit des peuples, cesera en vain que les parlements s'opposeront aux entreprises de Rome sur la puissance temporelle de nos rois. Leur opposition ne passera que pour un effet de politique , et non pas pour une décharge de conscience. On les fera passer eux-mêmes pour hérétiques , quand il plaira à Rome; car le moyen de faire croire qu'une autorité infaillible se soit trompée ? De sorte qu'après les bulles de Boniface VIII et de ses semblables, il n'y a point de différence entre dire que le pape est infaillible, et dire que nous sommes ses sujets. Vous voyez par tout cela, monsieur, et combien cette bulle est dangereuse par la un où l'on veut la faire servir, et combien elle est défectueuse dans la manière dont elle est dressée. Il ne me reste qu'à vous faire remarquer combien elle est peu considérable dans le fond, et dans la matière qui y est décidée, laquelle, n'étant qu'un simple point de fait, est bien éloignée de mériter tout le bruit qu'on en veut faire. Car il est constant, selon tous les théolo-
giens du monde, que ce fait ne peut rendre hérétiques ceux qui le nient, mais tout au plus téméraires. Or, qu'une témérité mérite qu'on prive les gens de leurs Mens et bénéfices, et qu'on les punisse comme des hérétiques, cela n'est pas raisonnable» Car pourquoi traiter comme hérétiques ceux qui ne le sont point, la dispute n'étant que sur un point de fait qui ne peut faire d'hérésie? Cependant quelques évéques, qui ont résolu de déposséder les bénéficiera, et qui n'en ont de prétexte que sur ce point de fait, ont arrêté, dans leur lettre circulaire du 17 mars dernier, que « ceux qui refu- « seront de souscrire le fait seront traités comme s'ils re- « fusaient de souscrire le droit. » Ils ont beau feiFe néanmoins, ils ne sauraient confondre, par toute leur puissance , ces choses qui sont séparées par leur nature. Ua simple fait demeurera toujours un simple fait; et celui-ci ne saurait jamais donner lieu de priver les gens de leurs bénéfices ; car j'en reviens toujours là.
N'est-il donc pas plus clair que le jour qu'en tout ceci ils n'ont peint du tout songé à nous instruire dans la foi , mais seulement à nous assujettir à l'inquisition? C'est ce que je vous montrerais au long, si j'en avais le loisir , tant pour le point qu'ils ont choisi pour objet de leur» décisions, que par la manière dont ils s'y prennent. Car n'estce pas un bel article de foi de croire que des propositions que tout le monde condamne sont dans un livre ?'Et peuton s'imaginer que ce soit seulement pour faire croire ce point qu'on exige des signatures de toute l'Église? Il faudrait être bien simple. S'ils avaient tant voulu le faire croire , ils n'avaient qu'à en citer les pages ; et, s'ils avaient eu dessein de nous éclairer tout de bou , ils nous auraient expliqué ce sens de Jansénius, qu'ils condamnent sans
dire ce que c'est , comme dit fort bien la 18* qoe mon fils m'a montrée ce matin. Reconnaissez-le donc , monsieur; ils n'ont pensé qu'à eux, et non pas à nous. Ils n'ont choisi ce point que parce qu'il leur était favorable , à cause de la passion qu'on a contre Jansénius. Ils ont voulu ménager cette occasion ; et, tournant à leurs fins le désir qu'on a témoigné de voir condamner cette doctrine , ils ont cru que nous y serions assez échauffés pour acheter leurs bulles par la perte de nos libertés.
Comme j'écrivais ces dernières lignes , je viens de voir un conseiller des plus habiles, qui m'a dit que c'est une maxime constante dans les parlements , qu'ils sont les juges légitimes et naturel» des questions de fait qui se rencontrent dans les matières ecclésiastiques; et qu'ainsi n'étant question ici que de savoir si les cinq propositions condamnées sont tirées de Jansénius, il leur appartient d'examiner si elles y sont , au cas qu'on leur présente cette bulle. De même que , dans la célèbre conférence de Fontainebleau , où le cardinal du Perron accusa de faux cinq cents passages des Pères , allégués par Duplessis-Mornay, le roi Henri IV nomma des commissaires laïques pour juger cette affaire, où il était question d'examiner si ces passages étaient véritablement dans les Pères, comme il s'agit ici de savoir si ces propositions sont dans Jansénius. Et, quelque bruit que fit le nonce d'abord , de ce qu'on ne prenait pas des ecclésiastiques pour connaître d'une matière ecclésiastique, ils en demeurèrent les juges, parce qu'il n'était question que d'examiner des points de fait. Il m'en donna encore d'autres exemples : mais celui-là suffit pour mettre la chose hors de doute, et pour montrer que, si Ton presse le parlement sur le sujet de la bulle, nous au-
rons le plaisir de leur voir examiner régulièrement, et en pleine assemblée des chambres, si ces cinq propositions sont dans le livre de Jansénius: nous saurons s'il est vrai que ce soit une témérité de ne le pas croire, et nous verrons le jugement du pape exposé au jugement du parlement.
Ainsi je ne puis assez admirer combien ce dessein d'inquisition a été mai concerté, pour avoir été conduit par de si habiles gens; car ils ne pouvaient choisir de base plus faible et plus mineuse que cette bulle, qui, n'étant que sur un fait , ne pouvait jamais être assez considérable pour soutenir une si grande entreprise. Car ne serait-ce pas une chose honteuse et insupportable que l'inquisition , qu'on n'a point voulu souffrir en France pour les choses mêmes de la foi , s'introduisit aujourd'hui sur ce point de fait; et que tout le monde y contribuât volontairement, les évêques en l'établissant par leur autorité, et le parlement en les laissant faire?
Je ne crois pas qu'il soit disposée cela. Il n'y a point ici de raillerie : Cela les touche eux-mêmes, comme j'ai dit tantôt, au moins pour leurs parents et amis, n'y ayant guère de personnes qui puissent être sans intérêt dans une affaire générale. Le moins de servitude qu'on peut est le meilleur. Les gens sages ne s'en attireront jamais de gaieté de cœur. Qu'ils cherchent donc d'autres manières de faire croire que ces propositions sont dans ce livre ; qu'ils écrivent tant qu'ils voudront, ou plutôt qu'ils se taisent tous, on n'a que trop parlé de tout cela; qu'ils laissent le monde en repos, et nos bénéfices en assurance. Si le parlement prend connaissance de cette affaire , j'ai d'assez bons mémoires pour montrer combien il y a de
•>7* DIX-NEUVIÈME LfcTTRE.
différence entre la primauté que Dieu a véritablement donnée au pape pour l'édification de l'Église, et l'infaillibilité que ses flatteurs lui voudraient donner pour la destruction de l'Église et de nos libertés.
FIN 1>£S LETTRES F&0V1NCULES»
ET
Des Lettres Provinciales, et des sources de la perfection
du style de Pascal **.
Le titre de Lettres Provinciales est consacré par le temps ; mais il ne signiûe rien , et n'a aucun rapport avec l'objet de l'ouvrage. Nicole, qui a traduit ces lettres en latin, les a mieux caractérisées en les intitulant : Litterx de mwvli et politica Jesuitarum disciplina. Les jésuites voulaient arriver a une sorte de domination universelle. Leurs constitutions Jas y portaient; mais c'était encore un secret : ces constitutions n'étaient pas connues alors , et ne l'ont été que beaucoup plus tard. Leur conduite et leurs écrits révélaient seuls le mystère de leur ambition; et ce mystère a été dévoilé d'une manière éclatante dans les Lettres Provinciales.
Ainsi la morale et la politique des jésuites sont le vrai sujet de ces Lettres. La censure prononcée par une partie de la Sorbonne contre le docteur Àrnauld n'en a été que le prétexte. Le père Gabriel Daniel, jésuite, qui a voulu réfuter les Provinciales quarante ans après leur publication , convient que « ce livre seul a fait plus de jansénistes quel' Augustin de Jan- « sénius, et que tous les ouvrages de M. Arnauld ensemble; » il prévoit en outre que « les jésuites se sentiront longtemps « de ce coup que le jansénisme leur a porté. » Ici Daniel a été prophète ; mais notre objet , à nous , n'est pas d'entrer dans le détail des controverses théologiques sur la prédestination
1 Ce morceau est extrait ée V Essai sur les meilleurs ouvrages écrits' en prose dans la lingue française , par François de Neufchâteau.
et sur la grâce. Nous avons promis d'examiner ce bel ouvrage sous ses rapports purement littéraires ; nous devons donc chercher comment Fauteur parvint à se former un style si net et si pur , et comment il s'était préparé d'avance la supériorité incontestable qu'il acquit , par la publication de ces Lettres , sur tous nos écrivains en prose. Il avait reçu de la nature un génie précoce et peu commun ; mais ce génie, abandonné à lui-même , aurait pu être étouffé. Toutes les circonstances le favorisèrent; l'aisance de sa famille en conserva le germe, la philosophie en régla la culture, et sa manière de travailler en améliora les fruits.
On sait assez communément que Pascal, né en 1623 , avait en quelque sorte deviné , dès son enfance , les premières propositions d'Euclide; mais on devrait savoir aussi que cette aptitude prématurée pour les sciences mathématiques avait jeté le jeune Pascal dans une carrière où il eut bien des moyens de se perfectionner, et surtout de se former un esprit vraiment philosophique.
Il est très présumable que ce jeune homme si étonnant assista aux premières représentations du Cid en 1636, et qu'il dut être frappé de la prodigieuse impression que fit cette belle tragédie. Il avait une sœur qui déclamait et récitait des vers avec force et avec grâce ; elle fut admise , ainsi que sa famille , aux spectacles du cardinal de Richelieu , passionné pour les représentations théâtrales. Le goût du premier ministre pour Tait dramatique influa sur le goût public, et ne contribua pas peu à polir la nation. Il faut en revenir à l'expression d'Olivier Du Vair : ce fut la poésie qui nous desnoua la langue, ' comme Horace a dit qu'elle forme et qu'elle façonne l'organe encore tendre et mal assuré des enfants :
Os tenerum pueri balbumque poeta figurât.
De Art.poet.y v. 126.
Mais l'esprit du jeune Pascal , naturellement sérieux , eut bientôt besoin d'un autre aliment. Il le trouva dans une circonstance dont on a trop peu tenu compte. Le goût de la lit-
térature avait porté les écrivains à se réunir chez Valentin Conrart dès 1629 , et leurs assemblées avaient reçu la sanction de l'autorité en 1635. L'Académie française était illustre dès sa naissance ; mais elle paraissait ne s'occuper que des mots. Les savants qui s'occupaient des choses furent en quelque sorte électrisés par cet exemple. Dès 1640 il se forma dans Paris une société de physique et de mathématiques , composée d'hommes instruits dans les sciences , qui se donnèrent d'abord rendez-vous chez le père Mersenne, minime. De ce nombre étaient nos célèbres philosophes René Descartes , Pierre Gassendi, Gilles Personne de Roberval, Pierre Fermât, Claude-Gaspard Bachet , et Gérard Desargues , excellent géomètre. Thomas Hobbes , Anglais ; Henri Oldenbourg , Allemand; Robert Boy le, Anglais; Nicolas Stenon , Danois, et divers autres illustres étrangers , s'y trouvèrent dans leurs voyages , et portèrent le goût de ces assemblées savantes dans leurs pays. Telle fut la première origine de la Société royale de Londres , de notre Académie royale des sciences, etc. Formée d'abord dans la cellule du père Mersenne, la réunion des savants de Paris passa dans l'hôtel du maître des requêtes Montmor, ensuite chez Melchisédech Thévenot, fameux voyageur , garde de la Bibliothèque du roi , etc. Enfin lorsque ses premières conférences scientifiques eurent lieu, en 1640, MM. Pascal père et fils eurent 1 honneur d'y être admis, et le fils n'avait alors que dix-sept ans.
Ses premiers travaux furent consacrés aux sciences exactes, et contribuèrent à leurs progrès. Ce n'est pas ici le lieu de nous en occuper , ni de parler de la cycloïde , de l'expérience du Puy-de-Dôme , de la presse hydraulique, etc. ; mais en cultivant les fruits il ne négligeait pas les fleurs. Tous ses ouvrages sont bien écrits en français ; et dès 1650 , âgé de vingt sept ans , Pascal adressa une lettre éloquente à la reine Christine de Suède. Cette lettre est digne d'être lue ; et nous la consignons ici , en regrettant de n'avoir pas la réponse de la reine.
Lettre de Pascal à la reine Christine ( de Sttède), en lui envoyant la machine arithmétique ',en 1650.
Madame , si j'avais autant de santé que de zèle , j'irais moi-mêmô présenter à votre majesté un ouvrage de plusieurs années, que j'ose lui offrir de si loin; et je ne souffrirais pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. Cet ouvrage , madame , est une machine pour foire les règles d'arithmétique sans plnme et sans jetons. Votre majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter eux-mêmes à la dernière perfection : c'est pourquoi il seraitinutile de dire combien H y a que je travaille à celle-ci; et je ne pourrais mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle devait paraître un jour devant une personne si auguste. Mais , madame , si cet honneur n'a pas été le véritable motif de mon travail , il en sera du moins la récompense; et je m'estimerai trop heureux si, à la suite de tant de veilles, il peut donnera votre majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'importunerai pas non plus votre majesté du particulier de ce qui compose cette machine : si elle en a quelque curiosité , elle pourra se contenter dans un discours que j'ai adressé à M. de Bourdelot ». J'y ai touché en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage , l'objet de son invention , l'occasion de sa recherche , les difficultés de son exécution , les degrés de son progrès, le succès de son accomplissement, et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'offrir à votre majesté , ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en le présentant à votre majesté, puisqu'il ne saurait passer que pour extraordinaire quand on' verra qu'il s'adresse à elle; et qu'au lieu qu'il ne devrait lui être offert que par la considération de son excellence, on jugera qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est offert. Ce n'est pas néan*
1 La machine arithmétique de Pascal a été parfaitement décrite par Diderot, dans le premier volume de V Encyclopédie. Le privilège du roi pour cette machine est donné à Compiègne, le 22 mai 1649.
2 L'abbé Bourdelot (dont le vrai nom était Pierre Michon), savant médecin , avait obtenu du pape une permission d'exercer celte profession , quoique prêtre. Il fut appelé en Suède parla reine Christine, et devint ensuite médecin du grand Coudé.
moins cette espérance qui m'a inspiré un tel dessein. II est trop grand, madame, pour avoir d'autre objet que votre majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est l'union qui se trouve en sa personne sacrée de deux choses qui me comblent également d'admiration et de respect, qui sont l'autorité souveraine et la science solide. Car j'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré ou de puissance ou de connaissance. Les derniers peuvent, si je ne me trompe, aussi bien que les premiers, passer pour des souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les conditions ; et le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est, ce me semble, qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs , sur lesquels ils exercent le droit de persuader, ce qui est , parmi eux , ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me parait même d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que parle mérite, an lieu que l'autre peut l'être par la naissance ou la fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi : mais, madame, que votre majesté me permette de le dire, elle n'y est pas blessée; l'un sans l'autre me parait défectueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque quelque chose à sa gloire s'il n'a la prééminence de l'esprit ; et, quelque éclatant' que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa dépendance. Les hommes , qui désirent naturellement ce qui est le plus parfait , avaient jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par excellence. Tous les rois et tous tes savants en étaient autant d'ébauches, qui ne remplissaient qu'à demi leur attente : ce chef-d'œuvre était réservé à notre siècle. Et afin que cette grande merveille parût accompagnée de tous les sujets possibles d'étonnement , le degré où les hommes n'avaient pu atteindre est rempli par une jeune reine dans laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de l'expérience avec la tendresse de l'âge ' , le loisir de l'étude avec l'occupation d'une royale naissance , et l'éminence de la science avec la faiblesse du sexe. C'est votre majesté, madame, qui fournil à l'univers cet exemple unique qui lui manquait; c'est elle en qui la
1 Christine, fille de Gustave- Adolphe, roi de Suède, et de Marie- Éléonore de Brandebourg, était née en 1626. Elle succéda à son père en 1632. Elle avait vingt-quatre ans lorsque Pascal lui adressait celte lettre , tout à la fois élégante , respectueuse , et tière.
puissance est dispensée par les lumières de la science, et la science relevée par l'éclat de l'autorité. C'est cette union si merveilleuse qui fait que , comme votre majesté ne voit rien qui soit au-dessus de sa puissance 9 elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit, et qu'elle sera l'admiration de tous les siècles. Régnez donc, incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle; que votre génie vous assujettisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes : régnes par le droit de la naissance , pendant une longue suite d'années, sur tant de triomphantes provinces; mais régnez toujours par la force de votre mérite sur toute l'étendue de la terre. Pour moi , n'étant pas né sous le premier de vos empires, je veux que tout le monde sache que je fais gloire de vivre sous le second ; et c'est pour le témoigner que j'ose lever les yeux jusqu'à ma reine, en lui donnant cette première preuve de ma dépendance. Voilà, madame, ce qui me porte à faire à votre majesté ce présent, quoique indigne d'elle. Ma faiblesse n'a pas arrêté mon ambition. Je me suis figuré qu'encore que le seul nom de votre majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est disproportionné, elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui^est inférieur; autrement sa grandeur serait sans hommages , et sa gloire sans éloges. Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit, sans exiger qu'il soit l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance qu'elle daigne entrer en communication avec le reste des hommes ; et toutes ces considérations jointes me font lui protester, avec toute la soumission dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable , que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur que de pouvoir être adopté, madame, de votre majesté pour son très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur.
Blàise Pascal.
Peu de temps après cette lettre, lorsque Pascal atteignait Fâge de trente ans , il se fit dans sa vie un très-grand changement. La cruelle maladie dont il est mort si jeune commençait à le tourmenter. 11 avait une sœur religieuse à Port-Royal des champs. A la persuasion de cette pieuse fille, il renonça aux sciences humaines pour ne s'occuper que de son salut. II se lia spécialement avec les deux coryphées de Port-Royal , Antoine Arnauld et Pierre Nicole. Lorsque la Sorbonne fut sou-' levée contre Arnauld par l'influence du parti jésuitique, Pas-
oal fut naturellement appelé à la défense de cet illustre docteur, son ami intime. Ce fut l'occasion de ces dix-huit Lettres composées par Pascal, mais revues avec soin par Arnauld et par Nicole , qui lui en avaient aussi fourni les matériaux.
La perfection de ce chef-d'œuvre de notre langue s'explique aisément par le concours des efforts de ces trois grands collaborateurs ; mais la perfection particulière du style de Pascal tient à la manière dont il travaillait. Nicole nous a mis dans la confidence de ce rare génie , par quelques mots de réloge latin qu'il lui a consacré. On y voit qu'il s'était fait un art et des règles au-dessus de l'art commun et des règles vulgaires qu'on trouve dans les livres ; qu'il en avait trouvé les principes secrets dans la nature; qu'il se servait heureusement de cette doctrine exquise pour juger ses ouvrages et ceux des autres : aussi quand il voulait examiner à fond et à la rigueur certains écrits qui passaient alors pour avoir beaucoup d'élégance , il y montrait au doigt et à l'œil tant de taches, que ceux à qui ces mêmes écrits avaient paru si agréables se repentaient de leur indulgence, et rétractaient volontiers leur première approbation. Mais cette sévérité qu'il déployait rarement à l'égard des ouvrages des autres , il ne manquait jamais de l'exercer sur les siens ; de manière que la même rédaction que tout le monde avait jugée parfaite au premier coupd'œil , Pascal , plus difficile pour lui-même, n'hésitait pas de la retravailler et delà recommencer entièrement jusqu'à six ou dix reprises : tant il sortait à l'envi, du sein de cette âme si féconde , des pensées nouvelles qui se présentaient en foule , et qui étaient toutes plus fleuries et plus ornées les unes que les autres 1 !
1 Tiec deerant iamen artis prœcepta , non illa-quidem vulgaria, qvœ in libris extant , sed alla longe secreliora et reconditiora , qua sibi ipse ex ipsa naturel expressa Jormaverat, quibusque in dijvdicandis et suis etaliorum scriptis féliciter utebatur. Atque adeo cumin nonnullorum scripta quœ pro elegantibus circumferuntur, severitis libebat inquirere, toi in il lis nœvos ad oculum demonstrabat, ut judicium vitro svum reprehenderent quibus il la nimium placuerunt. Sed quant rnro tn alienis operibus, hanc ii\ suis semper adhibebat scveritatem, uleamdcmsape scriptionem , quant vel initio absolutam cœteri judir
Nous ne nous flattons pas d'avoir rendu toute la force du latin de Nicole ; mais en voilà le sens. Nicole dit aussi , en pariant des Provinciales : « Il était souvent vingt jours en- « tiers sur une seule lettre. Il en recommençait même quel* « ques-unes jusqu'à sept ou huit fois , afin de les mettre au « degré de perfection que nous les voyons. » ( Histoire des Provinciales, dans la préface de Wendrock. )
De tout ce que nous venons de dire on doit conclure que le style de Pascal était surtout le résultat d'une raison très-cultivée; c'est une nouvelle preuve de la vérité du vers d'Horace , qu'on ne saurait trop méditer ,
Scribendl recte sapere est et priocipium et fons ,
et de la sagesse du conseil que Boileau donne à tous les auteurs dans cet autre vers , qu'on oublie trop souvent :
Avant donc que décrire, apprenez à penser.
Ces Lettres, ainsi travaillées, méritèrent leur grand succès. Elles parurent d'abord séparément et furent appelées les Petites Lettres , parce que chacune ne contenait qu'une feuille d'impression de huit pages in-4° ; excepté les trois dernières, qui sont un peu plus étendues. Les Elzeviers les réunirent et en donnèrent une jolie édition , sous le titre de Cologne, 1657, in-12. On leur fit les honneurs de la polyglotte ; car il y en eut une belle édition en quatre langues , 1684 , in- 8°. Elles furent lues dans ces quatre langues au conclave de
La publication de ces Lettres fit tomber dans le mépris les ouvrages des casuistes relâchés. La Théologie morale d'Escobar, qui avaitété imprimée trente-neuf fois , comme bonne , avant les Provinciales, fut imprimée une quarantième fois après , comme mauvaise. La Fontaine dit alors , dans une ballade qui fut fort courue :
caverant , sexies ac dectes facere de integro non cunciaretur, advo ex fecundimmœ mentis sinu nova svbinde cogitatione* aliœ aliis orHatioresejjlorcscebant! (Eloglum D. Blasii Pascal a D. Nicole.)
Veut-on monter sur les célestes tours, Escobar sait un chemin de velours;
et le nom de ce jésuite fournit même à notre langue un verbe familier (escobarder) qui n'est pas plus honorable pour l'auteur qui Ta fait naître, que le mot de machiavélisme n'est flatteur pour la mémoire de Machiavel.
On peut voir ce que Boileau , Racine , Voltaire , et tous nos critiques, ont dit de la perfection du style des Provinciales. C'est un concert d'éloges si unanime , qu'il est impossible d'y rien ajouter. Les jésuites , atterrés du succès de ce livre , furent quarante ans sans oser y répondre en forme ; car euxmêmes comptaient pour rien la mauvaise réplique publiée par le père Annat, sous ce titre : La bonne foi des Jansénistes. JDepuis on prétend qu'ils avaient eu recours à la plume de Bussy-Rabutin , qui , après avoir essayé cette entreprise , jugea qu'il était impossible d'y réussir. En 1694, le père Daniel, aidé , à ce qu'on dit, de Bouhours et d'un autre , hasarda ses Entretiens de Cléandre et aVEvdoxe sur les Lettres au Provincial : le père Jouvency les traduisit en latin ; mais les jésuites se hâtèrent de supprimer ce livre, qui venait , après coup , rallumer des querelles non encore assoupies. Daniel avait voulu réfuter Perrault , qui , dans son Parallèle des anciens et des modernes, avait donné de grands éloges aux Lettres Provinciales. D'autres voulurent réfuter Daniel ; et , dès 1696, il parut une apologie victorieuse des Provinciales, par Matthieu Petit-Didier, bénédictin de Lorraine. Ainsi tout le fruit de l'ouvrage du jésuite Daniel fut de réveiller l'attention en faveur de celui de Pascal, de faire réimprimer les Lettres qu'on voulait combattre , et de leur procurer en quelque sorte un nouveau succès et une seconde existence.
Ce n'est pas que Ton n'eûteherché, du vivant de Pascal même, à lui inspirer quelques alarmes, ou du moins quelques scrupules, sur la nature satirique et hardie de cette immortelle production; Il manquerait quelque chose à l'histoire de ces Lettres , si nous ne rapportions ici les réponses que Pascal fit
lui-même à ces objections, dans une conversation qu'il eut un an avant sa mort , et dont on nous a conservé le récit.
On m'a demandé , dit-il , si je ne me repcns pas d'avoir fait le» Provinciales. J'ai répondu que, "bien loin de m'en repentir, si j'é tais à les faire, je les ferais encore plus fortes.
On m'a demandé pourquoi j'ai mis le nom des auteurs où j'ai pris toutes ces propositions abominables que j'y ai citées. J'ai répondu que , si j'étais dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu'il y en eût une d'empoisonnée , je serais obligé d'avertir tout le monde de n'aller point puiser de l'eau à cette fontaine ; et, comme on pourrait croire que c'est une pure imagination de ma part, je serais obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée , plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.
On m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable, railleur, et divertissant. J'ai répondu que si j'avais écrit d'un style dogmatique , il n'y aurait eu que les savants qui auraient lu ces Lettres ; et ceux-là n'en avaient pas besoin , en sachant pour le moins autant que moi là-dessus : ainsi j'ai cru qu'il fallait écrire d'une manière propre à faire lire mes Lettres par les femmes et les gens du monde, afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandaient alors , et dont on se laissait facilement persuader.
On m'a demandé si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. J'ai répondu que non. Certainement il aurait fallu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à lire de très-mauvais livres. J'ai lu deux fois Escobar tout entier; et pour les autres, je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis : mais je n'en ai pas employé un passage sans l'avoir lu moi-même dans le livre cité , examiné la matière sur laquelle il est avancé, et lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder une objection pour une réponse : ce qui aurait été reprochante et injuste.
Ici notre tâche serait finie , si nous ne devions porter encore notre examen sur les critiques littéraires dont le style des Provinciales a paru susceptible.
Des reproches qu'on a faits : 1° au style des Provinciales ; 2° à la ré/orme qui s'est opérée dans la langue , et dont ce livre passe pour être le premier modèle.
Il faut que la difficulté d'écrire purement en français soit
ET DU STYLE DE PASCAL. 38t
bien grande, puisqu'en y regardant de près on peut trouver à reprendre même dans le chef-d'œuvre de Pascal.
Il n'a pas tenu au père Daniel de détruire , à cet égard, la réputation de ces Lettres : il a employé près de trente pages à faire l'anatomie de la première , et il prétend que Fauteur manque tout à la fois à la pureté du langage et à l'art du dialogue. Mais il ne le prouve pas, et ne fait guère que des chicanes minutieuses sur des qui et des que trop près les uns des autres, comme dans cette phrase de la première Lettre :
a Mais, si je ne craignais aussi d'être téméraire, je crois que a je suivrais l'avis de la plupart des gens que je vois, qui, « ayant cru jusqu'ici , sur la foi publique, que ces proposi- « tions sont dans Jansénius, commencent à se défier du con- « traire, parle refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui « est tel , que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y a avoir vues *. »
Gondorcet a fait un Éloge de Pascal y où il propose en ces mots ses doutes sur le même sujet :
Si Ton osait trouver des défauts au style des Provinciales, on lui reprocherait de manquer quelquefois d'élégance et d'harmonie; on pourrait se plaindre de trouver dans le dialogue un trop grand nombre d'expressions familières et proverbiales qui maintenant paraissent manquer de noblesse.
Gondorcet justifie son assertion par la note suivante :
Ce jugement , dit-il , paraîtra peut-être trop sévère. Voici cependant quelques passages qui pourraient le justifier : « Je les viens de quitter sur cette dernière raison , pour vous écrire
* La oonsonnanoe vicieuse des qui et des que redoublés n'est pas seulement un écoeil de la langue française: leur répétition ne fait pas un meilleur effet dans la langue latine. On cite à ce sujet un passage de Cicéroo , où ce grand orateur parait s'être un peu oublié, par le grand nombre de quis, de qui et de quo qu'on y trouve. C'est dans son traité Dejlnibus bonorum et malorum. De quo , dit-il , omnis hœc QVMstio est : quasi quis, t»Qurr, sii qui quid sil votuptas nesciat aut qui quo , ' etc.
ce réût; par où vous voyez qu'A ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'il* ne sont condamnés de part ni d'autre.
« De sorte qu'il n'y a plus que le mot prochain sans aucun sens qui court risque,
« Mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne moins considérable par ce procédé, qui lui ôtera l'autorité qui lui est si nécessaire en d'autres rencontres.
« Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des méchants , ne perdit pas courage.
« Gomme je fermais la lettre que je vous ai écrite 9 je fus visité par M. N. , notre ancien ami , le plus heureusement du monde pour ma curiosité; car il est très-informé des questions du temps, et il sait parfaitemeut le secret des jésuites , chez qui il est à toute heure , et avec les principaux. »
Condorcet ajoute que « quand Pascal , après avoir cité un passage des casuistes jésuites, demande sérieusement si ce sont des chrétiens ou des Turcs qui parlent ; si leurs textes sont des inspirations de V Agneau , ou des abominations suggérées par le Dragon ; quand , après avoir rapporté je ne sais quelles sottises du père le Moine , il s'écrie : Cette comparaison vous par attelle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus- Chris t ; quand il fait un long parallèle de Jésus et du Diable; quand , pour s'excuser d'avoir plaisanté les jésuites , il rapporte que Dieu le Père s'est moqué d'Adam dans le paradis terrestre , et qu'au jour du jugement il plaisantera les damnés, etc. , on est obligé de convenir que ces traits ne sont ni d'assez bon goût, ni d'assez bon sens. » Il ne faut pas accuser notre auteur de manquer de respect à Pascal en remarquant quelques défauts, etc.
Le marquis d'Argens s'était déjà récrié avec force contre l'apologie que Pascal a faite de son style railleur et satirique. « Est-il possible , dit-il , qu'un nomme qui avait autant de « génie , de science et d'érudition , ait voulu justiGer les excès « les plus criminels par les choses les plus respectables ! Non « content de rendre les prophètes et les saints des plaisants « antiques , il n'a pas tenu à lui qu'on n'ait cru que Dieu « même avait donné des exemples qui autorisaient les plai-
« santeries les plus piquantes. C'est là une preuve bien évi- « deute qu'il n'est rien qu'un auteur qui suit sa passion ne « croie pouvoir justifier *. »
Ces reproches , plus ou moins fondés , n'empêchent pas que les Lettres Provinciales ne soient encore le meilleur ouvrage en prose du siècle de Louis XIV, comme Boileau Ta décidé et proclamé hautement; mais, par cette raison-là même , il serait bien à désirer que l'Académie française réalisât Fidéc qu'elle a eue si souvent, de faire des remarques (le grammaire et de goût sur nos auteurs classiques , et qu'elle commençât , pour la prose , par l'examen des Lettres Provinciales. Quel service elle rendrait à la littérature !
Mais , en convenant du mérite et de la prééminence de cet ouvrage, que faut-il penser des plaintes de plusieurs écrivains célèbres contre l'excès de la réforme opérée dans la langue après l'établissement de l'Académie française ; réforme dont Vaugelas avait proposé les règles , et dont les Provinciales de Pascal furent la plus solennelle et la première exécution? Chapelle , dans une lettre en vers à mademoiselle de Saint- Christophe , se plaint de l'épuration de la langue par l'Académie française :
A votre lettre en vieux gaulois Faire réponse est difficile :
Tant excellez en ce patois , Comme en tout autre êtes habile !
On dit ce qu'on veut dans le style , Et non dans notre beau françois Que messieurs de l'Académie Ont tant décharné , que leurs lois L'ont fait du français la momie , etc.
Racine, la Bruyère, Fénelon, Bayle et Roïlin regrettent tous la naïveté et l'énergie de la langue d'Amyot.Et la même opinion a été fortement exprimée par un savant anonyme , du
1 Mémoires secrets de la république des lettres, tome III, page 412-415.
temps même de Louis XIV , dans ces réflexions sur l'usage de la langue française, qui méritent d'être plus connues.
Examen de cette question :
Si Von a corrompu lu langue française depuis le temps d'Amyot ( extrait delà Bibliothèque universelle et historique de Cannée 1687).
Vaugelas a eu sans doute raison de dire que l'usage de la cour et îles bons auteurs était l'arbitre souverain de la langue française. C'est ira principe incontestable; mais il est cause que le français que l'on parle aujourd'hui est , au goût de bien des gens , inférieur à celui que l'on parlait du temps d'Amyot. Cela paraîtra peut-être un paradoxe à ceux qui n'ont pas fait assez de réflexion sur le changement qui est arrivé à notre langue depuis ce temps-là; mais voici tes raisons sur lesquelles on se fonde :
Pendant que la langue grecque et la langue latine étaient florissantes , l'usage des personnes de qualité en était l'arbitre aussi bien qu'aujourd'hui. Mais, dans ces heureux temps, les gens de qualité se faisaient honneur d'étudier leurs langues avec plus de soin que nous ne le faisons présentement qu'elles sont mortes. Us lisaient soigneusement les poètes et les livres de ceux qui avaient écrit en prose avec l'approbation de leur siècle. Ils tâchaient d'imiter ce qu'ils avaient de bon , et d'éviter les fautes qu'ils pouvaient avoir commises. Ils étudiaient, outre cela, toutes sortes de sciences, et s'entretenaient souvent de sujets sérieux. Enfin , ils passaient leur vie également dans l'étude des choses et dans celle des mots. Cest ce qui a rendu ces deux langues, et particulièrement la grecque, si douces, si fortes, et si étendues en même temps. Pour parler de tout avec facilité, il fallait nécessairement avoir une infinité de mots ; et il fallait parler et écrire correctement et avec quelque politesse , si l'on voulait passer pour une personne bien élevée. Ceux qui ont quelque connaissance de l'ancienne Grèce et du siècle de Cicéron et d'Auguste savent qu'il n'y a point d'exagération dans ce que l'on vient de dire. On sait aussi que dans les siècles suivants , où l'on négligea l'étude des sciences et des belles-lettres parmi les gens de qualité , la langue latine perdit sa politesse et son abondance ; ce qui arriva aussi à la langue grecque , quoiqu'elle se soit conservée dans sa pureté plus longtemps que la latine. Mais au moins , et dans l'une et dans l'autre, il était permis
d'imiter dans les livres, autant qu'on le pouvait, les auteurs qui avaient écrit dans les siècles de pureté , et de prendre leurs mots et leurs phrases, sans se mettre en peine si le langage présent des personnes ignorantes s'y accommodait , ou non. Les écrits des auteurs des bons siècles avaient si bien fixé l'usage pour ce qui regarde les livres, qu'il ne changeait point, quoique le langage commun fût changé. Du temps de Lactance , par exemple , et de Sulpice Sévère , on ne parlait ni ou n'écrivait communément comme ils ont écrit; cependant ou admirait leur style, parce qu'ils l'avaient formé sur les auteurs de la pure latinité.
Voila en peu de mots l'histoire de l'usage des langues grecque et latine. Tout le contraire est arrivé à l'égard de l'usage de la langue française : quand on a commencé à la cultiver, c'a été véritablement à l'occasion de la renaissance des belles-lettres , sous le règne de François 1 er . Mais les princes et les personnes de la première qualité n'ont guère plus étudié, depuis ce temps-là, qu'auparavant. La noblesse a employé tout son temps à jouer, ou à s'entretenir avec des femmes. Elle a regardé l'étude sérieuse des sciences et des belles-lettres plutôt comme une pédanterie , que comme une occupation digne de gentilshommes; et si quelques personnes de qualité s'y sont appliquées, ce n'a été pour l'ordinaire que pour en acquérir une connaissance trèssuperficielle. €es lumières confuses et générales n'ont pas laissé de les remplir d'une sotte vanité qui leur a lait mépriser les connaissances exactes, comme s'ils en avaient effectivement découvert le néant, après les avoir pénétrées à fond. Us ont cru que c'était parler avec esprit que de parler de tout d'une manière vague et superficielle , sans venir jamais à rien de distinct et de solide. Enfin on a vu les personnes du premier ordre passer leur vie dans les plaisirs et les divertissements , et faire consister ce qu'on appelle le bel esprit à entretenir agréablement une femme dont les lumières bornées se trouvaient à peu près de la même étendue que les leurs. Cependant l'usage de ces. gens-là n'a pas moins été la règle de la langue française que s'ils avaient été très-savants > et qu'ils se fussent appliqués avec soin à l'étudier. Les auteurs les plus estimés ont cru les devoir imiter, particulièrement en notre siècle, où Ton s'est fait une règle d'écrire comme on parle, t et de ne parler presque jamais que de bagatelles, à l'imitation des personnes de qualité.
Cette -conduite de la nation française a ôté à notre langue l'abon* «lance des. mots et des. phrases , la force de l'expression et la carienco
majestueuse des périodes , que l'on remarque dans les langues grecque et latine.
i. Pour reconnaître qae la tangue française est fort appauvrie , il ne faut que lire Amyot, on quelques autres litres comme les siens, où Ton trouvera une infinité de mots qui ne sont plus en usage, sans qu'on leur en ait substitué d'autres. 11 est vrai que pour l'ordinaire nous avons d'autres mots pour exprimer la même chose; mais nos pères les avaient aussi , et , outre cela, ceux que nous avons retranchés.
Ceux qui écrivent s'aperçoivent souvent qu'ils auraient besoin de ces mots qui ont vieilli ou qui vieillissent ; quoique dans la conversation on ne s'en aperçoive point , parce qu'on ne fait pas difficulté de redire plusieurs fois le même mot. Les dames surtout se mettent peu en peine de varier leurs expressions ; et les cavaliers , qui sont aussi savants qu'elles ,- ne s'en soucient guère plus.
11 en est des phrases de même que des mots. Il était autrefois permis d'en transposer un peu l'ordre, de mettre le verbe à la fin et de retrancher les articles , sans qu'il fût défendu de ranger les mots comme nous le faisons présentement , et de mettre aussi les articles. Mais nous n'avons plus la même liberté , ni par conséquent le moyen de varier nos expressions autant qu'on le pouvait (aire autrefois. Outre cela, nous n'osons pas prendre la môme hardiesse à l'égard des métaphores que l'on remarque dans nos bons auteurs du siècle passé ( Montaigne , etc. ) et du commencement de celui-ci ( Balsac, etc. ). Notre langue est devenue à cet égard non-seulement chaste, mais même précieuse , si j'ose m' exprimer ainsi.
2. Ce qu'on appelle l'ordre naturel de la phrase , c'est-à-dire celui de la construction , selon lequel on place le nominatif le premier , et ensuite le verbe, et enfin le cas ( régime ou complément ) , ce qui est presque perpétuel en français; cet ordre, dis- je, rend souvent noire langue plate et languissante : comme on peut le voir en la comparant à la latine , ainsi que M. l'abbé Danet l'a montré dans la judicieuse préface de son Dictionnaire latin. ■
3. Dans la conversation , on ne s'attache point à (aire des périodes' justes. Les personnes du grand monde ne savent même ordinaire-* ment ce que c'est; de sorte que leurs discours ne sont que de petites * pltrases coupées , où chaque période , si l'on peut lui donner*» nom , est une seule expression qui ne contient qu'un seul verbe et qu'un âetil régime. Il est arrivé de ià qne ceux qui ont voulu écrire comme'
partent les gens du bel tir n'ont fait qu'entasser phrases sur phrases, sans y mettre aucune liaison et sans se soucier de la cadence. Dans les histoires mêmes et dans les narrations on se sert d'un style si coupé , qu'on ne peut plus raconter une chose avec la même grâce et la même force que nos anciens historiens l'ont racontée. C'est ce qui a fait avouer à l'illustre M. Racine qu'un érénement qui est dans le Plutarque d'Amyot a une grâce, dans le style de ce vieux traducteur, que Von ne saurait égaler dans notre langue moderne. On peut lire cet endroit dans la préface de son Mithridate , et essayer si l'on pourra venir à bout de ce que M. Racine a déclaré lui être impossible.
C'est ainsi que le bel usage de la langue française l'a enrichie de* puis cent ans. Ce n'est pas qu'on veuille nier qu'elle ne se soit embellie à quelques égards , ou blâmer ceux qui suivent l'usage moderne : mais on soutient qu'à tout compter elle a plus perdu qu'elle n'a gagné ; et que si l'on parle comme font les autres, ce ne doit pas être dans la pensée que nous parlions mieux que nos pères, mais que c'est un mal nécessaire , et auquel on ne saurait remédier. Peut-être que notre postérité , plus heureuse que nous , réunira dans son style toutes les richesses et toutes les beautés que notre langue a possédées et perdues depuis qu'on a commencé à la polir. C'est ainsi que font les Italiens , qui, en suivant le style d'aujourd'hui, ne laissent pas de regarder comme des mots et des tours de leur langue ceux dont Pétrarque et Boccace se sont servis , quoiqu'ils ne soient plus dans la bouche des dames et des cavaliers. Us ne font pas difficulté de les employer, au moins dans leur. poésie; et d'en conserver ainsi l'usage parmi les savants , malgré l'ignorance de ceux qui ne lisent pas les ouvrages de leurs anciens auteurs.
Il ne laisse pas d'y avoir du vrai dans ces réflexions , quoique tout n'en soit pas également incontestable.
A peu près dans le même temps Danet avait décrié notre langue , dans la préface d'un dictionnaire où il la mettait fort au-dessous de la langue latine. Il comparait du français trèsplat à du latin plus choisi. Cette manière d'argumenter a été renouvelée par Pluche et par quelques autres. Voltaire y a répondu victorieusement dans ses Questions sur V Encyclopédie 1 :
1 ArUcle Génie des langues ; où il combat le président de Brosses, qui ,
mais, sous Louis XIV même, un célèbre avocat au parlement de Paris « , indigné contre ceux qui affectaient encore de rabaisser notre langue, publia un Discours sur le génie de la langue française; et nous devons aussi en donner une idée.
«L'auteur s'en prend surtout aux traducteurs, qui ont cherché à s'excuser aux dépens de leur langue , et qui ont demandé grâce pour elle, comme si elle n'était pas assez riche ni assez féconde pour exprimer les beautés de l'original. 11 les blâme d'accuser la langue française de la faiblesse et de la stérilité qui est dans leur génie , et de rejeter sur elle les fautes dont ils devraient se charger eux-mêmes. Il croit que cette langue peut soutenir noblement les traits les plus hardis de la plus sublime éloquence : car elle est simple sans bassesse , libre sans indécence , élégante et fleurie sans fard , majestueuse sans faste, harmonieuse sans enflure, délicate sans mollesse , abondante sans barbarie , et énergique sans rudesse. Elle ne souffre ni les synonymes inutiles , ni les épithètes superflues; ellebaimit les périphrases trop longues, les hyperboles trop hardies et les métaphores outrées , et toutes ces fougues d'imagination et ces transports dérègles qui donnent dans le galimatias. Elle ne prend point pour des ornements de froides antithèses, de ridicules allusions, des équivoques, des pointes ou des jeux de mots ; bien loin d'approuver ce badinage , elle ne pardonne pas même un style trop fleuri , des locutions trop ornées ou trop figurées , des phrases trop brillantes, des périodes trop étudiées et trop compassées. En un mot, son caractère principal c'est la netteté et la clarté dans le discours; c'est en quoi elle excelle par-dessus toutes les langues. Elle évite avec soin tout ce qui peut laisser quelque doute et quelque ambiguïté. Elle ne veut point devoir sa ca-
en copiant les erreurs de Danet et de Pluche , a voulu faire croire que les inversions du laUn sont naturelles , et que c'est la construction naturelle du français qui est forcée.
* Plaidoyers de Sillet, in-4°, 1696.
dence et l'arrondissement de ses périodes à des transpositions ni à un arrangement bizarre t ni à ces inversions qui causent tant d'embarras et tant d'obscurité dans la langue latine. Elle épargne à l'esprit jusqu'aux moindres efforts ; le nominatif précède toujours le verbe , et le verbe marche toujours devant les cas obliques qu'il régit 1 . Elle expose les pensées dans le même ordre que l'imagination les a conçues , et cette construction naturelle ne fatigue point le lecteur. Il n'y a point de langue dont le tour soit plus simple , plus facile et plus naïf; il n'y en a point qui réussisse plus heureusement à copier les pensées , à lier les expressions aux choses avec une juste proportion , et à observer exactement toutes les bienséances.
« Après cela , il est évident que les traducteurs ne doivent point foire leur apologie en ravalant la langue française audessous de la latine . On a beau due qu'ils font des paraphrases ou des commentaires, plutôt que des versions > et qu'ils ne sauraient garder la brièveté du latin , qui dit eu un. mot ce que le français nepeut exprimer que par circonlocution ; le français n'a-t-il pas aussi ses expressions courtes et significatives, que le latin ne peut abréger? De plus, cette brièveté tant vantée n'est pas toujours une perfection : on n'est point trop long quand on ne dit rien de superflu , et qu'en retranchant exactement les paroles perdues, toutes cellesqui composent la phrase sont nécessaires pour mettre la- pensée dans tout son jour. Bien loi» que cette abondancequ'on nous reproche soit un défaut t c'est un avantage de la langue française , qui , préférant la clarté à tout le reste , veut qu'on développe nettement tout ce qu'on pense, et qu'on le- présente à Fesprit sans embarras. Comme elle ne souffre rien d'obscur ni de confus , elle ne s'accommode ni de ces fréquentes parenthèses qui interrompent le discours , ni de ces phrases tronquées dont il faut
1 L'auteur parle ici dans le sens des grammaires de ce temps-là , qui supposaient des cas dans la langue française. On dirait aujourd'hui que te verbe est toujours précédé de son sujet, et suivi de ses compléments.
deviner le sens, et qu'on n'entend qu'après y avoir longtemps rêvé. Tout ce qui a besoin de réflexion pour être compris, tout ce qui demande de l'application pour être entendu, ne convient point au génie vif et prompt de la nation française.
« 11 est vrai encore qu'il est nécessaire de. tempérer en français les figures et les métaphores trop poussées en latin; mais il ne faut point regarder comme un défaut de notre langue ce qui est l'effet de ce goût raisonnable qui lui est propre , et qui oe s'éloigne jamais de la nature et de la vérité.
« Si les défenseurs de la latinité voulaient juger équitable ment, et rabattre un peu de la vénération qu'on, leur a imprimée pour les anciens , ils reconnaîtraient de bonne foi que si le latin traduit perd quelaues-unes de ses beautés, il en est quelquefois dédommagé par des expressions françaises trèsélégantes et très-heureuses. On pourrait défier les latins à leur tour de traduire tel de nos bons ouvrages français : il leur échapperait peut-être bien des grâces et bien des finesses que la 1 angue latine ne saurait exprime;. »
Soyons donc justes pour nous-mêmes ; ne calomnions pas les ressources de notre langue , faute de les connaître. Saclions jouir de ce que nous avons , sans nous plaindre au hasard de ce qui pourrait nous manquer : on ne saurait tout réunir. Les langues sont des méthodes analytiques, plus ou moins parfaites. La nôtre est éminemment douée de ce privilège ; elle semble être calculée exprès pour la lucidité de l'éiocution. Or cette clarté qu'elle possède par excellence est peut-être incompatible avec les autres qualités dont on peut regretter qu'elle soit privée. Nous pouvons convenir des obstacles qu'elle oppose à l'enthousiasme du poète et à la véhémence de l'orateur, quoiqu'elle leur permette les longues périodes qui lui conviennent mal dans le discours ordinaire. Les articles l'embarrassent , les inversions la troublent, les ellipses lui répugnent, la moindre impropriété dans les termes l'effarouche ; enfin sa syntaxe asservie à l'ordre naturel, ne peut presque rien déran- .ger dans la marche des mots , sans s'exposer à rompre la liai-
son des idées. Chargée de tant de chaînes , elle doit procéder arec plus de lenteur que les langues transpositives : mais ce qu'elle perd sur la célérité du mouvement , elle le regagne par r éclat de la lumière. Elle rend la raison et la vérité comme transparentes ; elle en est le miroir le plus exact : car son génie ne se prête ni aux pensées louches, ni aux phrases équivoques , ni aux arguments captieux. Elle n'admet rien d'embrouillé , avantage inappréciable qui la rend plus propre qu'aucun autre idiome connu à être , dans la société et la conversation , l'écho familier de la confiance ; dans les affaires publiques et privées, l'interprète fidèle de la justice; dans les sciences , les lettres et les arts, l'organe méthodique de la philosophie.
Notre langue , à ce titre, était l'instrument le plus propre à
être manié par un homme tel que Pascal. Ce grand homme avait mit un Traité de l'esprit géométrique, dont Arnauld a tiré plusieurs règles de l'Art de penser *. Ces règles, destinées à formerle jugement, étaient surtout à l'usage de celui qui les avait établies; mais on peut dire que son-génie était bien secondé ici par le génie particulier de notre langue. Pascal ne voulait rien admettre qui ne fût démontré jusqu'à l'évidence ; et notre langue aussi ne tolère dans les paroles rien qui puisse obscurcir la pensée : on ne peut tergiverser avec elle ; elle veut qu'on soit clair à quelque prix que ce puisse être , dût-on même, pour atteindre à ce but unique , suivre à la lettre le grand précepte de Boileau :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; Polissez-le sans cesse , et le repolissez.
Ce fut aussi par ce moyen , ce fut avec cette arme victorieuse que Pascal sortit triomphant de la lutte qu'il soutint contre les sophismes et les paralogismes derrière lesquels se retranchaient les opinions probables, les restrictions mentales et tous
1 Voyez la préface delà Logique de Port-Royal, Œuvres d'Antoine Arnauld, tome XXXVI, in-4«, pages no, III.
391 DBS PBOVlHaAI.ES, etc.
les autres subterfuges de la morale relâchée. Ces ténébreuses doctrines avaient pu passer longtemps à la faveur du vague et de l'obscurité dont les enveloppait le latin de l'école ; nuis elles ne purent soutenir le jour que répandit sur elles la rectitude lumineuse de la langue française.
A Hachons-nous donc à l'étude de cette langue de la raison , dans laquelle nous avons tant d'ouvrages classiques , tous venus à la suite des Provinciales; mais ces chefs-d'œuvre ne doivent pas nous faire oublier les autres bons ouvrages français qui étaient venus précédemment à la suite du Pla targue d'Amyot.
Ces réflexions doivent servir du moins à nous justifier du soin que nous avons pris d'esquisser , quoique d'une manière rapide et imparfaite, le tableaudesbonsonvragesenprosequi parurent dans notre langue à l'époque de François l* r . La poésie française emploie quelquefois le dialecte de Harot. Nous ne demandons pas que la prose reprenne aussi Le langage d'Amyot , ce serait pousser trop loin la passion de cet ar. chaïsme que notre goût moderne ne supporte qu'à peine dans les vers même d'Hamil ton, de J.-B. Rousseau, quoiqu'il ait tant de grâce dans ceux de la Fontaine ; mais nous désirons que l'on recherche, que l'on étudie, que l'on relise enfin les auteurs du seizième siècle; que l'on tienne note de celles de leurs expressions qu'on a eu tort de laisser perdre , et que l'on s'attache à les faire revivre , sans s'écarter néanmoins de la forme sage et précise que Pascal a imprimée à notre prose dans cet admirable livre des Provinciales dont Bossuet a pu envier la composition , et qui a eu la gloire de fixer la langue.
François di Hetjfghitbau. *