‹ Lettres et dessins de PicardieChapitre 5 sur 7 · LE RHIN · texte numérisé non relu

LE RHIN

Depuis ma dernière lettre un Incident qui ne vaut pas la peine de vous être conté, m'a fait brusquement rétrograder de Varennes à Vlllers- Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de la Fertésous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la diligence pour Soissons ; elle était parfaitement vide, ce qui, entre nous, ne m'a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route s'enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de Salnt-Jeandes-Vignes. Cependant à travers les vapeurs qui rampaient pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de murailles, de toits et d'édifices, qui est Soissons, à demi engagé dans le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la feucille va couper. Je me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir de ce beau spectacle. - Un grillon chantait dans un champ voisin, les arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent du soir avant de s'assoupir ; mol, je regardais attentivement avec les yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre plaine qui a vu César vaincre, Clovls régner et Napoléon chanceler. C'est que les hommes, même César, même Clovls, même Napoléon, ne sont que des ombres qui passent ; c'est que la guerre n'est qu'une ombre comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses éternelles.

Comptant prendre la malle de Sedan, qui n'arrive à Soissons qu'à minuit, j'avais du temps devant mol et j'avais l3issé partir la diligence. Le trajet qui me séparait de Soissons n'était plus qu'une charmante promenade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de la ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison, qu'éclairait mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre côté de la route. Là, j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une sérénité superbe.

Trois villes se sont succédé à Soissons, la Noviodunum des gaulois, V Auguste Suefionium des romains, et le vieux Soissons de Clovis, de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette Noviodunum qu'épouvanta la rapidité de César. SuePones, disent les Commentaires, celeritate romanorum permoti, legatos ad Cœsarem de deditione minant. Il ne reste de Suefionium que quelques débris défigurés, entre autres le temple antique dont le moyen âge a fait la chapelle de Saint- Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. Il a Saint-Jean-des-Vignes, son ancien château et sa cathédrale, où fut couronné Pépin en 752. Je n'ai pu vérifier ce qui restait des fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui firent dire en 1 81 4 à l'empereur, remarquant dans la muraille je ne sais quel coquillage fossile, gryphée ou bélemnite, que fes murs de Soi fions étaient bêtis de la même pierre que les murs de Saint- Jean-d'Acre, Observation bien curieuse quand on songe comment elle est faite, par quel homme, et dans quel moment.

La nuit était trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis contenté de souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque silhouette de Saint-Jean-des- Vignes, hardiment posée sur le ciel, comme une décoration de théâtre. Pendant que je marchais, je voyais les étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre édifice, comme s'il était plein de gens effarés, montant, descendant, courant partout avec des lumières.

Comme je revenais de l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville était noire comme un four. Tout à coup un bruit d'ouragan se fit entendre à l'extrémité d'une rue étroite, jusqu'à ce moment parfaitement paisible et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mon auberge. Il y avaut précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce sont vraiment de ifort élégantes et fort commodes voitures que ces nouvelles malles ; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si l'on ferme les yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre.

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Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante vallée, probablement la vallée de Braine-sur-Vesle. Un vague souffle parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon, dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables. C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage endormi.

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