C.AROLIXK
Archives du prince Murât. D. 566 3.
V73^ — LA HI'IXK CAHOLIM'] A SO.V .\IAilI
(Fésrier 1810.)
L'auditeur m'impatiente, il veut absolument partir parce qu'il dit n'avoir pas d'argent, et quoi(|ue je n'aie pas de grandes nouvelles à te mander, je le fais pourtant partir.
Je commence par te dire que je suis fort mécontente de toi; pas une seule ligne de toi! Cela ne t'est jamais arrivé!
Nous avons été hier au bal chez la Princesse Pauline et aujourd'hui à la chasse, il faisait un temps bien humide et l'Empereur m'a dit : " Eh bien ! le Lazaroue vous oublie, il ne pense plus à vous, il va être bien fâché, car j'épouse une Autrichienne '. " Mais tout cela
' Nous avons retrouvé dans les papiers personnels d'.-ïjiar, comte de Mos-
ROVAIMK DE VAPLES. — I8i0 169
eu riant. Je crois que puisqu'il épouse une Autrichieune, tu ne dois montrer aucune répugnance, car comme ce n'est ni toi, ni moi qui pourront fsicj le décider, c'est qu'apparemment sa politique lui
bourg, ine longue note écrite de sa main sur l'hostilité témoignée par Murât contre le projet de mariage de l'I'.mpereur avec rarcliidiiciiessc Marie-Louise.
» Lorsque l'I^mpcreur, écrit W. de Alosboorg. eut pris se-s dernières résolutions pour un nouveau mariage, il convoqua un conseil privé, composé des grands dignitaires de l'Empire, dos ministres et des membres de la i'amilb impériale présents ^ Paris. Le Roi de Xaples s'y trouvait. Xapoléon, après avoir parlé de ses devoirs envers la France et des hauts intérêts qui devaient Taire souhaiter à l'Europe entière qu'il eût un fils pour lui succéder, invita le Conseil à donner son avis sur un choix possible pour le trône impérial : entre une archiduchesse d'Autriche, une grande-duciiesse de Russie et une princesse de Saxe.
Toutes les voix furent pour une archiduchesse, excepté celle de Murât et de l'archichancelier Cambacérès. Celui-ci eut soin de s'exprimer avec beaucoup de méfiance et de circonspection. Le Roi de .Vaples, qui avait si longtemps partagé la haine de ri']mpereur contre les Autrichiens et qui peut-être croyait plus probable son alliance avec la Russie, s'abandonna sans réserve à toute la chaleur d'un caractère passionné.
a Sire, dit-il, je vois avec étonuement (|u'il soit ici question d'un mariage qui vous unirait à la Maison d'.Autriclie. Cette puissance fut toujours la rivale et l'ennemie de la France, elle est surtout et toujours elle doit être l'ennemie de Votre Alajesté, votre gloire est de l'avoir vaincue trente fois et trente fois iuimiliée; vous l'avez chassée de l'Italie, vous lui avez enlevé de riches provinces, vous lui avez arraclié l'Empire d'Allemagne!... Pourrait-elle oublier de tels désastres et de telles injures? Il est vrai que vous pouviez la détruire et morceler ses Etats; peut-être vous reprochera t'on de ne l'avoir pas fait; mais votre générosité a t'elle excité sa reconnaissance? \'on! Sa politique, sa haine et sa perfidie ne se sont jamais démenties. Jamais elle n'accepta la paix que pour se préparer à la guerre. Chaque ibis qu'elle a pu trouver des alliés et se flatter de quelque succès, elle a éclaté sans aucun respect pour ses engagements.
a Rappelez à votre mémoire l'assassinat des plénipotentiaires français » iiastatt, après le traité de Leoben, l'invasion de la Bavière en 1S05, lorsque vos armées menaçaient l'Angleterre, et la récente levée de boucliers, lorsqu'elle a pu croire toutes vos forces engagées en Espagne. Si elle vous offre une archiduchesse, ne voyez dans cette proposition ni une preuve d'amitié, ni un gage de paix. L'.Autriche ne peut aimer ni vous, ni la France, et la paix avec elle ne saurait être garantie (jue par son impuissance. Ln calcul machiavélique peut seule la déterminer, elle se flatte de recouvrer par l'influence de l'Impératrice auprès de vous et dans votre Cour, une partie de ce qu'elle a perdu par les armes. En vain, votre caractère vous mettrait à l'abri de cette influence, elle l'exercera sur vos ministres, sur vos généraux, sur tout ce qui vous entourera, et si elle ne triomphe pas sous voire règne, elle peut devenir toule-puissante sous votre successeur; elle peut maîtriser la F'rance pendant une minorité. Les Princesses d'Autriche, vous le savez, ne cessent jamais d'être Autricliii-nnes. Partout ou les a vues plus occupées de la grandeur de
donne ce conseil. Au reste, je te dirai (|ii'aii Conseil de ce matin, Berthier a voté pour rAutrichiennc.
J'ai bien des choses à te deniaiider, mais il faut surtout m'accor-
Icur ancienoc lamille que des intén-ts de leur famille nouvelle. Loin de s'attacher à vous par un tel mariage, l'.Autriche vous haïra davantage, à cause du sacrifice qu'elle cri)ira vous avoir fait. Plus elle aura désarmé votre défiance, plus elle trouvera facile de vous trahir et plus elle en cherchera l'occasion. .\e pensez pas qu'elle soit retenue par l'intérêt de la Princesse que vous aurez épousée, ou par celui des enfants qu'elle aura pu vous donner; une des maximes de cette famille, c'est que les Soiaerainx ii'out point de parents.
ii La |)oli tique française, étant nécessairement toujours eu lutte avec a politique autrichienne, vous aurez sans cesse à comhattre vos propres seutiments et ceux de l'Impératrice, au milieu des intrigues (|ui s'agiteront autour de vous. \ otre bonheur personnel et les intérêts de la France pourraient s'en trouver, au même degré, compromis. La léodalité autrichienne réveillera les prétentions de l'ancienne léodalité française. Ce sera une coalition contre la noblesse ([ue vous avez fondée, peut-être contre vous-même et contre votre dynastie.
^ Une alliance avec la Russie n'entraînerait pas tous ces inconvénients. Cette puissance n'ayant aucun point de contact avec la France, la politique des deux Fmpircs peut facilement s'accorder; ils sont l'un et l'autre également en rivalité avec l'Angleterre et l'Autriche. S'ils étaient unis, ils domineraient l'Lurope. Je préférerais donc une grande-duchesse à une archiduchesse. Mais j'aimerais mieux encore, je l'avoue, pour \ otre Majesté, une princesse appartenant à une maison moins puissante, à une maison qui, jamais, ne pût avoir la prétention de prendre quelque ascendant sur la politique française, et qui toujours dût se sentir protégée par votre puissance, au lieu de croire, dans son orgueil, vous avoir fait entrer sous sa protection, dans le rang des anciennes familles souveraines.
u Le roi de Saxe vous doit sa couronne : il est votre ami et l'ami de votre pays, vous pourriez quehjue jour ré-unir sous son sceptre la Pologne autrichienne. Le dévouement qu'il n'a cessé de vous montrer est dans son cœur comme dans ses intérêts. Le nom de Saxe, d'ailleurs, n'est étranger ni à la gloire militaire ni aux affections de la France; si vous éleviez sur le trône impérial une princesse saxonne, on croirait presque vous voir allié \\ une famille Irançaise '. f
Le Itoi de Xaples et l'archi-cliancelier avaient parlé les premiers. Tous les autres membres du Conseil se prononcèrent successivement pour une Autrichienne et Xapoiéon déclara qu'il adoptait cet avis presque unanime.
Murât alors comprit que lui seul, peut-être, avait ignoré le secret de Xapoiéon ; car, il fut persuadé que Cambacérès en était instruit, et que son rôle lui avait été assigné. H se crut joué et s'en plaignit avec amertume à son beau-frère. Il lui reprochait de l'avoir fait tomber dans un piège, c Puisque votre détermination était prise, s'écriail-il, pourquoi suis-je le seul à qui vous en ayez fait un mystère? Pourquoi m'interroger quand ma franchise ne pou-
' I>'opiiiioii du 'oi de .\aples an sujet du raaria<]e de l'Em(.'Creur est raei)tioiiiié<î. mais très incomplèfenieiit énoncée dans les mémoires de Xlonsienr le Comte de La Valette, t. II, p. 4.3. iNole de U île Moshoiirg]
ROYAUMIO DK VAPLES. — 1810 171
der tout ce que je te demande : 1" Quand tu viendras pour le mariage de l'Empereur; de mener avec toi M"^ Meslier, 2" D'ordonner à M. Le Chat de m'envoyer les cent mille francs que tu me dois, car j'ai besoin de beaucoup d'argent ici, les mémoires me pleuvent de tous les côtés.
Le Roi de Bavière m'a beaucoup parlé de toi hier et a permis à son chambellan de porter la petite croix des Deux-Siciles. Envoie-la lui car c'est lui qui a été près de nous à Munich et il m'écrit toule la journée pour te solliciter. Si tu ne le fais pas, cela fâchera le Roi de Bavière qui l'a donnée tout de suite à Rochambeau.
Il n'y a rien de nouveau. La Reine de Bavière part après-demain. Pour moi, je ne fais qu'écrire toute la journée cà toi ou à mes enfants. Je ne vois personne et je m'ennuie dans ma petite chambre obscure. J'espère que tu reviendras pour le mariage et que tu me ramèneras à Naples pour ne plus te quitter.
vait avoir d'autre effet que d'irriter contre moi la Alaisoii d'Aiitriclic, (|iii va devenir vstre alliée, et rArcliidiiehesse qui sera bientôt impératrice! Aies ennemis ne manqueront pas de rappeler souvent à celle-ci que j'ai voulu l'éloigner du trône où vous allez la l'aire asseoir. Vous ne pouviez avoir aucune incertitude sur mon opinion, car vous savez, depuis le mariage d'IC'igène, combien je suis peu partisan des alliances de votre famille avec les vieilles dynasties. La Saxe est à mes yeux une dynastie nouvelle, car elle vous doit sa royauté ! »
Napoléon le rassura par des expressions de confiance et d'affection. II s'attaclia surtout à lui persuader que l'Impératrice aimerait tous les amis de l'Empereur et que jamais le Hoi de Xaples n'aurait à craindre soit auprès d'elle, soit auprès de lui des inimitiés ou des intrigues. Bientôt Murât ne songea plus qu'à se concilier la bienveillance de .Marie-Louise après son prochain mariage.
Le Boi de Xaples ne se trompait pas : une alliance avec l'.Autriclie ne devait pas être considérée comme un gage de paix et d'amitié. Pendant les fêtes du mariage, une des sœurs de l'Empereur Napoléon dit un jour au comte de Metternich, qui lui devait de la reconnaissance : s Enfin, Monsieur, voilà pour toujours la France unie à l'Autriche. Les deux souverains et les deux peuples ne peuvent plus être qu'amis. » — » C'est ce que je ne voudrais pas garantir, répondit .\Ietternich d'un ton assez léger, l'Empereur des Français est au faîte des grandeurs humaines : jamais aucun souverain n'éleva si haut sa gloire et sa puissance, mais saura-t-il s'arrêter? \e voudra-t-il pas soumettre à sa dictature tous les Etats de lEiirope? S'il en est ainsi, c'est en vain qu'il sera devenu le gendre de l'P^mpereur d'Autriche : toutes les puissances, à la fin, se coaliseront contre lui et nous le détruirons, j
Ces paroles ne parurent à la Princesse qu'une jactance déplacée, et loin de s'en inquiéter, elle n'y attacha pas même assez d'importance pour en être blessée, mais elles se présentèrent souvent à sa mémoire et souvent elle me les répéta de 1813 à la fin de 1815. (Archives du Prince Murât. Pa/iiers de Moshourg.)
172 JOACHIM MIHAT
Embrasse bien les enfants pour moi, ne gâte pas trop lietitia et Achille, pense que les enfants ne sont pas au monde pour notre plaisir mais pour les rendre heureux. Fais comme moi, je me privais souvent du plaisir de les voir, de crainte de les gâter.
Adieu, \aples, Xaples, je te regrette, ainsi que la belle terrasse.
Carolink.
.Arcllues «lu prince .Murât. D. 566. 4.