‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 109 sur 120 · DE LA CL4SSE BLEUE · texte numérisé non relu

DE LA CL4SSE BLEUE

Vous voulez que je vous écrive ce que je vous ai dit tantôt sur la piété que je vous désire, et des moyens que je vous ai conseillés pour y parvenir; les voici : Téloignement du péché, la présence de Dieu, la docilité à se laisser conduire. Je crois que l'éloignement du péché est ce qu'il y a de moins suspect et de plus solide dans la piété ; les grands péchés nous perdent, les petits déplaisent a Dieu, et nous conduisent peu à peu dans les grands ; laissez-les tous, et évitez-en les occasions. Vous dites que vous manquez de courage ; demandez-le à Dieu, mais c*est le tenter que de s exposer à Toccasion , et de vouloir qu'il vous donne le courage pour y résister. Évitez les personnes légères et indévotes : elles seroient dangereuses quand votre piété et votre âge seroient plus avancés.

* Letlres et Avis^ p. 480.

392 LETTRES ET EIITEETIEIIS SCII L*ÉDUCATI01f.

Soyez fidèle à la présence de Diea, il vous y oonvie : si vous êtes honteuse de lui, il le sera de vous: la présence de Dieu vous empêchera de l'offenser, elle vous unira à lui tous les jours, de plus en plus, et à la fin vous transformera en loi.

Gardez-la sans inquiétude et sans chagrin, tous y remettant de temps en temps avec une grande douceur et une profonde paix ; laissez-vous conduire-, consultez de bonne foi-, ne consultez que dans vos besoins; ne cherchez point à discourir-, parlez peu, appliquez vous à vous corriger^ adressezvous à Dieu sur toutes les choses, montrez à votre confesseur ce que vous croyez que Dieu vous demande, et soit qu'il vous ordonne quelque chose ou non, consolez- vous par l'obéissance. Dieu ne voulut que la volonté d'Abraham, et le récompensa du sacrifice qu'il ne fit pas.

Accoutumez-vous à vous appliquer les instructions que vous entendez tous les jours ; on ne vous les donne pas pour vous apprendre à les redire, mais pour les pratiquer dans toutes les occasions-, or, il est certain que si vous voulez en profiter et les mettre dans votre cœur plutôt que dans votre mémoire, vous en av( z assez pour vous former une piété droite et essentielle.

Je prie Dieu de tout mon cœur de vous faire pratiquer les résolutions que vous voulez écrire dans ce livre*.

' Un livre blanc qu'elle donnait à certaines demoiseUes pour qu'elles y écrivissent des pensées de piété.

AI» 0BIIOISeLLE6 M LA CLASSB JAUNE (1714). SiS

Écrivez peu, renoncez à l'esprit, et entretenez^ vous avec Dieu le plus que vous pourrez.

DK LA CLASSK JAUNE.

(Sur ee qu'il ne faut rien afeeter d'extraordinaire dana la piété.

Jantier 1714.

M*^ de Maintenon, après avoir entendu la lecture de la vie de saint Simon Salus, qui, par humilité, contrefit le fou pendant quelque temps, prit la parole et dit aux demoiselles : « 11 y a deux sortes de gens qui prennent mal la vie des saints : les uns sont de mauvais esprits, qui se moquent de tout ce qui est au-dessus de leur compréhension ou de leur goût dépravé, et les autres de bonnes consciences, mais trop peu éclairées pour faire un juste dwlMrnement de ce qu'il faut imiter ou seulement admirer dans leÈ saints^ car Dieu a une conduite différente sur les lins ou sur les autres selon ses desseins, qui sont toujours respectables et adorables *, mais comme il est rare qu'il nous attire à une sorte de vie singulière et extraordinaire, et que communément il nous donne pour moyen infaillible de notre salut la pratique fidèle des commandements de Dieu et de l'Église, et du devoir de l'état où il nous a appelés, il ne faut rien faire de singulier, et qui surprenne le

< Lettres édifiantes, t. VI, p. 519.

324 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÉDUCATIO!l.

monde et nous donne un renom extraordinaire, sans Tavis d*un saint et savant directeur ; car, outre que sans cela on s'égareroit très-certainement soimême, on rendroit souvent, par une telle conduite, la piété méprisable et rebutante pour le reste du monde -, car, généralement parlant , il faut tâcher d'attirer à la vertu pour la faire voir aux hommes avec toute sa beauté, sa raison, sa douceur et sa droiture. Les saints qui ont contrefait les feus, comme celui dont on vient de lire la vie, sont plus admirables qu'imitables, et, adorant avec respect la conduite de Dieu sur eux, il n'en faut tirer d'autre profit que celui de louer en eux la force de la grAce, et de nous exciter nous-mêmes à nous vaincre courageusement en tant de petites choses, qui paroissent, pour ainsi dire, des monstres à notre lâcheté dans la vie commune que Dieu demande de nous. Les bonnes âmes sont frappées de ce qu'elles voient ainsi de merveilleux dans les saints *, ces affreuses austérités qu'ils ont pratiquées, cette solitude, cet éloignement de toute société pour vaquer jour et nuit à la prière, les touchent, et elles voudroientde tout leur cœur en faire autant : cela vient d'un fonds excellent, mais il faut le régler par la prudence et la droiture chrétienne. C'est ce que je dis sans cesse aux Dames de Saint-Louis qui, après avoir entendu la lecture au réfectoire, en reviennent souvent i U récréation toutes pénétrées. « Eh ! mon Dieu, disent-elles, nous ne souffrons rien en comparaison de ce que nous venons d'entendre ! Comment seronsnous sauvées?» Elles voudroient de tout leur cœur

■ - At3X DEHOlSfiLLB^ DE t.A CLASSE JAlINE (1714). 325

* se déchirer le corps de discipIUieSy coucher sur la dure, porter la haire, jeûner comme les fllles de r Ave-Maria. Mais ne savez-vous pas, leur dis-je, que chacun doit se sauver selon la vocation où Dieu Ta appelé, et qu'on ne sera jugé que sur les devoirs du christianisme et sur ceux de son état et profession ? On ne vous demandera pas, au jour du jugement, ^ si vous avez macéré votre corps de mortifications, mais si vous avez bien instruit et bien élevé vos demoiselles, si vous avez veillé sans cesse sur leur conduite, et si vous en avez pris tout le soin marqué par vos règles. C'est en pratiquant cela avec zèle que vous vous' sauverez, comme les filles de l'Âve-Maria se sauvent par les austérités. Elles me répondent : a Mais tout le monde n'est-il pas obligé de faire pénitence? » Oui, leur dis-je,. et vous la ferez bonne en remplissant tous vos devoirs, et en prenant, en ' échange 'des austérités que vous voudriez faire, ^ toutes les contraintes et sujétions de votre état ; et je vous assui:p que vous ne deviendrez jamais saintes en étant singulières contre Tintention de vos règles et de vos instituteurs.

a II seroit assez plaisant , ajouta-t-elle en adressaint la parole aux demoiselles, qu'après avoir entendu la vie de saint Philippe de Néri , je dise : a Voilà un saint qui a fait le fou par humilité, nous devons imiter les saints, donc je m'en vais faire la folle pour m'humilier ; » et que je vinsse faire des folies devant vous le matin et puis une instruction bien grave l'après-midi. Avouez que je n'aurois pas grand poids sur vos esprits, et qu'il me siéroit htocL u. »

326 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L^ÉDlICATlOir.

mal de vous reprendre de vos enfances et de voeK-j gèrelés. Les personnes qui gouvernent doivent a^altirer le respect et la créance de ceux avec qui dis sont, non point pour leur propre gloire, mais po« celle de Dieu, qui nous oblige pair sa loi à neriei faire qui puisse aliéner notre prochain de nous. I seroit assurément bien convenable et bien a propos, ajouta -t-ellc en riant, que je mliabillasse de papitr et que je misse un bonnet vert , parce que j'ii ii qu'un saint Tavoit fait, et que je m en retoumisse comme cela à la cour, je me rendrois certainemeBt incapable d'y faire le moindre bien, et on m'y tourneroit avec raison en ridicule. Je dois, par exemple, dans la place où je suis, désirer que vous m'estimiez et que vous m'aimiez, et même rechercher que vous ayez ces scnlimenls-là pour moi sans pécher coolre l'humilité ; car, en même temps que je désire voire i estime, je suis très-persuadée que je n'en mérile ) aucune, qu'au contraire je ne mérite que du me- j pris. Retenez bien, mes enfants, que npus devons | avoir de bas sentiments de nous-mêmes, et bien le- 1 cevoir de la main de Dieu les humiliations qui nous i arrivent , mais que nous ne devons rien faire pour i nous avilir quand cela peut être préjudiciable au bien que nous sommes obligées de faire par notre I vocatioa. Encore un coup, respectez tout ce qui se ( trouve de singulier et d'extraordinaire dans la vie des saints ] ne révoquez point eh doute les miracles et les autres merveilles que Dieu a opéiés en eux, mais affectionnez-vous a une sorte de vie, la ji plus pieuse et la plus chrétienne qu'il vous sera pos<

I AUX DEMOISELLES DE SAINT-GYR (1714). 3i7

isible, et en même temps la plus commune a Texte- ^ rieur. Si Dieu exigeoit de vous dans la suite quel-g que chose de singulier et au-dessus des voies ordiii naires par lesquelles il a coutume de nous sauver, ,; il sauroit bien vous le faire connoltre ou par lui* j même ou par ceux qui seroient alors chargés de I votre conduite. Soyez fidèles aux grâces présentes que Dieu vous fait, mes enfants, c'est tout ce que vous avez à faire, et ce qui vous en assurera la continuation et même Taugmentation pour l'avenir.

262'. — INTRUCTIONS AUX DEMOISELLES

DE SAINT-CYB ENVOYÉES K BISY •.

Inspirez aux jeunes pensionnaires une piété solide, droite et simple : solide, en leur expliquant qu'il faut la consulter dans tout ce que nous avons & faire d'un peu important ; droite, en la pratiquant selon notre état ; simple, en ne cherchant que notre salut dans les instructions, dans les livres, dans les entretiens avec les gens de bien.

Il faut inspirer un grand respect, et pour les sacrements et pour les ministres do Jésus-Christ, leur

* Lettres et AviSj p. 892.

* Sur la demande de M'"» de la Mairie, deux demoiselles do Sainl-CjT furent envoyt^es h BIsy « pour y établir l'ordre de Saint- Cyr parmi les pensionnai rek. » Ces domoi«clIrs élairnt M"® de Saint-Messant et M"« de Glaplon ; celle-ci, niiC3 do M'"' do Glaplon, n'avait que quatorze on?.

348 LETTRES ET ENTRETIENS SDR L*ÈDUCAT!ON.

faire aimer la piété en ne la leur donnant point d'une manière austère.

Leur dire toujours la vérité , n'exiger aucooe | pratique religieuse, leur donner une piété qu'elles 1 puissent garder dans le monde, ne les laisser jamais I sans une personne à qui on puisse se fier, ne leur j permettre jamais de parler bas et leur en ôter Toc- ! casion.

Les occuper toujours, être présente à leurs jeux, afin qu'elles les fassent modérément, doucement', facilement; on leur est aussi nécessaire dans ce temps-là qu'à celui de l'instruction.

Leur parler en particulier pour les exhorter au bien et pour les reprendre -, ne les point reprendre devant les autres ^ ne les punir jamais sans les avoir averties plusieurs fois ; leur parler toujours raisonnablement, quelque jeunes qu'elles soient; ne se pas lasser de dire cent fois la même chose; les porter à la joie, et leur donner une honnête liberté.

Leur donner le goût de l'ouvrage en le diversifiant le plus qu'on peut; nulle distinction que la sagesse; les persuader qu'on les aime également.

Vous verrez, madame, par ma diligence à vous

' lellres et Avis f^, 914,

A MAhAMR ni: I.A MAÎKI'- (17141. 329

re[)ondre, combien vos lettres me sont agréables. el Tenvie que j'aurois de vous aider dans l'intention que vous avez de donner chez vous Téducation de Saint-Cyr,

Les filles de basse naissance ne vous feront pas de tort quand vous les élèverez suivant ce qu'elles sont : vous en ferez des chrétiennes, elles vous rendront service, et seront bien plus en état d'en rendre à leur famille; mais il y a peu de parents assez raisonnables pour connottre leur véritable intérêt. Il est très-bon que vous alliez aux pensionnaires, surtout dans les commencements d'un règlement nouveau; il ne faut pourtant pas y aller trop souvent, et, quand vous y êtes, il faut autoriser les maitresses, du reste les laisser en liberté; nous nous trouvons bien à Saint-Cyr de cette méthode.

Vous mettrez votre maison en réputation si vous rendez quelques filles bien raisonnables -, et vous ne les rendrez raisonnables qu'en leur inspirant la raison par vos discours et par votre exemple, qui sera encore plus fort que Vos paroles. Elles seront à peu près telles que vous serez : si vous êtes de bonne foi, elles seront de bonne foi -, si vous agissez droitement, elles agiront droitement-, si vous vous relâchez, elles se relâcheront; si vous êtes extérieures, elles seront extérieures-, si vous faites autrement quand on vous voit que lorsqu'on ne vous voit pas, elles feront de même -, si vous vous donnez tout entières, elles se donneront aux choses dont vous les chargerez-, si vous vous cachez de vos supérieurs, elles se cacheront de vous : cet article re-

garde plus les maîtresses que vous, je vous prie de leur dire.

Voire expérience vous fera voir que les grandes personnes qui veulent se retirer chez vous y feroBl I plus de mai que de bien. 1

Rien n*est égal aux bontés de votre évoque poor f vous et pour votre maison. |

Les petites classes de Saint-Cyr ne vont point i vêpres les trois mois d*hiver, et quand vos fille n'iroient que les dimanches et les fêtes, il n'y aurok pas de mal.

Souffrez encore, ma chère fille, que je vous répète, pour vous et pour vos maîtresses de pensionnaires, que les vers, les conversations, les proverbes, les fables, et tout ce qu'on apprend à Saint-Cyr n*est pas l'essentiel de l'éducation, et leur est même très-inutile pour l'avenir, si vous ne leur expliquez pas la religion et la raison qui sont dans tout cdê.

Il faut tout rapporter à leurs mœurs : qu'elles voient Tinsolence d'Aman, et combien il est malheureux au comble de la faveur ; qu'elles remarquent It confiance en Dieu et le courage de Mardochée, et ainsi du reste. Les Conversations ont été faites pour éclairer nos Dames de Saint-Louis, qui ne peuvent guère savoir, ayant été élevées à Saint-Cyr, que rien n'est si dangereux que les mauvaises compagnies, qu'on ne peut avoir trop de soin de sa réputation, qu'il ne faut jamais recevoir des présents des hommes, qu'il faut les éviter comme nos plus grands ennemis, puisque pour T ordinaire ils nous flattent pour nous perdre.

A MADAMK I)K l\ MAlIUi: (171 l). 331

L'essentiel de réJucalion est la piété, qu'il faut leur inspirer solidement^ mais la piété selon leur état» et non pas dans la multitude des prières. Il faut leur apprendre les différents devoirs des diiïérents états : Y Introduction à la vie dévote est excellente pour cela.

Il faut bien se garder de leur peindre la dévotion triste et austère, mais au contraire gaie par le repos d'une bonne conscience-, il ne faut pas caresser plus que les autres celles qui paroissent les plus dévotes, vous en feriez des hypocrites.

Il ne faut point leur donner des pratiques religieuses, mais les élever en bonnes séculières. La paavre M*"* de Bouju fit deux dévotes par son zèle peu expérimenté : Tune mourut folle, et l'autre le devient par ses scrupules.

L'essentiel est cette simplicité dans toute leur conduite, cette droiture dans leurs intentions, cette bonne foi dans tout ce qu'elles font; vous l'avez expérimenté dans M"* de Glapion : peu de filles auroientfait ce que vous lui avez vu faire. On leur apprend ici à dire des vers, et on leur dit en même temps que ce talent est peu de chose, et que la plus sotte comédienne les dit mieux qu'elles. On ne caresse point celles qui ont ces petits talents plus que celles qui ne les ont point, on enfleroit les unes et on décourageroit les autres. On leur dit toujours la vérité en tout, on leur donne pour petit ce qui est petit et pour important ce qui est important. Mais, madame, celte piété formée et suivie ne se peut inspirer que par les confesseurs, et vous n'en avez

point chez vous -, je vous avoue que cet endroiUià me fâche tout a fait. Tout le bien que vous voyez i Saint-Cyr s'y est fait par les confesseurs.

M"* de Glapion m'a réchauffée sur vos pensionnaires, en me disant le mérite de celle qui les gouverne. Je suis ravie de ce que M"' de B. . . se corrige; mais il lui faut encore du temps pour surmonter son humeur : c'est un des plus grands défauts pour vivre en communauté.

Quelque estime que vous ayez pour TéducatioD de Saint-Cyr, il est impossible que vous Timitiez en tout, par la différence des lieux, et par n'être pas dans la même abondance. L'essentiel est de leur inspirer la piété et une grande docilité, de leur faire aimer la piété en faisant voir qu'elle n'est pas opposée à la joie, de ne les laisser jamais seules et sans une personne de confiance, de leur âter le loisir de se parler en les occupant toujours : les défenses ne feroient qu'exciter leur envie -, qu'elles ne parlent jamais bas. Je mets au rang des occupations les 1 jeux ; M"' de I^smastre leur en apprendra qui ne | sont point inutiles. Ayez des darnes^ des jonchets, des irous-'madamc'îe. les payerai de tout mon cœur.

Il faut parler raisonnablement et doucement en toutes occasions. 1

Il ne faut jamais les châtier sans les en avertir plusieurs fois, on est trop heureux quand une menace les corrige.

Il faut leur parler en particulier, et traiter leurs défauts avec charité et patience, mais avec force, en ne se rebutant jamais ; il faut surtout s'oublier soi-

même, ne point songer à leur dire de belles choses, mais bonnes, ne point vouloir en faire d^^rodiges de mémoire ou de grâces que leurs parents admirentt mais des filles raisonnables : il faut tâcher de leur donner de Témulation.

Il faut leur inspirer la piété de leur état : cette sorte d'éducation ne parott pas tant que de leur apprendre mille choses par cœur; la raison ne se montre point d'abord, mais les couvents et les familles où elles iront la trouveront meilleure que de savoir des langues étrangères et d'avoir mille talents extérieurs.

264». — LETTRE A MADAME DE \A MAmiE.

7 féTrier t71*.

Les raisons que vous me mandez pour vous décharger de M"' d'Ormoy sont si bonnes, que je m'en vais solliciter son entrée à Saint-Cyr. A l'égard des enfants qui ont la tète un peu dure, il faut prendre patience, leur dire cent fois la même chose. L'émulation que vous établissez chez vous est ce qu'il y a de meilleur; pour la timidité, c'est une très-bonne qualité dans une fille.

Vous avez grande raison d'employer M"' de Saint- Messant à vous former des chefs ; il faut lui donner ce qu'il y a de meilleur dans votre classe; ceux

> Leitres et Avis, p. !>2y.

334 Lmnes et EBcmirriE^s scr l'édccatiO!!.

qu'elle afonnés en îonnDeTODt d'autres, et toot cA ne se fait fas en un jour.

Vous avez très bien fait de refuser M...., qui vouloit que j*éerivisse à M. Dcsmarets pour son pareot; je ne le ferois pas pour les miens. Je serois bien i charge aux ministres, si je me cbargeois de telles affaires; il y a longtemps qu'ils ont exigé ma parole là-dessus. Ne dites jamais : ce monsieur, c'est une très-mauvais manière de parler.

Je m'en vais écrire à M. le curé de Saint-Sulpice une lettre qu'il puisse montrer à M. de....; je ne puis en faire davantage. Si je lui écrivois, il viendroit me voir, et me demanderoit bien des choses qu'il faudroit lui refuser.

Nous sommes fort contentes de M*** d'Hapancourt \

Une des règles qui m'a donné le plus de peine à établir h Saint-Cyr a été la subordination des maîtresses subalternes avec la première : elles vouloient t^tro consultées, et tout le temps se perdoit en consultations , par conséquent en contestations pendant lesquelles les demoiselles étoient abandonnées; les maîtresses vouloicnt des punitions pour chaque faute, elles vouloient être craintes et aimées; elles conviennent présenlemenl qu'il est beaucoup meilleur que la première maîtresse le soit en tout, qu'elle soit chargée de tout, qu'elle conduise tout, et que les autres soutiennent tout ce qu'elle veut. Je leur ai propose l'idée d'une mère de famille : elle

' Nircc (le M'"*" (le la Mairie, qui pa^sa ein(| ou six moi* • Sainl-Cvr.

se sert de ses.grandes filles pour élever les petites; mais tout se fait par son ordre. La première maitresse parle en particulier; elle a la confiance de ses filles ; il n'y a qu'elle qui sache où elle en est avec elles; et, sur la plainte d'une maltresse subalterne, elle punira une fille à qui elle a promis la patience et la douceur pour ses fautes !

C'est une enfance de croire qu'il ne faut pas laisser une faute impunie : c'est selon les.naturels, c'est selon les temps, c'est selon ce que veut cette première faute. Il sera plus aisé, de trouver ce discernement dans une tète que dans quatre. Si on la trouve trop douce, si elle fait des choses que les autres blâment, elles peuvent se plaindre à leur supérieure ; cette porte doit toujours leur être ouverte; du reste, les maîtresses doivent reprendre continuellement et courtement ; elles doivent avertir la première maitresse de ce qu'elles voient, et ne plus penser si on les punit ou si on ne les punit pas. •

La première doit consulter là supérieure et lui rendre compte de sa classe; cette conduite attirera plus de bénédictions.

La supérieure doit presque toujours être donnée en récompense ou en punition, soit pour aller aux pensionnaires, soit qu'on les lui envoie à sa chambre.

Il ne faut pas qu'elle se montre trop souvent, son autorité en seroit moins grande ; vous devez avoir et suivre deux vues pour vos pensionnaires : Tune d'en acquitter votre conscience , l'autre de rendre les soins qu'elles demandent moins à charge que vous pourrez à vos religieuses; c'est pourquoi il faut

3M LBrmES BT BNtuBnBiis sua l'éducation. établir, quand vous le pourrez, quatre maltreaes, dont il y ait toujours deux à la classe et deux à h communauté^ cette diversité est très - agréable. Quand nos filles ont été vingt-quatre heures auprès des demoiselles, elles sont ravies de les quitter poar se retrouver aux exercices de la communauté, ou elles trouvent de la douceur et du repos; quand elles ont été vingt-quatre heures à la communauté, elles ne sont point fâchées de retrouver leurs filles, dont elles sont délassées.

Voulez-vous que je vous envoie une grande fille pour pouvoir être maltresse? Voyez, par M*^ de Glapion et de Saint-Messant , comme on forme la raison aux enfants en leur parlant toujours raisonnablement. Ne mettez plus de fin à vos lettres.

^65*. — lettre: â MADAME.de la ^lAIRlE.

^ A Vcruillef, ce 5 lun 1714.

Jamais les détails de votre maisoil ne m'ennuieront *, si j*avois autant de pouvoir que de bonne volonté, vous seriez en repos sur le temporel, et n'auriez plus à penser qu'à ce qui regarde le service de Dieu.

11 faut une grande patience pour les sujets dont vous me parlez : le petit esprit d'un côté et le peu de vocation de Tautre vous éprouveront souvent. Ce que vous me mandez de la petite de N... doit être corrigé , mais non pas vous embarrasser. Les pre-

< Letiru €t Àvit, p, 9Z1 .

A MADAMK IH: LA MAIUIK (17 M). 337

raières impressions qu'on donne aux entants dans la plupart des maisons sont presque loutes vicieuses; on les voit arriver menteuses, voleuses, dissimulées^ tout cela se guérit par la douceur, par la raison, encore plus en priant pour elles. Ne vous effrayez pas de ces choses-là, n'en paroissez point effrayée aux enfants, dans Tespérance qu'elles en auront plus d*borreur ^ il ne faut jamais leur dire que la vérité, >' et dans cette occasion-là il falloit dire qu'on ne dérobe jamais sans offenser Dieu , leur faire voir que Ton comprend fort bien qu'elles ont vu faire de ces choses-là dans leur famille, mais quilnV i0$ > faut plus faire-, qu'on les récompensera si elles se corrigent, et qu'on les châliera fortement si elles ne se corrigent pas^ toi^ cela, dit de sang-froid, fait mieux que tous les vacarmes qu'on pourroit 'fidrs.

Je suis bien charmée de Templette que M"* de Saint-Messant a faite sur son argent.

Tâchez d'avoir de la lumière la nuit : elles commencent à être courtes, c'est un argent bien employé.

La petite de Lafons fait très-bien aux classes. Jb l'ai peu vue depuis quelques jours, n'ayant eu ni le loisir ni la force. J'ai consulté sur son mal M. Fagon, qui n'y voit pas grand remède : c'est dommage, car elle me' paroi t bien née.

M"* de Fontaines m'a dit que vous ôtiez le voile à M^ de Lasmastre. Je crois que vous faites bien-, c'est à elle à prendre son parti ^ le meilleur pour elle seroit d'être troisième ou quatrième maltresse a vos pensionnaires ; vous la garderiez tant qu'elle

3S8 LErrufa; tx E!ctiiF.TiE!cs scr l^êdccatiosi. y feroîi bien, et jusqu'à ce que vous en eussiez d'autres. Les demoiselles de Saint-Cyr en sauront toojours davantage sur Téducation des enfants. Je vous envoie deux eents francs pour vos plus grands be^

soins.

1 Lettres et Avis, p. 887.

« /Aid., p. «02.

266*.— LETTRE A MADEMOISELLE DE SALVT-MESSANT.

Hm 15 oufs 1714.

Je suis si contente de vos lettres et de toute votre conduite, ma chère enfant, que je veux vous le dire moi-même, quoique très-languissante depuis quelque temps. Continuez à bien établir ce que voos avez appris, et surtout cett| bonne foi qui ne se détourne pas un moment delà vérité, mais ne comptez pas que cet ouvrage se fasse en un jour. Semez toujours, en attendant le temps de la récolte, qu'une autre fera peut-être^ mais qu importe .^ pounm qu'elle soit bonne. Je serai ravie de vous revoir, et vous croyez bien que ce que vous faites augmente fort la tendresse que j'avois déjà pour vous.

J'ai toujours été malade, madame, depuis que vous êtes partie de Saint-Cyr, et je suis encore assez

A mahamt, I)K la mairir Cl 7 mi. 3.S0

abattue pour ne pouvoir tcrire de ma main ^ mais celle dont je me sers* n'est suspecte ni à vous ni à moi. J'aurois voulu écrire à M"' Sougé^, dont j'ai reçu une très-bonne et belle lettre. Je crois, comme elle, que Tesprit de Saint-Gyr s'établira à Bisy -, elle en a vu de près la solidité et la facilité^ mais il faut après cela avoir un très-bon esprit pour déférer aux lumières des autres, et on auroitde la peine à trouver des communautés qui en usassent comme la vôtre. La nôtre est bien édifiée de tout ce qu'on a vu dans votre élève, et elle vous fait bien de l'honneur.

Comme on fait grand cas de mon écriture a Saint- Cyr, je suis bien fâchée de n'en pouvoir donner à ma chère fille de Glapion^, pourtant très-digne supérieure; sa lettre m'a fait grand plaisir, elle est précisément comme je les demande. Je ne suis point surprise de ce que M"' d'Hapancoutt* est un bon chef, j'ai une grande opinion d'elle, et que ce sera une seconde maîtresse de Bisy. Gardez-vous, cependant, de la gâter, elle mérite d'être conservée; il faudra qu'après avoir commande elle obéisse à quelque autre, sans celte précaution elle s'accoulumeroit trop à l'autorité.

Nous vous avons envoyé M. de La Place, après

' M"»d'Aumalp écrivait, sous la dictée tic M"»* «le Maintenon, une grande partie do sen Icltrcit.

* Maîtrcî»ge des pensionnaires à Bisy.

' Voir la note 2 de la pape 327.

^ M"e d'Hapancourt, nièce de M""^ de In Mairie, élail retournée h Bisv,

lui avoir confié la peur que j*ai que vous ne tous embarquiez à de trop grands bâtiments et à une trop belle église. Les secours que je puis donner sont très-peu de chose ; il faut que je me partage entre unç infinité de misères qui viennent a ma conooiisance : où prendrez-vous les sommes considérables qu il faut pour payer tous les jours les ouvrmsPil n'y a rien à attendre du côté de la cour, surtmtlt guerre continuant -, l'argent est toujours très-rare, et je crains que le blé n'enchérisse encore. Vous me trouverez bien défiante, mais je ne pense pas qu'il faille tenter Dieu.

Dites à M"' de Glapion que si quelque fille se distingue par sa sagesse, elle me fera plaisir de m'en nommer le nom, quel qu'il soit, et cela, dans la droiture et dans la simplicité de Saint-Cyr, sans autre égard que la vérité.

Prôchez bien à vos enfants, madame, la simplicité dans leur piété; qu'elles n'y cherchent point de ragoûts -, qu'elles ne soient point discoureuses sur leur conscience; qu'elles soient dans la volonté de Dieu et dans la pratique de tout dire à leur confesseur, mais qu'elles aient peu de chose à dire -, qu'elles se laissent conduire comme des enfants.

Qu'elles aiment les prières communes, qui ne sont communes que parce qu'elles sont les meilleures; qu'elles aiment surtout le Pater; qu'elles le fassent toutes en français ; qu'elles tachent de le bien entendre : elles trouveront tous nos besoins exprimés dans les sept demandes qui y sont renfermées. Peut-on chercher d'autres prières que celles que Notre-Sei-

gneur nous a faites lui-même? au moins doiventelles remporter sur toutes les autres. Elles ne peuvent mieux honorer la Vierge que par la prière que rÉglise nous donne et qu'elle fait réciter continuellement avec le Pater au commencement de tous les offices. Peut-on faire de meilleurs actes de foi que ceux qui sont compris dans le Credo? Peut-on se mettre dans des dispositions plus contrites et plus humbles que celles qui sont dans le Confiteor? Avec cela, madame, Tobservation des commandements de Dieu et de l'Église, la réception des sacrements, la fuite des péchés mortels, n'est-ce pas tout ce qu'il faut inspirer à vos pensionnaires?

Le 18 avril 1714.

M"® de Saint-Messapt' est charmée de Bisy et des bontés que vous y avez eues pour elle. Je n'ai pu la faire convenir que votre maison est vilaine *, elle m'a répondu que le corps de logis des pensionnaires est fort beau, et que tout ce que vous avez commencé étant élevé, elle sera très-raisonnable.

Je ne vous demande point de louanges pour nos filles, mais que vous considériez que cette raison avancée vient de ce qu'on leur parle toujours raisonnablement, et qu*on ne les laisse point se parler ensemble, car c'est ce qui gâte tout.

> Lettres et AvU, p. 947.

' Elle était revenue à Saint-C^r.

Quand vous me manderiez que vos petite filles sont très- méchantes, je ne me découragerois pas-, il n'y a qu'à semer toujours : horreur du péché, docilité, bonnefoi, émulation, raison, douceur, toutcela produira son fruit dans son temps. Vous en avez de si jeunes qu'il faut encore redoubler de patience.

Mandez-moi quel jour M"* de Gouaix * entrera au noviciat, afin que je l'écrive et assure sa dot.

Je me fie à vous sur ma sœur Sougé. Vous n'êtes pas mal en maîtresses avec M"' deBertout, ma sœur Sougé, M"' de Lasmastre, et M"* de Rosière. M^'^de Glapion seroit même capable de l'être.

Pourquoi menez-vous vos pensionnaires à vêpres, les joljrs ouvriers? Il n'y a nulle nécessité, et vous avez trop peu de temps à les garder pour perdre celui-là ; nous avons d'autres raisons pour y mener les nôtres. Vous faites bien de choisir vos pensionnaires, vous en ferez beaucoup plus de bien. Mademoiselle votre nièce est très-jolie ; ma sœur de Roucy en espère beaucoup-, elle se porte bien. M"* de Saint-Messant a une grande opinion de ma sœur Sougé, par sa capacité dans les classes.

A Marly, ce 6 mai 1714.

Je vous dirai toujours la même cbose sur les de-

• Élève de Saint-Cyr qui voulait ÔIre religieuse à Bis^, ' Lettres et Avis, p. 950.

moiselles de Saint-Cyr : ce sont elles qui vous doivent faire juger si les moyens que Ton prend pour les élever sont les meilleurs, et si elles ont la raison plus, avancée que les autres. Vous les voyer de près, vous Tes voyez sans nous-, nous ne saurions vous imposer là-dessus : prenez garde seulement à ne pas aller trop vite, car c'est un ouvrage de patience. Il faut semer continuellement, prier Dieu pour elles, et al tendre le temps de la moisson, que Ton ne sauroit hâter. Je vous vois étonnée qu'une petite fille soit rude, l'autre trop vive, et faire toutes ces observations-là dans un âge très-tendre : il ne faut pas que cela vous rebute un moment, ni vous fasse juger de l'avenir. M"® d'Aumale prétend avoir été des plus éveillées et des moins estimées dans son enfance.

Je recommande à vos prières le prince que nous avons perdu *, quoiqu'on doive tout espérer des dispositions dans lesquelles il est mort, après avoir reçu tous les sacrements avec une entière connoissance et toutes sortes de marques de piété.

470*.-JNSTRUCTION AUX DEMOISELLES

DK LA CLASSE VKBTt.

(Sur lef amitiéf.)

Mai 1714.

M"*' de Maintenon leur dit : « J'ai dessein, aujourd'hui, mes enfants de vous parler sur l'amitié. Il y

> Le duc de Berrj, pelil-liU de Louis XIV. • Lettres édifiantes, I. Vl, p. 564.

en a de deux sortes, une bonne et une maaviise : b I bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et la mauvaise, au contraire, en détourne. Yous ne pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et avoir trop d'amitié les unes pour les autres; mais il faut, pendant que vous êtes ici, que cette amitié soil générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compagnes *, car les amitiés particulières, qui sont trës-permises dans le monde, où il est fort libre et même convenable de se faire une société de gens choisis et de personnes de mérite, ne le sont pas dans les communautés, oh elles font toujours des partages qui blessent le cœur de celles qui se sentent moins aimées et comme abandonnées. Votre règle est tournée de façon que vous ne sauriez vous associer ainsi plusieurs ensemble ; il faut vous accommoder avec celles avec qui vous vous trouvez, et les traiter aussi honnêtement les unes que les autres, quoiqu'il vous soit fort permis de vous sentir plus de goût, d'estime et d'amitié pour quelques-unes que pour les autres 5 mais je vous exhorte fort à prendre la bonne habitude de ne pas laisser paroltre ces inclinations particulières, pour ne point troubler la charité et l'union parfaite qui doit être égale entre vous toutes. Cette leçon est celle que Ton donne à toutes les personnes de communauté, et l'on dit ordinairement que toutes les amitiés particulières sont la peste des religions^. L'amitié, qui est une vertu si aimable et si douce, n'est donc point une vertu religieuse'^ ^

* C'est-à-dire de» couvents.

' C'est-à-dire une vertu de couvent, une \ertu monacale.

mais bien une vertu propre aux personnes séculières, et, quoique vous soyez séculières, elle ne vous convient pas encore, parce que vous êtes en communauté; mais quand vous serez hors d'ici, il vous sera fort libre d*avoir des amitiés particulières; il faudra seulement user d'une grande prudence et de discrétion pour faire un bon choix, car vous hasarderiez de perdre votre réputation par la seule liaison que vous auriez avec certaines femmes ou filles qui ne seroient pas elles-mêmes d'un bon renom.

a On dit que vous aimez fort vos maîtresses; je vous en loue, cela marque un bon cœur ; je vous exhorte seulement à leur témoigner votre amitié beaucoup plus par votre docilité et votre application à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, que par des caresses et des empressements qu'il convient cependant que vous ayez pour elles jusqu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé une de mes maîtresses étant pensionnaire dans un couvent' à un point que je ne puis dire; je n'avois pas de plus grand plaisir que de me sacrifier pour son service ; j'étois fort avancée dans les exercices, de sorte que, dès qu'elle étoit sortie, je Taisois lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute la classe, et je me faisois un plaisir de faire tout son ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que celle de lui faire plaisir. Je passois les nuits entières a empeser le linge fin des pensionnaires, afin qu'elles fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur

1 Aux Unulines de Niort. Elle n*aYait alors que douze ans.

346 LETTRES BT ENTRETIENS SUR L^ÈDOCATIOIf.

à la maltresse sans qu*elle en eût la peine ; j'étois charmée de voir son étonnemcnt de trouver tool son ouvrage fait sans elle. Je faisois coucher promptement mes compagnes, je les pressois tant qu'elles n'avoient pas le temps de se rcconnottre^ elles se couchoient pourtant diligemment et de bonne grice par complaisance pour moi, car j*étois fort aimée. J'amassois beaucoup de bouts de chandelle, et je faisois en sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la classe pendant une semaine, pour que j*eusse le plaisir de donner de temps en temps une chandelle entière à ma maîtresse pour des lectures et autres exercices qu'elle faisoit pendant la nuit. Je pensai mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent, et j'eus l'innocence, pendant plus de deux on trois mois, de demander à Dieu tous les jours, soir et matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je pusse vivre sans la voir, et cependant j'étois, en ce temps-là, dans de grandes ferveurs, mais c'étoit manque d'instruction, car si j'avois su qu'il ne faut pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne Taurois pas fait-, mais j'y allois bien simplement et bien franchement, puisque je m'adressois à Dieu, et que ce n'étoit pas par aigreur ni par amertume de cœur que je faisois cette prière. Je crois que, voyant mon innocence, il ne m'en a pas su mauvais gré. Je priois pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée dans le monde, et même dans le grand monde, je ne Tai jamais oubliée; je lui écrivois régulièrement deux fois la semaine, je ne le ponvois faire davantage, la poste pour le Poitou n»^ partant pas plus

Al \ nFMOlSK.f.LKS lU- LA CLASSK VKRTK ( 1714). 347

buuvenl^ mais, «luelque alVaire pressée (jue j eusse, je ne manquois point de lui écrire le mercredi et le dimanche. Tout le monde me louoit de ma reconnoissance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus éta* blie S je demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour voir mes parents, mais c'étoit en effet pour voir ma chère mère Céleste, car c'étoit son nom ; je fis cinquante lieues exprès, mais sous un autre prétexte ^

a J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin de moi : la mère deDelisle, mon maître d'hôtel, étoit ma gouvernante, et la femme de chambre de ma tante ', chez laquelle je demeurois. Je l'aimois avec une. tendresse surprenante, je lui montrois à lire et a écrire, et, quand j'avois fait quelque faute, elle me disoit : a Vous avez fait quelque chose mal à propos, vous ne me montrerez point à lire aujourd'hui par punition. >» J'élois afOigée et pleurois amèrement. Je la peignois aussi; et elle me disoit, quand j'avois fait quelque faute : « Vous ne me peignerez point demain. » Je me désolois, j'étois inconsolable, et j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette femmQ-là, jusqu'à la faire venir trente ans après auprès de moi à la cour. Pour Delisle, qui est son fils, je l'aime tout à fait, non-seulement parce que c'est un très-bon homme, mais encore parce qu'il

* À la cour.

* On retrouve ces détails dans les Mémoires des Dames de Saini'Ctjr.

* M»« de Valette.

a48 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÊDLCATI0N.

est le fils de cette femme qui étoit ma gouvernaote. Voila de ces amitiés fortes et qui cependant ne soDt point blâmables, et je vous louerai toujours du goût que vous montrez pour vos maîtresses, et de la reconnoissance que vous leur témoignez; il faut seulement que les marques extérieures que vous en donnez soient égales envers toutes, quoique, comme je vous le dis, il vous soit fort permis d'avoir plusd'inclÎDa- Uon pour Tune que pour Tautre^ mais, encore une fois, toutes les marques de préférence font de trèsmauvais effets dans les communautés.

a Quant à vos compagnes, je vous répète qu'il faut tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une manière trop marquée, plus d*amitié pour les unesqae pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus raisonnables, les plus vertueuses et les plus pieuses, et qu'un chacun en voie le motif*, ce goût-là est la marqqe d*un bon esprit et d'un cœur incliné au bien. »

Marlj, le 11 noTembre 1714.

Je m'ennuyois d'être si longtemps sans recevoir de vos nouvelles. M"*" de Gouaix est trop heureuse de travailler à dompter son humeur : en quelque lieu qu'elle aille, elle en sera plus heureuse , et il n'y a guère de plus grand défaut que celui-là, pour les per-

> iAitrti «livM^p. 978.

3DDes qui ont à vivre en communauté. J'en dis auint de M"* M. . . , qui sera bien à plaindre si elle joint ne mauvaise humeur à une mauvaise fortune ^ il lut aussi qu'elle combatte cette rudesse, qui Temlèche de montrer aux autres, et qu'elle pense à la aaniëre dont elle veut être reprise. Rien ne porte dus les enfants à la patience que d'en avoir une grande pour elles et qu'on les reprenne avec dou- »ur^ tout cela ne peut aller bien vite.

Je prie M*^ de Lafons de se bien porter pour rerenir se renouveler encore à Saint-Cyr, et se mettre m état de vous être utile.

Contentez-vous que les maltresses se donnent de iK>nne foi à l'éducation *, qu'elles instruisent, qu'elles reprennent, qu'elles punissent, qu'elles récompen* lent, qu'elles fassent tout raisonnablement et tran- Q|uillement*, qu'elles donnent de bons exemples sur la patience, sur la douceur-, mais ne les froissez pas trop, et qu'elles ne se pressent point trop, vous les étoufferiez à la montée, comme dit saint François de Sales. Mille amitiés à ma sœur de N... -, elle est d'une race de gens d'honneur et de courage -, je sens une grande tendresse pour elle de vous en voir si contente.

On ne peut estimer plus votre communauté que je le fais -, il faut que l'esprit de Dieu y règne, et qu'elles aient beaucoup de raison et de droiture, de* prendre le bien comme elles font de quelque per- 6onne que ce soit. Je vous envoie trois cents livres pour vous aider.

lU 30

350 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L^ÊDDÉÀTIOtl. 272«. - LETTRE A MADAME DE VANDAII,

PREMifcKC MAITBISSI DKS ILSVBS.

Ce II janvier 1715. f

Ea l*anDée 1700 ou 1701 , je m'occupai fort des classes^, et nous commençâmes à y établir ce qui s'y pratique avec tant de succès présentement. Il bol pourtant nous renouveler dans la vigilance, m j chère fille, et défendre très-absolument aux demoi- ' selles de dire un mot tout bas à leurs compagnes; 1 cette faute, qui parolt très-légère aux persoones | sans expérience, est très-considérable, et il n*y en t 1 point sur laquelle il faille leur faire moins de grâce. ' Punissez-la donc très-grièvement, et laissez dire ce | qu'on voudra là-dessus. Si les demoiselles veulent j raisonner un moment là-dessus, elles conviendront | qu'elles ne parlent bas que pour dire des choses qu'elles ne croient pas bonnes-, on a donc raison de leur défendre.

On ne peut être assuré de la jeunesse sans cette précaution \ mais après cela ne les reprenez pas trop sévèrement de ce qu'elles diront, et tachez de leur apprendre à distinguer le bon, le mauvais, l'indiscret, l'imprudent, l'immodeste, le grossier, et tout cela peu à peu, laissant passer môme bien des choses.

Je vois de nos Dames choquées et alarmées quand

Lettres et Avis, p. 334.

Voir la note de la page 300 (touie l«r).

ai

y nos filles désirent des ajustements, et qu'elles se trouveroient heureuses d'avoir un habit couleur de rose : il ne faut pas leur faire des crimes de cette

3 foiblesse de leur âge et de notre sexe ; il faut leur

- dire doucement que ces goûts-là passeront, et ne

- leur en pas faire un péché. Vous aurez plus leur . confiance par ces petites condescendances. Mais, en- , core une fois, qu'elles ne parlent point bas, et que

les maîtresses, les noires, les rubans couleur de feu, les chefs, aient toujours les yeux ouverts sur elles. Je prie' Dieu de vous faire connoître le mérite et la sincérité de cette vigilance, pour vous y donner tout entière-, éloignez tout ce qui pourfoit vous embarrasser, et veillez continuellement, mais tranquillement.

Janvier 1719.

Les écoliers, les pages, les laquais, les pensionnaires de couvent sont très-sujets aux espiègleries que font les vôtres ^ elles en faisoient ici autrefois, mais il n'en est plus question : l'éducation chrétienne et raisonnable qu'on leur donne les met bien loin de telles bassesses, et je ne crois pourtant pas qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre, ni d'éducation plus gaie -, vous Tavez vu de près. Je vois de grandes difficultés chez vous dans la

* leUres idifiantet, l. IV. — i>«rej et Avis, p. 827,

diversité des conditions, par la diffërekice deschoseï qu'il faut dire.

Quoique leurs âmes soient également précieuses i à Dieu, il faut pourtant que rinstruction soit plus ' étendue pour une demoiselle que pour une fille de vigneron * : il suffit à celle-ci de savoir ce qui est absolument nécessaire pour être sauvée, il dut on peu plus éclairer les autres. Il faut que tes demoiselles parlent bon françois, et les reprendre quand \ elles y manquent ; il n'importe que les autres s'expliquent en leur langage, pourvu qu^elles-entendent assez pour pratiquer ce qui est commandé. Les filles du vigneron se rendront ridicules en disant des ven; ils sont bons aux demoiselles. ^

Il faut parler aux filles de marchands de la fidé- ' lité dans leur commerce, sur les mesures, sur les I poids, sur les profits permis; tout cela ne convient | point aux autres. Du reste, il n'importe point que vous imitiez Saint-Cyr en tout. Qu'une de vos dames aille par jour faire écrire, une^autre apprendre à travailler, il n'y a rien que de bon.

Les inventionsque nous avons pour que les enfants se montrent les uns aux autres ont été trouvées pour le soulagement des maîtresses, qui n'auroient jamais pu fournir à tout; mais il ne faut pas que les dames qui vont montrer quelque chose de particulier se mêlent de la conduite de leurs écolières, qu'elles les punissent, qu'elles les récompensent ; elles doivent simplement en rendre bon ou mauvais témoignage à

' « Il V en a volt deux à Gooierrontaine. »

la première maîtresse, ou il arriveroit qu'elles puniroient une fille dont la première maltresse seroit contente, ou qu'elles donneroient une récompense à celle à qui la maltresse destine une punition. Cet endroit-là est essentiel, il faut que toute l'autorité soit dans cette première, et que les autres n'aient point de peine que les autres enfants la voient.

Nous nous sommes aperçues souvent du bon effet de cette subordination > et ces exemples de soumission et d'humilité sont encore plus forts q^ue les discours pour les instruire. C'est ce qui a établi ce bon esprit à Saint-Cyr, qui fait qu'une fille de douze ans répond au catéchisme à une qui en a sept ^ comme elle feroit à sa supérieure, et qu'elles apprennent toutes les unes des autres tout ce qu'elles savent*, car, en tout, on leur inspire la raison, en leur montrant la petitesse qu'il y auroit à ne pas profiter de ce qu'une autre sait, parce qu'on a quelques années plus qu'elle. On leur donne toujours les choses poqr ce qu'elles sont : la piété au-dessus de tout, la raison ensuite, les talents pour ce qu'ils valent \ on ne récompense point celles qui en ont, on n'estime que la vertu et la sagesse. En les louant de bien dire des vers, ou d'avoir bien chanté, on leur dit que les plus sots comédiens ou chanteuses d'Opéra s*en acquittent bien mieux qu'elles, et qu'il

1 « C'e^t la pratique de la maison de Saint-Louis, que c'est un enfant qui commence à faire par cœur à une de ses compagnett toutes les questions de la leçon du catéchisme que l'on va eipliquer. 1 (Note du manuscrit,)

n'y a point à s'en glorifier; on aime autant œlles | qui n'ont aucune de ces qualités extérieures; et les sages ont les distinctions. C'est, encore une Cois, J cette conduite qui inspire la raison : vous aarei ' beau la pratiquer, si on vous voit préférer votre pa- 1 rente ou votre amie aux autres. Voili Tessentiel de | réducation. Qu'elles vous voient en tout juste, dé- | sintéressée, donnant autant de soin à la plus cho- ! quante qu'à la plus aimable ; les enfants voient fort | bien pe que font leurs maîtresses. |

Il faut parler à une fille de sept ans aussi raison- I nablement qu'à une de vingt ans ; c'est ce qui | avance nos filles comme elles le sont, quoique d'ail- | leurs elles n'aient aucune expérience. 1

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