DI LÀ CLASSE AOUGK
Mai 1713.
Je suis si contente de ce que ma sœur de Bouju et les autres maîtresses me mandant de mes chères rouges^ que je veux, mes enfants bien-aimés, vous en marquer à vous-mêmes ma joie, et vous dire que de pareils témoignages augmentent fort ma
tendresse pour vous. Je suis ravie de voir N et
N dans la droiture de la pratique qu*on tâche
de vous inspirer, et faire aussi bien les aides qu'elles ont fait les chefs. On ne sera plus honteuse a Saint- Cyr d'obéir, ni glorieuse de commander; on ne pensera qu'à se bien acquitter des emplois qu'on aura quels qu'ils puissent être. C'est encore un grand plaisir d'apprendre que vous modérez vos
* letiresei AvUyp, 487.
310 lutubs bt umiEnBiis sus L^tmocêmm.
vmx aux récréations : il faut que des filles se modèrent toujours, et qu'elles gardent une conduite qui fasse voir qu'elles sont en tout maîtresses d'ellesmèmes; vous ne vous en divertirez pas moins, mais vous ferez ce que des chrétiennes et des filles bien élevées doivent faire.
J*ai une grande impatience de reroir votre première maîtresse. On ne me dit rien de votre honnêteté les unes pour les autres; j'espère pourtant que ce que Ton m'en a voit mandé au commencemeat non-seulement continue, mais augmente toujours.
Je vous embrasse, mes chères filles.
Î54*. — LETTRE A MADAME D'ESCOUBLANT',
SECOXDK M&ITRKSSK DSS CLASSKS.
Mai 1713.
Je loue Dieu, ma chère Glle, des dispositions que vous me marquez-, je les crois bien propres à attirer la grâce sur ce que vous allez faire. Continuez comme vous avez commencé, avec cette douce gravité qui empêchera la familiarité des demoiselles, qui est ce qu'il y auroit de plus dangereux ; gardez cette vigilance qui vous fait tout voir, et qui vous rend d'autant plus propre à observer ce qui se passe, que vous ne vous répandez point en discours ; faites
« Lettres édifiantes, t. VI, I. 163.
• Anne-Françoise d'Escoublant de Tourneville fil profession le 1 5 mars 1711 et mourut en 1758, âgée de soiianta-quiiiM aiv.
A «ADAME D^ESCOUBLAffT (I71t). SU
observer la règle, et ce sera beaucoup. Soyez fort unie ûTec voire première maîtresse, et regardez tout ce qu'elle fait, pour faire de même en son absence quand c'est vous qui présidez *, faites tout d'un grand concert avec celle qui vous suit, afin que si vous manquiez, la classe soit toujours conduite de même, car il faut que vous soyez si unies et si uniformes qu'on ne s'aperçoive pas dans la classe du changement de maltresse. Quand on fait les choses par gloire, par intérêt et par vanité , on n'est pas fâchée qu'on voie la différence qu'il y a de notre conduite a celle des autres ; quand on a Dieu pour but, on désire que le bien se fasse par les autres comme par vous. Par là on s'amasse des trésors de mérites par les choses mêmes que nous ne faisons plus, parce que nous les avons bien commencées. Cest ainsi, ma chère fille, que vous agirez. Je ne puis vous dire combien j*espère de grâces pour vous. Soyez fidèle à votre règle pour l'amour de Dieu *, ne vous relâchez point devant vos demoiselles -, réjouissez-vous aux récréations avec la communauté, et comptez sur tous les secours que je suis capable de vous donner. Je suis dans une entière liberté avec vous, par la confiance que vous avez toujours eue en moi, et peut-être aussi un peu par l'inclination que j'ai pour vous.
312 LETTRES ET ENTRBTIBIIS SUE L'ÉDOCàTION. 255 >. — LETTRE A MADAME DE LA MAIRIE.
3 loAt 1713.
Vous avez très-bien fait, madame, de congédier vos plus grandes pensionnaires; il faudroit tâcher de les avoir à sept ou huit ans, et qu'elles ne fussent pas de si basse naissance^. Je ne regarderois pas tant à la pension qu'à ces autres circonstances, car les enfants ne dépensent guère, et Ton se sauve sur le nombre. II faut tâcher d'accréditer votre maison pour donner des objets à votre zèle et multiplier l'éducation de Saint-Cyr.
Vous avez présentement M. de la Place ^ : il vous aura confié mes frayeurs sur l'entreprise que vous faites, que je crains qui ne soit au-dessus de vos forces.
Si M. révèque d'Évréux jugeoit que je dusse recommander vos intérêts à M. d'Ârgenson, je le ferois bien vite.
Vous avez fait un très-bon ami dans H. le curé de Sainl-Sulpice, il n'a de défaut que d'être trop vieux.
* Lettres et Avis f p. 907.
' Parce que les personnes de haute naissance peuvent Taire de plus grands biens. (Voir la note de la page 217.)
* Architecte de la maison de Saint-C;r, qui était allé à Bisy Toir l'église qii'on y bâtissait.
A «ADAMB DE VARDAM (171 S). 313
9B LA CLASSE JAUHB.
26 aoât 1713.
Je suis très-fâchée, mes cliers enfants, de partir sans vous dire adieu, et je le serois bien davantage si je vous laissois dans Tétat où vous étiez il y a trois mois -, mais M"** de Gruel et M"* d'Âumale m'assurent si fort que vous ne voulez rien céder aux autres classes, que je pars dans la confiance qu'il ne me reviendra de vous que des louanges. Vous en mériterez toujours quand le plus grand nombre fera son devoir, et quelques filles en pénitence ne me feront pas juger des autres ^ j'espère même qu'elles se convertiront, et qu'elles voudront jouir de la joie et de la paix qui se trouvent dans l'accomplissement de son devoir. Tout ira bien tant que vous serez fidèles à avertir vos maîtresses , et quand elles seront contentes de vous. Je vous embrasse tendrement.
PREMlèai MAITBISSE SES BLEUES.
Elle Teihorte à prétenir lei demoiselles eontre le janséuisme et toutes sortes d*errears.)
f9 octobre 1713.
Nous devons, ma chère fille, profiter de toutes les occasions pour l'instruction de nos filles : si vous
• Lettres édifiantes, t. VI, leUre 151. — Langucf. t. Il, p. 758.
314 LETTRES ET ENTRETIENS SOR L*WUCATIO!l.
n'étiez qu'une communaulé religieuse, je vous laisserois, le plus qu'il seroit possible, ignorer ce qui se passe dans le monde*, mais comme vous élevez des fillesqui y retournent, il faut bien leur donner des préservatifs contre les diflérents dangers qu'elles y trouveront. Je vous ai fait lire la coostituliondo Pape contre le jansénisme, afin que vous voyiez qu'avec des apparences et des paroles de piété oi fait prendre du poison aux âmes simples et ignorantes.
On les trompe par des dehors réguliers et mèoie austères : les personnes les plus pieuses sont celles qui donnent le plus aisément dans les noaveautés, les libertins s'occupent d'autre chose. On s'insinoe dans l'esprit des femmes pour leur dire qu*elles eo ont trop pour marcher dans le chemin ordinaire, Ct qu'elles sont appelées à une plus haute perfection; il y en a peu qui résistent à ces discours. On entre/ dans le parti, et en y avançant on perd sa piété, oel s'occupant plus que des passions et des intérêts du l parti. f
Notre sûreté doit être dans l'obéissance et la soa- j mission aux décisions de TÉglise et à la conduite de nos supérieurs ; c'est aux docteurs à raisonner | et à approfondir-, celui qui les fait docteurs leor donne les lumières dont ils ont besoin ; nous sommes trop heureuses de n'avoir qu'à suivre noire règle, elle ne nous trompera pas ] on n*esl en paix que lorsqu'on est dans Tordre.
Voyez quels troubles ces nouveautés font dans l'Eglise ! voyez l'indépendance de ceux qui les em-
A MADAME DR VANDAM 17 13'. 3l5
hrassenl! quelle révolle contre celle Église que Xotre-Seigneur a établie, et qu'il conserve toujours, et contre toute puissance qui vient de Dieu ! Que nos filles soient en garde contre ceux qui veulent les rendre orgueilleuses, décidant sur les matières de la religion, qui en regardent les pratiques comme des petitesses, qui attaquent le Pape, les rois et toute autorité. Le calvinisme et le jansénisme s'opposent à tout ce que TÉglise approuve : il ne faut point honorer la Vierge, ni les saints, il est pitoyable de dire son chapelet, il faut lire rÉcriture sainte et en juger soi-même : voilà leurs discours. Vos filles reconnoltront Terreur en ces marques : la vérité est simple, humble, elle veut de la dépendance pour marcher avec sûreté.
Il faut qu'elles soient dans la disposition d*ôtre soumises, prêtes à lire ou à ne pas lire, à faire les prières et les pratiques qu'on leur conseillera.
Vous ne pouvez trop leur conseiller de choisir un confesseur bien approuvé par ses supérieurs, et point soupçonné de nouveautés*, elles n'ont point d'affaire plus pressée en sortant d'ici-, elles y sont parfaitement et solidement instruites -, ceux qui leur donneront d'autres maximes doivent leur être suspects.
Tâchez de mettre celles qui veulent être religieuses dans des couvents non soupçonnés. Il y a quatre jours que cette lettre est écrite -, je voulois la pousser plus loin, mais je suis malade, et si occupée que je ne fais plus rien.
316 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L^ÉDUCATION. 258 >. — LETTRE A BLU)AME DE LA BfAIRIE.
A Tenailiei, le 30 octobre 1713.
Je viens de recevoir une lettre de M. d'Évreux qui pense à une seconde affaire pour vous, de sorte que vous serez bientôt une des riches communautés de France. J'avois écrit à votre prélat pour le remercier, et je lui disois en même temps un mot sur réloignement que j'aide recevoir des pensionnaires d'une si basse naissance ; il me mande qu'il vous enverra une copie de ma lettre; mais je vous ai déjà dit et écrit bien des fois la même chose là-dessus. Ce qui seroit le meilleur présentement pour le succès de notre projet, ce seroit que vous tâchassiez d'avoir quelques filles d'une condition un peu élevée et qui ne fût pas pauvre, ce qui se trouveroit plus dans la robe que dans Tépée, comme quelque fille du parlement de Paris : une fille de cette sorte, bien élevée, donneroit de la réputation à votre maison, et vous en attireroit d'autres*, mais cela ne se peut faire en un jour.
Mandez-moi où vous en êtes de vos bâtiments, et mettez-vous bien dans l'esprit qu'une éducation chrétienne, établie dans le cœur de vos enfants, glorifiera plus Dieu qu'une église magnifique ; je sais qu'il en faut de cette sorte, et que Dieu luimême en a marqué toute la somptuosité, mais c'étoit pour recevoir un peu plus de monde qu'il n'y
* Lettres et Avis f p. 911.
en aura à Bisy. Adieu, ma clière (ille, comptez que vos lettres me feront toujours pUiisir.
li décembre 1713.
Toute notre maison a été très-édifiée de votre visite^, madame^ et pour moi j'ai été ravie de vous voir si raisonnable-, je ne m'opposerai jamais qu'on vous donne nos règlements; je ne suis pas naturelment mystérieuse , et je voudrois de tout mon cœur que le bien qui se fait à SaintCyr se pût communiquer à tous les couvents, par rapport à l'éducation qu'on y donne.
Je sais les avantages que cette maison-ci a pardessus toutes les autres, par la piété et par la magnificence du Roi \ que tout s'y fait gratuitement, que toutes les demoiselles y sont élevées également, que nous ne pouvons recevoir aucun présent, que les filles que nous élevons nous sont entièrement abandonnées, et qu'elles n'ont jamais aucune distinction que leur mérite, que ce sont les maltresses qui jugent de leur mérite, sans aucun égard particulier, et qu'il y a ici un esprit de droiture et de liberté qui fait laisser les parents que j'y ai eus dans
1 Lettres et Avis, f . 894. — Je place cette lettre à la date donnée par les manuscrits de Saint-Cyr ; mais il est probable qu'elle» été écrite vers le milieu de 17 12, à l'époque où M"* de la Mairie Toalut imiter l'éducation de Saint-Cyr.
* M»^de la Mairie était venue voir M"* de Malntenon pour s'entendre avec elle sur les moyens de faire de Bisy un autre ^Int-Cyr.
318 LETTRES ET EÏTIUBTIENS Sim L*ÉINH:ATI0N.
Voublî, pendant que celles que je ne connois pas ont toutes les distinctions.
Los Dames de Saint-Louis qui ont des sœurs et des nièces dans les classes ne se mêlent point de I leur éducation *, elles ne leur parlent que rarement, 1 et jamais sans permission, soit dans leur santé, soit 1 dans leurs maladies. Vous ne pouvez, madame, I imiter entièrement ce qui se fait à Saînt-Cyr, miis ^ TOUS devez tâcher de le faire en tout ce qui vous sera possible; vos pensionnaires en seront bien mieux élevées, et vos religieuses en seron t soulagées.
Les Dames de Saint- Louis conviennent que les classes sont de toutes les charges de la maison les moins pénibles, quoiqu'il y ait soixante ûlles i chaque classe, qu'elles ne quittent jamais ni le jour | ni la nuit ; cette vigilance est absolument néces- I saire, et quand elles sont abandonnées les unes avec ! les autres, elles apprennent souvent dans les cou- i vents ce qu'elles auroient ignoré dans le monde. i
Les prêtres un peu expérimentés vous confirme- I ront cette vérité-, mon expérience m'a appris la | nécessité absolue de garder les enfants les uns des autres, et depuis qu'on y est fidèle, Tinnocenoe règne dans cette maison.
C'est cette vigilance que nous exigeons de nos | moltresses, et c'est leur seule peine, car dans tout le reste elles se font soulager par les demoiselles*
Ce sont les plus grandes demoiselles qui aident à habiller les plus petites ; elles font leurs lit§ et leur apprennent tout ce qu'il faut qu'elles sachent ; on fait des récompenses de toutes ces fonctions, on ne '
A «ADAMB DE LA VAIRÎB (17IS). 319
les accorde qu'aux plus sages; vous comprendrez aisément que des filles élevées de cette sorte seront de bonnes maîtresses de pensionnaires dans les couvents, et d'excellentes mères de famille -^ elles se formeront en formant les autres. Les maîtresses regardent de temps en temps le progrès des écolières -, il y a des récompenses pour celles qui montrent et pour celles qui apprennent, et tout excite une grande émulation.
Si jamais vous aviez envie d'en essayer, je vous préterois pour un mois ou deux une de nos demoiselles, qui vous en apprendroit plus dans ce tempslà que ne pourront faire tous nos règlements. Le zèle que Dieu m'a donné pour Tinslruction de la jeunesse, l'estime. de votre évèque, la raison, la sagesse et la piété que nous avons cru voir en vous, me donneroîcnt une grande envie de voir chez vous un petit Saint-Cyr, c'est-à-dire par rapport aux pensionnaires, car pour vos religieuses, je les crois bien au-dessus de nous, mais je voudrois de tout mon cœur vous donner ce que nous avons trouvé ici pour l'éducation des enfants et pour le soulagement des maîtresses.
Je sais que vous ne faites pas vœu d'instruire comme nous, mais je sais aussi que vous y êtes obligée dès que vous recevez des enfants^ et que vous pécheriez beaucoup si vous ne leur donniez pas les instructions qui leur sont nécessaires; je Toodrois que vous tendissiez à la perfection qui peut rendre votre maison utile au prochain et de bonne odeur dans tout votre voisinage : la perfection seroit
d^aller peu au parloir, d'être désintéressée, fidèle à roffice, et de bien élever la jeunesse qu'on vous confiera. Les grandes pensionnaires font un grand tort aux couvents : elles les gâtent au dedans et les décrient au dehors; je ne voudrois que des enfants, ou de vieilles personnes pieuses qui voulussent vivre sans commerce au dehors.
Je voudrois avoir en vue de mettre, quand je le pourrois, la basse-cour dans le dehors ^ vous en retireriez le même fruit, et vous ôteriez la dissipation dans toute sorte d'occupations.
Tout ce que je vous propose ne peut se mettre en pratique que peu à peu, et selon les moyens que vous en aurez.
Mais, ma chère fille, je ne puis m'empècher de vous exhorter comme votre mère de préférer toujours le spirituel au temporel : cet ordre est renversé dans la plupart des couvents. Traitez avec le plus d'égalité qu il vous sera possible toutes les personnes que vous connoissez \ donnez le meilleur i celles qui ont le plus de besoin, sans considérer le plus ou le moins ce qu'elles ont apporté.
Cette égalité contribue beaucoup à la paix, et empêche l'orgueil dans les'unes et l'abattement des autres.
Voilà les vingt-lrois articles de Téducation de Saint-Cyr -, votre évéque en feroit de meilleurs, mais vous l'avez voulu.
Mandez à M"" d'Aumale, ou à moi, quelles commodités il y a d'ici à Yernon^ quelles voitures, où elles logent, quand elles partent, et si vous avez quel-
(jue connoissance à Paris pour le commerce que nous pourrions avoir avec vous.
Je prie Dieu de bénir tous vos travaux, et de me faire la grâce de vous aider; mon zèle n'est pas assez pur pour que Tamour-propre n'y ait pas un peu de part : il est flatté de voir une demoiselle de Saint-Cyr choisie par son mérite.