‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 116 sur 120 · AVIS A DEUX DEMOISELLES DE SA1NT-CTR · texte numérisé non relu

AVIS A DEUX DEMOISELLES DE SA1NT-CTR

Faites votre possible pour vous rendre utiles dans la maison où vous allez.

Soyez toujours pour les supérieures, et inspirez ce sentiment aux autres par vos paroles et encore plus par vos exemples.

Portez la paix partout, et ne donnez jamais de mauvais conseils.

Entrez le moins qu'il vous sera possible dans les affaires des autres *, vous en aurez moins de déplaisir ; soyez discrètes, et ne croyez jamais que vous ne pourrez incommoder-, ne faites point d'intimes liaisons, on s*en repent presque toujours ; tâchez de n'être à charge par aucun endroit ; vivez de peu, accommodez-vous de tout , épargnez plus que si vous étiez chez vous ^ ne vous occupez ni de votre santé ni de votre personne : ni Tune ni l'autre n'en seront pas plus mal ^ rien ne nous rend plus désagréables que d'être occupées de nous-mêmes.

Ne parlez point de votre naissance : plus vous Fabandonnerez, plus on s'en souviendra.

Ne désirez jamais le bien par de mauvais moyens.

Ce n'est point assez pour vous, mes enfants, de faire votre devoir en vivant en bonnes chrétiennes et avec toute soumission pour madame Tabbesse, il faut aller plus loin, et vous offrir en tout ce qui pourra être du service de la maison, ne rien refuser et vous faire désirer.

37B LCTTMS CT nmETIIlCS SUft L^ÉMjGA'

282». — INSTRICTION AUX DEMOISELLES

DE L& CL4SSE JArSC.

(S«r riadMcrétioB.)

M** de MaintenoD ayant demandé aux demoiselles de la classe jaane sar quoi elles désiroient qu elle leur fit rînstniction, M'^ de Chardon proposa rindiscrétion ; M*^ de Maintenon la renvoya i la Conversation^ qu'elle avoit faite sur cette matière.

Elles demaudërent ce que c'étoit que de rompre eu visière'. « C'est, dit M"* de Maintenon, dire des choses désobligeantes en face, comme de reprocher ouvertement à une personne les défauts de Tesprit ou du corps, quelque malheur arrivé dans sa famille et choses semblables. » — Elles demandèrent des exemples sur rindiscrétion. — a C'en est une, répondit M°*' de Maintenon, de parler d'un défaut devant une personne qui Ta, relever les avantages d'une belle taille en présence d'un bosSu, de parler du désagrément d'une personne qui a quelque autre difformité devant quelqu'un qui seroit borgne ou qui auroit la bouche de travers ou qui boiteroit et pareilles choses *, dire qu'on seroit bien fâché d'avoir

* Lettres édifiantes^ t. Vil, p. 143. — Recueil d* instructions, p. 183.

• Conversation 1. Voir les Conseils aux demoiselles, t. I, p. 18 J. — On lit cette conversation, et les demoiselles font des queetioQt ëur ce qu'elles n'entendent pas.

' C'est une expression de la Conversation susdite.

des parents qui fussent morts sur un échafaud devant une personne qui a un semblable malheur dans sa famille; yanler la noblesse devant des personnes qui ne sont pas nobles et qui tiennent cependant un certain rang par leur fortune.

c< Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à contre-temps, elle sort de même '• » Entrer mal à propos, c'est rendre visite i une personne quand elle est en affaires ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être bien aise de se trouver seule avec elle -, on sort à contre-temps quand, après avoir fait cette indiscrélion, on fait sentir à la personne qu'on s'aperçoit qu'elle seroit bien aise de se trouver seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ-, c'est l'embarrasser et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a tant fait que de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on ne s'apercevoit pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très-courte, et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement, et le plus tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire ; car pour lors il seroit de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite à un autre jour. Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle

- Phrase de U Conversation luadite.

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sache et elle écoule ce qu'(m ne veut pas qu'elle entende \ parce que dans le premier cas, au liei d'écouter ceux qui parient et d'entrer dans le sujet de la conversation, elle T interrompt pour dire ce qui lui vient dans Tesprit; elle écoute ce qu'oo ne I veut pas qu'elle entende dans une conversation dont i elle ne devroit pas être, au lieu de se retirer prudemment quand elle voit des personnes qui parient | bas. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occopè 1 que de soi, c'est ce qui fait qu'on ennuie, rappor- . tant tout à soi, ne parlant que de soi, de ses mim. ' de ses affaires, rien ne rend si désagréable dans U société. Je connois une jeune personne de la cour qui est baie de tout le monde sans être mauvaise, mais seulement parce qu'elle n'est occupée que d'elle-même et qu'elle veut toujours en parler. Oo m'en faisoit des plaintes un de ces jours, on prétendoit qu'elle nuisoit aux autres par les rapports qu'elle m*en faisoit. Je répondis : Comment me diroit-elle ce que font les autres, elle qui ne parie que d'elle-même? La personne qui m'en faisoit des plaintes convint avec moi que c'étoit là en effet son tort et ce qui la fait haïr. Je ne sache pas d'ailleurs | qu'elle ait jamais fait ni dit du mal à personne. t

a Pour éviter les indiscrétions, il faut, comme je ^ vous le disois tout à l'heure, être occupé des autres | plus que de soi ; penser avant que de parler si ce i qu'on va dire ne fera de peine à personne, s*il n'aura ' pas de mauvaises suites \ prendre garde si en se pla- I çant on n'incommode point quelqu'un. — N'est-ce j pas une indiscrétion, dit M"^ de Chabot, de révéler i

un secret? — Cela passe l'iudiscrélion , répondit M°^® de Maintenon *, c'est une perfidie qui est bien opposée à la probité dont nous parlions Tautre jour, c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable. Lequel aimeriez-vous mieux, dit-elle en apostrophant M"* de Vandeuil , de dire indiscrètement votre secret à quelqu'un ou de déclarer celui qu'un autre vous auroit confié? — J'aimerois mieux, dit la demoiselle, dire celui d'un autre. — Ce sentiment est plus naturel que généreux, repartit M*"* de Maintenon; car révéler un secret qu'on vous a confié est une trahison, une bassesse, une infamie, et si vous dites le vôtre ce n'est qu'une imprudence qui ne porte d'ordinaire préjudice à personne ; votre secret est à vous, vous êtes maîtresse de le dire à qui il vous platt*, si vous le placez mal tant pis pour vous : c'est une indiscrétion-, mais le secret qu'on vous a confié est un dépôt qui doit être sacré et dont vous ne pouvez dis* poser \ c'est pourquoi toutes les règles du christianisme et de l'honneur vous imposent la nécessité de ne le pas violer; mais il est de la prudence de ne vous pas engager au secret avant de savoir si vous pouvez, en conscience, ne pas déclarer ce qu'on veut vous donner sous le secret.

« Voici un petit détail des plus communes indiscrétions qu'il faut tacher d'éviter avec soin, si l'on ne veut pas être fort désagréable en société :

tt Choisir la place la plus commode ; prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table *, interrompre ceux qui parlent; parler trop haut-, montrer par quelque

38) LBTTBBS ET ENTRBTIEffS Stm L*ÉDUCATimi.

air du yisage que ce que Ton dit vous Tâche ou vous ennuie, et qu'on le trouve trop long ; parler de soi, de ses sentiments, de ses aventures, de sa naissance, de sa fomille, de ses répugnances, de ses inclinations, de sa santé, de ses maladies; non point que Ton ne puisse faire quelquefois quelques-unes de ces choses-là, mais il faut que cela soit rare; dire dans ce que l'on raconte des circonstances inutiles; allonger ce que l'on dit au lieu de le raccourcir; ne pas montrer d'attention à ce que Ton nous dit; parler bas à l'oreille devant quelques personnes i qui l'on doit du respect ; parler ou faire du bruit à un spectacle en cérémonie ; parler de quelque défaut devant ceux qui l'ont; parler pour parler, sans qu'il y ait de l'utilité ou du plaisir pour les autres; rire immodérément; se mettre devant le jour de quelqu'un qui travaille ou qui fait quelque autre chose ; s'approcher de trop près de quelqu'un qu'on respecte: ne pas éc^outer une lecture où l'on se trouve; ne pas attendre la fin d'une histoire qui nous ennuie; se trop presser de dire ce qu'on vient d'apprendre; montrer qu'on savoit ce qu'on veut dire; se servir de ce qui est aux autres; parler trop vivement; hasarder de gâter ce qui est aux autres; montrer qu'on voit et qu'on entend ce qu'on veut vous cacher; écouter quelqu'un qui parle bas; dépenser librement ce qui n'est point à nous; faire des questions inutiles ; montrer qu'on sait un secret ; quand quelque chose devient public, montrer qu'on le savoit; montrer qu'on devine ce qu'on ne nous y«it pas dire ; s'avancer trop; ne pas craindre de

AVEC LISS RELlGIBtJSBS DB SAlNT-LOtJlS (1716). Stô

faire attendre^ ne pas craindre d'incommoder les autres^ emprunter trop facilement; garder trop longtemps ce qu'on emprunte^ lire les lettres qu'on trouve ; ne pas ménager ses domestiques sur .leur travail, sur leurs pas, sur leur repos; présumer de ses forces, et pour le corps et pour l'esprit; se pousser trop par des austérités qui ne sont pas de notre état, sans prévoir que nous manquons ensuite a ce qui en est; parler de sa conscience à ceux qui n'en sont pas chargés ; parler trop de ses confesseurs; vouloir que les autres pensent et agissent comme nous ; répondre trop facilement des autres ; porter son jugement facilement, soit des choses, soit des personnes; agir et parler sans réflexion; assurer ce qu'on n'a pas vu; parler avec décision; demander à une dame quel âge elle a; regarder par-dessus l'épaule ce qu'elle lit ou ce qu'elle écrit ; rire de ce qu'on n'entend point ; rire des façons des étrangers qui nous paroissent singulières, ou de leur langage quand ils ne parlent pas bien le françois. »

• DE SAINT-LOUIS

(Sur riuiUtttt.)

Janvier 1716.

Quelques particulières de la communauté s'étant récriées à la récréation sur la commodité qu'il y a

i UUra édifianut^ UWl, p. 167 «

S84 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÉDCGATlON.

à trouver les habits dhiver et d'été dans ses ceUnksI au commencement de chaque saison, sans ayoiree I la peine d'y travailler, ni même d*y songer, ll*(fc ' Maintenon leur dit : « Croyez-vous que cela ne se fasse que pour vous faire jouir du repos et de IV 1 bondance, et que pendant que la plupart des reli- | gieuses pratiquent rigoureusement la pauvreté, ' n'ayant pas le moyen d'en changer, on n'ait eu en | vue que de vous rendre plus heureuses qu'elles? Non , assurément ; mais on a voulu , en vous mettant à votre aise, que vous ne fussiez occupées que de vos filles, et vous ôter tout ce qui pourroit vous détourner de l'assiduité nécessaire auprès de vos demoiselles. Prenez donc cela, mes chères fiUes, dans l'esprit qui Ta fait faire, jouissez des commodités que l'on vous donne et du soin que vos supérieures ont de vous*, mais en» même temps livrezvous tout entières à votre principale occupation, et ne la quittez jamais. »

Après cela M""* de Maintenon parla assez longtemps sur ce que cette maison avoit de différent des autres maisons religieuses, et elle voulut qu'on récrivit *, il fut recueilli sur-le-champ, et on le lui lut ensuite ^ elle le trouva bien, et dit qu'il falloit le conserver ; le voici tel qu'il lui fut montré :

« Il faut que les Dames de Saint-Louis se mettent bien dans l'esprit ;et comprennent que leur établissement est singulier dans TÉglise, et que ce qui se fait de plus excellent dans les autres communautés ne leur doit point servir de règle; il faut soutenir votre maison sur le pied où elle est présentement,

et ne jamais rien innover sous quelque prétexte que ce puisse être. L'intention de vos fondateurs, en vous établissant, a été de faire élever chrétiennement deux cent cinquante demoiselles-, on n'avoit d'abord point intention que vous fussiez religieuses, mais TexpérieDce nous ayant fait voir que les vœux simples ne vous engagent point absolument, vous auriez pu vous dégoûter ou l'on se seroit dégoûté de vous, ce qui auroit fait un changement perpétuel dans votre maison, et empêché qu'on ne pût rien établir de stable. On n'a point trouvé de moyen plus propre pour vous fixer que de vous faire faire des vœux solennels; mais en vous faisant religieuses on a compris que vous seriez entièrement différentes des autres ; on vous a déchargées de la grande quantité de prières, d'austérités, et généralement de tout ce qui auroit pu vous détourner de votre bonne œuvre ; c'est pourquoi on n'a pas voulu vous donner toutes les pratiques, toutes les observances et les régularités qui sont en usage dans les autres maisons religieuses, qui vous auroient empêchées de vous donner entièrement à l'éducation de vos demoiselles, et c'est pour éviter tout ce qui pourroit vous en détourner qu'on vous a donné celle de n'aller guère aupprloir, et de n'écrire que rarement. Vous ne poofOUmot m'accuser de ne vous point vouloir parfaitwl^de n'avoir voulu ici que des personnes qui ne priassent Dieu que le matin et le soir; je vous ai toujours désiré et demandé une grande perfection, même dans les commencements ; je suis persuadée que les Damei de Saini^Louis ne II. 33

tt6 LBTTRftft ET «SltRBTlBNS SOR L^fiDDCAtlOII.

jmucefU être trop parfaites et qu^ elles doivent itrt des saintes^ mais que toute leur perfeciion consiste i s'acquitter parfaitement de leurs exercices de rligion et du soin des demoiselles; tout. doit se rapporter à cela. Si on avoit voulu que vous eussiez ki autant d*offices et d'austérités qu'il y en a dans b plupart* des monastères, le Roi, votre fondateur, étoit assez puissant pour transporter ici une maiiOD d'Ursulines ou de QUes de Sainte-Marie, plutôt^ d'y établir de nouvelles religieuses; ouais il ne l'i point fait, afin que, votre institut étant unique et singulier, vous ne tinssiez à rien, et que vous n'eussiez ni communautés ni supérieures qui voulussent introduire chez vous les coutumes de leurs maisons j et, quoique nous ayons pris ici des filles de Sainte- Marie des pratiques qui nous ont été très-utiles, et que nous leur ayons obligation de nous avoir donné une sorte de gouvernement religieux qui est admirable, nous n'avons pas pris toutes les coutumes ni toutes les pratiques de leurs maisons, mais seulement celles qui ont pu convenir à l'éducation des demoiselles. Mous avons laissé tout le reste; car, | pour ce qui regarde les classes, elles ne nous ont j rien appris, et elles étoient les premières étonnées de la facilité avec laquelle on leMOUverno. |

« Vous devez honorer et astiqpi^fisutes les autres 1 religieuses plus que vous, Ie0 ûime plus saintes, . vous regarder comme les moindres et les dernières | de toutes; mais vous devez aimer votre institut de. | préférence à tous les autres ; il seroit impossible, | dans une aussi {grande maison qu'est la v6tre, d'ob- '

AVEC \.?S nFfîCIFlSFS DE SAINT-F.OnS fi 71 G). 387

server les mi^mes régularités, par rapport aux hommes, qu'on fait ailleurs-, par exemple, dans un couvent de Carmélites, où ils n'entrent que rarement, c'est une nouvelle chez elles quand le médecin y e9t venu, et ici vous l'avez tous les jours; vous ne sauriez non plus vous dispenser d'avoir des ouvriers pour l'entretien de votre jardin et de vos bâtiments; aussi vous ne pouvez observer sur cela les coutumes des autres maisons. On a essayé de vous donner les pratiques des filles de Sainte-Marie comme de baisser leur voile, de sonner une clochette lorsqu'il y a des hommes dans la maison ; mais on n'a pas trouvé que cela pût convenir dans la vôtre, où il est si fréquent qu'il en devient impraticable, et parce que vous avez un grand nombre de demoiselles à qui il faut à la vérité inspirer une grande modestie, mais rien de singulier. Je compte infiniment davantage sur votre piété que sur ces dehors extérieurs de régularité qui sont incompatibles avec vos emplois, et nous voyons que tout ne consiste pas en cela, puisque dans les maisons où elles ont été établies avec le plus d'exactitude il ne laisse pas d'y avoir quelquefois des scandales, et que dans les communautés les plus exposées, comme les filles de la Croix et de l'Union chrétienne, on n'a encore jamais oui dire rien qui en approchât. Encore une fois, c'est votre piété et votre vertu qui vous garderont, si vous êtes fidèles à remplir vos devoirs et à garder votre règle. On peut dire que votre vie est très-sainte, et qu'il n'y a rien de plus grand que ce que vous faites, puisque vous n'êtes occupées de-

388 LETTRES ET ENTRETIENS *SUR l'ÉDDCATION.

puis le matin jusqu'au soir qu'à faire connollre Dieu, à empêcher qu'il ne soit offensé, et à le bien servir. (1 Les supérieures doivent avoir soin d'entretenir une sainte joie dans la communauté, de donner des récréations et de les diversifier ^ vous pouvez, même très-utilement, vous amuser de vos demoiselles comme nous faisions quelquefois par ces répétitions si agréables qu'elles font de temps en temps; cela leur met d'excellentes choses dans l'esprit, cela les réjouit elles-mêmes, car elles sont bien aises d'être écoutées, qu'on les voie ^ cela est bon aussi à leur donner une bonne contenance, à leur apprendre à bien prononcer, et il est bien juste qu'elles contri* huent à votre plaisir. »

DK SÀINT'LOUIS.

c( Il y a, dit une autre fois M"*® de Bouju à M"* de Main tenon, des maltresses qui ont l'attrait de s'attacher à perfectionner particulièrement les demoiselles les mieux nées et de plus grande espérance*, d'autres, de s^appliquer aux plus défectueuses ou aux plus tardives ; lequel aimeriez-vous mieux ^? — Je ne voudrois pas , répondit M"* de Maintenon , en négliger une seule, non plus que de préférer les

* Lettres idifiantesy t. VII.

* Ce commencement se trouve auMi dans l'entretien de la page 31.

unes aux autres, et je vous conjure , mes chères filles , d'établir pour jamais cet esprit dans votre maison ; que les soins soient égaux pour toutes, que l'intérêt soit le même, et qu'aucun de ces enfants, que Dieu et le Roi vous confient, ne puisse se plaindre avec justice d'avoir été moins bien traité que d'autres. J'avois pensé autrefois que vous feriez une bonne œuvre de vous appliquer davantage, quoique d'une manière imperceptible, à former les filles d'une naissance plus distinguée; je vous l'ai même écrit en quelque endroit ^ ; mais, toutes réflexions faites, je pense différemment présentement, et je persiste i vous recommander d'avoir une con* duite égale, et la même attention, le même zèle et les mêmes soins, généralement pour toutes vos demoiselles*, l'expérience nous faisant voir qu'il n'y en a point qui ne puisse parvenir à des places et a des fortunes où tout ce qu'elles auront pu prendre ou apprendre ici de bon ne sera pas de trop. Ce n'est pas une raison parce qu'une fille est excessivement pauvre quand elle vient ic^ de la laisser là et de s'y moins appliquer qu'à une autre , sous prétexte qu'elle n'en sera que plus malheureuse si elle retombe dans la même misère dont la bonté du Roi Ta tirée ; croyez que si vous avez soin de Télever en bonne chrétienne, d'en faire une fille raisonnable et de lui donner le plus de talents qu'il vous sera possible , vous lui rendrez un très-grand service; cette piété, cette raison, ces talents lui aide-

> Voir la lettre à M"« de Sain^-Périer, p. 317.

300 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L^ÉDOCATIOlf.

ront i porter la pauvreté avec plus de courage, â en soulager une partie, et peut-être à Ten tirer tout â fait, comme nous Tavons déjà vu en plusieurs. »

Bl Là CLASSI YIRTB.

Juillet 1716.

M*"* de Maintenon ayant fait venir dans son appartement^ les six plus raisonnables de la classe verte, leur dit : «Ce n*est point, mes enfants, pour vous faire le catéchisme que je vous envoie chercher aujourd'hui, mais pour vous parler sur la manière de vivre avec la politesse et les bienséances qui conviennent. Puisque Dieu vous a fait nattre demoiselles, ayez-en les manières: que celles d'entre vous qui ont été bien élevées chez messieurs leurs parents les conservent, et que les autres s'appliquent avec soin à les acquérir. Cela est plus important que vous ne sauriez croire ^ la grossièreté rebute tout le monde et même les personnes les plus vertueuses; cela inspire malgré soi un certain dégoût qui fait qu'on évite d'avoir affaire aux personnes qui n'ont

« Lettres édifiantes, t. VII, p. 219.

* La vieillesse empêchait M">«de Malnlenon d'aller dans les classes aussi souveul qu'autrefois ; pour continuer son œuvre d'éducation, elle faisait quelquefois venir des demoiselles dans sa chambre, et leur donnait ses instructions ordinaires. Quand elle fit celle-ci, qui est pleine de grâce et de bon sens, elle avait près de quatre-vingt-deux ans.

ni attention, ni politesse, ni savoir-vivre. Je vous en ai souvent parlé dans les classes , mais votre maison se renouvelle en si peu de temps qu'il faut aussi répéter très-souvent les mêmes choses. Je vous dis donc, mes enfants , que vous ne sauriez trop tôt prendre l'habitude d'être polies entre vous, c'est le moyen de l'être avec tout le monde. Ne vous tutoyez pas, ne vous appelez pas tout court, défaites-vous de ces gros tons rudes et traînants qu'on est tout surpris de trouver en des demoi-selles.

« Que toutes vos actions soient tranquilles, douces et modestes *, ne jetez point une porte, ni un siège, ni un livre de toutes vos forces, comme un manœuvre feroit d'une pierre. Conduisez la porte doucement avec la main, et posez de même de bonne grâce le siège, le livre et toutes autres choses: Ne passez devant personne sans faire la révérence , faites-vous-la les unes aux autres pour vous y accoutumer. Cédez-vous le pas à une porte ou du moins faites-vous un petit air de politesse avant que d'entrer, et que ce ne soit pas à qui le fera la première, comme je l'ai souvent vu. Ne répondez jamais oui ou non tout court-, il vous est absolument nécessaire d'y ajouter : oui, monsieur, oui, madame, non, ma mère, non, mademoiselle, etc., si vous ne voulez pas être aussi grossières que les paysannes les plus mal apprises. Ne recevez jamais rien et ne présentez jamais rien à qui que ce soit sans faire auparavant un geste de politesse. Parlez bon françois et n'inventez pas mille mots qui ne si-

3M LBTTRCS BT OCTRETIEIIS SUR L*BIMICÀTT09I.

gnifient rien et ne sont en usage nulle part. Eoeore une fois, mes chères enfants, puisque Dieu vous a fiait naître demoiselles, prenez»en les manières aussi bien que les sentiments, et mettez-vous dans l'esprit, une fois pour toutes, que quelque vertu, quelque mérite, quelque talent et quelques bonnes qualités que vous puissiez avoir d'ailleurs, vous serez insupportables aux honnêtes gens si vous ne savez pas vivre. J'éprouvai cela moi-même, il y a quelque temps, au sujet d'une fille très-vertueuse qui se vint présenter pour être à notre noviciat ; sa grossièreté, sa mauvaise contenance, son ton, ses méchantes expressions et toutes ses manières me déplurent si fort, que je me tins, comme Ton dit, à quatre, pour ne l'en pas faire apercevoir. Je n'ai pas la force de monter ' à vos classes aussi souvent que je le faisois autrefois, mais je compte, mes enfants, que vous allez reporter à vos compagnes tout ce que je vous dis là, et que vous ne manquerez pas, par vos exemples et par vos paroles, à les renouveler toutes dans Tenvie d'acquérir les bonnes manières dont nous parlons. Quoique vous soyez chargées d'un certain petit commandement sur vos compagnes, cela ne vous met pas en droit de leur parler avec empire, ni avec hauteur, ni par grossièreté *, au contraire, vous devez vous attacher plus qu'aucune autre à le faire avec politesse, afin de leur servir de modèles en tout. Par exemple, dites doucement et honnête-

* L'appartement do M"*<' de Maintenon était an rez-de-chaussée. (Voir ViiUioire de la maUon royale de Suint-Cyr,)

ment à Tune : « Voudrîez-vous bien vous reculer pour ne pas ôter le jour à une telle? )> à une autre : a Je vous prie de faire un peu de place à celle-là; » une autre fois : a Vous me feriez grand plaisir *, » et à celle-là : « Si vous vouliez bien lui aider à faire son ouvrage, ou lui faire répéter telle chose sur laquelle la maîtresse la doit examiner aujourd'hui. » Ainsi du reste et de mille sortes de choses qui se présentent à tous moments.

« Que tout votre extérieur soit bien composé; tenez-vous droite, portez bien la tête, n'ayez point le menton baissé : la modestie est dans les yeux, qu'il faut savoir conduire modestement, et non dans le menton. Quelque chose que vous disiez ou que vous fassiez, prenez garde à ne fâcher personne et à n'incommoder qui que ce soit, c'est de quoi il faut être toujours occupée, si Ton ne veut déplaire presque incessamment dans la société.

« Si vous v^ asseyez, prenez garde de n'incom* moder periafJOT; de n'en être ni trop près, ni trop loin *, prenez la place qui vous convient et point celle d'un autre. N'approchez jamais assez près d'une personne pour la pousser, et si par malheur cela arrivoit, il en faudroit faire de sincères excuses. Une d'entre vous, cependant, me poussa assez brusquement il y a quelques jours pour entrer avant moi, sans seulement s'en apercevoir -, cela me fait juger que vous êtes accoutumées à avoir ces mauvaises manières-là les unes avec les autres, et c'est ce que je voudrois détniire pour toujours. Il n'y auroit rien à désirer à votre éducation si vous pouviez vous

304 LVTTBBS ET ENTRETIENS S€R l'ÊDUCATION.

élever dans cette politesse que nous vous demandons et qui vous devroit 6tre naturelle.

« Les petits exemples d'attention qne je viens de vous citer vous doivent servir pour toutes les autres occasions. Cette politesse s*étend presque à tout et doit accompagner toutes vos actions extérieures, soit pour le ton, Pair, la manière et la façon de les faire.

« Promettez-moi, mes enfants, de profiter de ce petit entretien; allez travailler à le rendre aussi utile à vos compagnes, et donnez-leur le bonjour de ma part. »

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