‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 57 sur 120 · A MADAM BB GLAPION · texte numérisé non relu

A MADAM BB GLAPION

TÎweDt la vivacité de votre lettre, et qu'elles en eussent la reooanoissance qu*elles doivent. J'irai i leur daase avec une entière confiance en Dieu et en elles ; ma plus grande peine est de ne le pouvoir pas encore. Je les conjure dé pratiquer par avance ce qu'elles savent que je leur demanderai. 1^ j'avois réu^i par les châtiments aux petites classes, je me trouverois embarrassée avec de grandes filles ; mais n'ayant employé que la raison , la douceur et la patience, je ne puis douter qu'elles ne soient encore plus sensibles à ces manières-là que des enfants. Nous nous accommoderons bien ensemble , je vous en réponds. Ne vous affligez point du mal qu'on dit d'elles, et tirez-en le profit de ne jamais parler en mal de ce qui se fait aux classes. Jugez de la peine que vous feriez par celle qu'on vous fait : vous savez combien de fois je vous l'ai recommandé; c'est vous autres qu'il faut former à la droiture et à la raison ; vos filles auront l'esprit que vous leur donnerez, et vous le leur donnerez moins par vos discours que par vos exemples. Soyez donc simples dans tout ce que vous faites^ ne vous blessez pas aisément-, n'exagérez point ce que vous dites ; portez la paix partout ; aimez à concilier les esprits -, laissez tomber

drognef, la botAiiique, un peu de médecine, etc. Elle eicella il UeD dans ces connaissances, qu'elle devint l'inûmiière modèle de la maison, et elle se signala par son dévouement et sa charité dans 1^ maladies épidémiques. On la laissa dans ces occupations pendant près de cinq ans ; puis M*»* de Maintenon, qui la destinait Vax plus iiautes ehargetde la maison et la regardait comme celle qui devait achever son œuvre, la fit nommer première maîtresse des bleues.

358* LETTRES KT BNTKBTffiRS SCR* t'fMCin'fOIl.

tout ce qui peut fâcher; agissez en fouif dansr M présence de Dîen et le plos'parfiiitenient querTons le pourrez. Par ces moyens^N, votre échicatiiwttfewr dTexcellentes filles, et yony rempWrear la fik de votre institut en les envoyant ' jdiflèr tons Fes- convents et toutes les famines; JF^ vous embrasse, ma fille.

iASi *.- CNTR&TI€N AVE€ LES; MiMES:

DE S«I2f T'-LOVIS.

( Que trop d^attentioa k faire plaisir aux dcmoisellei et i prévaiir leon b«MHtt lèt rtndl naoUesef éHloalM.)^

is jota rrov.

Le 28 juin ^ Miidame eut la bonbi de paaaer tout le jour avec nous ;. ayant dit d'abord en riant qu'elle était résolue de ne dire que des inutilités » elle soutint quelque temps la conversation sur ce taa-lifoct agréablement On parla de la mollesse qpi règne présentement dans le monde. Madame nous dit qu'on la porte si loin , que lest jeunes personnea môme ne veulent pas se donner la moindre peine pour se procurer un divertissement^ que Ton ne connoit pas l'usage des plaisirs de l'esprit v que Ton ne pense qu'a manger et à se metlre a son aise; que les femmes passent la journée en robe de cbao^M»,. couchées dans une grande ebaise, sans aucuneeec»** pation, sans conversation, sans lecture v que tout est bon, pourvu qu'on soit en repos. — Unedenaa wmCTi ayant dit qu'on sentoit ee même esprit dans nos de^

1 Recueil des Réponsetf p. 554.

AfffiC USA J>AII£S OB SAIXT-tOUIS (l7X)2). JM

jDoiselles, ^ aiment mieux quelquefois se priver de jouer au de se promener» que de prendre ia jteine de sortir de la classe et de chercher des jeux, it^àd BoujuS qui igaoroit le projet de Madame parce 3qu*eUe.n*étoit pas venue au commencement, croyant que c'éloit une belle occasion de la meltre en vivacité et de lui faire dire quelque chose d'utile, lui^emaada où nos demoiselles pouvoienl avoir pris J'esprit du monde, étant venues si jeunes dans la maisoo. « lia sœur, xépondU-eUe, il n*est pas besoin de l'enseigner, .puisque chacun le Irouve donsjKm propre fonds. — Mais que faudrolt-il faire , ajoutal-elle, pour détr'Uire cette mollesse? » Madame, qui vouloit tenir sa résolution , changea de propos , et nous regardoit d'un ur d'intelligence , avec celte bonté et familiarité qu'elle veut bien avoir avec nous. M"^ de fiouju , n'en sachant pas la raison, k4emaiid#à ceUe qui étoit auprès d elle. M*"' de Radouay, à qui elle s'adressa, dit tout haut : u Voila ma sœur de fiouju , Madame^ qui demande ce que TOUS avez dit d'utile ; elle ignore la résolution ^e mus avec prise de livrer ce jour aux inutilités. » Madame reyprit en riant, et avec beaucoup de vivacité : K i^e veut cette affamée de bonnes choses ? Que pourrois-je dire que je n'^ie pas dit cent fois ?» Puis, L'apostrophant , elle ajouta vivement : k Vous Tousplaignez que vos demoiselles sont paresseuses, L qu'elles ont l'esprit de mollesse^ pourquoi le leur ^ donnez-vous par ia trop grande application que

Voir page 2d0.

360 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L'ftDUGATION.

VOUS avezsà leur faire plaisir? Voix yient que tous leur donnez tant de récréations extraordinaires, des promenades et des amusements, comme si elles n'étoient pas toutes en âge de tratailler, jediamème les petites ? Quelle est la fille qui ne traTaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre de sa mère, et n'en fait pas son plaisir P Elle n'y trouve, le plus souvent y que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments, quelquefois même des mauvais traitements, et personne ne s'avise de la plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et dimanches, et vous autres , qui êtes obligées, par les règles établies dans votre maison, de foire mener à vos demoiselles une vie sans comparaison plus douce que celle que la plupart mèneroient chez elles, au lieu de tâcher d'y mêler un peu de dureté, autant que Tordre général le peut permettre , vous n*êtes occupées, au contraire, qu'à l'adoucir; non contentes qu'elles aient tous les jours une grande heure de promenade le soir, et presque tout le jour le dimanche, vous les y menez encore à la récréation du matin, et à des heures extraordinaires. Pour moi, je gémis quand je vous vois si empressées à leur chercher des amusements dès qu'elles ont huit ans; devroient-elles en avoir d'autre que le plaisir d*un travail aussi doux que Test celui de vos demoiselles? Si vous les accoutumiez à goûter ce plaisir dès cet âge, vous les empêcheriez d'en désirer d'autres qui seroient aussi dangereux que celui-ci est in-

AVEC LES OAIIBS DE SAIKT-LOUIS (1702). 3Gl

nocent, êi par là vous leur rendriez un des plus grands services qu'elles puissent attendre de vous pour le présent. Quelavantage de contenir de jeunes personnes qu'il est si dangereux d'abandonner à eUes-mémes dans ces temps de récréation , où les conversations entre elles sont si pernicieuses ! Pour Tavenir, cet amour de Touvrage seroit un préservatif contre toutes sortes de maux. La maxime des gens d'expérience est qu't/ne fille doit être coquette ou laborieuse.

ic II faut en toutes choses , ajouta Madame , avoir du discernement. Quand je vous blâme de chercher trop a faire plaisir à vos filles, et de les promener a toutes les récréations, je n'entends pas que vous leur retranchiez toute promenade et tout délassement , car ils leur sont nécessaires ; je n'en blâme que l'excès, et je trouve fort bon que Ihiver, où la saison les contraint d'être renfermées tout le jour, une maîtresse qui voit un rayon de soleil puisse, sans être molle, profiler de ce beau temps passager pour les mener à la promenade; elle fera même très-bien, cela étant aussi bon pour leur santé que pour leur plaisir; mais en été, où elles y vont le soir, je n&vois pas de raison qu'elles y aillent ordinairement a d'autres heures.

a Quand je vous exhorte aussi à faire travailler même les petites â la récréation, et d'exiger d'elles qu'elles travaillent assidûment et diligemment dans les autres heures, à ne pas souffrir qu'elles n'aient de l'ouvrage que par contenance, sans se soucier de Tavancer, je conviens cependant que dans le temps

360 LETTRES ET ENTRETIENS SDR L'ftDUGATlON.

TOUS avezsà leur faire plaisir? lyob vient que vous leur donnez tant de récréations extraordinaires, des promenades et des amusements, comme si elles n'étoient pas toutes en âge de trayailler, je dis même les petites ? Quelle est la fille qui ne traTaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre de sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus souvent y que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments, quelquefois même des mauvais traitements , et personne ne s'avise de la plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et dimanches, et vous autres , qui êtes obligées , par les règles établies dans votre maison, de foire mener a vos demoiselles une vie sans comparaison plus douce que celle que la plupart mèneroient chez elles, au lieu de tâcher d*y mêler un peu de dureté , autant que Tordre général le peut permettre, vous n'êtes occupées, au contraire, qu'à l'adoucir; non contentes qu'elles aient tous les jours une grande heure de promenade le soir, et presque tout le jour le dimanche, vous les y menez encore à la récréation du matin, et àdesheureseltraordinaires. Pour moi, je gémis quand je vous vois si empressées à leur chercher des amusements dès qu'elles ont huit ans ; devroient-elles en avoir d'autre que le plaisir d'un travail aussi doux que l'est celui de vos demoiselles? Si vous les accoutumiez à goûter ce plaisir dès cet âge, vous les empêcheriez d'en désirer d'autres qui seroient aussi dangereux que celui-ci est in-

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une promenade; voilà ce qui les gâte et ce qui peut ienr faire croire qu'on leur en doit de reste , quoiqu'elles n'aient lait après tout que ce qu'elles doivent foire. Il sui&roit qu'en les remettant entre les mains des maîtresses, elle dit simplement : J'en ai été contente; et cela, non pour leur faire plaisir, mais pour en rendre compte. Il faudroit dire de même : Elles ne font rien qui vaille. »

Madame de Sailly ^ demanda si ce n'étoit pas une bonne raison de prendre une suppléante quand la maîtresse a un rhumatisme ou une fluxion qui Tempèche de mener les demoiselles à la promenade, c C'est la une pauvre raison, repartît Madame, pour embarrasser une communauté à vous chercher une suppléante qui quitte sa charge ou ses sœurs a la récréation pour aller promener vos demoiselles; c'est trop les gâter que d'avoir pour elles ces sortes d'égards. Il faut faire céder tout à leur sûreté préféraUemenl à leur plaisir. Quel inconvénient y auroit-il de les laisser quelque temps sans prendre l'air? cela a'arrive-t-il pas souvent à des enfants dans le monde qui sont plus distingués qu'elles? Et pour vous donner un exemple de votre connoissance, M"*d'Aubigné ne demeura-t-elle pas ici très-longtemps sans sortir de sa chambre, parce que sa gouvernante avoit un rhumatisme? rs'auroit-on pas pu laconQer à une autre, si on avoit été aussi occupé de son divertissement que vous Tètes de celui de vos demoiselles ? Et tout le temps qu'elle a été chez moi à Versailles, elle

1 Elle était alors maltresM des rouges, (Voir p. hZZ.)

n'a pris Tair que les fêtes et les dimanches , parce que mes femmes travaillent les jours ouvriers. » On lui dit que s'il n*y avoit qu'une maîtresse d*incommodée, elle pourroit demeurer à la classe avec une partie des demoiselles, et Vautre iroit au jardin. « Fort bien, dit Madame, si cela accommode les malt]*esses, mais il no faut pas qu'elless'en contraignen!. — En quoi remarquez-vous'ce peu de courage que vous reprochez à nos demoiselles ? dit une de nos sœurs. — En ce qu'elles n'entreprennent nen avec affection^ répondit Madame ; elles ne se soucient point de réussir, elles ne craignent qu'une seule chose, qui est d'être reprises ou punies^ elles s'embarrassent fort peu que tout aille mal , pourvu qu'elles se puissent tirer à quartier et dire : Ce n'est pas moi. Elles vous laisseroient volontiers mourir, pourvu, dit-eîle en riant, que vous ne revinssiez point de l'autre monde les en reprendre. Les bons cœurs sont autrement disposés-, ils aiment mieux faire trop que trop peu, et ils consenliroient volontiers à être grondés, pourvu que tout allât bien. Ma pauvre Nanon ' est si affectionnée à mon service, que si je la chassois par une porte elio rcviendroit par une autre pour me servir. —Ce défaut do nos demoiselles, dit M°* de Berval, vient , je crois, de mal entendre une maxime qui dit qu'il vaut înieux être appelée que chassée. — Oui, reprit Madame, elies tournent tout en mal, parce qu'elles n'agissent pas simplement: elles font des réflexions infinies

» Frminede iliambrc de M"'"' de MaiulPiion. (Voir p. C0.|

AVEC Lltë DAMES DE SAl.NT-LOUIS (1702). 365

sur ce qu'on pensera. Demandez à une fille si elle veut élre religieuse de Sainl-Louis; au lieu de répondre simplement ce qu'elle veut , elle fera mille détours et retours sur ce qu'on pensera de sa réponse. Leur travers vient aussi de ce qu'elles prennent pour elles des maximes qui ne conviennent qu'à des religieuses fort avancées dans la perfection, et qu'elles leur donnent un mauvais sens. Ne les avons-nous pas vues se mettre dans la sainte indifférence dont il étoit question du temps du quiétisme ', et la porter jusqu'à ne montrer aucun désir du noviciat, attendant qu'on leur proposât d y entrer ? Ce manque de courage et ce fonds de mollesse que je vois dans nos demoiselles ne m'inquiètent point pour celles qui sortent, parce que je suis persuadée qu'elles n'auront pas essayé durant trois mois de la vie qui les attend hors d'ici qu'elles reviendront de cette foiblesse, et que la nécessité où elles seront de ménager tout le monde , sans trouver personne qui les ménage, les fera bientôt changer de sentiments, comme nous l'expérimentons déjà en plusieurs. Je voudrois que vous entendissiez parler nos Carmélites^. Vous savez qu'elles étoient ici de nos merveilles; elles disent fort agréablement qu'elles ont bien à décompter, qu'elles étoient accoutumées à élre louées, admirées, ménagées, et croyoient être regardées comme des merveilles dans les maisons où elles ont été, mais qu'elles ont eu beaucoup à

* Voir VUiitoire de ta maison royale de Suint-Cyr, cli. x.

* ("e»t-à-dire celles des demoiselles de Saint-Cvr qui s'étaient

riites(.aimélite:>.

LETTRES KT BiCTREnEirS SOR L'ÉBCCATMir.

rabailre de cette estime d'elles-méineB quand elle se sont vues négligées et reprises sans aucun mena' gement; qu'elles ont alors commencé à connottn le ridicule de leur orgueil. Elles ont tellemen changé d'idées, qu'une d'elles me disoit avec sirapU cité, il y a quelques jours : Quand je pense aux sentiments que javois à SaititrGyr, à ma sensibiliU pour le moindre biàme, et aux ménagements qui j'exigeois pour moi , je ne comprends pas qu'on pûi m'y supporter.

u Je crois donc , comme je viens de le dire , qw vos demoiselles reviendront de leurdélicatesse quant ^Ues seront dans le monde, mais je crains fort qw celles qui viennent des classes au noviciat n'y appor tent cet esprit, et ne le perpétuent à l'infini, ce qo seroit un grand malheur. Comment faire aller uw maison avec des filles molles, tendres sur elles mêmes, occupées de leur santé , ne pouvant rier porter avec courage et dont l'esprit seroit encon plus délicat ? 11 faut bien attaquer ces défauts dam ¥0S demoiselles ? et vous devez prendre garde à m les pas entretenir par les ménagements superflu que vous avez pour elles, par une trop grande bont< et manque d'expérience. — Je voudrois bien , di M^'de Faure', que vous voulussiez nous dire ei détail en quoi vous faites consister celte mollesse e ce que vous appelez des ménagements superflus. — C'est, répondit Madame, dans la délicatesse à crain

^ Gilbert e-Marie-Madelelne Lacombe-Chasoares de Faure. EU fit profession le 9 décembre 1694, et mourut le 20 mai 1735 âgée de soixante cl un an«.

AUX 0BMM9KLUE8 BB Ul CLASSE JAUKE (t702). 367

dre h moindre incommodité, à ne point supporter le froid, le chaud, la pluie, une mauvaise senteur, k priTation d'un repas, le retranchement dune heivede sommeil, de récréation; à compter pour quelque chose les plus petits maux, à s'attendrir sur 8oi*mème pour la pluâ légère inGrmité, à s en phaiidie jusqu'à en fatiguer les autres, et vingt dîmes semblables. Soyez attentives à ne laisser échapper aucune occasion sans attaquer en elles toutes ces foiblesses ; il faut les en reprendre souvent, tantôt doucement, tantôt fortement, mais toujours patiemment et sans se rebuter. Vous avez un ouvrage auprès de cette jeunesse d'une extrême étendue, et qui demande un soin et une attention continuelle de votre part , tant par rapport à elles qoe pour leur donner vous-mêmes Texemple de tout ce que vous exigez d'elles sur toutes choses. »

DE L4 CLISSE JAUNE.

(Sor 11 dvillté.)

Madame de Maintenon ayant eu la bonté de demander aux demoiselles sur quel sujet elles vouloient qu'elle leur parlât, M""* de Bouloc la supplia de les instruire sur la civilité. Elle leur dit que la civilité conshstoit plus dans les actions que dans les paroles

* Uttrei idijianten, t. IV, p. S40.

368 LBTTRBS ET ENTRBTIBN8 SUR L^tOITCATION.

et les complimenls ; qu'il n'y avoit sur cela qu'une règle à leur donner : a C'est rÉvangtIe, dit-elle > qui s'accommode fort bien avec les devoirs de la vie civile. Vous savez (jue Notre-Seigneur dit qu'il ne faut pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas que Ton nous fit 5 voilà noire grande règle, qui n'exclut pas celle des bienséances en usage dans les pays où Ton se trouve. Pour ce qui regarde la société. je ferois consister la civilité à s'oublier soi-même pour s'occuper de ce qui convient aux autres, a faire attention à tout ce qui peut les accommoder ou incommoder, pour faire l'un et éviter l'autre; à ne jamais parler de soi, à ne se point faire écouter trop longtemps, à beaucoup écouter les autres, a ne point faire tomber la conversation sur soi ou selon son goût^ mais la laisser tourner naturellement selon celui des autres ; à s'éloigner quand on voit des personnes parler bas, à remercier pour le moindre service, à plus forte raison pour un grand. Vous ne pouvez mieux faire, mes enfants, que de vous exercer à toutes ces bonnes manières entre vous, er. d'en prendre tellement l'habitude qu'elles vous deviennent comme naturelles. Je vous assure, que ces attentions et ces égards continuels que l'on a pour les autres rendent bien aimable^ dans la société, et ne coûtent guère aux personnes bien nées ou bien élevées-, vous avez pour la plupart ces deux avantages, mettez-les donc à profit, et vous serez bien dédommagées des premières contraintes qu'il faudra vous faire d'abord par l'estime et l'amitié que ces manières pleines de déférence vous attireront.

Croyez-moi, mes chères enfants , attachez- vous à être vraiment polies, et vous parotlrez parfaites, en attendant que vous le soyez véritablement -, car une personne polie ne montre jamais que de la douceur, sait réprimer son humeur de façon que Ton ne s*aperçoit ni de sa hauteur ni de ses fantaisies et bizarreries si elle en a. Si vous voyiez les personnes du inonde qui savent vivre , même les plus mondaines et les moins pieuses, vous les croiriez d'une vertu et d*une humilité parfaites; il semble, à les entendre et à les voir, qu'elles se comptent pour rien, et qu'elles font un cas infini des personnes à qui elles parlent, pendant que souvent elles ont au fond du cœur un souverain mépris pour elles. Je vous voudrois ces bonnes manières extérieures, mes enfants, et qu étant aussi bien instruites que vous Tètes, vous y ajoutassiez les sentiments intérieurs de charité et d'estime du prochain et de bas sentiment de vousmêmes, comme rÉvangile vous Tordonne. N'est-il pas honteux pour nous que le seul usage du monde fasse faire extérieurement par orgueil et par vanité les mêmes choses que notre religion nous demande, en y ajoutant seulement des dispositions chrétiennes qui nous rendroient méritoire pour le ciel l'attention a ne rien faire qui déplaise à notre prochain, et que nous ne puissions pas gagner cela sur nous?» M'** de Rofiac demanda comment il falloit remercier une personne de respect. « Tout naturellement, répondit M°*^ de Maintenon, en lui disant : Je vous remercie très-humblement, madame, je vous sui très-obligée, et choses semblables. Pour moi, je ne

S70 LETTRES BT ENTUBTIEIIS SUR L*A0FGAtlOtf.

demande aucun compliment; mais je sais Irien aise de savoir si j'ai fait plaisir. J'ai connu une dame è qui l'on faisoit très-souvent des présents considérables, jusqu*à lui faire* trouver de grosses sommes sous le chevet de son lit, et qui ne remercioit jamais , quoiqu'elle connût bien les personnes qui loi foisoienl cette amitié, qu'elle les vit tous les jours el mangeât même avec eilis. » — VP* de Chounac dit qu'elle se seroit bientôt dégoûtée du lai rien donner. « Vous voudriez donc, aussi bien que moi, être remerciée? lui dit agréablement H"^ de Maintenon, cela est tout naturel. » — M"'deRaigecourtdemandi si on devoit remercier un laquais. «Oui, répondit M""* de Maintenon ; mais il n'est pas nécessaire de m lever, une inclination suffit, ou un : Je vous remer cie, selon les cas ou les circonstances où Ton si trouve. Il ne faut point en cela d'aSectation. — Mais un laquais qui seroit à nos gages? dit M"* de LaGatine. — Non, répondit M*"* de Maintenon, «( n'est pas la coutume-, il m'arrive pourtant quelquefois de le faire, mais dans l'usage ordinaire on ne le fait point. — Remercie-t on la femme de ehamtrf d'une autre, et faudroit-il se lever pour lui faire k révérence? — C'est selon, dit-elle. Il la faudroil faire si on n'étoit pas en familiarité avec elle, el qu'on ne fût pas libre dans la maison *, mais si on ^ étoit aimée et fort accoutumée, il suffiroit d'une ia clination ou d^un mot obligeant. — Appelle-t-on les laquais Messieurs? — Oui, quand ils ne sont poini à vous: cela fait honneur aux maîtres, et je ne voii présentement personne qui ne le fasse. Cependant

Al-X DBIIiaSIiJtS K U CLASSB JAUSSE ^17031. 371

il suffit aux gens du Roi de bs qualifier do leur qualité, en disant, par exemple : Coeber du Roi« arrêtez, je vous prie; et non pas : Arrête, cocher, comme Ton diroit au sien; de même aux valets de pied du Boi : Valet de pied du Roi, donnez-moi telle chose, s*il vous plaît; cela les honore et les conlenlc. Vous savez bien que chez le Roi il n'y a point de laquais, 00 leur donne le nom de valet de pied. — Faudroitil appeler Monsieur un homme de métier qui nous viendroit voir de la part de notre famille? — C>st selon. Il y a de ces gens-là qui sont à leur aise, quil conviendroit d'appeler Monsieur; d'autres qui sont de pauvres misérables, qui croiroienl qu on se moqueroit d'eux :il faut que le bon sens règle en bien des choses. — Si, en entrant dans une église, un homme nous présentoit de Teau bénite, faudroit-il en prendre? — C'est encore selon, répondit M*"* de Maintenon. Si c'étoit un homme connu qui fit cela bonnement, on le pourroit une fois en passant^ mais si la chose étoit ordinaire il faudrait faire semblant de ne le pas voir, et n'en point prendre. — Si, en passant un fossé, un liomm.* nous donnoit la main pour nous aider à le passer, que faudroit-il faire? — Si vous voyez qu il s'en fit un plaisir, et qu'il y eût de TafTectation, il ne lui faudroit jamais donner la main^ mais si vous étiez en compagnie avec d'honnêtes femmes, et qu'un honnête' homme qui seroit parmi vous donnât par civilité la main à

* Le mol honnôte homme ne slgntfle point Ici limninv probi* ou poli, mais bien né, bien életé : c'est le gentleman des Anglais. M^ de Maintenon emploie presque toojoiin ce mol dautrc senr.

372 LETTRES ET ENTRETIENS SUR L'ÉDOGATiaif.

tout le monde, vous pourriez la lui donner comme les autres. — Si une personne de considération prcsentoit du tabac, pourroit-on le refuser? — Je croisqu'il s&roitdu respectd'en prendre un peu; ets'ilincommodoit, laisser tomber imperceptiblement le reste.» M'"" de Saint-Bazile demanda pourquoi on ne salue point le Roi quand on passe devant lui. « C'est Tusage, dit M"""^ de Maintenons cependant, quand le Roi salue, il faut lui rendre profondément. Cest l'Iiomme du monde le plus civil, il salue les plus petites gens, jusqu'à une femme de chambre. — Observe-t-on la même chose pour M*"* la duchesse de Bourgogne? — Oui, dit M"* de Maintenon. — Fautil saluer un homme qu'on rencontre en son chemin ? — Assurément, il faut saluer tout le monde quand on passe ^ il n'y a que dans les villes que cela n*est pas d'usage. J'ai connu un duc et pair qui saluoit tout le monde*. Il ne faisoit qu'ôler et mettre son chapeau. C'étoit un plaisir de le voir dans la grande cour de Versailles où il y avoit un monde inflni; il saluoit souvent son propre laquais, et lui ôtoit son chapeau comme aux autres. Cela se disoit partout-, on l'en railloit^ cependant, il n'en étoit que plus estimé. — Salue-l-on en carrosse ? — Non, à moins que ce ne soit des personnes de connoissance ou de respect; alors on fait arrêter le carrosse, on baisse les glaces, et on s'incline bien bas, surtout si c'est le Roi ou quelque prince ou princesse. Tout cela se fait selon l'usage des pays. J'ai vu autrefois des ara-

^ iVcst le duc de BcanvUlier.

I5^Tllr€TIOII AUX DAMBS DE SAINT-LOUIS ( 1 703). 373

bMadeon se lever en carrosse et faire une profonde référence. En France, on ne se lève point, mais on liit ane profonde révérence.

«Bonsoir, mes obères enfants; rappelez- vous tout ee que nous avons dit au commencement de cette conversation sur la politesse chrétienne que TÉvangile et moi nous vous demandons. Ces deux motifs ne sont pas d*une force égale ; mais tout est utile aux bons cœurs, et je crois que vous vous en piquez. •

DE SAINT-LOUIS

'Sur le dé in:éres8(?meot et la bonne foi k former Irs dr^moislU'j.)

Madame ayant eu la bonté de nous accorder une de ces journéts que nous appelons les récréations de Madame, parce qu'elle demeure avec nous pendant quelques heures; on travaille, on lit, on chante, on cause, selon la règle qu'on a faite pour ce jour-là^ ; elle commença par nous dire qu'elle avait bien à cœur d'établir raulorlté des premières maîtresses, et de convaincre les subalternes que c'est cette première qui doit répondre de tout, qu'ainsi il faut qu'elle tienne ce qu*on appelle les rênes du gouver-

' Recueil des Réponses f^, 366. — lettres idifianlea^ t. V. * Voir quelques programmes de ces récréations dans les Lettres hiitoriques et édifiantes,

374 LETTUES El ENTRETIENS StH l'eDUCATIOX.

nement, que les autres doîveat à U vérité traTatUer avec elle, mais dépeniaoïflieDi ^'elle, et qtt'eofia elle doit être dans sa charge comme la supérieure est dans toute la maison. Une de nos scmmts demanda s'il falloit étendre son vœu d'obcîssaAce jusqu'à ses premières officières, et se faireuD devoir de leur obéir à Taveugle» comme on le doit i T^rd de la supérieure. Madame répondit : « Dès que ce qu'elles ordonnent n'est pas contraire aux constitutions et aux règlements, les maîtresses subalternes doivent obéir a la lettre ; mais si ce qu'elles exigent y parott oppose ou qu'il y ait quelques bonnes raisons de ne le pas exécuter, on peut faire ses représentations, puisqu'on a bien cette liberté à l'égard de la supérieure, pourvu qu'après la représentation, l'on se soumette et Ton demeure en paix. Si les choses en valoient la peine, il en faudroit avertir la supérieure.»

Les premièresofficières ayant dit qu' elles croyoienl qu'on ne pouvoit avoir plus de déférence ni leur obéir plus exactement que le faisoient les maîtresses subalternes, Madame répondit : <c Je m'aperçois avec plaisir qu'on se conduit bien sur cet article^ mais j'appréhende qu'on ne se rende sur cela à mon sentiment par soumission et par déférence, et non par conviction et par la persuasion de la droiture et de la nécessité de cette conduite; car vous savez, ajouta-t-clle, que j'aime mieux persuader que soumettre, et qu'on me reproche que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde.» M*"^ du Pérou lui dit que nous avions remarqué que

l3KSrKGTI03r ArX DAMES DE SAIXT-LOCIS (1702). 375

dms tous los instituts on avoît (oojours rttenu quelque portion de Fesprit des fondateurs, et qu'elle espéroit qu'il en serait de même de nous par rapport i die. « U est yrai, repartît Madame fort vivement, mais ee qui tous manque, c'est d*avoir une sainte institu triée. Je vois bien que vous retiendrez quel<;uc chose de moi, mais c*est a savoir si ce sera quelque chose de bon : je crains plutôt que vous n'en reteniez un certain tour ie raillerie dans la conversa lion qui m'est naturel, et qui ne confient pas tout à fait a des religieuses. » Kous lui répondîmes que nous espérions encore en retenir des choses meilleures. «Eh bien! retenez-en donc, ajouta Madame, cette attention à vous occuper de faire valoir les autres et de chercher en tout à leur être utile, en vous oubliant vous-même, car c'est ce que je vpudrois vous inspirer, et ee que je crois le plus nécessaire c^ans votre maison pour bien exercer vos charges. En même temps, par exemple, que je prêche aux maîtresses subalternes d'être tout occupées de foire valoir l'autorité de la première, en se comptant elles*>même8 pour rien, je voudrois aussi que cette première fit son affaire de former ses aides, particulièrement la seconde^ qu'elle lui dit ses vues, ses desseins, sa conduite, et que de bonne foi elle oe négligeât rien pour la rendre capable de remplir sa place, bien éloignée de se faire un plaisir d'entendre, après qu'elle sera sortie de sa charge : Ma sœur N. faisoit bien mieux, n

Madame ajouta : « Si l'on s'examine bien, l'on trouvera quelquefois que, sans y penser, l'on se laisse

aller à des sentiments qui partent d'un fonds de dureté très-criminel aux yeux de Dieu, et c'est sur cela que je voudrois que les Dames s'examinassent, et, qu'au lieu de se casser la tète pour démêler si une distraction a été volontaire, elles commençassent leur examen par les sept péchés mortels, les dix commandements de Dieu, ceux de TÉglise et les vœux de la religion. »

« Quels péchés pourroît-on faire contre notre vœu d'instruction? dit une de nos sœurs. — Ces péchés, répondit Madame, regardent principalement lespremièrcs maîtresses. — Dites-nous donc, je vous supplie, lui dit une maîtresse des bleues, ceux d'une première. -^ Ces péchés, repartit Madame, seroient par exemple de négliger l'éducation des demoiselles, de se contenter d'un certain arrangement extérieur de la classe, faire lever les Qlles à Theure marquée, les mener à l'église, les y tenir dans une posture composée qui charme ceux qui les voient, leur faire faire leurs exercices dans la classe-, mais du reste ne se pas mettre beaucoup en peine de les rendre raisonnables, de leur apprendre tout ce qu'elles doivent savoir, de leur donner de bons principes qui leur restent toute leur vie; leur laisser prendre des méchantes habitudes, ne pas prendre tout le soin possible pour déraciner leurs mauvaises inclinations et leurs vices, ne pas rompre leur humeur, crainte de se commettre, ne pas relever leurs fautes ou le faire trop mollement, crainte d'en être moins aimées, et les livrer trop à elles-mêmes pour s'éviter la peine de s'en occuper au point qu'on le doit: voilà ce que

INSnUICTlON ACX DAMES OB SAINT-IOUIS (1702). 377

je crois de plus dangereux dans une première maltresse-, s'attacher trop à un ordre extérieur, qui fait croire qu'une classe va à merveille pendant que dans le fond les filles ne sont formées sur rien, qu'on tolère des défauts très-considérables, crainte qu'en les approfondissant on ne fût obligée de faire de fortes punitions et un éclat qui parût à toute la maison, Jesaisbien qu'avant d'en venir la il faut avoir essayé vingt fois de la douceur, et c'est à quoi je vous exhorterai toujours. »

« Et les subalternes, dit une autre, quels sont leurs péchés? — Il n'y en a point pour elles, répondit Madame agréablemeQt*, il faut laisser aux premières ceux que je viens de dire. » Puis, parlant plus sérieusement : « Les péchés des maîtresses subalternes par rapport aux demoiselles seroient de ne pas assez veiller, de ne pas remarquer leurs fautes, de ne les pas reprendre, de ne pas avertir fidèlement la première de celles qui le méritent, par négligence ou par mollesse, de se contenter de demeurer à une bande sans s'occuper de bonne foi de les former et de les instruire, enfin de ne pas se donner tout entière a l'éducation des demoiselles. »

a Pour nous autres, dit une Dame qui était Tapothicjiresse, qui ne sommes point aux classes, nous avons encore moins de péchés a faire par rapport à noire quatrième vœu que les maîtresses subalternes. — Qui est-ce, répondit, Madame, qui soit ici dans une charge qui n'ait point de rapport aux demoiselles? N'en avez- vous pas quelquefois dans vos offi-

CCS, et pour lors n'êtes vous point aussi chargées d'elles que les maitressas? -^ Je comprends bien, dit une officière, que je sois obligée de v«tUer sur «lies pendant que je les si, et de les reprendre de certaines fautes qui ont rapport à rourragie que je leur fais faire, mais je ne me liens point chargée de leur éducation comme kwrs «naltresses. — ie sais bien, repartit Madame, quViae officiers qui a des demoiselles en passant dans sa cbai^ n'ira pas entrer dans leur conduite, ni les menacer de leur faire donner pénitence comme fermileur maîtresse; mais ne peut-elle pas dire a ces filles : Ce que ^ous dites là est une sottise-, vous .parlez trop-, gardez le silence; vous perdez votre temps-, vous n*ayez pas fait en un jour ce que vous auriez dû faire 6nuae heure-, vous venez de faire une telle grossièreté? »

La mattrcsse générale ajouta : «Et par rapport aux noires^ les officières, sous qui elles sont, ne se doivent-elles pas compter particulièrement^rgées de leur éducation? Pour moi, je les vois si peu que je ne puis seule en répondre. — Il est vrai, dit Madame, qu'on ne sauroit presque appeler le soin que la maîtresse générale prend des noires une éducation, car elle ne les voit guère, puisqu'elles sont dispersées dans les offices; mais ce qui doit la rassurer, c'est que la maîtresse des bleues ne devant donner pour noires que des filles excellentes, il faut supposer qu'elles sont bien élevées, et qu'ainsi il ne reste plus qu'à leur montrer tout ce qu'elles peuvent .apprendre dans les charges, et empêcher qu'elles ne perdent ces bonnes habitudes qu'elles ont dû

imnircTiox aux dames db saint loois (iros). 370 imndre aux bfewM. C'est le soin <Ies odicières sous qui elles sont, et pour cela il faut qu'elles soient fidèles à veiller sur leur conduite, à les reprendre de leurs défauts, et averlir la maîtresse générale quand elles ne se corrigent pas ou qu'elles font des fautes considérables. — Si Ton avoit remarqué, dit une autre, qu'une noire qu'on a dans sa charge a de la hauteur, de la mauvaise humeur, un air affecté, seroient-ce des défauts à dire à la mallresse générale, car ils ne rrgardeul pas l'emploi P — En pouvez- vous douter? répondit Madame-, comment l'en corrigeratrclle si vous ne l'en avertissez, puisqu'elle ne la voit presque point? — Mais, dit une troisième, si, après qu'une noire est sortie de notre office, nous apprenons des fautes qu'elle y auroit faites et que nous aurions ignorées tout ce temps qu'elle auroit été avec nous, faudroit*il après cela en avertir la maîtresse générale P — Oui, dit Madame, car en ayant paru contente en la quittant, elle la mettra dans quelque charge où elle fera les mêmes fautes sans peut-être qu'on s'en aperçoive, parce qu'on ne se méfiera pas d'elle, et qu'on la croira une bonne QUe. —Les devons-nous reprendre de leur grossièreté par rapport a nous? dit une de nos sœurs, et ne faut-il pas au contraire leur donner rexcmpledeThumiUté religieuse, en n'exigeant point -d'elles les marques de respect qu'elles nous doivent comme à leurs mattresses? — Comment, répondit Madame, les accoutumerez-vous au respect et à la déférence qu'elles doivent à leur père et à leur mère dont vous leur tenez lieu, si vous souflrfZ(|u'elles soient grossières

à votre égard? Vous ne devez jamais perdre Tidée de ia conduite d'une mère à l'égard de sa fille; se fait-elle un devoir de politesse de ne pas lui dire : Vous devez me respecter et m'obéir-, vous avez manqué au respect que vous me devez en telle occasion ; vous auriez dû avoir tel égard pour moi en celte autre? Enfin ilfaut oser prononcer: Respectezmoi; et ne croyez pas que cette autorité que vous prendrez sur elles, et qui est nécessaire pour les accoutumer à avoir des égards pour les personnes à qui elles en doivent, les mal édifient, si cela est uniforme dans les maîtresses. Elles verront bien que c'est par respecta votre charge et non à votre personne que vous exigez ce respect, surtout si elles voient que vous avez autant de soin de faire rendre ces devoirs aux autres maîtresses qu'à vous-même, et que vous ne vous épargnez pas dans les fonc(ions les plus pénibles et les plus basses qu'il faut faire auprès d'elles ou ailleurs. »

On lui demanda si, étant assises, nous devions nous lever pour une demoiselle qui viendroit nous parler dans notre ofiîce. « Une mère se lève-t-elle pour répondre à sa fille? dit Madame^ j'en reviendrai toujours là. Je ne voudrois pas afiecter de demeurer sur mon siège d'un droit qui marqueroit que je craindrois d'avoir pour elle la moindre considération; il me semble qu'il est naturel de cesser un moment ce qu'on fait et de faire une inclination à une personne qui vient vous parler, mais je voudrois fort accoutumer vos demoiselles à avoir beaucoup d'égards pour vous, et que vous n'eussiez pour

IJISniIGnOSK AUX DAHES de SAIHT-LOUIS (1703). 381

eHes que ceux qu'une mère tendre et raisonnable a pour sa fille aînée, car elles seront obligées hors d'ici à en avoir pour tout le monde et souvent pour des personnes au-dessous d'elles. Quand M** la duchesse de Bourgogne vint en France ', elle étoit déjà Tort polie-, M*^ de Savoie l'avoit élevée A avoir de rhonnèteté et de la civilité pour tout le monde. Le Roi se divertit quelquefois à la faire souvenir de quelle manière elle se comporta la première fois qu'elle mangea avec lui; elle ne recevoit pas un service du moindre officier sans l'en remercier. Quand la reine d'Angleterre ^ est à Fontainebleau, comme elle est obligée de partir de grand matin pour retourner à Saint-Germain, nos princesses, si délicates et si attachées à leurs aises, ne se lèvent-elles pas, quelque temps qu'il fasse et quoi(|u'elles se soient couchées bien tard, pour assister en habit de cérémonie à la toilette de la Reine ^? on les voit là, les yeux à moitié fermés par l'envie de dormir, sans qu'aucune ose se dispenser de cette bienséance. Si ces personnes-là sont obligées de se contraindre ainsi, à plus forte raison devez-vous accoutumer vos demoiselles à faire céder leur plaisir et leur commodité à ce qui convient aux autres. Ne vous souvenez-vous point de M™* de Louberl ^? elle éloit merveilleuse sur cet article : elle faisoit fort bien garder le si-

^ Elle D*avait que dix ans.

* Veuve de Jacques 11.

' (Vêlait l'étiquette de la cour.

^ Voir, sur eette Dame qui n*était plus à Saint-Cyr. la noie de la page C8.

382 LETTRES BT BNTBBTfBllS BOR L'ÂDOeAllOlr.

lence à loute la classe pendant la réeréation quand elle avoit la migraine. Je voudrois que vous prissiez assez d'autorité pour dire simplement à vos demoiselles : Cesst z le chant, gardes le silence, parce que votre bruit me fait mal à la télé, et les'faire même coucher de meilleure hetire^ quand une maîtresse auroit besoin de se reposer, afiin qu'elle pût le lendemain se lever à l'heure ordinaire et éviter de faire p^dre matines à une suppléante pour venir garder le dortoir. Non-seulement je voudrois qu'elles eussent celte attention pour une maîtresse qui seroit incommodée, mais je Vexigerois même pour une de leurs compagnes : si je voyois Tune d'elles, par exemple,f|ui eût une migraine considérable, un accès de fièvre, je la ferois fort bien miettre dans un fauteuil, et je dirois à tout le reste de la classe de se (aire pendant une récréation pour ne point incommoder leur compagne. N'a-t-on pas des é^uxlsdansle monde pour ses domestiques mêmes? 11 faut aussi qu'elles les aient ici pour leurs sœurs converses, qu'elles incommodent fort, n

Une de nos sœurs dit qu'elle avoit vu une demoiselle passer et repasser plusieurs fois entre deux sœurs converses, plutôt que de se ditoumer un pas pour prendre un autre tour. « Il faut, répondit Madame, les aviser de ces atientions-lè, puisqu'elles ne le font pas d'elles-mêmes. Vous auriez dû, ajouta-t-elle, appeler cette fille et lui dire : Ne voyez-vous pas que vous incommodez ces sœurs, et que vous pouviez aisément prendre un autre chemin ? voilà des manquements d'égards et d'attentions qui

AUX »fllOISBLLES DE LA CLASSB JAUNE (1702). 383

De soot pas pardonnables. Ou si vous aviez une noire proehe de vous, lui faire remarquer ie manque aatteoU^ do sa compagne^ Je suppose, dit Madame, que vous ne fussîex pas en communauté, car il ne fandroîi pas qu'ime particulière quittât son rang pour aller faire une réprimande à une demoiselle dont ette n'est pas chargée \ mais si vous étiez dans la tribune ou dans lavant-chœur, et que vous vissiez par occasion de ces sortes de fautes, je ne voudrois pas que vous les laissassiez passer sans les faire apercevoir. »

148'. — LNSIBUCTION AUX DEMOISELLES

•X LA CLASn JAVMK.

(CoBBie il fait eooserter la boniif renommée, pratiquant oéanmoius .rkumUitc.)

Quand la lecture du chapitre ^ fut finie, M"* de MainteQon dit : « Je suis persuadée, mes chères enfantSy qu'il n y en a pas une parmi vous qui ne veuille avoir une bonne réputation, car il faudroit être insensée pour ne s'en pas soucier , et je suis sûre que quand vous entendez parler de certaines femr mes dont tout le monda dit du bien, vous dites aussitôt en vous-mêmes : Âh ! que je voudrois être comme cela ! Cela est juste et naturel, mais ce n'est

> Lettres édifiantes j t. IV, p. 851.

* Un chapitre de \* Introduction à la vie dévote, qu'on lisait qnaid elle entra dans la clause.

pas pourtant le vouloir de la bonne manière, si avec cela on ne travaille pas i faire tout ce qu'il faut pour établir cette réputation que saint François de Sales appelle bonne renommée. » Puis elle demanda à M"* de Maulne ce que c'étoit que la réputation. Elle répondit que c'est la bonne opinion que le public a d*une personne. WT de Maintenon ajouta : « Qu'est-ce qu'il faut faire pour mériter une bonne réputation? » La demoiselle dit qu'il falloit se bien conduire en toutes choses, et M"' de Saint-Laurent, a qui M"^ de Maintenon fit la même question, ajouta : Et devant tout le monde, a Su(Iiroit-il, reprit M*^ de Maintenon, d'être estimée d'un certain nombre de personnes choisies, sans s'embarrasser du reste ? — Je crois, répondit la demoiselle, que ce ne seroit pas assez, et qu'il faut que toutes les personnes qui nous connoissent disent la même chose. *— Vous avez raison, dit M°** de Maintenon, c'est en eflfet ce qui fait la réputation, et pour commencer par les personnes importantes, il faudroit que monsieur votre père du : Ah! que je suis heureux d'avoir une fille comme la mienne ! nvadame votre mère : Mon Dieu, que ma tille est raisonnable ! vos autres parents, ohez qui vous pouvez être : Qu'il y a du plaisir à avoir mademoiselle une telle chez soi ! votre femme de chambre : Que mademoiselle est aisée a servir ! tout de même d'un cordonnier, d'un tailleur, d'une blanchisseuse, d'un domestique, car les domestiques n'ont point d'autre conversation, dès qu'ils sont seuls , que de leurs maîtres et maîtresses, et

AUX DBMOiSBLLES DE LA CLASSE JAUNE (1703). 385

pour peu qu'il y ait du mal à dire d'eux, il est bientôt dÎTulgué, ainsi que ce qu'ils remarquent en eux. Souvent la réputation dépend plus de ces gens-là, que des personnes au-dessus qui ne nous voient pas de si près.

« Je me souviens toujours de ce que me dit un cordonnier qui me chaussoit étant jeune. Quand ces gens-là viennent chez vous, ils ont de grands mannequins pleins de souliers à toutes sortes de personnes, et parmi tous ces souliers il y eut une petite paire qui me plut fort. Je lui demandai à qui elle étoit. Il me répondit : C'est à mademoiselle une telle ; je lui demandai : Comment! vous chaussez une telle? qu'elle est douce et aimable ! Il me répondit : C'est un vrai petit diable; quand je la vas chausser, et qu'elle ne se trouve pas à sa fantaisie, elle se met en colère et me jette ses souliers à la tète. Ce cordonnier fit peut-être la même histoire à cent personnes en cette même matinée. Voyez par là que votre réputation dépend souvent des gens dont on se défie le moins, et c'est pour cela qu'il faut être toujours sur ses gardes avec tout le monde. »

Elle demanda ensuite à M^ de Boulainvilliers ' si cela étoit bien didicile. La demoiselle répondit que oui, parce que toutes nos inclinations ne nous portent pas toujours au bien également, surtout à une aussi continuelle contrainte que celle qu'il faut se faire pour ne jamais rien montrer que de bon. « Cela est vrai, reprit M*^ de Maintenon, mais on

- ' CeUe dcoMMKlk St r-n^frtÂtn lui Ca.'Ci;.îl*«.

386 L&TTRES ET ENTRETIENS SUR L*ÈMCATKMf»

est bien dédocmnagé de cette oonlrûote par Tes^ time qu on s'acquiert, et par le goût que les geuSr vertueux ont communéfoent pour nous^ car quant aux libertins^ il ne se faut pas mettre en peine de leurs critiques, mais marcher malgré leurs moqueries d*un pas égal, et avec toutes sortes de précautions, dans le cliemin de V honneur et de la vertu. Comptez que vous ne sauriez commencer trop tôt à travailler à vous établir une bonne réputation, et que vous ne devez, pas négliger» même dès^à pré* sent, Tcstime de vos compagnes^ parce que lès prih mières impressions sont fortes et ne s'efiaoeat guère, et il est tout simple que si elles remarquent en vous un mauvais naiturd, une méchante con* duile, ou quelque défaut considérable, duquel vous négligerez de vous corriger, Timpression leur en reste toute leur vie. Celles d'entre vous, par cxeoir pie, qui sont accommodantes, qui ne parlent guère^ qui écoulent volontiers les autres, qui s incommodent pour leur faire plaisir, qui montrent de la modération, de la sagesse et de la piété en tout, sont déjà estimées parmi nous^ à. quoi tient il que vous ne soyez toutes comme cela? Je sais, encore une fois, que cela n'est pas également aisé a tout le monde, et qu'il y en a à qui il faut qu'il en coûte plus qu'aux autres^ mais comptez qu'il n'y en a pas une qui n'y puisse parvenir^ car, heureuscmeqt pour nous, tout notre mérite dépend de notre travail, aidé de la grâce de Dieu, comme nous le dit très-bien une bleue l'autre jour, et cette grâce de Dieu ne nous manque jamais quand nous sommes

HlmiVAllVB A LA CLASSE JAtNE (1702). 387

fidèles à la lui demander avec instance et humilité. Faites vos réflexions sur ce que je riens de vous dire, mes chères enrants, et prenez dés à présent Tos mesures pour acquérir une bonne réputation; maïs, selon Texcellent avis de saint François de Sales, afin d'en Taire une vertu chrétienne qui soit agréable à Dieu et méritoire pour vous, n'oubliez pas de l'accompagner de l'humilité. Comment cela se peul-îl faire, d^Ardenne , qui nie regardez avec tant d'attention? — C'est, dit la demoiselle, en ayant de bas sentiments pour nous-mêmes, en ne désirant point d'avoir cette bonne réputation uni* quement par rapport à nous, mais dans le même esprit que Notre-Seigneur nous a dit, de faire nos bonnes œuvres devant les hommes, non pas pour être loués, mais pour que Dieu en soit glorifié. — Voilà qui est parfaitement bien répondu, reprit M"'de Mainlenon; pratiquez, mes enfants, tout ce que vous savez de bon, et ni vous ni nous n'aurons pas perdu notre temps. Priez pour moi. »

149*. — RÉPRIMANDE A LA CIJ^SSE JAtTsE

... oIlfaut|)umrrigoureusement celles qui, après 4es défenses que nous faisons, auront la hardiesse u'y

' Recueil d'Instructions, p, i\Z.

* Nous avons d<^Jà fait remarquer que la classe jaune était la -plus difficile à tenir ; aussi M»* de Maintenon élait-elle obligée d'employer souTcnt aTec die la rigueur et la sévérité. Les répri-

388 LETTRES ET ENTRETIENS SDR L*filWCATfO!f.

contrp.venir; mais il faut les punir tranquillement et sans s'émouvoir. J'ai sujet do craindre qu'on ait mal compris ce que j'ai dit : qu'il ne faut pas faire souvent des punitions; j'appréhende que vous ne soyez empêchées par là de punir celles qui le méritent. 11 faut toujours commencer par essayer de la douceur, avertir plusieurs fois, donner un temps suffisant pour qu'on puisse se corriger, et ne jamais prendre, comme on dit, les gens en trahison. Vous avez grand besoin de l'esprit de Dieu pour bien conduire vos filles, car il ne les faut pas traiter de la même manière. Il y en a qui veulent être menées par la rigueur, d'autres qui demandent une grande fermeté , d'autres encore à qui il faut beaucoup de douceur, surtout les nouvelles venues, afin de connottre l'éducation qu'elles ont eue et les connoltre aussi elles-mêmes. Pour cela, je leur parlerois souvent en particulier pour voir si leur fonds est bon ou mauvais ; je patienterois un mois, même un an sur leurs défauts, s'il étoit nécessaire.

«Il faut, Mesdames, vous faire craindre de vos demoiselles. Il est juste que, puisque vous leur tenez lieu de mères et que vous leur en rendez tous les services, elles aient pour vous l'obéissance que les enfants doivent à leurs proches. Il faut punir trèssévèrement celles qui osent vous résister. Faitesleur essayer toutes sortes de punitions ; si celles qui sont établies ne suffisent pas pour les réduire, nous

maDdc» ii celte classe »ont assez nombreuses ; mais elles sont presque toujours per^oniielles et peu intéressantes.

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