‹ Lettres et entretiens sur l'éducation des fillesChapitre 60 sur 120 · ENTRETIEN AVEC LA ŒASSE VERTE · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LA ŒASSE VERTE

(De la néceuilé de tout apprendre, et d« («ire plaisie.)

Madame étant venue à la classe verte , et ayant demandé des nouvelles d'une demoiselle, la maîtresse dit qu'elle avait renoncé au plain-chant. — «Elle n'a donc pas de voix? dit Madame. Eh bien! nous avons cela de commun. Je n'ai jamais mis en air, mais je n'entends pas un chant que je ne le retienne, et dès la deaxième fois je sens' toutes les fautes qu'on y fait. Je chante quelquefois quand je suis seule , cela me fait un très- grand plaisir-, mais je crois que je n'en ferois pas beaucoup aux personnes qui m'entendroient. Quel elFet le plain-chant

^ Recueil d' Instructions, p. 991.

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Al dtnt les dasses? — On esl ravi de rapprendre, féponëit la maîtresse, c t cela leur sera fort utile. — ûai, MBurément, dit Madame, quand même elles ne fOttifoîent pas chanter, elles auront toujoars mie petite connoissamce qui leur fera plaisir. Il ne faut jamaisiiégliger d'apprendre qaoi que ce soit. Ainsi, jen'earois jamais cru que de savoir peigner m'eût eervii quelque chose. Ma mère, allant à TAmérique, mena plusieurs femmes avec elle, mais elles s'y marièrent toutes, jusqu'à une vieille, laide , affreuse, qui avoit les pieds tournés. 11 ne restoit à ma mère que de petites esclaves qui n'étoient guère capables de la servir, et surtout de la peigner. Elle m'apprit  le faire, «t comme «Ile avoit une très-belle tète et les cheveux bien longs, il falloit me monter sur une chaise, et je la peignois très-bien. De là je «uis venue à la cour, et ce petit talentxnc donna la faveur 4e Madame la Dauphine. On fut tout étonné de me voir manier le peigne *. Je commençois par démêler le bout des cheveux, et j'allois toujours en avançant.

* M"^ de Mainlenon était deuxième dame d'atoun de la Dauphine. Voiri ce que raconte à ce sujet UuMy-Rabutin, à la date du 3J> mars IG80 [Corrénpondance , t. IV, p. 94 de i'édit. Charpenlier) : « Je ne aaia ëi on vous aura mandé le démÊié de la marécbtlc de Roclieforl (première dame d'atours) et de M*"' de Maintenon. I.a marécliale, qui coifToitM^»' la Dauphine, ayant été obligée de aorlir parce qu'elle saignoit du nez, M™* de Mainlenon acheva d'habiller la princesae ; la marécliale étant revenue, se plaignit de ce qu'on avoit entrepris sur ses fonctions ; et comme elle sembloit Touloir refaire ce que M"** de Mainlenon avoit déjà fait. M"** la Dtuphine leur dit qu'elle ne saTOit pas comment on en usoit en France, mais qu'en Ravière quand elle éloit une fois habillée, on ne la désliabilloit plus que pour la coucher. On a réglé que la première des deux dames r|ui commcn:eroit M*»' la Daaphtne l'aclit-

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Elle disoit n'être jamais mieux peignée que quand elle rétoit par moi. Je le faisois fort souvent, parce que les femmes de chambre ne le faisoient jamais si bien. On auroit été fâché de ne m'avoir pas tous les malins au moins pour cela. Je crois que vous vous peignez les unes les autres; vous ne devez pas en faire de difficulté, ni croire que cela soit indigne de vous, parce que vous êtes demoiselles. Pour moi , je suis venue ici bien des fois de grand matin pour peigner des rouges 9 couper leurs cheveux et les nettoyer de la vermine. On *vous donne aussi la liberté de couper vos cheveux : cela fait de belles têles. Je me souviens que ma mère ne me voyoit guère sans porter des ciseaux sur la mienne; elle est parvenue à ce qu'elle vouloit, car j'ai encore beaucoup de cheveux.

u Je vous le répète, mes chères enfants, il ne faut rien négliger de ce quon peut apprendre. Rien ne marque tant Fesprit d'une personne que d'aimer à apprendre et a voir comment se fait chaque chose. Ainsi, je suis charmée de Jeannette ^ U est étonnant qu'un enfant de cet âge s'applique comme elle fait : elle passoit l'autre jour une demi-heure a voir mettre une serrure, elle tournoit de tous les sens et y donnoit toute son application. M*"* la duchesse de Bourgogne sait toutes sortes d'ouvrages, j'en suis souvent étonnée \ je crois qu'elle a été élevée comme le sont

veroit. Cela étant, ce sont deux charges égales. Perinne n'est mieux avec le roi que M">* de Maintenon. u . * Voir rhistoire de cette enfant dans les Lettres historiqua et édifiantes, t. 11, p. 260.

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tOM nos princes, et qu'apparemment quelque femme de chambre, pour lui faire sa cour, lui apprenoit ce qu'elle savoit. Elle n'a pas besoin de savoir des métiers dans la place où elle est-, cependant elle sait toot, on ne peut rien lui montrer. Ainsi, croiriez- Tous qu'elle seconnott à la fièvre, et elle ne manque guère de me tàter le pouls quand elle croit que je suis malade, et ce qu'elle me dit, il est sûr que M. Fagon me le dit aussi. Elle sait filer la laine, le lin, la soie, filer au rouet, tricoter*, elle s'est brodé un habit de taffetas jaune. Je me suis aussi appris à filer moi-même pour vouloir faire plaisir à ma gouvernante ; je lui filois des habits. M. de Louvois savoit toutes sortes de métiers; il avoit les doigts prodigieusement gros , à peu près comme deux de mes pouces, et avec cela il démonloit une montre avec une adresse admirable , quoiqu'il n'y ait rien de si délicat. Il étoit cordonnier, maçon, jardinier. Un jour que je dévidois de la soie plate sur deux cartes ou carrés faits d*une jolie façon , il étoit auprès du Roi, dans ma chamhre, et mouroit d'envie devoir comment ce que je tenois étoit fait. Le Roi s'en aperçut, et me ledit tout bas-, je le lui montrai, il défit la soie y examina la carte, et raccommoda tout fort adroitement.

« Il n'y a rien qu'on n'ait quelquefois besoin de savoir. Dans le temps que j'élevois les princes, il falloit les tenir cachés ; pour cela , nous changions souvent de lieu, et il falloit chaque fois retendre les tapisseries -, je montois à l'-échelle moi-même, car je n'avois personne , et je n'osois le faire faire par des

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nourrices ; ainsi , il me Gdloit faire su métier que Je n'avois assurément jamais «ppris.

« C'est que vous aviezbeaucoup de commge, dit une maîtresse. — Il est vrai, reprit Madame, que j'en avois dansma jeunesse. — Cestoequi manque, dît la maltresse, on peu à nos demoiselles-, elles se trouvenl fatiguées de la moindre peine ^ elles ne sauroieat faire un tour de jardin qu'elles ne soient lasses.— Elles ne devroient pas, dit Madame, être un moment assises -, il est bon de sauter, danser, oourir, jduer aux barres, aux quiHes et autres jemc d'exercice-, cela les fait croître. C'est peut-étreM qui fait qu'elles demeurent si petites. Il est étonnant qu'eUes n'aiment point à agira leur âge, et qu^elies soient •partout portées à s'asseoir et à s'appuyer. 11** de Richelieu, à soixante-dix ans, ne s*étoit jamais appuyée dans son carrosse, et moi, vieitte et malade (Comme je suis, je reste toujours droite comme vous me voyez. Je suis ravie quand je vous vois trotter et balayer l'église, parce que cela est bon à votre sanlé ; •si on le pouvoit, on vous enverroit partout pour vous faire agir, mais on ne peut vous élever en courant toujours.

ttJeleurilis sou vent, dit une maîtresse, que ce qui rend les gens de métier si forts c'est qu'ils s'exercent beaucoup. — Et leur esprit, ajouta Madame, est tout appli(|ué à ce qu'ils font -, ils sont comme les bétes : ils ne pensent toute la journée qu'à leur charrue, et le soir ils reviennent chez eux pour dormir. Une autre r«tison qui rend ces gens-li si forts, c'est qu'ils sont nés dans celte condition et qu'ils y ont

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été élevéa. L& travail de leiprit est bien plus pénible qiie^ celui du corps. Il y a un proverbe qui dit : Le couteau use la galue, Tépée le fourreau, Tesprit le corps. Le eorpa ne prend de fatigue que ce qu'il en paot porter; quaad il est las jusqu aun certain point, il demeure) mais Tesprit va plus loin qu*il ne peut^ il fait des. efforts exlraordinaires, et c'est ce qui le rend infirme. On va quelquefois jusqu'à en perdre la raison, ce qu'on ne voit gu^re parmi ces b )nnes gens; mais il est plus ordinaire aux nobles, parce qu'ils ont une plus grande vivacité, et que leurs occupations sont plus Impliquantes. Je me souviens que pendant le siège de Mons, un jour que j'étoisdans ma chambre, j'appelai Masceau, et jo me mis a faire avec lui la maison de M"* de Biais*, je calculois à combien cela monloit^ j'étois malade cl j'avois été saignée, par conséquent il ne falloit point m'appliqu^r. Cependant je le Os, je me forçai, et, sur-le-^ champ, je sentis, aussi sensiblement que je sens ce fuseau, qu'il se dérangeoit quelque chose dans ma tête. Je Os retirer Mancoau, et j'ai été depuis longtemps sans pouvoir m'appliquer à rien.

V Je ne comprends pas que vous ayoz de la peine à balayer, cela vous forliiic. Il ne faut jamais se faire de peine d'aider une servante -, j î n'ai vu de suffisance sur cela dans la noblesse qiia Sainl-Cyr. Je comprends bien que les gueux revêt is que jevousdépeins' n* osent pas toucher la terre du bout du doigt, mais les nobles ne trouvent pas ces choses au-dessous

> Voir le ProTerbe Vill dans les Conmlt aux demoUeiles, t. H.

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d'eux. — Il me semble, dit une maîtresse, que vous avez eu la bonté de nous dire que vous appreniez à lire à votre gouvernante. — Oui, assurément, répondit Madame, et rien ne me faisoit plus de plaisir. Quand elle ne vouloit point, ellemedisoitque jene la ferois pas lire, etje faisoistoutecbose imaginable pour n'en être pas privée. Je suivois toujours cette femme de chambre etje passois quelquefois des journées à tamiser dans ime huche. On me moiltoit sur une chaise pou rie pouvoir faire pi us commodément. C*est un métier fort lassant ; cependant je le faisois avec plaisir pour obliger ma gouvernante. Depuis, Dieu m'a élevée à une haute fortune et m'a donné de grands biens ^ maisjen'ai jamais aimé l'aient que pour en faire part. Je ne le mets pas à avoir de belles jupes ; vous le voyez par les habits que je porte; mais je le mets à faire plaisir aux autres. Vous savez que Tune des maximes que je vous ai données est celle-ci : Le plus grand de tous les plaisirs est d'en pouvoir faire. »

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