‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

quelle énergie, l'auteur anglais y fait parler la sensible Héloise. C'est une amante désolée, une femme privée de ce qu'elle a de plus cher, qui n'existe plus que pour l'ombre d'un homme qu'elle aime toujours avec encore plus d'ardeur; qui peint ses tourmens excessifs et qui sont sans remède; que la douleur, la tendresse accablent, et lui font oublier, dans ces momeiis de délire, le Dieu qu'elle sert, le cloître qui la renferme, l'univers, et même jusqu'à elle.

AVANT-PROPOS

Abeilard et HêloÏse vivaient dans le douzième siècle. Ces deux personnes furent les plus distinguées de leurs temps , par les lumières de leur esprit et les grâces de leurs figures ; mais rien ne les rendit plus célèbres que leur passion infortunée. Après une longue suite de malheurs , ils se retirent chacun lans un couvent séparé , et y consacrent le reste de leurs jours aux devoirs de la religion.

Ce fut quelque temps après leur séparation , qu'une lettre d'Abeilard , adressée à un ami , et qui contenait l'histoire de ses malheurs, tomba entre les mains dHcloisc. Cet écrit réveilla toute sa tendresse, et occasiona ces

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fameuses lettres qui peignent si vivement le combat de la nature et de la grâce : celle-ci en est imitée et tirée en partie.

LETTRE

D'HÉLOÏSE A ABEILARD

Dans cette solitude paisible, séjour où la contemplation tourne constamment ses regards vers le ciel, lieu où règne un silence si profond , quels mouvemens troublent la tranquillité de mon âme? Pourquoi mes pensées s'égarent-elles au-delà de cette retraite sacrée ? Pourquoi mon cœur ressent-^il des feux si long- temps oubliés? Quoi! aimerais- je encore?

Oui , cette lettre vient de lui ; c'est le nom d'Abeilard qu'Héloïse doit baiser encore une fois. Nom cher et fatal! je ne veux plus te prononcer : ne passe plus ces lèvres que la religion a consacrées au silence ; reste à jamais renfermée dans mon cœur, où l'idée trop chérie d'Abeilard est mêlée avec celle de Dieu.

io LETTRE D'HELOISE

Que ma main s'arrête , et ne trace pas ce nom.... Mais je viens de l'écrire.... C'est à mes larmes à l'effacer. En vain la malheureuse Héloïse a recours aux larmes et à la prière : son cœur commande sans cesse, et sa main obéit toujours.

O murs , dont la sombre enceinte renferme des tourmens volontaires, et retentit de soupirs poussés par la pénitence ! rochers que de pieux genoux ont usés ! cavernes hérissées d'épines ! autels où les vierges au tein pâle veillent sans cesse! statues des saints, qui ont appris à se vaincre eux-mêmes ! votre vue et mon long silence ne m'ont point rendue insensible comme vous. En vain le ciel me rappelle à lui ; tandis que je prie , la nature , toujours rebelle, occupe la moitié démon cœur; mes prières , mes jeûnes , mes pleurs , ne peuvent éteindre ni même affaiblir le feu qui me dévore.

Sitôt que ma main tremblante eut ouvert ta lettre , ô mon cher Abeilard ! ton nom , qui s'offrit d'abord à mes regards,

A ABEILARD. n

réveilla en moi le sentiment de tous mes malheurs : nom toujours triste , toujours chéri , et que je ne puis prononcer sans pousser des soupirs et verser des larmes. Je tremble toutes les fois que je trouve le mien , sûre que quelque infortune le suivra de près. Mes yeux , baignés de pleurs, parcourent ta lettre de ligne en ligne , et n'aperçoivent jusqu'au bout qu'une longue suite de malheurs..... Tantôt je m'y vois brûlante de l'amour le plus tendre, tantôt accablée à la fleur de l'âge par le plus cruel chagrin ; enfin , perdue dans l'obscure solitude d'un couvent, où l'austère religion doit éteindre la flamme la plus vive, ici doivent mourir les plus nobles passions, l'amour et la gloire.

Ecris-moi cependant, cher Abeilard, écris-moi tout ce que ton cœur ressent encore : que j'unisse mes douleurs aux tiennes, et que je rende soupirs pour soupirs; cette ressource ne peutm'être ôtée ni par la fortune ni par nos ennemis; et mon Abeilard serait-il plus cruel qu'eux?

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