‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · LETTRE D'HÉLOISE · texte numérisé non relu

LETTRE D'HÉLOISE

Mes larmes sont à moi , et je ne es ménagerai pas; je donnerai à l'amour celles que j'aurais versées dans la prière. Ces tristes jeux n'ont rien de mieux à faire...: Lire et pleurer sera leur occupation éternelle. Partage donc avec moi tes peines, accorde-moi cette triste consolation : faig pîus encore* rejette-les toutes sur moi.

Le ciel n'inspira d'abord l'invention des lettres que pour le soulagement des malheureux , pour quelque amant banni , ou pour une amante captive. Elles vivent, parlent, et expriment ce que l'amour a de plus tendre : par leur moyen , les désirs d'un jeune cœur se communiquent sans crainte, l'âme se déploie tout entière aux yeux de l'objet aimé , l'absence est trompée, et, franchissant la distance des lieux, un soupir passe de l'Inde jusqu'au pôle. Tu sais avec quelle innocence j'allai d'abord au-devant de ton amour , qui se déguisait sous le nom d'amitié, mon imagination te prêtait une forme angélique, tes yeux brillaient d'une flamme douce,

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pareille à un rayon céleste. Croyant pouvoir t admirer sans crainte , je t'aimai sans remords. Quand tu chantais les louanges du seigneur, les cieux me semblaient attentifs aux accens de ta voix 5 et lorsque tu annonçais les vérités divines , elles me paraissaient s'embellir en passant par ta bouche.

Quels préceptes pouvaient manquer de persuaderquand tu les donnais? tu m'enseignas trop aisément qu'aimer n'était pas un crime.- Bientôt je m'abandonnai à la séduction de me3 sens, et ne souhaitai plus de voir ange celui que j'aimaiscomme homme. Je ne vis plus que dans un sombre éloignemen t la félicité des esprits célestes , et je cessai de leur envier le ciel , que je perdais pour toi.

Combien de fois, hélas! ai-je dit en moi-même , lorsque mes parens me pressaient de choisir un époux : Je tiens pour cruelles toutes les lois que l'amour n'a point dictée9 ! L'amour , aussi libre qu'un habitant de l'air, à la vue des liens de

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l'hymen, étend ses ailes légères, et s'envole à l'instant. Que les richesses et les honneurs comblent les désirs de celle qui consent à porter le joug du mariage; que son nom soit respecté et sa réputation sacrée, j'y consens : toutes ces apparences de bonheur s'évanouissent devant une véritable passion. Réputation , richesses, honneurs, qu'êtcs-vous en comparaison de l'amour! Ce dieu jaloux, se voyant dédaigné , inspire , par vengeance , des passions inquiètes aux mortels qui profanent ses feux en cherchant en lui un autre bonheur que lui-même.

Quand je verrais tomber à mes pieds le maitre du monde, qui m'offrirait son trône et l'univers , je mépriserais ses présens : je ne voudrais pas être la femme de César. Trop heureuse , pourvu que je sois la maitresse de celui que j'aime; et s'il est encore un titre plus libre et plus doux, je le prendrai pour lui seul. Quel bonheur quand deux âmes , unies l'une à l'autre, s'aiment librement, et ne connaissent d'autre loi

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que celle de la nature ! un seul objet remplit alors le cœur tout entier; on possède, on est possédé à son tour. Les mêmes pensées de deux véritables amans se rencontrent, avant que leurs lèvres se soient ouvertes; les mêmes désirs se lisent dans leurs regards : c'est là une félicité parfaite, et telle était autrefois celle d'Abeilard et la mienne.

Hélas! que notre sort a changé! Quelles horreurs se retracent tout à coup à mon imagination! Que vois-je! mon amant nu, lié et cou vert de sang, paraît à mes jeux.... Où était Héloïse dans ce moment affreux? Ses cris , ses efforts , se seraient opposé,s à des ordres si cruels. Barbares, arrêtez.... retenez votre main sanguinaire, détour, nez votre rage sur moi seule; ou du moins, puisque nous avons tous deux commis la même faute, faites-en retomber la peine sur tous deux... Sa douleur m'accable et me trouble... Par pitié, par pudeur , cessez... mes sanglots redoublés et ma rougeur brûlante m'ôtent la force d'achever.

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Pourrais-tu avoir oublié ce jour triste et solennel , où, comme des victimes qui attendaient le coup mortel , nous étions aux pieds des autels. Que de larmes coulèrent de nos yeux dans ces cruels momens ! A la fleur de la jeunesse , je disais un adieu éternel au monde; je baisais le voile sacré avec des lèvres glacées. Les autels tremblèrent, les lampes pâlirent; Le ciel crut à peine la conquête qu'il faisait, et les anges entendirent avecétonnement les vœux que je prononçais. Je m'avançais cependant vers ce sanctuaire redoutable : ce n'était pas sur la croix que mes yeux étaient fixés, mais sur toi seul. Le zèle de la religion ni la grâce ne faisaient point ma vocation : c'était un amour malbeureux, et je ne me perdais ainsi tout entière, que parce que je perdais mon amant.

Viens donc soulager mes douleurs par tes regards et par tes discours ; on t'en a laissé l'usage. Que ma tête se repose encore sur ton sein ; que je boive à longs traits le

délicieux poison que j'ai pris dans tes yeux; que je retrouve ce poison sur tes lèvres. Donne ce qui est en ton pouvofr, et laisse-moi imaginer le reste.

Mais non : que ces pensées criminelles s'évanouissent pour jamais : viens plutôt m'instruire de mon devoir, et me parler de félicités plus durables. Dessille mes jeux : peins-moi tout l'éclat de la gloire céleste , et fais que mon âme t'abandonne pour son Dieu. Que si tu te refuses à mes vçeux, songe du moins que mes fidèles compagnes méritent tes soins. C'est ton troupeau; ce sont des plantes cultivées par tes mains, des enfans de tes prières. Elles ont quitté ce monde dans une tendre jeunesse, et tu les conduisis dans cette paisible retraite (1) dont tu avais élevé les murailles sacrées. Par toi ce désert fut embelli , et le paradis ouvert dans ce lieu sauvage. Là, aucun orphelin en pleurs ne voit les richesses de son père orner les

(1) Le Paraclct, fondé par Abeilard.

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autels, ni enrichir les pavés de ce temple. On n'y remarque point des tableaux magnifiques , ni des statues d'un métal pré. deux, donnés par des pécheurs mourans:

tribut d'un aveugle désir d'acquérir un ciel , perdu sans doute par les moyens employés pour l'obtenir. Les voûtes de ce saint édifice soat aussi simples que la piété qui l'habite : elles en retentissent mieux des louanges du Créateur.

Si tu te transportais dans cette retraite solitaire où nous devons passer nos jours; si tu venais sous ces dômes couronnés de pyramides , dont les voûtes respectables seraient environnées d'une nuit éternelle sans les vitres obscures qui laissent passer quelques faibles rayons de lumière , tes yeux dissiperaient ces noirs ténèbres, et îles sillons de gloire brilleraient autour de toi : mais maintenant aucun objet consolant ne s'y présente, tout y est plongé dans une profonde tristesse; on n'y entend que des gémissemens , on n'y voit couler que des pleurs.

Viens donc , ô mon père , mon frère , mon époux, mon ami! que ton esclave, ta sœur, ta fille puisse encore, en faveur de tous ces noms , exciter ta pitié pour elle. Rien ne saurait plus me porter à la méditation , ni fixer mes désirs inquiets : je ne suis plus même touchée de ce plaisir simple et ravissant que donne le spectacle de la nature; ces pins plantés sur la pente des rochers , et ciunt un vent sourd agite les feuillages somhres ; ces ruisseaux serpentans qui tombent des montagnes; ces eaux qui font retentir de leurs murmures ces grottes profondes ; ces lacs dont le souille de la bise ride la surface ; tous ces objets autrefois si charmans pour moi, ne me procurent aucun repos , ni ne calment mes soucis. La noire mélancolie habite ces bois, ces cavernes et ces voûtes qui ne couvrent que des tombeaux. Elle répand autour d'elle un silence pareil à celui de la mort; sa présence ténébreuse attriste cette décoration jadis si riante , ternit l'éclat des fleurs, obscurcit la verdure, et

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rend terrible le bruit des ondes , qui se précipitent en murmurant. On ne ressent plus partout qu'une secrète horreur. Je dois cependant rester ici pour jamais, monument triste et fatal de l'obéissance dune amante ! la mort , la seule mort peut rompre la chaîne qui m'y attache; j'y laisserai toutes mes faiblesses, et j'y sentirai éteindre mon ardeur : mes froides cendres y seront déposées , et j'y attendrai qu'il me soit permis de les mêler avec les tiennes.

Ah! malheureuse! on te croit l'épouse d'un Dieu , et tu n'es encore que l'esclave de l'amour et d'un homme ! O ciel ! daisne me secourir. Mais d'où part cecte prière ? Vient-elle d'un mouvement de piété ou de désespoir? Quoi! dans ce lieu même, asile de la chasteté , l'amour trouve-t-il un autel où brûlent ses feux criminels ? Je dois me repentir ; mais puis-je faire ce que je dois ' Je regrette l'amant , et je ne gémis pas du crime : je le vois ce crime, je le blâme, et je l'aime encore en le condamnant. Je

me repens des plaisirs où je me suis livrée, mais j'en sollicite de nouveaux : tantôt les yeux levés vers le ciel , je pleure mon offense; tantôt je songe à toi, et je renonce à l'innocence où je croyais aspirer.

Pourrais -je t'oublier et haïr ma faiblesse? la cause est toujours en moi. Dès que je veux la détruire, je sens que j'en aime l'auteur. Comment séparer du crime l'objet que l'on chérit? L'amour et le repentir se confondent toujours.

Quelle entreprise pour un cœur aussi touché , aussi pénétré , aussi perdu que le mien! Quoi! vaincre une passion si puissante ! Avant que mon âme ait pu reprendre 6a tranquillité , quels combats entre l'amour et le devoir n'a-t-elle pas à essuyer? Combien de fois doit-elle se repentir, retomber, regretter son amant, le dédaigner, faire tout, excepté de l'oublier? Mais, non, c'en est fait; je n'ai plus rien à craindre, tout est consommé. Viens donc, mon père, viens m'enseigner à soumettre la nature, à renoncer h mon amour,

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à la vie, à moi.... et à toi-même. Remplis mon cœur de Dieu , lui seul peut te remplacer.

Ah !; mille fois heureuse la destinée d'une vierge qui s'est consacrée à lui! elle oublie le monde qui l'a oubliée à son tour , et elle goûte les douceurs d'un calme profond. Son humble résignation fait que tous ses vœux sont exaucés. Le travail , le repos partagent et remplissent son temps : un sommeil paisible lui laisse la liberté de veiller et de prier; ses désirs sont toujours réglés , et ses affections toujours les mêmes ; ses larmes font ses délices ; et ses prières pénètrent les cieux ; une grâce divine l'environne sans cesse de rayous éclatans : les anges , qui veillent autour d'elle durant son sommeil , lui procurent les songes les plus doux et les plus purs ; pour elle l'époux prépare l'anneau nuptial ; des vierges , revêtues de blanc , chantent des hymnes à son honneur : les roses d'Eden , qui ne se fanent jamais , fleurissent pour lui être présentées , et les ailes

des séraphins répandent sur elle les parfums les plus exquis. Elle meurt enfin au son de ces harpes célestes , et se pâme à la vue du bonheur qui l'attend.

D'autres songes, et des ravissemens bien différens , égarent mon âme errante. Quand , à la fin de chaque triste journée , mon imagination te retrace tel que je t'ai connu , ma conscience se tait alors ; et , laissant parler la nature, mon cœur tout entier revole vers toi. Je déteste et j'aime cependant le souvenir de cette nuit où mes premières faveurs.... Je t'entends, je te vois; mes mains empressés embrassent ton fantôme pour le retenir. Je m'éveille , je n'entends et ne vois plus rien; le fantôme me fuit, aussi cruel que toi-même; je le rappelle et ne suis point entendue ; j'étends mes bras, et ne saisis qu'une ombre fugitive; je ferme les yeux pour ramener ce songe ravissant, revenez douces illusions, images trompeuses!.... Hélas! en vain je te revois , mais c'est pour errer en-

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