DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Oain't asils, ou, du monde abjurant les attraits, Mon cœur crut retrouver l'innocence el la paix; Théhaïde profonde, où l'âme détrompée, Fuit les terrestres biens pour des Liens pi us parfaits , Que d'un soin différent mon âme est occupée!... Cher et fatal amant cette lettre est de toi , Cette lettre.... Ma bouche y vole malgré moi : Pardonne, Dieu jaloux, Abeilard l'a tracée, C'est son nom que j'y baise en l'arrosant de
pleurs :
O mon cher Abeilard! j'y lis tous nos malheurs! Mis larmes l'ont déjà presque toute effacée: 0 souvenir fatal d'un bonheur qui n'est plus!
2 26 ÊPITRE D7IÉLOÏSE
R!o ns délicieux, et pour jamais perdus, Ou îour da:is les bras.... J'en ils mon dieu
. prême, [ même:
Pour toi j'oubliai tout, tout jusques au ciel Ce ciel que je perdais ; je le trouvais en t li. On voulait i[ue l'hymen nous soumit a sa loi, L'amour, à son aspect développant ses ailes, Eut Lientôt loin de nous emporté ses faveurs : Ai! qu'à jamais, disais- je, il règne sur nos cœurs! Hymen, ton joug est dur, tes chaînes sont
cruelles , Porte ailleurs tes trésors, tos titres, tes grandeurs; Aliment des cœurs froids, soutien des âmes
vaines , Valent-ils des amans les plaisirs et les peines?. Non : l'univers entier disparaît à leurs yeux, Habitant de la terre, ils jouissent des cieux. Bonheur, helas! trop court! souvenir qui me tue! Dieu! quel spectacle s'offre à mon âme éperdue? Abeilard, nu, sanglant... Arrêtez, inhumains, Si son crime est d'aimer, je suis la plus coupable; Tournez sur moi ce fer.... Helas! mes cris sont
va!ns.
C'en est fait... O douleur ! ô perte irrépara1 le ! Malheureuse Héloïse ! Abeilard est vivant , Il n'est point infidèle, et tu n'as plus d'amant.
A des tournions sans fin je me vis condamnée: Tu devins mon tyran en perdant ton amour; Le mien s'en augmenta : rappelle-toi ce jour, Ce jour où, par toi-même à l'autel entraînée, Victime d'un amour impuissant et jaloux, Le cœur rempli de toi, je pris Dieu pour époux: Ma main porta le voile à nu s lèvres treuil liantes, Du flambeau sur l'autel je vis le jour pâlir, Le temple s'ébranla : sous ses voûtes croulantes Je nus le ciel vengeur prêt à m'ensevelir : Au Dieu de vérité ma bouche osait mentir. Mais son épouse, hélas! c'est ainsi qu'on me
nomme! [homme!
Malheureuse] ah! tu n'es que l'csc#ve d'un Tu vins bientôt après m'apporter tes adieux ; Tu me quittais, et moi, seule avec ton image, Seule avec mes regrets, je restai dans ces lieux, Dont l'aspect effrayant, dont le site sauvage Plaisait à ma douleur en attristant mes \ eux. D'effroyables rochers pendnns sui- un al, une, Des 1 11 us et de 5 cvprès qui ci nu nui ici il leur cil m', l'n torrent à grand bruit roulant du liant des
monts ,
Et mêlant le fracas de son onde éeumante
An sourd mugissemenl d s sombres aquilons,
\ oilà quel est l'asile où gémit ton amante. 1 D i V-
222 ÉPITRE DTIÉLOISE
La piété, dit-on, y trouve le bonheur; C'est là que des humains elle fuit les approches Hélas! je n'ai trouvé dans ces lieux que 1 horreur, Que l'affreux désespoir assis entre ces roches , De l'abîme à ses pieds mesurant la hauteur.
Tu vois mon sort, tu vois qu'Héloïse éperdue, Loin de toi se consume en rappelant en vain ; Ne sois point sans pitié, rends-lui du moins ta
vue ; Viens, qu' Abeilard encor repose dans mon sein ; Y iens, que ma bouche encor, sur ta bouche adorée, Retrouve ce poison dont je fus enivrée: Presse-moi sur ion cœur, serre-moi dans tes bras, Trompe enûa mes désirs, si tu ne les sens pas; Laisse le soin du reste à mon âme égarée.
Que dis- je ? ah ! viens plutôt me dessiller les yeux ; Viens remettre mes pas dan6 la route des deux; Viens apprendre à mon cœur, trop plein de ce
qu il aime, A renoncer au monde... et surtout à toi-même : Qui t'arrête? l'amour est pour toi sans flambeau : Que crains-tu près de moi? quel péril te menace? La vigne , en s'attachant au bois mort qu'elle embrasse ,
A ABEILARa 2 33
Fait-elle reverdir ce stérile rameau?
Ta faiblesse est ta force, et la victoire est sure; La grâce, en toi, n'a point a dompter la nature; Le repos de ton cœur est trop bien affermi : Viens donc, ô mon époux, mon père, mon ami.... Insensée ! A cpiels vœux j'abandonne mon âme ! Si ton image seule y nourrit tant de flamme , Si cette lettre y jeile un si grand trouble, hélas ! Que ferait ta présence ?... Ah ! ne m'écoule pas; Pi i a -moi pour jamais d'une si chère vue. Pour jamais! ....Quoi! toujours incertaine en
mes vœux , Sans cesse de remords, 3e désirs combattue, Ne pourrais-je du moins savoir ce que je veux?
O mille fois heureuse une vierge sacrée , Lorsqu'ignorant le monde , et du monde ignorée, Conduite par la grâce en cet asile obscur, Elle présente à Dieu l' offrande d'un cœur pur '! De soins qui lui sont chers tout le jour occupée , Sa paupière, la nuit, de pleurs n'est point trempée :
La vapeur du sommeil y coule s;ins effort, Ses songes ne sont point les enfans du remords, Sa voi\ chante de Dieu les merveilles antiques; Et, quand son sacrifice est enfin consommé, Elle voit s'entrouvrir les célestes portiques,
aa'f ÉPITRE DTIÉLOISE
Et vole dans le sein d'un époux bien-aùné : Mais d'un profane amour , moi qui , triste vie-
lime, Eus pour vocation l'impuissance du crime ; Moi, qu'avec ton image, un Dieu vengeur poursuit, Jou t d'un vain désir, en proie à mille alarmes, J'appelle vainement le sommeil qui me fait, Aux pieds du crucifix-, que je baigne de larmes, Je lui demande en vain de m'arracher à toi, Je te trouve toujours entre le ciel et moi.., Qu'entends- je ! qu'elle voix? On m'appelle,...
Héloise !
Oui prononce mon nom dans ces lieux où tout
dort ?
Une autre fois, déjà, dans mon àmc surprise, Cette voix a porté les accens de la mort. ï'errais, pendant la nuit, sous ces voûtes func-
bres, Où, mêlant un jour pâle à d'affreuses ténèbres, J.a lueur dune lampe éclaire da tombeaux: Dans ce muet séjour de la froide épouvante. Je conjurais la mort de terminer mes maux : J'embrassais une tombe, il en sortit ces mots : « Viens, chère et triste sœur; viens, malheureuse amante:
« Tes vœux sont exauces , cl ta place est ici ; « Tu ne nourriras plus un dévorant souci. « C'est sous ces marbres froids que le repos
habite, (c Jadis, le coeur en proie au trouble qui t'agite, « Je n'ai trouvé la paix qu'en ce sonibre séjour: « Un long silence y règne et fait taire les plaintes; « Ta superstition y dépose ses craintes ; « Car ce Dieu qu'on nous peint terrible et sans
retour, <c Plus indulgent que l'homme, et juge moins
sévère, (( Pardonne à la Faiblesse, et ne punit qu'en père. »
Je viens, ma sœur, je viens, j'obéis à ta voix: Et, toi, cher Abeilard, pour la dernière fois, Viens voir ion Héloïse, et recevoir son âme ; Contemple sans danger cet objet de ta flamme , Sous la main de la mort vois ses traits se flétrir, Enseigne à ton amante; apprends d'elle à mourir. Vois de son teint déjà les couleurs effacées; Ses yeux d'ombres couverts, et ses lèvres glacées....
O mort ! terrible mort ! par toi seule éclairée , L'homme voit le néant de tout ce qui l'attache. Jouet des passions, et par elles égaré,
226 EPITRE D'HKLOISE, ETC.
Leur voile est sur ses yeux, ton bras puissant l'arrache.
De nos vœux iusense's, hélas! quels sont les fruits?
Après de courts plaisirs et de trop longs ennuis,
Un sommeil éternel ferme notre paupière ;
Nos vains projets et nous, tout rentre en la poussière.
Que de tes jours le ciel protcgele flambeau ;
Mais lorsqu'ils s'éteindront, que le même tombeau
Réunisse Abeilard avec son Héloïse ;
Qu'on y grave nos noms : il suffit qu'on h s lise.
Si, dans ces tristes lieux, par l'amour amenés,
Quelques amans un jour y visitent nos cendres,
Courbés sur notre marbre, et les fronts inclinés:
Ah! diront-ils, baignés des larmes les plus tendres,
Puissions-nous, en aimant, être plus fortunes .'