‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'Abeilard (volume 2)Chapitre 14 sur 17 · TRADUITE LIBREMENT EN VERS · texte numérisé non relu

TRADUITE LIBREMENT EN VERS

Par M C**. (*),

Pour servir de réponse à Vêpitre précédente.

i'ounQCOi, chère fléloïse : avoir csé m' écrire? Pourquoi m'avoir appris que voire cœur soupire? [freux?...

Que je suis seul l'objet de vos tourmens af- Est-il, après le mien, un sort plus malheureux? Que ne me laissez-vous dans ma retraite austère Appaiscr de mon Dieu la trop juste colère ? Voire cœur et le mien , agités , combattus ,

(*) On trouvera peut-être dans cette épitre des idées un peu trop hardies , je l'avoue ; mais il faut les pardonner à l'amour désespéré d'ALeilard. Il vient de recevoir de sa maîtresse une lettre passionnée qui lui rappelle ses malheurs: il s'échappe, il est vrai; mais tout ce qu'il dit paît d'une ame enflammée et non d'un cœur

EPITRE D'ABEILARD,etc. 211 Sont encore éloignes du sentier îles vertus.

Ne me reprochez pas ma froide indifférence : Moins sensible que vous, j'aime plus qu'on ne

pense.

Oublions pour toujours ces plaisirs attrayans , Qui, pour notre malheur, ont corrompu nos sens.

Que vous sert à présent cette vive tendresse Pour un être insensible à la moindre caresse? Autrefois, jeune, ardent, de vous j étais aune; Aujourd'hui je ne suis qu'un squelette animé.... Ah ! si vos yeux voyaient mou teint livide et blême < Vous diriez : Est-ce là cet Abeilai d que j'aime ; Cet amant, cet époux pour qui je brûle encor , Et de qui j'estimais l'amour plus qu'un trésor?... Cessez donc de brûler pour un peu de pous-

lorrompu. D'après cela j'ai hasardé quelques traits; je les démens d'avance s'ils peuvent paraître dangereux, et je prie les personnes qui me liront de ne point juger avec une froide malignité le langage brûlant de la p lésion , qui ne connaît point d'autre frein, et dont les écarts sout presque toujours excusables.

IL.loisc à Dieu seul doit aspirer de plaire, Vos soupirs et vos vœux doivent être pour lui ; Servez-le toujours Lien, il sera votre appui. • Si, par votre savoir la France vous contemple, Que votre piété' soit pour elle un exemple : Pour ne point succomber à la tentation , Faites-vous un rempart de la religion ; Des malheureux mortels c'est la consolatrice : ' Plus vous la cultivez, plus vous fuyez le vice; Le cœur est moins troublé lorsque l'on suit ses

lois:

Du Dieu que nous servons elle emprunte la voix.

Hélas ! si dans ces temps de plaisir et de crime, (Ju cotre passion nous semblait légitime, Loin de li\ rer nos cœurs à nos sensations , Je vous avais donné de pareilles leçons.... Nous jouirions encor de ces transports aimables Que l'hymen et l'amour rendent inépuisables; Je n'aurais point cessé d'être ce que j 'étais, Et des plus tendres feux pour vous je brûlerais....

Le ciel s'est irrité de notre flamme impure: Il nous en a puni. Subissons sans murmure Nos peinesrnos tourmens : trop heureuxd'expier Nos funestes erreurs à force de prier ! huilez Abeilard, Héloise ; et votre àme Ne s'occupera plus d'une inutile flamme.

A HÉLOÏSE. 3i3

Vous avez des 'devoirs si sacrés à remplir, Qu'ils échauffent le cœur bien loin de l'amollir. Héloïse, armez-vous de la philosophie.

Il n'est pas un moment dans cette courte vie^ Que nous devions passer sans la donner à Dieu. Quelqu'endroit qu'on habite , il est bon en tout

lieu.

Nous avons , Héloïse , éprouvé sa clémence , Qu'il lise dans nos cœur notre reconnaissance. Prosternés humblement au pied des saints autels , j\drcs5ons-luinos vœux pour ces faibles morte k, £)e qui le cœur, épris d'une amoureuse ivresse, N< pense qu'aux plaisirs que donne une maîtresse. [ faux , S'ils savaient ces mortels, que ces plaisirs sont Qu'ils avancent leurs jours, qu'ils creusent leur*

tombeaux, S'abandonneraient-ils aux excès de la tabla, Aux appas de l'amour, leur perte inévitable? Héloïse, Dieu seul deviendrait leur espoir ; Et la sagesse alors reprendrait son pouvoir

Sur ces cœurs affaiblis par trop de jouis ■ ■.

Et pour qui Dieu suspend encore sa vengeance Lorsque dans le devoir l'homme veut bien rentrer.

L)e sa bonté suprême il peut tout espe'rer. Nous sommes ces mortels , Eéloïse , et notre

heure De faire pénitence est dans celle 'demeure. Nous y devons avoir l'esprit rempli des vœux Que nous avons formé? pou: des jours plus heureux.

Nous possédons ces jours de repos et de calme. Di nos saints travaillons a mériter la palme : Ils étaient comme nous des pécheurs, des mortels; Ils ont, par leurs vertus, obtenu dos autels; Le Saint-Esprit sur eux répandait ses lumières: Ils ont fléchi le ciel par d'ardentes prières.... Ne vivons désormais que dans ces sentimens Qu'Abcilard vous souhaite , hélas! depuis longtemps.

Ainsi donc, Héloîse, au lieu de celte flamme Qui captive vos sens et maîtrise votre âme , Que l'amour de Dieu seul règne dans votre cœur; Vous jouirez alors de ce parfait bonheur Qu'aux mortels affligés il procure sans cesse. Dieu veut le repentir de la moindre faiblesse. Résignez-vous à lui dans ces cruels momens Où le profane amour s'insinue en vos sens. Sur voire état cruel conce\ ez moins d'alarmes ;

A HÉLOISE. 2i5

Implorez et priez, n'épargnez pas vos larini s;

Un cœur pur, Héloïse, est à ses yeux divins

L'hommage le plus grand qu'il reçoit des humains, [ange, Parmi vos sœurs je crois vous voir, Héloïse,

Entonner avec joie une hymne à sa louange,

Les célestes esprits se mêler à vos chants,

Lt former des accords aussi beaux que touchans.

Je crois voir l'esprit saint pénétrer dans voire âme,

Embraser votre cœur de la plus pure flamme...-

C'est alors qu'ALrilard voudrait être avec vous...

Comme un frère , un ami , mais non plus comme époux. [quilles.

J'y passerais des jours plus heureux, plusiran-

Dans ces affreux déserts, des moines indociles,

Je ne puis é\ iter la persécution ;

Mais où n'est point la paix, point do religion.

Prière , exemple, vœux, soins, rien ne les arrête ;

Le fer et le poison environnent ma tcic.

La débauche effrénée ou sont leurs cœurs pervers ,

En ol'll nsant le ciel, étonne l'univers.

Frémissez du tableau que je viens de vous peindre !

Entoure de brigands, je serais moins .'. plaindre..

?i<5 ÉPITRE D'ABEILAED

Clicre Hélû'ise, eh bien! les yeux baignés de pleurs , [ douleurs :

J'oflieà mon Dieu mes maux; il suspend mes J'éprouve les bienfaits de sa toute-puissance; Et remets en ses mains le soin de ma vengeance:

Le ciel, vous le savez , protège l'innocent : Il le comble de biens , en prive le méchant. Chère épouse, ces biens sont ma seule espérance; Heureux si de mes maux ils sont la récompense! Voilà , tendre Héloise , un sincère récit Du régime de vie où l'amour m'a réduit

Ah ! lorsque votre époux, des peines qu'il endure, Vous fait dans cette lettre une vive peinture, Il ne pense qu'à vous, vous faites son tourment ! . . .

Je ne puis oublier que je lus votre amant. Vos gïài es , votre esprit à mes yeux se retracent ; En vain dans ces momens, lecîel, Dieu me menacent ; Vos attraits , malgré moi , l'emportent sur mes

sens- Mais quelle est cette voix qu'au fond du cœur

j'entends?

C'est la voix du remords. C'est ce muet langage De la divinité j dont profile le sage....

Le tourment du coupable. ..Oui c'est la voix du ciel

Qui retient Abcilard déjà trop criminel....

Je ne dois plus aimer Héloîse !.... (Jue dis-je?

Je l'adore.... Ali! mon Dieu! pardonne ce \eitige...

De mes sens égarés cruelle illusion ! '

Vos écrits sur mon cœur font trop d'impression;

Ne m'écrivez donc plus; je le demande en grâce.

Dieu tout-puissant , rendez ma prière efficace !

Vos lettres ne feraient que rallumer un feu

Mal éteint, et qui ne doit brùlerque pour Dieu.

Notre unie est son essence , il faut la rendre entière,

Clière épouse, telle est ma volonté dernière.

Vous e1 s. je le sais, plus à plaindre que moi ;

Esclave de vos sens, ils vous fout tous la loi :

Les veilles, la prière, éteignent leur empire;

Eli ! c'est peu pour un cœur qui pour Dieu seul soupire.

Si pour moi vous avez quelques rrstes our,

Aussitôt qu' \ h ilard ne verra plus le jour

(Car enfin à mes maux il faut que je succombe),

Souflïez qu'au Paraclet on me creuse une tombe

2i8 EPITRE D'ABEILARD

Si la mort :tprès moi vient vous fermer les yeux ,

Que le même tombeau nous renferme tous deux.

Hélas ! quand vous viendrez à votre heure dernière ,

Mes os seront alors convertis en poussière :

Heureux si notre exemple aux mortels corrompus

Chnnge leurs passions en autant de vertus.

Puisse notre épitaphe,en ces mots être écrite : « Ci gisent deux époux, Héloise, Abeilard;

« Ils furent malheureux. Passant , plains leur conduite;

« Et sur eux, de pitié, jette un tendre regard.

« Mais si ton œil avide assez près les contmple,

« Réfléchis mùrenient sur leurs maux inouïs !

« C'est l'amour et l'hymen qui les ont seuls produits,

« Et tout en les plaignant ne suis point leur exemple. »

Aeeilahd.

ÉPÎTRE

DHËLOÏSE A ABEILARD,

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