TRADUITE LIBREMENT EN VERS
Par M C**. (*),
Pour servir de réponse à Vêpitre précédente.
i'ounQCOi, chère fléloïse : avoir csé m' écrire? Pourquoi m'avoir appris que voire cœur soupire? [freux?...
Que je suis seul l'objet de vos tourmens af- Est-il, après le mien, un sort plus malheureux? Que ne me laissez-vous dans ma retraite austère Appaiscr de mon Dieu la trop juste colère ? Voire cœur et le mien , agités , combattus ,
(*) On trouvera peut-être dans cette épitre des idées un peu trop hardies , je l'avoue ; mais il faut les pardonner à l'amour désespéré d'ALeilard. Il vient de recevoir de sa maîtresse une lettre passionnée qui lui rappelle ses malheurs: il s'échappe, il est vrai; mais tout ce qu'il dit paît d'une ame enflammée et non d'un cœur
EPITRE D'ABEILARD,etc. 211 Sont encore éloignes du sentier îles vertus.
Ne me reprochez pas ma froide indifférence : Moins sensible que vous, j'aime plus qu'on ne
pense.
Oublions pour toujours ces plaisirs attrayans , Qui, pour notre malheur, ont corrompu nos sens.
Que vous sert à présent cette vive tendresse Pour un être insensible à la moindre caresse? Autrefois, jeune, ardent, de vous j étais aune; Aujourd'hui je ne suis qu'un squelette animé.... Ah ! si vos yeux voyaient mou teint livide et blême < Vous diriez : Est-ce là cet Abeilai d que j'aime ; Cet amant, cet époux pour qui je brûle encor , Et de qui j'estimais l'amour plus qu'un trésor?... Cessez donc de brûler pour un peu de pous-
lorrompu. D'après cela j'ai hasardé quelques traits; je les démens d'avance s'ils peuvent paraître dangereux, et je prie les personnes qui me liront de ne point juger avec une froide malignité le langage brûlant de la p lésion , qui ne connaît point d'autre frein, et dont les écarts sout presque toujours excusables.
IL.loisc à Dieu seul doit aspirer de plaire, Vos soupirs et vos vœux doivent être pour lui ; Servez-le toujours Lien, il sera votre appui. • Si, par votre savoir la France vous contemple, Que votre piété' soit pour elle un exemple : Pour ne point succomber à la tentation , Faites-vous un rempart de la religion ; Des malheureux mortels c'est la consolatrice : ' Plus vous la cultivez, plus vous fuyez le vice; Le cœur est moins troublé lorsque l'on suit ses
lois:
Du Dieu que nous servons elle emprunte la voix.
Hélas ! si dans ces temps de plaisir et de crime, (Ju cotre passion nous semblait légitime, Loin de li\ rer nos cœurs à nos sensations , Je vous avais donné de pareilles leçons.... Nous jouirions encor de ces transports aimables Que l'hymen et l'amour rendent inépuisables; Je n'aurais point cessé d'être ce que j 'étais, Et des plus tendres feux pour vous je brûlerais....
Le ciel s'est irrité de notre flamme impure: Il nous en a puni. Subissons sans murmure Nos peinesrnos tourmens : trop heureuxd'expier Nos funestes erreurs à force de prier ! huilez Abeilard, Héloise ; et votre àme Ne s'occupera plus d'une inutile flamme.
A HÉLOÏSE. 3i3
Vous avez des 'devoirs si sacrés à remplir, Qu'ils échauffent le cœur bien loin de l'amollir. Héloïse, armez-vous de la philosophie.
Il n'est pas un moment dans cette courte vie^ Que nous devions passer sans la donner à Dieu. Quelqu'endroit qu'on habite , il est bon en tout
lieu.
Nous avons , Héloïse , éprouvé sa clémence , Qu'il lise dans nos cœur notre reconnaissance. Prosternés humblement au pied des saints autels , j\drcs5ons-luinos vœux pour ces faibles morte k, £)e qui le cœur, épris d'une amoureuse ivresse, N< pense qu'aux plaisirs que donne une maîtresse. [ faux , S'ils savaient ces mortels, que ces plaisirs sont Qu'ils avancent leurs jours, qu'ils creusent leur*
tombeaux, S'abandonneraient-ils aux excès de la tabla, Aux appas de l'amour, leur perte inévitable? Héloïse, Dieu seul deviendrait leur espoir ; Et la sagesse alors reprendrait son pouvoir
Sur ces cœurs affaiblis par trop de jouis ■ ■.
Et pour qui Dieu suspend encore sa vengeance Lorsque dans le devoir l'homme veut bien rentrer.
L)e sa bonté suprême il peut tout espe'rer. Nous sommes ces mortels , Eéloïse , et notre
heure De faire pénitence est dans celle 'demeure. Nous y devons avoir l'esprit rempli des vœux Que nous avons formé? pou: des jours plus heureux.
Nous possédons ces jours de repos et de calme. Di nos saints travaillons a mériter la palme : Ils étaient comme nous des pécheurs, des mortels; Ils ont, par leurs vertus, obtenu dos autels; Le Saint-Esprit sur eux répandait ses lumières: Ils ont fléchi le ciel par d'ardentes prières.... Ne vivons désormais que dans ces sentimens Qu'Abcilard vous souhaite , hélas! depuis longtemps.
Ainsi donc, Héloîse, au lieu de celte flamme Qui captive vos sens et maîtrise votre âme , Que l'amour de Dieu seul règne dans votre cœur; Vous jouirez alors de ce parfait bonheur Qu'aux mortels affligés il procure sans cesse. Dieu veut le repentir de la moindre faiblesse. Résignez-vous à lui dans ces cruels momens Où le profane amour s'insinue en vos sens. Sur voire état cruel conce\ ez moins d'alarmes ;
A HÉLOISE. 2i5
Implorez et priez, n'épargnez pas vos larini s;
Un cœur pur, Héloïse, est à ses yeux divins
L'hommage le plus grand qu'il reçoit des humains, [ange, Parmi vos sœurs je crois vous voir, Héloïse,
Entonner avec joie une hymne à sa louange,
Les célestes esprits se mêler à vos chants,
Lt former des accords aussi beaux que touchans.
Je crois voir l'esprit saint pénétrer dans voire âme,
Embraser votre cœur de la plus pure flamme...-
C'est alors qu'ALrilard voudrait être avec vous...
Comme un frère , un ami , mais non plus comme époux. [quilles.
J'y passerais des jours plus heureux, plusiran-
Dans ces affreux déserts, des moines indociles,
Je ne puis é\ iter la persécution ;
Mais où n'est point la paix, point do religion.
Prière , exemple, vœux, soins, rien ne les arrête ;
Le fer et le poison environnent ma tcic.
La débauche effrénée ou sont leurs cœurs pervers ,
En ol'll nsant le ciel, étonne l'univers.
Frémissez du tableau que je viens de vous peindre !
Entoure de brigands, je serais moins .'. plaindre..
?i<5 ÉPITRE D'ABEILAED
Clicre Hélû'ise, eh bien! les yeux baignés de pleurs , [ douleurs :
J'oflieà mon Dieu mes maux; il suspend mes J'éprouve les bienfaits de sa toute-puissance; Et remets en ses mains le soin de ma vengeance:
Le ciel, vous le savez , protège l'innocent : Il le comble de biens , en prive le méchant. Chère épouse, ces biens sont ma seule espérance; Heureux si de mes maux ils sont la récompense! Voilà , tendre Héloise , un sincère récit Du régime de vie où l'amour m'a réduit
Ah ! lorsque votre époux, des peines qu'il endure, Vous fait dans cette lettre une vive peinture, Il ne pense qu'à vous, vous faites son tourment ! . . .
Je ne puis oublier que je lus votre amant. Vos gïài es , votre esprit à mes yeux se retracent ; En vain dans ces momens, lecîel, Dieu me menacent ; Vos attraits , malgré moi , l'emportent sur mes
sens- Mais quelle est cette voix qu'au fond du cœur
j'entends?
C'est la voix du remords. C'est ce muet langage De la divinité j dont profile le sage....
Le tourment du coupable. ..Oui c'est la voix du ciel
Qui retient Abcilard déjà trop criminel....
Je ne dois plus aimer Héloîse !.... (Jue dis-je?
Je l'adore.... Ali! mon Dieu! pardonne ce \eitige...
De mes sens égarés cruelle illusion ! '
Vos écrits sur mon cœur font trop d'impression;
Ne m'écrivez donc plus; je le demande en grâce.
Dieu tout-puissant , rendez ma prière efficace !
Vos lettres ne feraient que rallumer un feu
Mal éteint, et qui ne doit brùlerque pour Dieu.
Notre unie est son essence , il faut la rendre entière,
Clière épouse, telle est ma volonté dernière.
Vous e1 s. je le sais, plus à plaindre que moi ;
Esclave de vos sens, ils vous fout tous la loi :
Les veilles, la prière, éteignent leur empire;
Eli ! c'est peu pour un cœur qui pour Dieu seul soupire.
Si pour moi vous avez quelques rrstes our,
Aussitôt qu' \ h ilard ne verra plus le jour
(Car enfin à mes maux il faut que je succombe),
Souflïez qu'au Paraclet on me creuse une tombe
2i8 EPITRE D'ABEILARD
Si la mort :tprès moi vient vous fermer les yeux ,
Que le même tombeau nous renferme tous deux.
Hélas ! quand vous viendrez à votre heure dernière ,
Mes os seront alors convertis en poussière :
Heureux si notre exemple aux mortels corrompus
Chnnge leurs passions en autant de vertus.
Puisse notre épitaphe,en ces mots être écrite : « Ci gisent deux époux, Héloise, Abeilard;
« Ils furent malheureux. Passant , plains leur conduite;
« Et sur eux, de pitié, jette un tendre regard.
« Mais si ton œil avide assez près les contmple,
« Réfléchis mùrenient sur leurs maux inouïs !
« C'est l'amour et l'hymen qui les ont seuls produits,
« Et tout en les plaignant ne suis point leur exemple. »
Aeeilahd.
ÉPÎTRE
DHËLOÏSE A ABEILARD,