RÉPONSE
D'ABEILARD A IIELOÏSE.
J 'ai reçu Votre lettre, et je n'ose vous dire Dans quel état funeste elle a su me réduire : Mon trouble me fait Lontc, et mon cœur abattu Veut en vain rappeler sa mourante vertu. Au&si faible que vous , plus criminel encore , Je me sens consumer du feu qui vous dévore. Ehl comment voulez- vous que je guide vos pas? Je m'égare moi-même , et ne me connais pas. De vos maux et des miens la trop vive peintuie, De mes désirs éteints réveille le murmure. Déji je commençais, oubliant mon malheur, A ne plus regretter un frivole bonheur ; Déjà je commençais, moins rempli de voscliar-
nies, A trouver Hes douceurs à répandre des larmes : Et la grâce, en mon cœur allumant son flambeau, Effaçait le viel homme , et formait le nouveau. Vous avez tout détruit. Qu'une épouse est puissante 1
Et qui peut résister aux soupirs d'une amante ? I. 20
2 3o rl:po>se D'ABEILARD
Inutile raiion, cliiniérique devoir!
Rien ne peut de l'amour balancer le pouvoir.
Dans un temple trisé Irouvcs-tu des délices, Dieu cruel I clierclie ailleurs de plus doux sacrifices :
Règne sur les vivans J qu'ils scnient tes transports ; Mais cesse de vouloir les inspirer aux morts. Assez et trop long-temps soumis à ton empire, J'ai vécu sous les lois , souffre que je respire.
Terrible contre-temps, où me réduisez-vous? N'nvais-je pas du ciel épuisé le courroux ? Fallaif-il qu'une lettre écrite pour un autre. Troublât tout à la fois mon repos et le vôtre ! Je l'avoue, Héloise, attendri par ses plcui-s, Je voulus d'un ami modérer les douleurs ; Je crus que de nos maux une fidèle image Contre son désespoir armerait son courage ; Et, loin d'examiner qu'un sort capricieux Dût jamais exposer cette lettre à vos yeux, Mon cœur, à sa pitiés'vlivrantsans contrainte, Lui peignait les rigueurs dont je ressens l'atteinte , Afin que, comparant mes mallieurs et les siens, 11 oubliât ses maux, et déplorât les miens.
A HÊLOISE. 23 1
Ainsi, de nos desseins, confondant la prudence, Dieu juste, tu détruis notre aveugle espérance! Et ta main, où tu veux nous traînant malgrd
nous , Accomplit tes arrêts et si^^nale tes coups : Tu rebutes un cœur profané par le crime , n'une flamme insensée odieuse victime.
Heiu-eux , je te fuyais , et sans te consulter : Malheureux, dans tes bras j'ai couru me jeter. Plein dfe mon désespoir et da mon infortune, Je ne le consacrais qu'une vie importune. Privé de mes plaisirs, mortel présomptueux, Je couvrais ma douleur d'un dehors vertueux. Et quand je paraissais te faire un sacrifice , Je me vengeais du monde et de son injustice. Caché 'dans un désert, je nourris le poison Dont le charme imposteur offusque ma raison. Insensé que je suis, je m'aveugle moi-même; Je crois n'aimer que Dieu, c'est vous seule que
j'aime.
Que n'ai-je point tenté pour dérobermon cœur Aux attraits dangereux d'un penchant trop flatteur?
J'ai cherché loin de vous une retraite obscm'e ; Mes soupirs et mes pleurs y font ma nourriture;
23a RÉPOMSE D'ACEIIARD.
Pâle , défiguré , le sein meurtri de coups , Je m'arme contre moi pour m 'armer contre vous. Privé de la lumière , enterré sous la cendre, Au fond de mon tombeau vous vous faites entendre.
Je \-ï)us trouve partout. Attaclicc ^ mes pas. Votre im:ige me suit avec tous vos appas. Quelquefois succombant aux transports qui
m'agitent , Sur les bords de la nier mes pas se précipitent; Mon cœur h cet objet reprend de nouveaux feux. Hélas ! tout renouvelle un amour maJbeiueux. Si les vents apaisés , d'une légère baleine Applonissent les flots de la liquide plaine , Ce calme m'attendrit, et retrace à mon cœur Te nos premiers destins le calme et la doucciu". Ma peine se dissipe , cl ma gloire passée Vient dans tout son éclat s'offrir à ma pensée. Je vois ces jours heureux où par mille plaisirs Le complaisant amour prévenait nos désirs : Je vois encor vos yeux, pleins de trouble et de
flamme , S'attacher sur les miens, pénétrer dans mon âme.
J'entends de nos soupirs le murmure coufus
Douce trancjuillité, déjà vous n'êtes plus. La mer gronde , la vague écumante , irritée ,
A HÉIX)1SE. 233
Par le fier aquilon jusqu'au ciel est portée. Le matelot pâlit, le pilote étonné Des horreurs de la mort, cliancelle environne; Et tnntôt aux enfers, et tantôt sur la nue, Le vaisseau fracassé disparait h ma vue. Alors contre les flots faisant un vain efToit, Je vois des malheureux dévoués à la mort; Par l'onde rcvomis leurs corps sur le rivage Du féroce Ncptuue assouvissent la rage.
A ce spectacle affreux mon espritesl trouble; Mon désespoir s irrite, et j'en suis accablé. Votre oncle, mes rivaux, ma disgr'icc mortelle, Tout porte dans mou cœur une rage cruelle ; Et, mes feux irrités s'échappant malgré moi. Mes plaintes et mes ciis remplissent tout d'effroi; Aux plus noires fureurs ma fureur m'autorise ; A tout ce que je vois . je demande L'éloïsc : Je pleure , je m'agite , et jamais à mes maux Le tranquille sommeil n'apporte de repos : En vain , pour le calmer j'ai recours à l'étude ; L'étude ajoute encore à mon inquiétude.
Ces hommes pénitens confiés à ma foi
Se troublent à mavue, et tremblent dev;iut moi.
Rigide , impérieux, sombre, austère, farouche ,
Le fiel et l'amertume exhalent de ma Louche.
Je m'anime contre eux d'un zèle plein d'aigreuij-
2 34 REPONSE D'ABH:ILARD.
Une faatc lëgi-re allume ma fureur;
Kt loin de soulager Icuis dégoûts et leurs peines,
RIa rigueur inflexible appesantit leurs chaînes.
Ainsi par son orgueil follement entraîné,
Aux pi '.is honteux exotsliiomme est a^ndonne".
Il profane l'esprit qu'il reçut en partage,
Kl des plus beaux talens il pervertit l'usage.
Il sait de la nature expliquer les secrets;
!l va niùme de Dieu pénétrer les décrets ;
l\icn n'cchappj à sa vue , et lui-même il s'ignore ;
II est sa propre idole, et c'est lui qu'il adore.
Son délire lui plaît, et par l'erreur conduit.
Il aime à cultiver tout ce qui le séduit.
Eu désir de savoir épris dès mon enfance,
Je préférai l'étude aux droits de ma naissance;
Je quittai tout pour elle. Entoure d'auditeurs ,
Bientôt de toutes parts j'eus des admirateurs.
Ce succès me flatta : je commentai les pères ;.
Je m'élevai plus haut, j'éclaircis les mystères.
Aigris par mon mérite , et par lui confondus ,
Devant moi p'dissaient mes rivaux éperdus. Tant de gloire, Seigneur, était ton seul ouvrage :
Je devais à toi seul en rapporter l'hommage;
M'abaisser à tes jeux, et régler mes projets
Sur ma piopre faiblesse, et non sur tes bienfaits. Où n'ni-je point porte l'ijuprudence et le crime? Un abîme toujours entraîne un autre aljîme. Occupé de plaisirs et du monde entêté , J'abandonnai mon cœur à sa malignité.
J'oubliai mon néant, je t'oubliai toi-même, Et j'osai, faux docteur, euseignerle blasphème. Ataudon rigoureux, plein d'horreur et d'effroi, Mais digne de tous ceux qui s'éloignent de toi. Et vous qui me nommez v-otre époux, votre maître , Chère Héloïse , hélas ! méritais-je de IJlre ? Je vous montrais le crime ; et, lâche séducteur. D'un profane savoir j'infectai votre cœur. De vos charmes naissans je ne pus me défendre; Pour ne vous point aimer, j'avais un cœur trop
tendre.
C'était peu : je voulus vous inspirer mes feux ; Je réussis trop bien, vous comblâtes mes vœux. Blesscsi des mêmes traits, et charmés l'un de
l'autre , Vou^ faisiez mon bonheur, et je faisais le vùtrc; Et votre oncle lui-même, entrant dans nos projets.
Semblait faciliter nos entretiens secrets. Bientôt il m'en punit, Heureux si ma disgrâce
De mes sens dans mon cœur eût &it passer Ja
glace, y.t si, de la vertu n'«:outant que la voix, J'expiais mes JioiTcurs dans le sein de la croix. FaU)I(s sans sonsecours, nous pouvons tout par
elle; Jîllc seule fait naître et soutient notre zèle, levons-nous, Héloise, et d'uri pas assuré Marchons avec les saints sous ce fardeau sacre ïl en est temps encore, ci Dieu, comme un bon
^, P'''^ [lutaire:
INOU.Ç tend , pour nous conduire, une main sa- Ma.s ne diffërons point, nous n'avons qu'un moment; Ce Dieu va nous livrer à notre aveuglement. Le tonnerre déjà gronde sur notre tète, Et poiu- nous écraser sa foudre est toute pràc tiardons-nous de tomLer sous ses puissantes mains ;
Pour nous en aiTacIier nos efforts seraient vains Notre cœur, ohstine dans son impenitence. Va d erreur en eneur. et doflense en offense. ^om nous traçons partout un clicmin pourpcclicr :
lUbcllesend.uxis. rien ne peut noiis touclier. La grâce n a jpour nou.^ que de soînbres kim'icrcs
A IIELOISE. 237
Kos vœux les plus sacrés sont de Faibles barrières; Nous reprenons nos droits , nous disposons de
nous.
Vous parlez en amante, et je parle en époux. Vous soupirez pour moi, vous osez me le dire ; Je soupire poiu' vous , et j'ose vous l'écrire. Quel monstre î quelle horreur ! que diront nos
ncvfux?
Qu'ils ignorent plutôt nos sacrilëgcs feuT,> Qu'un éternel oubli les couvre et les eflace : IS'o}ons-eu dans nos pleurs jusqu'à la moindre
trace.
Soumise à vos devoirs , ne pensez plus à moi ; La raison, votre état, tout vous en fait la loi : Du salut de vos soeurs responsable et chargée, A les mener à Dieu vous êtes engagée ; Vous leur devez des soins, du zèle, de l'amour. A toutes les vertus formez-les tour à toiu- : F'aites-les travailler, prier, jeûner, se taire. Et vous-même, Héloise, apprenez à le faire; Des épouses d'un Dieu soyez la Ixsnne odeur; Éclairez leiu' esprit, re'cliauffez leur- ardeur. Contre leurs ennemis cachez-les sous vos ailes: Devenez, s'il le faut, anallicme pour elles. Ainsi, de l'Éternel, apaisant le courroux, Son esprit descendra sm vos sœurs et sur vous;
238 REPONSE D'ABEIL-i^D Et d'un coupable amour saintement détrompée, Ue lui seul désormais vous serez occupée. Vous goûterez alors les douceurs, les attraits Que versent dans uncœurl'innocence et la paix. Oh 1 cju'il me serait doux qu'à la grâce fidèle Des cœurs régcncrcs vous fussiez le modèle ; Et que, de mes erreurs oubliant les excès, Ce ciel à mes soupirs accordât ce succès ! Je ne vous verrais plus incertaine, inconstante, Entre le monde et Dieu, partagée et lloltante, Vivre encore pour moi quand je suis mort pour
vous, El regretter des biens qui ne sont plus à nous. Moi-mi'-nie, dégage d'un pcncljant qui vous
blesse , Je ne vous ferais plus rougir de ma faiblesse; Un feu pur et sacré sujccédant à nos feux, L'amour qui nous perdit nous sauvfi;iil tous deux.
Mais hélas 1 pour atteindre au 1 onLeur où j'aspire, Il faut nous oublier. Pouvez,- vous y souscrire ? Et le puis-je moi-même? En vain par des discours Je veu\ de notre ardeur interrompre le cours. Plus vive que jamais, elle occupe votre àme,
Plus vive que jamais, je sens qu'elle Bien'flamme ; [ vous.
C'est trop feindre. Mon cœur n'est rempli que de Sans ce'sser d'être amant, j'ai cessé d'ètie époux. Je vous aime et voudrais vous aimer davantage, Que le ciel irrité punisse cet outrage ; Qu'il exerce sur moi ses justes châiimens : Il peut m'ôter la vie, et non mes sentimens.- CiJjlier Héloise ! Ali ! que plutôt la foudre, Aux yeux de l'iuiivers, mette AJjeilard en poudre ! [ ceur, Que peuvent contre moi ton crime et ta noir- Oncle injuste? As-tu cru détruire mon ardeur? Tu devais tout d'un coup me priver de la vie ; Tu m'as laissé mon cœiu : ta fureur est Iraliie. Mais que dis-je? insensé! tes vœux sont satisfaits , Ma mort n'eût point rempli tes barbares souhaits; Tu voulais, à loisir, te baigner dans mes larmes, Et voir de jour en jour augmenter mes alarmes. Ingénieux boiurreau , tu savais qp'un amant Privé de ce qu'il aime expire à tout moment, lu triomphes, perfide! en proie à ma tristesse, Je ne puis arracher mon âme à sa tendresse. Mon amour et mes maux s'irritent tour à tour,
js^o RÉPO>'SE D'ABEILARD El de mts maux, hélas! le plus grand c'est l'amour , [ ma peine ?.
Mais où vais-je? Et pourquoi moi-même aigrir Pourquoi me rappeler mon amour et sa Laine? IMinisIre des autels, pourquoi dans ce récit Écarlai-je de Dieu mon cœur et mon esprit ? A lui seul aitaclié, j ai dû vous laisser croire Que sur vous, que sur moi j'ai gagne la victoife. Qu'avons-nous de commun? nos liens sont finis. Pouvons-nous l'un à l'autre être encor réunis ? Parlez ; qu'espc'rez-vous des souhaits que vous faites ? [ êtes ?
Songez-vous qui je suis? songez-vous qui vous Voulez-vous qu'oubliant mon devoir, mon honneur , [ deur ?
J'aille encore h vos pieds porter ma folle ar- Nc frémissez- vous point d'un dessein si terrihle? Kous nous retrouverions, vous faible, moi sensible.
Ah! si l'amour, plus fort que mon éloignemcnt, Fait sentir h mon cœur un si cruel tourment , Pourrais-je près de vous soustraire à sa puis-
sanco Ce cœur qui ne Saurait le vauicre par l'absence ?
C'est trop entretenir notre commune erreur ;
Ncs pour ainïtr , aimons , mais aimons le Seigneur.
ïl veut être l'objet de l'amour le plus tendre : Il demande nos cœurs; cessons de nous défendre^ 11 les mérite seul; nous le savons, liélas! Malheureux! pom-quoi donc ne les donnonsnous pas ?
Quelle excuse apporter à notre extravagance? Et que lui dirons-nous au jo.ur de sa vengeance? Après tout, vous devez me craindre et me haïr ; Et, si je vous cherchais, m'éviter et me fiiir. Ne me. demandez point par quelle destinco Dans un cloître avant oioi vous fûtes confinée. Que vous dire? J'étais nJalheureux et jaloux, Et je voulais que Dieu me répondit de vous. Qu'un motif si bizarre et si plein d'injustice , Vous fasse de mes feux connaître le caprice j Et, si vous ne pouvez vous guérir par raison, Employez le dépit à votre gucrison, iMais que peut le dépit où ne peut rien la grâce ?, Si vous ne sentez point son attrait efficace , En vain je vous exhorte; et mes vœux impuis-
sans Ne pourront élever votre esprit sur vos sens. Seigneur, qui la formas si parfaite et si belle?
2 42 BEPO-VSE D'ABF.ILARD.ETC.
ri« voulais-tu qu'en faire une Clle rebelle?
Ah ! si pour l'apaiser il ne faut que mourir,
Abeilard à la mort vient lui-même s'offrir. Il est lenips de finir ; adieu , chère Héloïse ,
Tâchez de soutenir votre sainte enlrcprisc ;
Priez pour votre époux ; il va de son côte ,
Du ciel sur son épouse implorer la bonté.
Ne me récrivez pins. Que cette déféreDce
Me marque votre zèle et votre obéissance. Adieu. Quand du tre'pas j'aurai senti les coups ,
Je ferai transporter mon corps auprès de vous.
Chérissez ce dépùl. Quand vous mourrez vousmême , [ aime.
Venez dans le tombeau d'un épous qui vous
Nous ne nous craindrons plus. Victimes de la mort,
L'amour fera sur nous iin inutile effort.
J'en serai plus célèbre ; et vos cendres glacées
Pourront, aaprès de moi, sans crime être placées.
AsEILArD.
D'HÉLOiSE A ABEILARD.
(ll'EL nouveau coup de foudre! et (jue viens- Je d'entendre ?
Je oe vous verrai plusl Vous pouvez me l'apprendre ,
Cruel ! vous m'ôtez tout, et c'est pour votre cœur
Un barbare plaisir de combler ma douleur.
N'était-ce pas assez qu'aux pleurs abandoune'e,
A vi\Te loin de vous je fusse condamnée ?
Que, pjaintive, irourante, en proie à mesdésirs,
Ce cloître, nuit et jour, entendit mes soupirs?
N'était-ce pas assez qu'à la fleur de mon ûge
Vous m'eussiez imposé le plus rude esclavage?
Poiu'quoi d'un doux espoir m'envier les douceurs ,
Et verser sur mes jours de nouvelles noirceurs?
Croyez- vous donc, ingrat, que ma faible constance
Résiste encor long-temps à votre indifférence ?
Et que de vos raisons le frivole secours ,
De mes vives douleurs puisse arrêter le cours ?
Non. Votre changement ne peut rien sur mon àrae:
Plus vous êtes de glacC) et plus mon cœur s'enflamme.
Mais enfin, mon amour devient un désespoir;
C'en est fait, et je veux ou mourir, ou vous voir.
Que fais-je dans ces lieux? Malheureuse et coupable ,
J'aigris d'un Dieu vengeur le courroux redoutable
J'amasse des trésors de crime et d'horreur;
Chaijue ioiur, chaque instant ajoute à mes fureurs
Je ne suis plus , hélas I cette épause facile
f}ui baissait sous le joug une tête docile ;
Victime de mes feux, je cède à leurs transports,
Et ne conserve plus d'inutiles dehors.
C'est trop jouer le ciel sous un masque hypocrite;
Si mon cœur est à vous, tout le reste l'irrite.
Dussc-je vous offrir un objet odieux,
Rien ne peut m'empêcher de paraître à vos yeux:
Vous ne me fuirez point. Au secours de mes charmes ,
Au secours de mes feux j'appellerai mes larmes';
Mes soupirs, mes sanglots fléchiront votre cœur;
Vi>ns me regarderez avec moins de rigueur.
Et, loin de condamner l'excès où je me livre,
D'HÊLOISE A ACEILARD. 245 Pcut-Ètre que sans moi vous ne voudrez plus
vivre.
Vous songerez qu'unis par des nœuds éternels, ^'os vœux précipités sont des vœux criminels; Oue l'hymen a des droits sacrés , inviolables ; Que vouloir les briser, c'est nous rendre coupables.
Je ne demande pasqucf, sensible à mes vœux, Votre cœur s'attendrisse et rallume ses feux, - Et que , pour dissiper la douleur qui me presse , Vous confondiez en moil'épouse et la maitresse. Je ne veux que vous voir et que vous obéir , Et vous forcer au moins à ne me pas haïr. Mais, cixiel, vous craignez j usques à ma présence : Pour un cœur inconstant l'amour est une offense. Et ce qui nous reproclie un crime n'est \x>uv nous Qu'un objet de chagrin, qu'un objet de courroux. Pourrais-tu souteniv une amante éperdue ? Non: ses pleurs, son amour, tout blesserait ta vue. Ah ! tu consultes moins, pour m'éloigner de toi , La vertu que ton cœur et ton manque do foi. Ce n'était pas ainsi, qu'aidant h ma faiijlessc . Tu savais, pour me perdre, allumer ma tendresse. Haj)pelle-loi, cruel, ces sermcns enflammés. Ces transports si louchans et si Ijicn exprimes. Avant, me disais-lu, que je sois iu(id<!e,
On verra sans époux vivre la tourterelle; Le tendre rossignol , cessant dètre amoureux , Ne s'occupera plus de ses chants douloureux ; On verra le zcpliyr cesser d'être volage ; lies fleuves sur les monts s'entr'ou%Tir un .passage; Le soleil obscurci nous refuser le jour, Et tout périr, enfin, plutôt que mon amour. Ainsi, pour me tromper, lu chassais de mon ûme Tout ce qui s'opposait au succès de ta flamme. Mais qu'il t'en coûta peu 1 De concert avec toi , Mon cœur, mon lâche cœur s'éleva contre moi. Te peignit à n;es yeux tendre , empressé , sincère ; Tu parias, et tu p)us dès que tu voulus plaire; Ou tel fut de l'amour le fixneste pouvoir , Que tu me plus peut-être avant de le vouloir. Peut-être une rivale, objet de ta tendresse, Te voUa quelque temps ma naissante faiblesse ; Et tes distractions, ton trouble, ta langueur, Paraissaient près de moi pour un autre vainqueur Et qu^ind tu t'aperçus de xnou extravagance, Tu ne la partageas que par reconnaissance. Non , cruel , non, jamais tu ne sus bien aimer ; Tu n'étais que sensible au désir de charmer.
D'HÉLOISE A ABEILARD. a Î7 J'offris à tes plaisirs un triomplie agré.ible : J'aimais: c'en fut assez pour te paraître aimable; Et pourquoi, pouvaut plaire à mille autres objets, Viens-tu troubler mon cœur, en an-acher la paix D'un oncle pre'venu trahir la confiance?: Aux dépens de toi-même exciter la vengeance ? Abuser làcliement de ma crédulité, Et nous sacrifier tous deux par vanité ? Talens pernicieux ! esprit que je déteste î Présent que m'avait fait la colère céleste ; Cest par vous que ramour, séduisant ma raison. Répandit dans mes sens son funeste poison. Vain désir de savoir ! dangereuses lectures '. Mon cœur ne s'est rempli que de vos impostures; J'en perdis l'innocence; et bientôt ma pudeur Fit place aux noirs transports d'une coupable
ardeur , Digne fruit de tes soins et de ton imprudence ! Trop aveugle Fulbert! rends-moi mou ignorance. Chasse loin de ta nièce un docteur empesté Çui va dresser un piège à sa simplicité. Tu le crois occupé du dessçin de m'instruirc ; Philosophe amoureux, il songe à me séduire. Que dis- je? sa faiblesse a passé dans mon cœur; Ce maître est mon amant . ce maître est mon
vainqueur.
Mais je ne dois , liclas I m'en pi eiuhe qu'à moimême. Vui ris regrets ! vain dépit! tout plaît dans ce
qu'on aime.
Séduit par une ardeur pour lui pleine d'appas, Un cœur tendre, se livre, et ne raisonne pas. Le devoir veut en vain le tirer de sa cliaine; Le scductenr amour le fascine et l'entraiiie : Tranquille dans ses fers, et charme sous ses lois, Ce cceiu- infortune s'applaudit de son clioix ; Insensible à ses maux , il en craint le remède , Et nourrit avec soin Terreur qui le possède.
A ce triste portrait , connaissez , cher époux, Quels sonilessentimcusqu'Heloîsea pour vous. J aime à voir s'augmenter le feu qui me 'dévore; Je devrais vous hair, hélas I je vous adore; Je ferme à la raison mon oreille et mon cœur ,' Et je chéris en vous jusqu'à votre rigueur. Ne m'aimez plus. Soyez iusensible, infidèle; f Imposez-moi le joug d'une absence étemelle ; ' Condamnez mes transports, réduisez mou amour A se vaincre, cai du moins à se cacher au joiu. Si ce n'est pas assez, défendez- moi d'écrire; J'obéis ; mais souffrez qu'en secret je soupire ; Laissez-moi, par pitié, mes oraintes, mes douleurs ,
D'HÉLOISE A ABEILARD 249 Laissez -moi vous donner des soupirs et des
pleurs.
Vous n'y consentez pas. Votre austère sagesse Veut moins dissimuler 4u'e'toufrcr ma tendresse. Je dois vous oublier sans feinte, sans détour; Vous fermer 3ans mon cœur le plus faible vctoui Imiter votre exemple , et , du ciel pénétrée , Remplir les saints devoirs où je suis consacrée; Immoler mon pencliant à de plus nobles feux; Et faire de Dieu seul objet de tous mes vœux. Je dois n'aimer que lui, ne songer qu'à lui plaire^ Par mes gémissemens désarmer sa colère ; Faible Héloise ! en vain je sens que je le dois ; Mes coupables désirs s'échappent malgré moi. JjQ raison veut régner , et parle en souveraine ^ La faiblesse résiste et triomphe sans peine : Toujours livrée au troid)le, aux regrets, au dépit . Cent fois en un moment mon cœur se contredit. Je veux, je ne veux pas; j'hésite, je chancelé; . Quand la grâce m'attire, Abeilard me rappelle; Et toujours plus puissant, après de vains efforts, C'est le funeste amour qui cause mes transports. Soupirs impétueux, cessez de vous contiaindi e : Eclatez, mes fureurs, je n'ai plus rien à craindio. L'ingrat qui vous fait n;utrc a cessé de m'aimrr: 11 me fuit, ihuc craint... Mais puis je 1 cnblànier?
25<j SECONDE LETTRE
Oui, cruel, ta vertu me confond et m'accable. Coupable, je voudrais que tu fusses coup;d)lc. Quoi I tu m'auras perdue , et je pourrai te voir Triompher de ma peine et de mon désespoir 1 Tranquille, t'applaudir de ton indiScreuce , Et peut-être insulter à ma folle constance ! Je ne serai pas seule eu Lutte à tant de maux : Je prétends à mon tour détruire ton repos , Te fa^'e partager le trouble de mon âme , Et toutes les horreurs d'une fatale flamme. Ne crois plus m'adoucir : le sort en est jeté ; Je ne puis trop punir ton infidélité.
Que n'est-il des tourmens pour venger mon
injiue Qui puissent égaler ma peine et ton parjure ! J'épuiserai sur toi tout ce qu'ils ont d'aflreus... Faibles emportemens d'un amour malheureux, ^ue vous me servez mal I Ma fureur désarmée Respecte encor liugi-at dont mon âme est charmée.
Mon courroux contre lui ne m'offre aucun
cours.
Et ce n'est plus qu'aux pleurs qu'Héloise a recours.
A ivez , cher Abcilard , sins alnrmes , sans craintes :
D'HÉLOISE A ABEILARD. sSi
Et bravez de l'amour les frivoles atteintes, Goûtez d'un saint repos l 'éternelle douceur ; Maître de vos désirs , re'gnez sur votre cœur. Du Dieu que vous servez soutenez la «juerelle : Signalez pour son nom l'ardeur de votre zèle ; Formez-lui des élus qui, se réglant sur vous, Mettent dans son amour le bonlieiu' le plus doux. Si mon salut vous touche , et si je vous suis
chère, Achevez d'affermir la raison qui m'éclaire. Je sens que la vertu veut reprendre ses droits : Aidez une ùme faible h pratiquer ses lois. De ses égaremens mon esprit se dégage.
Mais votre idée encore affaiblit mon courage
Divin attrait des coeurs! cliarme victorieux! Grâce adorable ! enfin tu dessilles mes yeux : ïu verses dans mon sein la force et la lumière; A l'amour de mon Dieu tu me rends tout entière. Tu me fais retrouver l'innocence et la paix : Tu captives mes sens et remplis mes souhails. Seigneur, c'est ta bonté, c'est fa main secourabié Qui ferme sous mes pas cet abîme effroyable : Sans toi je m'y plongeais; déjà même l'errciu' A l'endurcissement avait livré mon coeur. J'étais sourde à ta voix; et bravant ta colère, J'étouffais du remords le trouble salutaire;
aSî SECONDE LETTRE, etc.
Mon aveugle fureur m'occupait nuit et jour, ' Et je ne connaissais d'autre Dieu que l'Amonr. Mais qui peut avec toi balancer la victoire ? Nos forfaiLs les plus grands font éclater ta gloire ; Et le cœur le plus dur, quand tu veux l'altcndrir, A tes expressions lui-même vient s'offrjr.
HÉLOiSE.
Pin du totne premier.