PREIMIEIŒ LE'ITRE
L'esprit vif, amusant, aussi tendre qu'aimable,' Qu'un rival tel que vous paraissait redoutable! Cet air noble, tuucliaut, cctlcbouche, ces traits. Ces yeux, ou de votre àme on lisait les secrets, Celte simplicité iucilc et dclicate, Ce doux je ne sais quoi qui prévient et qui flatte, ToulannonçaitCQ vous un conquérant heureux, l.t vous portiez partout et l'amour et ses feux. Calant, et peu semblable à ces sages austères (^uun savoir or;^ueillcux rend sombres et sévères , Esprit universel, vous saviez à propos Uudiner finement et dire de bons mots.
(Comment louer vos vers , ces vers dignes
d'Ovide , Heureux délassement d'un travail plus solide? Ouand ou sait s'exprimer avec tant de douceur, J.e langa;:;e des dieux devient celui du cœur. Fiction délicate autant qu'ingénieuse, JCniblôme de l'amonr, rose mystérieuse, Abcilard pénétra dans \os obscurités, Va fit part à nos yeux de toutes vos lieautés. On cliantera toujours ces tendres cliansonnétes OÙ vous pciguici si bien vos atteintes secrètes ; L'amant s'en servira pour exprimer ses feux ; La mniticssc ci édulc c:i fl:'.ttcra ses vœux.
D'HÈLOISE A ABEILARD. 223 L'amant les chantera comme son propre ouvrage ; L'amante les prendra pourUn nouvel hommage : Ainsi l'on parlera de nous , de nos ardeurs , Tant que le tendre amour régnera sur les cœurs. Combien n'ai-je point vu d'amantes infidèles Se parer d'un tribut qui n'était point pour elles? Et, dédaignant ailleurs un encens présenté, D'un triomphe imposteur flatter leur vanité? Abeilard, disait l'une, a célébré mes charmes, 11 est venu me voir, il m'a rendu les armes. L'autre, de vos chansons, voulait être l'objet; Toutes, sur votre cœur, formaient quelque
projet.
Mais se désabusant d'une espérance vaine, Je me voyais en butte à leur jalouse haine. Vos vers ,[de mes appas , auteurs oQîcicux , Faisaient seuls, disait-t-on, tout l'éclat de mes
yeux.
Sans vous, sans votre esprit, Héloïse ignorée, Eût vécu dans l'oubli dont vous l'avez tirée. Je bravais ce discours et cet emportement ; L'amour-propre outragé s en plaignait vain -
ment ; Kt je m'applaudissais de me voir la maîlresse L) un homme qui savait me changer en 4sesse
234 PRE>ni:RE LETTRE
J'agirais même voulu, pour vous plaire toujîturs, Lire plus belle encor que celle des Aujours, Et dans la douce erreur dont j étais prévenue, Etre telle à vos yeux que j'étais à ma \'ue,
Ciel! que nic reste-t-ii d'un état si channantZ Un souvenir aflreus qui fait tout mon tourment. Mes jours , mes tristes jours se passent ^ans les larmes. [mes.
En perdant Abeilard, j'ai perdu tous mes char- Uéloïse n'est plus qu'un objet de pitié. (Calmez votre colère et votre inimitié, Vous, en qui ma conquête excitait lantH'envie;- Vos vœux sont satisfaits, le ciel me l'a ravie. O mortelle pensée! ô regrets superflus : .\beilard n'est qu'une omlire Abeilard ne vit
plus.
Amante abandonnée, cpon;e raalheiu'euse , Plus mou bonl.eur fut grand, plus ma peine es;
afireusc.
Suspendez, inhumains, votre aveugle fureur. Mais c'en est fait Grand Dieu! souffres-tu tant d Lorrem ? f surprendre.
Que n'c'tais-je avec vous quand on vint \x>us (,'onuc luj lachc assassin j'aurais su vous défendre.
Aux dépens ik uks joiu^ j'aurais parc ses coup?,
V D'HELOISE A ABEILARD. 225 Il m'aurait immolée, ou j'aurais un époux. ... Ici l'amour s'irrite, et la pudeur s'offense j Un sombre désespoir me réduit au silence. Trop sensible Héloise, étouffe ton ardeur ; Abeilard t'abandonne, imite sa froideur.
L'ingrat n'est point touclié 'des larmes que tu
versej , Il craint auprès Se toi de nouvelles traverses. Il te fuit ; il est sourd à tes gémissemens. Faible Ile'lcise , ainsi sont faits tous les amans ; Leur cœur quitte sans peine un bonheur qu'il
possède Et contre leurs de'goûts il n'est poiut de remède Tu devais y songer dans ce funeste jour , Où ta molle vertu succomba sous l'amour. Tu devais y songer, quand, par ta résistance, Tu pouvais, dans ton cœmr, arrêter l'innocence. Que te sert à présent un reste de raison ? Écarte un repentir qui n'est plus de saison. A ton triste penchant toute entière livrée , Bois encor le poison dont tu t'es enivrée ; Et lorsqu'un sort cruel t'an-ache tes plaisirs , Forme encore poiu- eux 'de coupables désirs. Qu'ai-je dit? ô mon Dieu! Quelle fiueur
m'agite !
Forme, ferme l'abîme où je me précipite;
aa6 PïlEMIÈllE LETTRE
Fais répandre à mes yeux âe salutaires pleurs ; Fais-nioi pleurer mon crime, et non pas mes malburs. [dresse,
Quoi.' l'cpouse d'un Dieu, profanant sa ten- Conscrve pour un homme une indigne faiblessel Son cœur est dévoré d'un feu séditieux ; El lu souffres , Seigneur, ce partage odieux î Arme-loi, Dieu jaloux, viens venger ton injure; Consume mon ardeur parune ardeur plus pure. Accorde pour t' aimer, et ma bouche et mon ««ur; [queur.
Efface, détruit l'homme, et rends le Dieu vain- C'en est fait, Abeilard, je renonce à ma flamme; Un Dieu, pour y régner, te chasse de mon àme; Je le change pour lui : douce infidélité ! Tu feras mou repos et ma félicité.
Je n'éprouvtrai plus ces troubles et ces craintes, Ces regrets, ces langueiu^, ces mortelles atteintes: Supplice rigoureux d'un criminel amour , Et dont j'ai ressenti les traits jusqu'à ce jour. Oui, mon âme en son Dieu, toute entière abîmée, Ne respire que lui, de lui seul est charmée; Tout le reste pour elle est une illusion Qui ne nicritc plus cjue son aversion :
D'HELOISE A ABEILARD. 227 Jeûnes, austérités, silence, solitude, Pour un cœur pénitent vous n'avez rien de rude; Je me soumets à tout ; frappe, frappe, Seigneurj Heureuse de gémir sous ta sainte rigueur. Vous, que scandalisa mon ardeur criminelle, Témoins de mes forfaits, soyez-le de mon zèle, Compagnes 'd'Héloîse, élèves d'.\Leilard, Héloïse gémit, venez y prendre part.
Vous ne la verrez plus , désbonorant sa place , Kourrir sa folle eneur , résister à la grâce ; Elle va détourner, par des torrena de plciu-s, Les maux que sa faiblesse attirait sur ses sœurs; Et, du Dieu qu'elle sert, désarmant la vengeance , Egaler, s'il se peut, le remords àroifense. Quel obstacle fatal s'oppose à cet effort! Abeilard, dans mon cœur, est encor le plus fort. Je ne suis plus à moi. Quel désordre ! quel
trouble !
Mon feu se renouvelle , et ma peine redouble. Impitoyable amoiu- ! J'oublie en ce moment Que je dois pour jamais oublier mou amant. Jane vois plus que lui; ma vertu m'abandonne. Je m'égare et m.e perds ; je pâlis , je frissonne ; N'cst-il point de remède à des maux si pressans? Et peut-on sans mourir sentir ce que je sens ?