‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'AbeilardChapitre 4 sur 14 · LES INFORTUNES · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES

ET

D'KÉLOÎSE

Il est peu c!e personnes qui ignorent les infortunes d'Abeilard et d'Héloïse. Tout le monde sait qu'ils furent aussi célèbres par leur profonde érudition dans les langues orientales (hébraïque, grecque et latine) qu'ils furent malheureux dans leurs amours. Pieiie Abeilard éprouva surtout

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ce que la vengeance humaine peut inventer de plus barbare, par l'opération cruc.lle qui lui fut faite, et qui ne lui laissa de l'homme que le nom.

Cet infortuné prit naissance en 10^9 au bourg de Palais, près de Clisson, dans le diocèse de Nantes en Bietague. Béramjer était le nom de son père , et Luce le nom de sa mère. On assm-e que , par un pressentiment de sa future éloquence , ses pèie et mère le nommèrent Abeilard , à cause de cet amas de belles connaissances , d où il découlerait un miel plus délicieux que celui de l'abeille. (Ainsi, suivant cette étjmologie , il faut dire Abeilard , et non pas Abelard, ni Abailard.) Quoique son père fût noble , et qu'il suivit, avec éclat , la profession des armes , Abeilard , dès sa jeunesse , préféra les belles-lettres au génie militaire. Tout cédait à la vivacité de son esprit. Ce qui devenait un travail pénil)le pour ses camarades , n'était qu'un jeu pour lui. Les poètes, les orateurs, les langues latine , grecque et hébraïque , .et

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la juiisprudence , lui devinrent familiers. 11 s'airêta particulièrement à la philosophie scolastique , qui dans ce temps , était fort à la mode. Aussi , pour s'y livrer entièrement, il céda à ses frères son droit d'ainesse, et les biens qui devaient lui revenir de sa famille. Dès ce moment , Abei'lard quitta la Bretagne. Dans toutes les villes par. où il passait, il laissait des manques de la subtilité de son esprit. Personne ne savait mieux approfondir une question , et embarrasser un homme. Non content de cet avantage qu'il avait déjà sur les autres , par la supériorité de ses talens , et pour satisfaire la noble curiosité qu'il avait de s'instruire, et son inclination pour les sciences , il vint étudier à Paris , où la réputation de ceux qui enseignaient attirait des écoliers de toutes les nations de l'Europe. Parmi les savans qui se distinguaient dans cette capitale, Guillaume de Champeaux , fameux théologien , d'abord ai'chidiacre de Paris , puis évêque de Châlons-sur-Marne , enfin, religieux de Cî-

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teaux, fut celui quALeilard se choisit pour professeur. La réputation du nouveau disciple éclipsa bientôt la gloire et blessa l'orgueil du maître. Cette supériorité lui fit mille ennemis. Guillaume de Champeaux, entr'autres, très- jaloux des succès de son écolier , fut un de ceux qui voulurent teinir sa renommée; mais Abeilard triomphait toujours. Personne n'osait entrer en lice avec lui. Cependant, pournc point irriter davantage la jalousie de ses adversaires , il quitta Paris , et alla enseigner la philosopliic à Melun. Cette ville étaitalorsassezconsidérable. La cour, qui y passait une partie de l'année , attirait beaucoup d'étrangers. Abeilard n'était âgé que de vingt-deux ans, lorsqu'il obtint la permission d'ériger en cette ville une chaire de philosophie. Champeaux, dont ~la jalousie n'était pas éteinte , employa en vain ses amis, pour empêcher son disciple d'ouvrir cette école. Abeilard l'emporta. Sa réputation (it tant de bruit, qu'en peu de temps il eut un si grand nombre d'au-

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diteurs , que les classes de Paris semblaient désertes. On ne parlait plus que d'Abeilard. Non-seulement il effaça la gloire que Champeaux s'était acquise, mais même il le rendit odieux, parce qu'on reconnut qu'une basse jalousie l'avait animé contre ce philosopbe. Quelque temps après , il alla s'établir à Corbeil. Ce fut là que les écoliers de Champeaux vinrent en foule se disputer contre les disciples d'Abeilard ; mais ces derniers remportaient toujours la victoire . et acquirent à leur maître une gloire infinie. Abcilard en jouissait à peine , qu'il tomba dangereusement malade. C'était aux dépens de ses forces et de sa santé qu'il avait fait des progrès si rapides dans les sciences. La passion de devenir le plus grand philosophe de son siècle, lui faisait oublier de prendre le repos et la nourriture nécessaires à la conservation de sa vie. Il fallut qu'il cédât à la violence du mal, qui augmentait de jour en jour. Les médecins l'obligèreui, s'il voulait être guéri, d'aller pren-

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dre 1 air natal. Cette décision lui fut sensible. Il partit. Les savans furent touchés deléloignement de ce célèbre professeur.

Le désir qu'Abciiard ayait de retourner à Paris, lui fit prendre beaucoup sur luimcme. 11 se méuafijea avec tant de soin, qu au bout de deux ans il se vit en état de paraître avec encore plus d'éclat (ju'aupaiavant.

A son retour â Paris , il trou ra les choses bien changées, Champeaui s était lait moine; ses disciples étaient dispersés, et les études languissaient. Abeilard était alors âgé de vingt-huit ans, 11 fit la paix avec son ancien maîtie , qui enseignait la rhétorique, et se remit sous sa discipline; mais il ne fut pas long-temps sans se brouiller de nouveau, Abeilard l'obligea de changer d'opinion et de se rétracter en public. II profita de la disgrâce de son adversaire, et fut bientôt le seul qui en- .seigna dans Paris. G est alors qu'Abeilard se vit considérer comme l'oracle de la philosophie. Il était suivi d'une foule

ET lyaf.LOISE. ag

dauditeurs qui payaient bien chèrement riionncur d'étudier sous le plus habile maître qu'il y eût alors dans le monde. A ces faveui-s , de la fortune fut joint un canonicat de l'Eglise de Paris. Il j a lieu de croire que s'il fût resté dans cette capitale, il eu eût été évèque.

La profession monastique était alors dans une singulière vénération, et particulièrement en France. Il était très-commun de voir des princes, des évêques , et même des personnes mariées , quitter le monde peur passer le reste de leurs jours dans le cloître. Le père d.'Abeilard fiit du nombre de ces pieux chrétiens ; il se fit religieux, ainsi que son épouse. Ce changement imprévu dans la famille de notre philosophe , et les lettres réitérées de sa mère , qui le pressait de se rendre auprès d'elle, lobligèrent de revoir sa patrie. C'est pendant cette absence que Champeaux fut fait évèque , ce qui fit revenir promptement Abeilard à Paris. Mais, n'y trouvant plus personne capable d'étendre

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sa réputation , il prit la résalution d'aller entendre les leçons d'Anselme , doyen , archidiacre de Laon : la capacité de ce thÉologien ne répondant pas à l'estime qu'il en avait conçue , il allait rarement à ses leçons; et, lorscfii'il s'y trouvait, il avait toujours la gloire d'imposer silence à son maître. Anselme , offensé de la conduite d'Abeilard, l'engagea d'expliquer en public le premier chapitre d'Ezcchiel, ce qui attira tant d'auditeurs à ce philosophe, qu'en peu de temps son auditoire devint plus nombreux que celui de son inaîti'C, qui, par une vile jalousie , le fit chasser de Laon.

Dans cette triste situation , Abcilard prit le parti de revenir à Paris. 11 y parut en qualité de théologien. Les leçons publiques qu'il fit de l'Ecriture sainte , lui attirèrent les plus grands applaudissemens, et augmentèrent considérablement son i-evenu. Chacun se faisait honneur de l'avoir pour ami. Son mérite, sesmanières agréables et engageantes , tout parais-

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sait conspirer à son repos et à sa félicité. Il j avait déjà quatre à cinq ans qu'Abeilard enseignait la théologie dans Paris, lorsqu'il apprit que , dans cette ville , il y avait uu prodige d'esprit dont les siècles précédcns n'avaient point donné d'exemple. C'était une demoiselle de dix-sept à dix-huit ans, d'un génie si élevé, qu'elle savait, outre sa langue, le latin , le grec et l'hébreu. Peu de filles la surpassaient en beauté; et il n'y en avait aucune dans le royaume, ni peut-être sur la terre, qui l'égalât en esprit et en érudition. Son nom était llcloïse, ou Louise, déjà célèbre dani le monde par la réputation qu'elle s'y était acquise. On n'en parlait qu'avec admir,ation. Elle était nièce d'un chanoine de la cathédrale , nommé Fulbert , qui l'aimait tendrement , et qui faisait ses délices de relever près de lui , avec tous les soins imaginables. Il lui tenait lieu de père et de mère , qu'elle avait perdu dès sa plus tendre enfance. Abcilard fit connaissance de cette aimable fille; il fiit si transporté

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des perfections qu'lléloisf possédait, qu'il donna à son nom la plus sublime origine, prétendant qu'il venait du mot hébreu Hélol, qui signifie Divinilé. Cependant on assure qu'elle était de la maison de Montmorenci. Ces deux personnes , si supérieures à leur siècle par les lumières de leur esprit et par la sensibilité de leur âme, se virent, s'aimèrent, se le dirent, se le jurèrent , et prirent des précautions pour se livrer sans contrainte à leur passion.

Iléloîsc , plus passionnée, était encore plus sensible au mérite d'Abeilard, qu^Abeilard ne l'était au sien : il faut convenir que ce philosophe joignait à la science profonde dont il était rempli , tous les avantages du corps. Il était dans la fleur de sou âge , âgé de trente-neuf ans environ, beau, bien fait, l'air doux, la voix belle , parlant bien , et chantant encore mieux. Iléloise avoua elle-même , dans une de ses lettres , que sa voix et son éloquence l'avaient enchantée;. Abeilard .

transporté d'amour, fit, sous des noms empruntés, des chansons (i) à la louange

(i) Abeilard , composa aussi, dit l'abbé Du! oj, tn lan;^ue française, des clian&ons pour Héloif e , et d'autres petites pièces qui étaient reçues avec des appliudissemens incroyables. Cet auteur s'est ti'ompé; ces chansons étaient latines. L'éditeur des Poésies durai de Navan-e s'exprime ainsi (page 20G à 2i3 , lomê I, édition de Guérin, i742)--'^u. seul nom d'Abeilar-d, on est ému, touché. On a de lui l'idée d'un savant et galant homme dont la réputation, les amours et les infortunes remuent et attendrissent, pour peu qu'on soit stoasible. Formé pour aimer , instruit par le cœur et par Ovide , quelle devait éu-e sa jioésie 1 Ce serait un mé-' rite pour la langue française, en l'état auquel elle était de son temps , si elle avait pu exprimer ce que pensait un homme si tendre, si délicat et si habile. J'ai cherché dans ses œuvres quelques prétendues galanteries en vers français, dont, suivant nos auteurs, il charmait Uéloïse et tout le royaume. Je n'en ai reucon-

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de sa maîtresse , qu'il lui envoyait secrètement , et qui bientôt coururent toute la

Iré aucune et tout ce qu'on en dit rst sans nul fondement.

« Quand ma connaissance commença avec Ilëloïse, dit AJieilard, j'étais d'une réputation brillante, dans la fleur de la jeunesse, d'une figure si agréable, que je n'avais point à craindre de cruelles ; j eus d'autant plus de facilité à me faire aimer de la jeune Héloîse, qu'elle avait une vive passion pour Jes lettres; passion rare cliez les dames et qui l'a rendue célèbre dans toute l'Europe. L'amour m'ayant embrase le coeur, si j'inventnis encore quelques vers, ils ne parlaient plus de pliilosophic, ils ne respiraient que le langage de mon vainqueur. Plusiciu-s de mes petites pièces sont chantées dans nos villes , par ceux surtout dont le cœur est dans une situation pareille à celle où je me trouvais. »

Abeilard ne dit rien de plus de sa poésie. Hi'loise, qui en était plus louchée que lui, en p:irlo avec plus de feu. « Entre les cfua'.ités qui brillaient en vous (lui dit-elle] , deux surtout

ville; mais ils ne pouvaient se voir librement. Cette contrainte obligea Abeilavd

m'enflammèrent ; les grâces de votre poésie et celles de voire chant ; toute autre femme en aurait été également eucliantée. Lorsque, pour vous délasser de vos exercices philosoplii'jues, vous composiez en mesures simples, ou en rimes , des poésies amoureuses , tout le monde voulait les chanter, à cause de la douceur de voU'e expression et de celle du chant. Les phis insensibles aux charmes de la mélodie ne pouvaient vous refuser leur admiration. Comme la plupart de vos vers cliantaicut nos amours, mon nom fut bientôt connu par le vôtre. Les sociétés particulières , et les publiques , ne retentissaient que du nom à'Héloïse ; les femmes enviaient mon bonheur. Hélas ! que sont 'devenus ces temps heureux? Qu'ils sont changés! ))

Dans ce récit des effets de la poésie d'Abeilard, il n'y a pas une syllabe qui fasse voir qu'elle ait été écrite en langue vulgaire. Auraitelle eu dès-lors cette douceur et cette mélodie qui distinguaient paiticuliérement les xers d<

d'employer tonte son adresse pour se faciliter les moyens de voir et d'entietenir en

ce beau génie, et qui les rendaient si chantans? Et si elle l'avait eue , pourquoi aurait-elle été autant négligée qu'elle l'était encore? Non sûrement elle ne l'avait point

Abeilard recommande en quclqii,j endroit de ôcs ouvrages, l'étufle de trois lances, l'hébreu, le grec et le latin; il en relève la beauté, il en lait sentir l'utilité : tout ce qu'il a écrit, ses letires même à Héloise sont en latin. I;naginc-t-on qu'il aura renoncé à une langue si cliérie, si familière, pour écrire dans la française, encore informe, des chansons qui devaient courir pirtout le royaume ? Son mépris pour les jargons populaires, difTi'nns alors en chaque canton de la France, est bien marqué dans salcttie où il décrit ses calamités. « Je fus nommé, dit-il, à l'abbaye de Saint-GilJas (de l'évêché de Vannes en Bretagne). San^ les persécutions que j'éprouvais , qu'aurai-je été faire en cette terre barbare dont j'ignorais la langue? »

Puisque le langage de sa patrie lui était devenu si étrange depuis qu'il l'avait qtiittée.

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liberté lîûloïse. En conséquence , il lit consentir , par ses amis , Fulbert à le prcn-

qiie devait lui cire celui d'un autre pays? Il f.;ut eu conclure que les vers que l'on nous avait annoncés connue français, élaient latins, finies ou mesurés. Métro, vcl rhytkmo comvosita rcliquisti cajiniuii. Ces deux mois , rtictro vcl r'ij î/iiiîo, dont Yves de CliaiUxs s'est aussi servi, font entendre que les versiucaleurs de cv: tenips-li connaissaient deux sortes de vers. Le ii;esurc sans rimes, tels qu'étaieut ceux des un^ riens pcëtes latins, et ceux qu'un Raimond, Kiligieux de l'ordre de Cluui, en ce même siècle, composa à Toulouse, sur lesquels TabLc Pierre, surnommé le Véiié/'at'c, le complimenta <iaiis une let;re (Pet. veiicral). t. /^. Ey>ist. 24 ) iju'il lui écrivit en vjrs Lexamclres et penlamètrcs , qui ne sont aussi que mesurés. Je vais en rapporter ci-aprcs.

De tant de vers amoureux que produisit la mused Abeilard, aucun n'a échappé à la rigueur de Toubli ; deux seulement, qui se sentent \1" la piété dans laquelle il cl.crcha la consola-

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tire en pension chezlui, sous des prctcxtes

honorables et spécieux. Fulbert, piètre

tion à ses adversités, se lisent à la fin de la seconde lettre d'He'loïse ( Epist. III. ) . Vive, vale, vivantquatuœ, valeantque sorores, Vivitej sed Christo, quœso, mei memore^.

Adieu, ma sœur, adieu; vivez, vos sœurs et vous, Vivez en Je'sus-Clirist; souvenez- vous de nous.

Le langage de ces deux vers latins éloigne encore le peu de vraisemblance qu'il y a , que ceux qu'il fit p,ar galanterie fussent français.

11 était si peu d'usage alors de composer de petites pièces en rimes françaises, qtie dans une élégie mesurée et rime'e, oii Hilaire, disciple d'Abeilard, exprime son rliagrin, de ce que, sur les rapports de quelque écolier perfide, Abeilard avait reçu ordre de quitter le Paraclet, pour se retù-cr à Quincey, près de Nogeut; le rcfraiu de chaque stroplie de l'éle'gie est un jargon français, et n'a point sa rime. En voici le? deux premières strophes :

Lin^ua servi, linqua perjîdiœ, Rixce mofus, semen discordix ,

ET D'HELOISE. Sg

aussi simple qu'avare , accepta , sans hésiter, la demande que lui fît Abcilavd de prendre un logement dans sa maison, aux conditions, cependant, de lui payer une

Quam sit prava, sentimus hodic^ Suhjacendo, qravi sentcntiœ-

Tôt a vers nos li mestrc.

Linqua servi, nostrum dissidiiim.

In nos Pétri commovit odiitm' Quce mei'ctur? Vllorem gladium, Quia riostrum exlinquit studiiwn j

Tôt a vers nos li mestre.

( Opéra Abe:l. p. 24 'î )

Ce refrain, si je l'entends bien, signifia' que le ï)!esfre,qui avait envoyé l'ordre à Atellard de se retirer du Paraclet, faisait un grand tort ù ses disciple s , en les privant de ses leçons.

11 suffît que les chansons d'Abeilard, pour Héloïse , aient été faites sous des noms empruntés, pom- qu'elles soient restées tians l'oubli. On ne doit point être étonné de ne les pas trouver dans les œuvres de cet homme célèbre, qui, depuis son infortune, s'était Volalemept consacré à Dieu.

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forte pension et d'instruire sa niôcc. I! poussa même la complaisance si loin, qu'il permit au précepteur tle châtier Héloïse , si elle était indocile à ses leçons. Voilà donc nos amans libres de se voir, de se parler la nuit comme le jour. Cette étroite liaison forma bientôt une dangereuse familiarité, et cette familiarité une union de cœurs si intime . qu'en peu de temps Héloïse devint si éjirise , qu'elle n'aimait plus , de son maître , que les leçons que l'amour lui dictait. Ils cherchaient , sous prétexte d'étudier, les endroits les plus écartés; mais la passion l'emportait toujours sur le devoir. Pendant plusieurs mois , ces amans vécurent heureux dans les bras de l'amour; mais ce commerce secret transpira et devint public. Les . disciples d'Abeilard fui-ent les premiers qui s'en aperçurent , par la négligence de leur maitre danç ses leçons. On en fit des chansons; Fulbert, qui n'aurait jamais pensé de sa nièce un tel dérèglement, et qui ignorait le commerce clandestin de

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ces deux amans, no l'apprit que par ses amis, et par des chansons qui lui découvrirent tout le mystère. C'est alors qu'il se reprocha sa trop grande simplicité et son aveuglement. 11 s'accuàa d'imprudence; l'amitié qu'il avait pour lîéloïsc suspendit son indignation. Il la fit venir, lui parla des bruits scandaleux qui se répandaient sur son compte. Héloïsc dissimula , fit , au contraire , l'éloge de la retenue et de la sagesse de son maître; que , s'ils avaient passé des nuits ensemble, elles avaient été employées à l'étude ; que les lieux écartés où ils allaient souvent, étaient choisis pour travailler avec plus de tranquillité, et que ces vers et ces chansons pleines de passion étaient un jeu d'esprit d'Abeilard , pour le délasser d'un travail qui ruinait sa santé. Enfin , que ce qu'on publiait de ce grand homme, n était qu'une pure calomnie inventée par ses ennemis , et que lui attirait sou rare mérite. Fulbert ne fut pas la dupe decc feint discours. Il s'emijorta vivement

contre sa nièce, et, après avoir accable de reproches et d'injures Abeilaid , il le chassa honteusement de sa maison.

Dans ce malheur, ALcilard ne voyait que celui de sa maîtresse; comme Héloïse, dans sa disgrâce, n était touchée que de l'affliction de son amant , et d'avoir causé la ruine de sa fortune. Ils ne pouvaient plus se voir. Les amours de ces infortunés devinrent la nouvelle du jouT. Mais ALcilard , pour dissiper ce bruit , Gt entendit: que toute cette catastrophe n'était qu'une vision du chanoine Fulbert, qui, jaloux de sa nièce , entrait , sur les moindres apparences, dans de fâcheux soupçons.

Ce discours eut tout l'eflct que ces amans pouvaient en attendre. Abeilard , plus tranquille, reprit ses exercices. A peiue jouissait-il de cette tranquillité , qu il reçut secrètement une lettre d'Héloïse . qui lui donnait avis , avec des transports de la joie la plus excessive, qu'elle était enceinte. Abeilard ne songea plus qu'au moyen de sauver l'honneur de sa inaî-

tresse , ayant tout à craindre du ressentiment de Fulbert. En conséqence , il fit avertir Héloïse que , pendant l'absence de son oncle, qui devait aller passer quelques jours à la campagne , il viendrait lu nuit l'enlever ; qu'elle se déo;uiserait en religieuse , et qu'il la conduirait , sous cet habit , en Bretagne , chez sa sœur , que ce tendre amant avait eu soin de prévenir. Cet arrangement eut tout le succès qu'ils avaient espéré. Fulbert , de retour , ne trouvant plus sa nièce chez lui , entra dans une fureur inconcevable, et voulait aller poignarder Abeiiard, s'il n'eût craint un traitement pareil à celui qu'il méditait contre ce ravisseur. Il aimait si fort celle fille, que le chagrin de ne la plus voir lui fît perdre l'appétit et le repos , de sorte qu'une sombre mélancolie s'empara bientôt de son ciprit.

Pendant ces entrefaites, Iluloïsc mit au monde un fils qui lui parut d'une si rare beauté , qu'elle le nomma Aslralable aui si;;nific astre brillant. Cette nouvelle

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circonstance, qui faisait tant de plaisir h ceux qui lui avaient donné la vie , au}^menta la douleur de Fulbert , h un point qu'il en devint presque fou. Il se promit do se venger de l'affront qu'Abeilard lui avait fait; mais celui-ci , prévenu de cette résolution , se tint sur ses gardes. Il ne sortait plus que Lien armé, et accompagné d'une multitude de ses écoliers. Cette pi-écaution arrêta le dessein de Fulbert, sans cependant rien diminuer de ses afflictions.

Abeilard eut pitié de la peine qu'il avait causée à cet oncle si outragé. Il eut le courage d'aller chez lui. 11 employa tout ce que l'esprit et l'éloquence peuvent suggérer pour apaiser le courroux le plus redoutable, et pallier sa faute. Il ne manqua pas de s'excuser sur les charmes puissans d'Hcloise , et qu'il était résolu, pour l'honneur de cette chaimante personne de lui donner toute la satisfaction qu'il souhaiterait-Fulbert parut s adoucir, et devint plus traitable. Abeilard, trans-

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porté de joie, lui offrit d'épouser Héloîse , à condition que. le mariage serait tenu secret , afin de ne pas nuire h sa réputation , d'où dépendait toute sa fortune. Le chanoine le prit au mot, et, en présence de plusieurs parens , il fit la paix avec Abeilard , qu'il embrassa ; et , pour témoigner sa parfaite réconciliation , il lui jura une amitié éternelle.

Après avoir ainsi donné sa parole ,' Abeilard partit pour aller chercher sa future épouse. Il espérait lui faire beaucoup de plaiiir, en lui apprenant l'objet de son voyage. Mais quelle est sa surprise! Héloîse désapprouve son dessein.

Elle emploie tout ce qu'elle a d'esprit pour l'empêcher de l'épouser. Elle lui fait entrevoir les embarras du ménage , qui ne conviennent point à un philosophe , et lui dit qu'eHe préférait l'amour aux liens de i hymen , aimant mieux être sa maîtresse que sa femme.

Abeilard, pénétré de ces tendres sentimcns , ne put s'empêcber d'admirer la

4G VIE D'AliEILARD

giandeur tl'ùme et le courage d Héloîsc. Mais sa parole était donnée à son oncle et à SCS parcns ; il lui était impossible de reculer. Iléloïse , loin de se lendre aux discours persuasifs d'Abeilard , devint encore plus éloquente; elle ne put cependant rien fragncr sur le cœur de son amant ; et , loin de modérer l'excès de sa douleur, lorsquclle se vit obligée de partir , et comme si elle eut pénétré dans l'avenir, elle s'écria : « Fasse le ciel que ce funeste mariage ne soit pas la perte de lun et de l'autre, et que les peines qui le suivront, ne soient pas plus grandes que l'amour qui l'a précédé ». Dans ces entrefaites , ils perdirent leur fils.

Ils airivcrent chez Fulbert 7 qui leur fit tout le bon accueil qu ils pouvaient désirer. Le jour pris ,pour la célébration des noces , ils se rendirent dans une église , accompagnés, de part et d'autre, de quelques amis afSdcs , et reçurent du prêtre la bénédiction nuptiale. Pour rendre le mariage plus secret, les nouveaux époux

ET D'ÎIELCISK. 4;t

se séparèrent au sortir de l'église, Héloise alla demeurer chez son oncle, et Abeilard reprit son appartement , et continua , comme à l'ordinaire , ses étu:les et ses leçons publiques. Tout contribuait à la félicité et au dessein de ces époux. Mal^-é la violence de lenr amour , ils se voyaient rarement. Ils cédaient à des considérations d'intérêt , et d'une réputation qu'Abeilaid voulait soutenir, et d'où dépendait leur bien-être. Mais ce qui fait le bonheur de la vie , n'est pas toujours une fortune éclatante. Abeilard et Héloïse eussent été heureux au milieu de leur disgrâce , si les choses fussent restées ainsi. Fulbert ne crut pas l'honneur de sa nièce entièrement reparé , si le mariage ne se déclarait pas. Il ordonna à ses domestiques de le divulguer, contre sa parole. Il le dit lui-même , et en peu de temps la nouvelle s'en répandit partout Paris. Héloïse en recevait des complimens ; mais, prévoyant qu'un tel bruit allait faiie un tort considérable à son

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époux , elle so mit sur la négative , et protesta à tout le monde qu'il non était rien. Cette adorable femme accompagnait SCS discours de tant de marques de sincérité , qn'orl ne douta presijuc plus que Fulbert était un imposteur , ce qui le tourna en ridicule. Ce mauvais succès l'irrita davantat^e contre sa nièce, il la menaça et la maltraita d'une manière indigne de son caractère. Héloisc s'en plaignit à son époux , qui , sans perdre de temps , la retira des mains de cet oncle forcené, et lui choisit pour retraite l'ab- \bayc d Argcnteuil, oùclle avait étéélevéc dès le berceau. C'est dans cette maison qu elle avait appris les langues ; elle v avait beaucoup d'amies ; et Ici religieuses la reçurent chez elles avec le plus grand empressement.

Fulbert ne 5ut rien du dessoin d'Abeilard, que lorsque sa nièce ne fut plus chez lui. bc temps en temps, Abcil.ird allait voir son épouse , mais avec circoiispcction , et de façon que personne ne >■

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uouîait de leur entrevue, ni à Paris , ni i Àrgontuuii.

Lorsque Fui bertappritqu'Héloisc était à l'abbaye d'Argentcuil , en habit de religieuse , il devint furieux ; il s'imagina qu'Abeilard voulait que sa femme en fît son état, et rendre, par-là, son engagement nul. 11 fit entrer ses parens et ses amis dans son ressentiment, leur exagéra la perfidie de son neveu , et l'affront qui rejaillissait sur la famille. Il n'eut pas de peine à les déterminer à la vengeance ; ils résolurent donc de se venger par leurs propres mains , et de punir Abeilard par le même endroit qui les avait déshonorés, ravis de ce que , du même coup , ils puniraient en même temps Héloïsc.

Il ne s'agissait plus que d'exécuter leur infâme projet. Pour cet effet, ils gagnèrent, à force d'argent, un des valets d'Abeilard , qui promit de leur livrer son maître, la nuit qu'on voudrait choisir.

Les assassins , au nombre de cinq , tous

parens de Fulbert , se transportèrent , . I.- à

5o VIE DABEIL.IRD

vers le minuit, au logis d'Abeilard. Le traître de valet, avec lequel ils s'entendaient , les introduisit jusque dans la chamljre où couchait son mnitrc. Quatre des plus robustes se saisirent d'Abcilard , lorsqu il était encore dans son premier sommeil ; et le cinquième , prenant un rasoir , lui fit le dernier des outrages , en ne lui laissant aucune ressource à la concupiscence. Cet hor.ible forfait exécuté , ils laissèrent le malheureux Alx.'ilard baigné dans sou saug, et prirent la fuite. Le bruit que ces scélérats firent en se retirant , joint aux cris du patient , qui appelait à son secours , attirèrent les voisins chez lui , qui le trouvèrent dans l'ctat le plus pitoyable. On fit venir un chirurgien. La justice , informée de cet horrible attentat, se transporte sur les lieux, ap- ])rcnd d'Abcilard le nom des cornpliccs de ce crime affreux. On dresse des procèsverbaux, on fait les informations les plus exactes, et on envoie des arclicrs de toutes pai'ts pour arrêter les coupables.

RT D'HELOISE. 5l

A peine le jour commençait à paraître, que cette triste nouvelle , déjà répandue dans la ville , attira chez Abeiiard une multitude infinie de monde, pour prendre part à sa douleur. On n'entendait de tous côtés que des pleurs et des gémissemens. Tout Paris était affligé de ce malheur, autant pfcr la nouveauté de l'attentat que par l'estime et la vénération qu'on avait pour ce savant homme. Les dames fiirent si sensibles à sa disgrâce , qu'elles en versèrent des larmes.

La justice , bien informée , décréta de prise de corps le chanoine Fulbert : on lui fit son procès. Il fut dépouillé de tous ses bénéfices, et ses biens confisqués au profit de l'église. De tous les complices de cet attentat , qu'on poursuivait vivement, on n'en put arrêter que deux, dont l"'un était son scélérat de valet. Ils furent, l'un et l'autre, condamnés à la peine du talion , et à avoir les yeux crevés. Quelque dur que parût alors ce châtiment , il serait aujourd'hui bien au-dessous de ce

crime, qu'on punirait de mort. Si les témoignages (l'estime que reçut Abeilard dans ces tristes conjonctures, devaient le consoler, il n'en était pas moins affligé. Il devint insupportable à lui-même. Il aurait préféré la mort à l'état où il se trouvait. Il craignait de se montrer en public, et de devenir le sujet de la raillerie du peuple. La vivacité de son esprit, et toute son érudition , ne servaient qu'à augmenter sa douleur. La religion, venant à son secours, le consolait; mais l'idée de sa confusion l'emportant sur toutes les autres , il se détermina à la cacher dans l'obscurité d'un cloître.

Un dessein si pieux ne pouvait se remplir sans le ccnscntciucnt de son épouse. Iléloîse était encore dans le fort de la douleur que lui avait causée la nouvelle de ce désastre arrivé à son malheureux époux, lorsqu'il lui lit savoir sa résolution. 11 l'exhortait à suivre son exemple, et à dire, comme lui, u,i]i étemel adieu à ce monde trompeur.

ET DIIELOISE. 53

A voir tous les dangers d'un monde séducteur, C'est en Dieu que l'on peut trouver le vrai bonheur.

Une âme moins noble que celle d'Héloïse aurait sans doute succombée sous le poids de tant d'afflictions. Elle n'avait que vingt-deux ans au plus , lorsqu'elle consentit à se séparer d'un époux qu'elle aimait plus que sa vie : elle crut, pour lui plaire , qu'elle devait l'imiter en se faisant religieuse. Elle devenait donc une épouse sans mari, une veuve avant sa mort , une mère sans enfans , une relujieuse sans vocation , une désolée sans appui, une solitaire au milieu du monde qu'elle aimait encore. Comme elle n'avait jamais eu d'autres volontés que celles de son époux , chose rare dans les femmes , même les plus chrétiennes, elle ne balança pas un moment à prendre le parti que lui offrait Abcilard. Cette infortunée se regardait comme la cause de tous les malheurs de ?on mari ; elle crut n'en pouvoir jamais

54 VJK D'ABEILAHO

assez faire pénitence. Dans ces tristes cnticfaites , ils s écrivirent mutuellement des lettres, où la noblesse des scntimens et les beaux traits dont elles étaient remplies auraient orné notre histoire , si elles fussent Tenues à notre connaissance. Pour Abeilard , aussitôt quil fiit guéri de sa blessure, il alla cacher sa honte dans le cloître de Saint-Denis , où il fut reçu avec empressement , à cause de son mérite et de sa réputation. Il prit 1 habit de religieux. Avant de proDoncer ses vœux , il engagea tléloïse à suivre son exemple.

Accablé de son malheur , .-^a faiblesse l'avait rendu jaloux : il s'était fait de tous les hommes autant de rivaux. Héloise s'aperçut de cette jalousie; elle en fut si sensible , quelle en versa des larmes : elle surmonta cependant ce déplaisir, et prononça ses voeux solennels avec un courage au-dessus de son sexe. On voyait jusque dans l'excès de sa douleur des marques de son érudition : les paroles qu elle <\'cmît de pit)nonccr étant une

ET DTIELOISE 55

imitation de ces vers de la Phaisale de Lucain : O maxime conjux! etc.

O mon illustre cpoux !

Sur qui linjusle ciel fait tomber son courroiuç, A quel affreux ïnallfcur ton épouse t'expose ; Tu te' vois accabler! j'en suis seule la cause.' Fallait-il que l'iiymen nous unit de ses nœuds, S'il devait à jamais te rendre mallieim;ux? Mais je veux te venger du destin cpii t'opprime; Vois te que j'entreprends, reçois-moi pour victime.

Ainsi cette admirable femme, en s'offrant à Dieu, portait à l'autel lé cœur de son époux et le sien , et son sacrifice immolait l'un et l'autre.

J'offrais au ciel un cœur qui n'était plus à moi; Et quand je l'invoquais, je ne pensais qu'à toi.

Quelques jours après cette triste cérémonie , Abeilard fit profession. II faut convenir que son sacrifice était plus pur, plus dégagé des passions humaines, et par conséquent plus digne de Dieu que celui d'Héloïse. Ses supérieurs l'engagée

rent à reprendre ses fonctions ordinaires; c'est-h-dire, à continuer ses leçons ide théologie. Il ne put résister à leurs vives sollicitations. Les religieux de son orârc ne suivant pas les austérités de la règle, ALeilard crut devoir leur remontrer que leur dérèglement était un scandale , qu'ils devaient mener une vie plus conforme à leur état. Ses bons avis le rendirent si odieux aux moines , qu'ib résolurent de le chasser de la communauté.

A peine Abtilard eût-il reçu Tordre de prêtrise, que son supérieur lui commanda d«t se retirer, sans aucun délai, dans une petite maison de campagne qu'il lui assigna pour SCS fonctions , ajoutant que le tumulte du monde et le grand abord qu'il y avait h Saint-Denis, étaient contraires à des études si sérieuses; qu'un lieu retiré serait plus convenable pour ses leçons. Abcilard s'aperçut bien du piège qu'on lui tendait ; mais il obéit. Ctttc retraite lui fut plus glorieuse que ses frères ne le souhaitaient. A peine sut-on

ET D'HËLOISE. 5 7

f]uc le docteur piofessait la théologie hors du couvent , qu'on accourut <le toutes parts pour se faire instruire. Les contemporains de ce docteur font monter le nombre de ses auditeurs h plus de trois mille. Il j en avait d'Italie , d'Allemagne, d'Angleterre , d'Espagne , de Flandre , de Bretagne , etc. etc. C'est de cette école d'où sont sortis tant de grands hommes qui ont éclairé l'église. Nous ne citerons ici que Ciit/ du C'tulel, cardinal , et depuis pape, sous le nom de Cclcslin II; le fameux Pierre Lombard , évèque de Paris ; Gaudefroy , évèquc d'Auxcrre ; Bérengerj évèque de Poitiers. Saint-Bernard , qu'on sait n'avoir pas toujours été de ses amis, avoue que la plupart des cardinaux et des prélats de l'église romaine avaient étudié sous ce grand homme. Il est vrai que cet habile théologien se servait d'une excellente méthode dans sa manière d'enseigner : il commençait ses leçons par les louanges de la philosophie ; c'est-à-dire , de la vraie sagesse , qui consiste à se

53 VIE D'ABEILAP.D

connaître soi-mi-me. Il Llùinait l'ignorance et l'aveuglement de ceux qui vivent comme des bètes , sans penser à s'instruire; ensuite il donuait des instructions solides de la logique, de la physique , des mathématiques , surtout la géométrie et Tastronomic, et enfin la morale qu'il enseignait par prati(jue. Après ces études , il amenait ses disciples à la théologie , et leur faisait lire tout ce qu'en avaient dit les anciens, soit giecs, soit barbares, et les exhortait à ne s'attacher à aucun philosophe, quelque réputation qu'il eût, mais à Dieu seul et a ses préceptes; ensuite il leur expliquait les saintes Écritures, dout il était k- plus savant interprète de son temps.

Toutes ces belles qualités , jointes à son désintéressement , qui lui attirèrent tant de monde (car depuis qu'il était religieux , il n'exigeait aucun salaire de ses écoliers ) , ne manquèrent pas d'exciter lenvie et la jalousie des autres maîtres , qui voyaient, avec douleur. Iturs écoles

ET D'HELOISI. ;7g

dôsertcs et leur réputation flétrie. A peine leur nom était-il connu parmi les savans , depuis qu'Abeilard enseignait. Tel est un' petit arbrisseau sous un grand chêne qui , étendant ses branches et^^scs feuillages , le cache de son ombre, et lui permet à'pciue dètre aperçu de ceux qui passent.

Tant de célébrité ne pouvait manquer d'animer ses nouveaux ennemis , entre autres Albéric et Lotulpks, professeurs de Reims , qui sëlevèrcnt contre lui. Mais Abeilard triompha de leurs persécutions.

C'est dans ces temps qu'il composa, aux instantes prières de ses écoliers', un Traité de théologie, sur la Trinité, qui contenait un abrégé de cette divine science , et qui fut reçu du public avec un applaudissement général. La réputation de cet ouvrage réveilla la fUreur de ses ennemis , I qui déférèrent son livre à l'archevêque' de Reims, comme rempli d'hérésies.' Ce prélat assembla en 1120, un concile à Soissons pour le faire condamner. Abeilard est cité à ce concile par le légat du

Co VIE D'ABEILARD

pape. Ce procédé surprit extrcracmcnt ce professeur , qui pensa être lapidé tii entrant à Soissons. Les prétextes dont s'étaient servi ses ennemis pour exciter cet orage , se trouvèrent faux. Son ouvrage fut remis, pour être examiné scrupuleusement , entre les main6 de ses deux plus grands adversaires, qui n'y trouvèrent rien que de très-orthodoxe. Pendant ce temps , Abcilard prêche à Soissons avec le plus grand succès. Son mérite lui procure un entretien avec AlLéric : celuici est couvert de confusion. Il triomphe ; de sorte qu'on vit en lui l'accomplissement de ces paroles de saint Jérôme : Le mérite et la vertu ne manquent jamais d'envieux qui se déchaînent contre eux. Les foudres ne frappent que tes inonta(jnes les plus élevées. Cetie pensée, que ce saint avait puisée dans Lucam , peut se traduire ainsi :

Ces superbes rocîiers qui menacent les cicux .

Eprouvent , les premiers , la foudre ; Cescîèiics, do--.t h cime est cncliéc à nos >cax.

ET DHÊLOISE Cn

Sont les premiers réduits cn poadrJ.

Plus le mérite est grand, plus il a d'envieux.

Cependant les cnniemis d'Aljcilard travaillaient toujours à le perdre; ils lîrent nommer de nouveaux censeurs , pour examiner, avec la dernière rigueur, son Traité de la Trinité : ils réussirent ; et , malgré sa réputation et ses amis , Abcilard ne put empêcher que son livre ne fût coridaLiné au feu. 11 est obligé , en plein concile , de le brûler lui-mêm3 , an grand étonnement de l'assemblée. Il versa cependant des larmes sur son sort : « Lui qui n'avait travaillé , comme il le dit luimême, que pour la gloire et l'honneur de l'église. Est-ce là, disait-il, le salaire de mes travaux , et la r-écorapense que méritait la droiture de mon intention » ? On lui avait donné son cloître pour prison , où il ne manquait pas de consolations.

Quelques mois après , il fut i-emis cn liberté. De retour à Saint-Denis, les moines

du monastère ne l'y virent pas d'un bon I. ^6

62 vie DADEÏLARD

œil, parce qu'il censurait leurs actions. Son opinion sur saint Denis l'Arcopagistc lui attire une nouvelle persécution. Les moines de l'abbaye le font mettre en prison comme criminel d'état. Par la faveur de plusieurs religieux qui voyaient avec peine l'envie de leurs frères contre Abeilard, il se sauve de la prison, et se retire dans les états du comte de Champagne, qui le reçoit avec plaisir. Après avoir essuyé plusieurs contradictions avec ses supérieurs, à qui il avait écrit, il a l'avantage de remporter la victoire, et d'obtenir la démission de ses vœux , et sa retraite du couvent de Saint-Denis. Ce savant théologien eut donc la liberté d'aller où il voudrait, d'accord avec l'abbé Suger, son supérieur.

L'amour de la solitude engagea Abcilard à se retirer pi'oche de ?fogenl-sur- Seinc. Il fit bâtir , avec la permission de lévèque Hatton , un oratoire qu il dédie au Saint-Esprit , et à qui il donne le nom de Paractcl, c'est-à-dire. Consolateur. Sa

El' D'HELOîSE 63

retraite n'empêche point qu'un grand nombre de disciples viennent l'accompagnev , et que son mérite lui attirait de toutes les parties de l'Europe, Abcilard ditlui-raème, dans l'histoire de ses malheurs : « Que la plupart des écoliers qui étaient en France , préféraient le plaisir d'être pauvrement avec lui à la campagne, à celui d'être bien logés et nourris délicatement dans les villes )>. Il y enseigne malgré lui la théologie , et compose un nouveau Traité de Morale. On l'accuse d'hérésie , pour avoir dédié son église au Saint-Esprit. Il se justifie , et confond ses adversaires, qui ont recours aux calomnies. Abeilard se désole ; il eut beaucoup de peine à se défendre: il réussit cependant, et il est fait abbé de Saint- Gildas deRuys, dans le diocès de Vannes. Aussitôt qu'il eut pris possession de cette abbaje , les religieux n'ayant point 'jne conduite régulière , il veut j mettre une réforme. Abeilard avait alors quwantesept ans environ. Le malheur le suivait

G4 VIE DABEILARD

pai-tout : les moines de Saint-Gildas firent souffrii- à leur nouvel abbé toutes les persécutions possibles. Le souvenir de son cher Paraclet augmentait sa douleur. Il avait été si sensible à la désolation de ses disciples , loi'squ'il les eut abandonnés , que ce souvenir ajoutait encore à ses peines. Tandis que toutes ces pensées roulaient dans son esprit, la Providence lui fournit une occasion de satisfaire à sa piété , et d établir dans le Paraclet une communauté de saintes religieuses , dont Héloïse serait aljbesse.

Cette chère épouse d'Abeilard, par son exemple et ses rares qualités, était devenue , pour ses sœurs , un modèle de régularité , ce qui porta son abbesse à la faire prieure de sa communauté. Quoiqu'elle n'eût pas encore vingt-huit ans , elle s'acquitta de cet emploi avec beaucoup d'édification. Son érudition, son éloquence naturelle la firent briller dans cette charge , mais ses instructions devenaient inutiles, leur maison d'Argcuteuil était si déréglée.

ET D'HËLOiSE. 65

que les religieux de Saiut-Denis pn'icnicc prétexte pour les en chasser et s'y introduire eux-mêmes.

Abeilard, ayanrappris cette triste nouvelle , écrivit à Héloïse , et l'invita h venir dans la solitude du Paraclet , qu'il lui offrit avec ses dépendances. Elle accepta ce parti , et fut suivie de huit ou dix religieuses d'Argcnteuil, qui s'étaient particulièrement attachées à sa personne. Entre ces religieuses, il y avait deux nièces d'A- Leilard. 11 se crut obligé d'aller sur les lieux pour y recevoir Héloïse et ses compagnes , et les mettre lui-même en possession des biens qu'il leur donnait. Douze ou treize années s'étaient écoulées depuis qu ils ne s'étaient vus. Je laisse au lecteur à se représenter tous les mouvemens de leurs coeurs dans cette entrevue , et à pénétrer dani leurs premiers entretiens sur tant de disgrâces et d'événemens cxtraordinaii-cs. La donation fut générale , et Al)eilard ne manqua point de prendre toutes les sûretés nécessaires pour rendre

OG VIE D'ABEILART»

cet écablissement stable et de durée. Héloïse fut élue, d'une voix unanime, supéricuse do cette communauté. Abeilard , après les avoir exhortées toutes à l'union et à l'exacte observance de leur règle , retourna à son abbaje de Saint-Gildas.

Ces nouvelles habitantes du Paraclet souffrirent extrêmement dans les premières années de leur établissement. lîéloîse cependant s'y plaisait beaucoup. La seule pensée qu 'Abeilard y avait demeuré et élevé les bâtimens , donné de savantes leçons de théologie, était pour elle un sujet de consolation. Mais elles étaient obligées, pour vivre, de travailler, les revenus ne sufBsant pas seulement pour deux personnes. Elles supportaient leur peine avec joie , par la sagesse et les tendres exhortations d'Héloise. Leur pauvreté augmentant de jour en jour, Abeilard , en étant informé par ses amis , résolut 'de les aller secourir. Il leur porta le plus d'argent qu'il lui fot possible, et leur procura par la suite, de plus grandes som-

ET D'EELOISE G7

mes, par le mojen des personnes qu'il y connaissait, et qui venaient entendre les . savantes instructions qu'il donnait à ces religieuses. Milon , seigneur deWogent; son onde Galo , autre seigneur champenois ; Adélaïde , son épouse , ainsi que I3 comtesse Mathilde, ftueni les principaux bienfaiteurs du Paraclet, qui, par leurs libéralités, jouissait des plus grands revenus en blé, en grains, si bien , que par la

suite, ccttemaison devint unchef-dbrdre.

Quoiqu'Abeilard eût attire toutes les largesses par son mérite et par son crédit, il en attribue toute la gloire à la vertu' d'Hcloîse et de ses religieuses. « En un an , dit-il , elles acquirent plus de biens et de commodités temporelles, que je n'aurais pu faire en cent ans , sî je fiisse resté au Paraclet. Il ne faut pas s en étonner, ajouta-t-il, car Héloïse était si estimée et si chérie de tout le monde , que les évêques la considéraient et Ihono- ' raient comme leur fille ; les abbés , comme leur sœur, et les personnes du'

siècle, comme leur mère, et que tous admiraient sa prudence, sa douceur et sa piété ». Ces louanges sont d'autant plus sincères , qu'Abcilard ne voyait plus Héloïse. Elle était accablée de visites. Il est vrai que sa conversation charmait ceux qui la voyaient. Elle avait une adresse particulière pour sacconimodei à la portée des esprits , soit qu'elle parlât à des personnes de qualité, à des. ecclésiastiques , à des séculiers , soit à des personnes du commun, c'était avec tant de grâces , qu'on ne sortait jamais d'auprès d'elle qu'encbanlé de ses discours. Abcilard ne se possédait pas de joie. On peut juger de sa consolation , en voyant la ferveur de ces religieuses. Il conçut pour ces saintes filles tant de vénération , qu'il forma le dessein de consacrer le reste de ses jours à leur service. Le Paraclet était, pour ce docteur malheureux, ce qu'un " port agréable est pour ceux qui ont été long-temps battus do la tempête. Lorsqu il venait à comparer la douceur et linuo-

ET D'HÈLOISE. 69

cencc de ces bonnes religieuses, avec l'indocilité et le dérèglement des moines Be son abbaye , il ne pouvait se résoudre à y retourner. Tandis qu'il goûtait ce repos si désiré , ses ennemis attribuaient ses fi-équentes visites au Paraclet à sa passion pour Iléloïse. Ces bruits , si désavantageux à la réputation d'Abeilard , le touchèient sensiblement (i). Il se comparaît à Origène et à saint Jérôme , et il les trouvait bien plus heureux que lui , puisqu'ils avaient été exempts de tous soupçons, quoique tous les deux fréquentassent les

(i) Le jésuite Théophile Raymond se recrie dans son Traité des Eunuques , siir les excuses d'Abeilard. 11 s'efforce de prouver, dans le même traité, avec aussi peu do critique que de décence, que l'opération faite à Abeilard ne le privait pas entièrement de tous les plaisirs de l'amour; mais l'exemple des Orientaux, qui confient l'honneur de leurs femmes aux Eunuques, suffit pour mettre Abcilai-d à l'abri de tout soupçon.

rjo VIE D'ABEIL.1RD

dames Ju monde , et se trouvassent sou-

yent tête à tète avec elles.

Cependant, pour sa véputatiou et celle d'Héloïse , il se renferma dans son abbaye , où il composa son Traité des Hérésies. Il rcfiita ensuite des chanoines réguliers qui avaient écrit contre l'ordre monastique et contre la philosophie. Tandis que ce savant travaillait sur une matière- si épineuse , il souffrait , de la part de ses religieux, les jilus cruelles persécutions. Ces monstres , endurcis dans le mal , voyant qu'ils ne pouvaient plus vivre dans le libertinage , sous Fai conduite d'un tel supérieur, résolurent de s en défaire h quelque prix que ce fût. Ils choisirent, Ji cet effet, la voie du poison, comme la plus propre à cacher leur crime. Soit qu'Abcilard se doutât de leur dessein , soit qu'il eiit découvert leur trame odieuse , il prit si bien ses précautions, qu'ils ne purent réussir dans leur abominable entreprise.

Dans le temps qu'Abcilard pensait se-

ET D'SÉLOÎSE -71

licusementà se retirer, on vînt lui apporter la nouvelle que le comte de Nantes était fort mal , et qu'il souhaitait le voir. Abeilard partit aussitôt pour se rendre Auprès de ce prince , avec un jeune religieux et un valet pour les servir. Les moines , ravis de l'occasion favorable qui se présentait, gagnèrent le valet, par argent, et lui promirent encore une plus grande récompense à son retour , s'il les délivrait de cet insupportable abbé. Ils lui fournirent toutes les drogues nécessaires pour l'empoisonner dans son voyage, lorsqu'il en aurait la facilité. II ne la trouva point sur la route ; mais quand ils furent à Nantes , le malheureux ne manqua pas son coup. Abeilard , qui , depuis long-temps, n'avait point vu sa famille, fîit reçu chez son frère Ranulphe avec la joie et l'amitié que peut inspirer la proximité du sang, jointe à un mérite qui lui faisait beaucoup d'honneur. Un jour qu'il revenait de chez son malade , où il avait resté long-temps, il se trouva si

fji VIE D'ABEILARD.

fatigué, qu'il ne voulut point souper. J>e jeune leligieux qui l'accompagnait, et qui avait gagné de l'appétit à l'attendre , mangea beaucoup , et ne laissa que peu de chose de ce qui avait été préparé pour Abeilard. Apeincfut-îl sorti de table, que les convulsions le prirent , et après quelques heures de douleurs très- violentes, il expira entre les bras de son alîbé.Le poison parut ; les médecins qu'on avait fait venir en rendirent témoignage , et le scélérat frappé de l'horreur de son •-rime, prit la fuite ; on ne douta plus de la trahison ni de la perfidie des moines de Saint-Gildas. Abeilard pleura long-temps ce religieux; il s'accusait de sa mort, et il aurait voulu pouvoir le ressusciter aux dépens de sa propre vie. Toutes les persécutions qu'il essuyait de la part de ses moines , lui firent prendre la résolution de se retirer de la communauté : il liit même réduit à user des censures de l'église et à les excommunier , ce qui les rendit si furieux , qu'ils cabalorout de nouveau contre la

ET D'HÉLOISE. .-j

vie de loin- abbé. Une chute qu'il fit en tombant de cheval, les empêcha d'exécuter leur premier dessein. Après son rétablissement , Abeilard évita encore plusieurs fois d'être poignardé par ses religieux : la nuit, pour lui aussi périlleuse que le jour, ne le laissait pas jouir <lu repos quelle procure à toute la nature. Sa terrible situation lui faisait faire mille réflexions plus accablantes les unes que les autres.

C est tians ces entrefaites , qu un de ses amis, dans le voisinage du Paraclet , lui écrivit une lettre de douleur, dans laquelle iJ lui faisait part de tous ses chagrins et d'une perte considérable qu'il venait de faire : il demandait à Abeilard un mot de consolation. La réponse de ce savant abbéfutle sujet de cette excellente lettre qu'on a mise à la tète de ses ouvra-' gus , et dont nous avons tiré les princijtales circonstances de sa vie. Cette lettre , qui n'avait été écrite que pour un particulier , tomba , par hasard , dans les

,4 VIE D'ABEtL-VRD

mains cVnéloîsc, Elle en connut anssîtùt le caractère , et cette vue réveilla dans son cœur les scntimens les plus tendres et les plus vil^ qu'elle avait eu autrefois. Le récit qu'Abcilard y faisait de toutes ses aventures, auxquelles elle avait tant de part , la toucha vivement : elle ne put s'empêcher de lui écrire. C'est ce qui produisit ces fameuses lettres qui nous restent d'eux, qui peignent si bien les combats de la nature et de la grâce. Nous en avons une traduction assez bien faite , et qui composent deux vol. in-12, avec le texte original h côté. Le célèbre M. Pope en avait fait sentir toutes les beautés, et a faitune épître d'Héloîse à Abcilard, qui est une imitation amplifiée poétique , que nous avons mise en tête de ce recueil , qui doit être précieux a tous le» cœurs sensibles.

Avant qu'lléloïsc eût connaissance de la lettre qu'Abeilard avait écrite à son ami , son monastère augmentait de jour eu jour, par un grand nombre de demoi-

ET D'IÎSLOISE. ^5

selles tpi'elle avait reçues et qui avaient apporté des dots considérables. Elle avait obtenu du saint-siége des psiviléges; et daos une de ces bulles, accordées par Innocent II, Héloïse fut traitée dabbesse du Paraclet.

Tel était l'état de labbaje du Para, clet, lorsque la lettre dont nous venons do parler tç)mba entre les mains d'Héloïse. Elle la lut avec toute l'avidité que son attachement à la personne d'Abeila.id pouvait lui inspirer. Elle sentît son ancienno passsion se réveiller, par les plus secrètes circonstances de son amour qui y étaient décrites ; son cœur perdit beaucoup de sa tranquillité ; enfin, elle éprouva toutes les agitations qui accompagnent une passion mal éteinte , ou qu'on ^'e combat que faiblement. Elle ne trouva de soulageinent à ses maux qu'en les expliquant à l'objet qui les causait -. ce fiit le sujet de cette première lettre qu'elle lui écrivit, lettre toute pleine d'esprit, d'érudition et d éloquence, La piété, b

^6 VIE b'vViîElLARn

.rcnéiositc, la force de 1 anioui coajn^al y paraissaient tour à tour, et tout y esl exprimé avec tant de grâce et de délicatesse, qu on ne sait ce qu'on doit le plus admirer , ou des généreux mouvemens de son cœur , ou de la beauté de son esprit. Elle commence ainsi :

« C'est à son maitre , c'est à son père , c'est à sou frère , c'est à son époux , qu'une servante , une ûllc *, une sœur , une épouse , et , pour renfermer en un mot tout ce que ces noms ont de soumis , ^le respectueux , et de tendre ,

C'est à son ALcilard qu'Hcloïse écrit. » Dans la réponse qu'Abeilard fit a la iVttre d Héloisu , il lui déclare qu'il désire qu'après sa mort sou corps soit porté îaus leur monastère, pour y être inhumé. Cette lettre , loin de consoler Héloise . faccabla de chagrin. Elle lui en ht des vcprochcs si touchans et si pathétiques , qu'on a peine à retenir ses larmes en les ^sant.

ET D'HÈLOISE. r^-j

La renommée publiait tant de mer- Veilks clTIéloïse, que saint Bernard vint lui rendre visite. La réputation de cette illustre abbesse l'attira au Paraclet. Il fut enchanté de sa profonde érudition, surtout lorsqu'elle lui prouva, sur une petite discussion quil eut avec elle, par le grec, 1 hébreu , l'écriture et les pères, qu'elle avait raison. Il sortit, satisfait de lagrâce, de la modestie, de la capacitéet de la reli^ gion qu'il avait trouvée dans cette abbesse, et il fut tout aussi édifié de ses religieuses. Quelque temps après , Abcilard ne pouvant vivre heureux au milieu de ses moines, et désirant revoir Héloïse , qui l'invitait souvent par ses lettres à la venir voir , succomba à la tentation d'aller passer quelques mois au Paraclet , où la Providence voulut qu'il trouvât le comble des malheurs auquel il ne s'attendait pas. Il écrivait toujours, et sa grande réputation excita encore la jalousie de ses envieux. II est vrai qu Abeilard avait un furieux entêtement pour sa dialectique,

tirée des éciits d'Aristotc ; ce qui lui Ht donner le surnom do Dialecticien. La cruelle .affaire que ce savant tliéologicn avait eue , il y a vingt ans , au concile de Soissons , se renouvela. L'abbé de Saint- Tliierry s'élève contre lui , et l'accuse d'héiésie. Abeilard , persécuté , est obligé de se retirer de Sens , et en appelle h. Kome. Les propositions avancées dans ses ouvrages ne fuient pas moins condamnées dans le concile , que les provinces de Reims et de Sens célébraient en la présence du roi Louis le Jeune, en 1 1 40. Abeilard travaille à sa justification. Il envoie sa profession de foi à Héloïse , et l'adresse ensuite à tous les fidèles. Poiii défendre sa cause , il croit devoir aller :i Home, Mais l'abbé de Cluny l'en empècba , l'engagea à rester chez lui , en lui promettant de le réconcilier avec âaint Bernard , qui , dans cette malheureuse affaire , était son plus grand ennemi.

Abeilard , qui ne demandait que la paix , se rend aux solides raisons de 1 abbé de

ET D'HÊLOISK ''9

Citïny; tt, au moyen <le l'abbé tîe (.ateaux, il se réconcilie avec saint Bcrnaixl. plus Abcilard 'éprouvait de' disgrâces , plus il clierchait à faire pénitence. Aus'sî, depuis sa retraite dans Cluny , loin de réfléchir sur le?' tristes événcmens de sa vie, il pria même ses amis de ne le plus entretenir de stjs malheurs. Pierre le Vénérable , son supérieur , avance qu'on né vit jamais un plus grand dévouement dans Sàint-Maxtin , ni dans Sàint-Germaîn , plus d'hîjmilité. te pape, informé par les lettres '^le l'abbé de Cluny de la conduite si édfiante d'Abeilard , ténioigna du regret t!e l'avoir traité avec tant de rigueurs. Ilîe rétablit dans ses droits et SCS préroga^ves ; mais ces nouvelles faveurs ne servirent qu'à le rendre plus humble , et à Jonner plus d'essor à sa piété. Abeilaro ne put jouir long-temps des avanta"gcs de la sanré. Son corps devint si afTaibli par les austérités et les jeûnes, que ,' depuis la tête jusqu'aux pieds, il fut couvert d'une espace d'ul-

ca-e; quelque situation qu'il prît, il nj pouvait y rester dans les grandes dbuleurs. Son supérieur l'obligea d'aller prendre l'air à la campagne. A peine futil arrivé au prieuré de Saint-Marcel , à Châlons-sur-Saône , que sa santé commçnçait a se rétablir ; irais ne pouvant résister à la trop grande -rivacité de l'air , il retomba plus dangereusement malade.

Ce grand homme vit la mort s'approcher de lui et n'en fut pointtroublé. Depuis SCS souffrances et les peines excessives qu'il avait cssujées penqant le cours de sa vicjill'attcndait de joi^-en iour comme un terme à ses malheurSi II y avait déjà long-temps qu il avait ce*sé toute correspondance avec Héloïse : »on âme ne s'occupait plus que de Dieu.et de l'éternité. Dans ses derniers jours, 1 espérance d'une vie plus heureuse en l'autre monde l'animait. Il reçut, avec la plus grande joie, le saint \ iatiquc , et quelques heures après, il rendit le dernier soupir, le ai avril 1 142 , âgé de soixante-trois ans.

ET D'HÈLOISE.

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