‹ Lettres et épitres amoureuses d'Héloïse et d'AbeilardChapitre 5 sur 14 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

Des lEpitaplies «^'AbeilAud composées en latin par Pierie-le-Véncrable , abbé de Clunij.

vluE les Grecs vantent leurs sept sages ,

V)ue Socrale et Platon reçoivent leurs bomma-

Aussibicnqu Aristote, unseul de nos docteurs, Pierre Abeilard, a droit d'exiger ces lionneurs. Il fut de son vivant le Socrate de France , Le Plalon d Italie : il fut de leloijuence I.e n:a!tre et le modèle; il sut gagner les cœurs, Et suspendre l'esprit de tous ses auditeurs : Subtil, ingcnieus*, et puissant en parole, U se fit admirer de l'un à l'autie pôle; Tout lui céda. C'est peu. Ces héros des sarans, Ce fameux Aristote , à la fin de ses ans , Remporta sur soi-même une insigne victoire,

Et mit toute sa gloire A vivre dans Cluny, disciple de la croix. Ce fut là la sagesse , et ce fut là son choix. C'est ainsi qu'il mourut l'onzième des Kalcndes

82 VTE D'ADi:iL.UlD

De notre mois de mai : croyons que nos ofirandes

L'uniront au plutôt à la source des biens,

A ceux f]ui sont vraiment pli ilosoplics chrétiens.

AUTRE ËPITAPHE

D'Adeilaud . par le même.

I lEHRE , qu'an rcgar3ait comme un, second

Homère , Est uni maintenant â la pierre angulaire, Sans qu'il puisse jamais en être détache ; Quoique sous cette pierre il demeure cache ,

II brille toutefois au-dessus des étoiles, El voit la vérité sans 6gure et sans voiles. Le soleil de la France , hélas ! est éclipsé ; Par elle, tout est nuit, Pierre étant trépassé.

11 sut tout ce qu'un homme ici bas geut con-

naîtxe , Et voyait devant lui les savans disparaître. Maîire de tous les arts, et jamais écolier. Il faisait sous ses lois tout le monde plier. O vous 1 sacré séjour de la philosophie ,' Écoles, votre prince, hélas! n'est plus en vie ! C'en est fait i venez voir cet éclatant flambeau,

ET D'HÊLOISE. 8 >

Le fameux Abeilard , cacté dans un tomî>cau. Le vingiième d'avril vitmourirce graiid honune. Si célèbre autrefois dans la France et dans

Rome; Seul entre les mortels , seul avant son trépas, 11 sut tout ce qui peut être appris id-bas.

Ces éloges ne peuvent être suspects. Ils partent d'une plume qui a toujours été si consacrée à la vérité, qu'on ne peut les soupeonner de flatterie. Abeilard était l'homme le plus éclairé de son siècle. 11 était grammairien , orateur , poète , musicien, philosophe, tbéologien , mathématicien, astronome, jurisconsulte; il savait cinq ou six langues. Il n'ignorait rien de l'histoire sacrée et profane ; c'est même à lui à qui l'on doit la philosophie scolastiquc.

Abeilard était un de ces génies heureux qui tirent tout de leur propre fonds , qui viennent au monde pour être les maîtres des autres, qui n'ont qu'à se montrer pour plaire, et pour enlever l'estime du pnblic;

et si un homme aussi célèbre a essuyé tant rl'infortunes , on peut dire que son mérite seul les lui a attirées.

A peine l'abbé de Cluny eut-il rendu les derniers devoirs à Abeilard, qu'il écrivit à Héloïse la perte qu'elle venait de faire. L'impression que cette triste nouvelle fit sur son cœur est au-dessus de toute expression. Elle eut besoin de la force de son esprit , et de ce grand courage qu'elle avait naturellement, pour ne point suc»

comber à la juste douleur qui l'accablait. Cette chère épouse n'avait jamais rien tant appréhendé que de survivre à son mari. Sa jeunesse, si précieuse pour toutes les personnes de son sexe , ne faisait que l'irriter; elle prévoyait que, selon l'ordre de la nature , elle lui conserverait la vie dans un temps où elle voudrait en être privée. Elle craignait d'essuyer les terribles assauts que son amour pour Alieilard devait lui livrer.

Héloïse ne put cependant modérer sa douleur à la nouvelle de la mort de son

ET D'HELOrSE. 8j

digne époux : elle tomJja évanouie à la lecture de la lettre du vénérable abbé ; et l'on crut même que son âme était allée ^ réunir avec celle d'Abeilard; elle revint pourtant à elle-même, et , sans jeter une seule larme ; elle leva les yeux, au ciel Les tristes soupiis qu'elle poussait firent mieux connaître son extrême douleur que tous les pleurs qu elle aurait versés ; enfin , jamais femme n'a poussé l'amour conjugal au point d'élévation qu'Héloise l'a porté. Le mérite personnel et les rares qualités d'Abeilard avaient tellement ravi toutes les puissances de son âme, qu'il lui aurait été impossible de trouver sur la terre quelqu'autre objet capable d*; rattacher. Héloise avait alors quarante un ans, et possédait encore tous les agrémens de la jeunesse. Elle ne manqua pas de répondre à l'abbe de Clunj, et elle lia même un commerce de lettres latines avec ce saint abbé, à qui elle ne cessa de demander le corps d'Abeilard; elle lui i-eprésenta, par de si vives raisons , la justice qu'il y avait de

lui donner, au moins après sa mort , un époux qu'elle n'avait pu posséder pendant sa vie , que ce vénérable al)L)é ne put le lui refuser. Il savait qu'Abeilard avait toujours désiré d'être enterré au Paraclet ; qu'il avait même mandé à Héloise, qu'en quelque lieu qu'il mourût , il youlait que son corps v fut porté.

Ce pieux abbé exigea de l'aLbesse du Paraclet le plus grand secret , en lui promettant de profiter d'un moment favorable pour l'accomplissement de ses volontés. Sous, lo prétexte de quelques affaires , il se transporta au prieuré de Saint-3Iarcel ; et là, une nuit, pendant que les religieux reposaient , il fit exhumer le corps d'Abeilard, et partit aussitôt avec ce dépôt pour se rendre au Paraclet : il y arriva le i6 novembre : sa présence causa à Iléloise des mouvcmcns si différcns, qu'il serait impossible de les exprimer.

Ce pi-écieux dépôt si désiré, la consolation pour SCS fdics , d'avoir chez elles le

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corps ^e leur fondateur, de leur père et de leur maître , tout cela ne pouvait manquer de faire quelque sensation à Héloisc : mais, d'un autre côté, la vue de cet époux si cher, dans un cercueil , le souvenir accablant de la perte irréparable qu'elle avait faite , en un mot, la mort d'Abeilard qui était présente à ses jeux, sans qu'elle pût se la dissimuler davantage : quel sujet de douleur! Elle s'augmenta beaucoup par les chants Ingubres de l'église, par la pompe funèbre avec laquelle on reçut le coi'ps du défunt, et paries obsèques qu'on lui fit. On porta le corps d'Abeilard dans le sépulcre qu'Héloïsc lui avait fait préparer. Il était disposé de telle manière , qu'une partie se trouvait dans l'église , et l'autre dans le choeur des' religieuses.

L'abbé de Clunj , pénétré du mérite et de la haute réputation que s'était acquise l'abbesse duParaclet, n'épargna rien pour l'attirer, avec une partie de sa communauté, dans le voisinage de Clunj : mais il s'y prit trop tard. Lorsqu'elle se vît en

possession de ce qu'elle souhaitait avec tant d'ardeur, elle ne pensa plus qu'au déshonneur qu'elle ferait à la mémoire du son cher époux , si elle abandonnait sa fondation. Le seul plaisir qu'elle sentait, en pensant qu'elle habitait la même cellule où il avait demeuré, et qu'elle ne pouvait faire un pas dans le monastère sans marcher sur les traces de son cher Abcilard, dont elle avait le corps devant les jeux, l'arrêtait; elle contracta cependant une étroite amitié avec l'abbé de Cluny , qui fut cimentée par toutes les marques que la piété et la religion y peuvent ajouter. Ce respectable abbé s'en retourna plein d'estime et de vénération pour le Paraclct , mais surtout charmé d'Héloïse , dont il ne pouvait assez faire reloge. A son retour, fléloîse ne manqua pas' de lui écrire une lettre de remercîmens de tous les avantages que sa visite lui avait procurés , ainsi qu'à ses religieuses;, Héloise ne se regarda plus que comme une veuve désolée. Abcilard n'existant

plus , le reste du monde lui pniut indigne de se» soins et de ses empressemens. Son occupation était de pleurer et de gémir. On la voyait jour et nuit au tombeau de son cher époux. 11 fallait faire \iolence pour l'en arracher, et l'obliger de prendre du repos et de la nourriture; c'est ainsi ([ue cette vertueuse femme passa les vingtdeux aunccs qu'elle survécut à Abeilard. Le monde ne vit plus Héloïse; plus de compagnie, plus de visites, plus de parloir pour elle , à peine la rencontrait-on dans le monastèie. Elle était , ou renfermée dans sa chambre , ou auprès du tom beau de son époux. Ses larmes coulèrent si long-temps, qu'elles teinircntla beauté de son visage; une triste pâleur prit la place de sa couleur naturelle : ses yeux perdirent tout leur feu , et tout son corps fut abattu par la douleur. Elle devint l'exemple de sa communauté par ses austérités et sa iiénitcnce. Elle dressa même * 8.

90 yiE D'ABEILARD

des constitution&(i}, non-seulement potir les religieuses du Paraclet, mais encore pour tous les monastères de sa dépendance. Elle obtint divers privilèges du saint-siége, et le pape Luce II confirma tous ceux que ses prédécesseurs lui avaient accordés. La bulle qui lui fut adressée est du 17 mars 1 1^3, et Héloîse y est traitée d'abbessede la Sainte-Trinité. Elle obtint depuis plusieurs bulle», et la dernière grâce qui lui fut accordée par le saintr siège, est une bulle d'Alexandre III, le même pape qui a canonisé saint Bernard. Elle est datée de Paris, le 6 avril 1 163, vingt-un ans après la mort d'Abeilard.

Après toutes les précautions que cette habile supérieui-e avait prise pour le bien de sa congrégation , elle ne pensa plus qu'à inspirer à ses religieuses les sentimens le? plus saints et les plus élevés. Prières instructions , exemples , i-èglemens , exhor-

{i) Voyez ces constitutions dans !a vie d'Abeibrdj izaprimée en 1620, tome lî, na-je 232,

ET D'HÊLOISE. 91

t allons , tout entrait dans sa concluîtc , ot tout lui l'éussissait. Sa douceur était un charme qui gagnait tous les coeurs , qui aplanissait toutes les difficultés , qui surmontait tous les obstacles. Son éloqucnca persuadait tout ce qu'elle voulait.

Une fièvre violente et d'autres indispositions firent connaître a Héloïsc que sa fin approchait. Elle ne s'en alarma point : son cœur était détaché de la vie présente : elle se disposa à ce dernier passage avec ee courage héroïque qui ne l'avait jamais abandonné. Elle consolait ses filles, qui concevaient la grandeur de la perte qu'elles allaient faire; elle les exhortait, les encourageait. Après avoir recules derniers sacremens, elle leur donna sa bénédiction , en leur ordonnant de l'enterrer avec leur fôîidateur. Elle mourut un dimanche, le 17 de mai iiG^, comme Àbcilard , dans son année climatérique , âgée de soixante-trois ans. Héloïsc, en ordonnant de la mettre dans le tombeau d'.\btilard, a voulu faire connaître à la

postéiité que l'amour qu'elle avait pour lui était aussi pur que légitime ; et quoique des critiques superstitieux aient cru voir, dans cette disposition, des restes de la flamme qu'elle avait sentie pour Abeilard dans sa jeunesse, il était juste cependant que la mort ne séparât point ceux qui , durant leur vie , n'avaient qu uu cœur et une âme.

Tout ce qu'il y avait de considérable dans la province, soit dans l'église, soit dans l'épée, soit dans la robe, Iionorèrcnt de leur présence ses funérailles, et accompagnèrent de leurs larmes son corps jusqu'au tombeau. Leur piété fut. récompensée par la vue d'un prodige , dont on trouve peu d'exemples dans l'bistoire. Ou assure que lorsqu'on eut ouvert le tombeau d'Abeilard , et qu'on fut sur le point d'y descendre le corps d'HéloIse, ce fidèle époux, qui l'attendait depuis vingt-deux ans , étendit ses bras pour la recevoir , et . l'ayant serré contre sa poitrine, laissa à toute la postérité un exemple firappant et

ET D'HELCISE 93

inimitable de la fidélité de l'amour conjugal jusqu'après sa vie, et fit connaître que le parfait amour est plus fort nue la mort, puisque dans leurs personnes il ne fut pas éteint par la mort même. Ce fait, qui ne sera pas cru des esprits forts, est cependant attesté par des auteurs dignes de foi ( I ). Saint Grégoire de Tours nous rapporte une semblable histoire d'un sénateur de Dijon , nommé lUtaire, qui , après avoiv vécu dans une parfaite union avec son épouse , leva ses mains pour l'embrasser , lorsque , quelques années après, on la mettait dans le même toml)eau. Pareil événement arriva du temps de Tertullien , qui en rapporte tout au long l'histoire dans son livre de VAme. Si nous ajoutons foi à ces auteurs célèbres, la circonstance de la sépulture d'IIéloïsc ne paraîtra plus incroyalîle.

Malgré tous les changcmens qu'on a

(i) Voyez C^ron. Turon. Qucrcct. in not. ail Êpîsf. AnEiL. i>n^c i tqo.

faits <î«puÎ3 tant de siècles an tomteau cïe CCS malheureux époux , on a toujours resjK.cté une si sainte et uns si rare union. Personne n'a osé séparer ce cjue la nature avait joint par des liens si merveilleux. On fit graver quatre vers latin , à la louange dlléloîse , sur son tombeau ; mais comme ils sont d'une basse latinité , nous les rapporterons tels qu'ils ont été traduits en notre langue :

Ci gît cette savante abbesse ;

Hcloïse est son nom;

De ce lieu d'oraisonj

La fondatrice et la maîtresse;

L'esprit consolateur en a fait sa maison j

Avec lui dans Sion , Elle repose en paix, et pleine U'alle'gresse. <}uc ses mentes , que ses vœux , Nous fassent de la terre élever jusqu'aux clexix.

Ces vers sont Lien peu de chose pour une personne d'un mérite aussi rare. L epitaphe suivante, faite depuis, nous a paru plus digne de et tte illustre femme.

ET DIIELOISE 95

Ce tomiieau dHéloîse ensevelit les cendres, monument précieux pour tous les amans ten-

di-cs.

Épouse sans époiix, et veuve avant sa mort, Héloïse , h. vingt ans , subit ce triste sort. Sa beauté, son esprit, sa science profonde, La firent admirer des quatre coins du monde. La mort , qui de'truit tout , l'a rejoint à Jamais A son cher Abeilard, l'objet de ses souhaits.

On peut dire, en faveur d'Héloïse,que depuis qu'elle eût (juitté le monde pour se faire religieuse, jusqu'au derniei jour de sa vie , elle a eu une estime et un applaudissement universels. De tous les écrivains, dont le nombre est infini , qui ont fait mention de cette femme célèbre dans leurs ouvrages, il ne s'en trouve aucun qui en dise du mal : chose étonnante, lorsqu'on a fait, comme Héloïse , sur le théâtre de cette vie , un personnage aussi distingué

Il y a plus de six siècles qu'Abeilard et Héloïse n'existent plus ; mais leur mémoire a toujours été si précieuse aux âmes ten-

qG vie D'ABEILARD, etc.

tires et sensibles , que la posléiité n'oubliera jamais leurs infortunes. 11 semble rju'Héloïsc l'ait prédit, lorsque dans sa première lettre elle écrit à Abeilard :

Ainsi l'on parlera de nous, de nos ardeurs, Tant que le tendre aruour régnera dans les cœurs.

Fin Je la Vie d' Abeilard cl d'Héloîsc.

LETTRES

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