AVIS
cette lettre, comme ayant donné Heu à toutes celles que nous avons dHéloise et d'Abeilard, d'après lesquelles M. le comte de Bussy Rabutiu et le célèbre Pope ont composé leurs fameuses lettres, qui ont servi de modèles à messieurs de Beauchamps , Colardeau, Dorai , Feutry , Saurin , Mercier , G** Douxigné, C**, etc., dont les épîtres, imitées et mises en vers, ajoutent à la richesse de cette collection.
Cette lettre n'étant qu'un récit de la vie d'Abeilard et dHéloise, nous y ren« voyons souvent le lecteur, afin de ne pas répéter ce qui a déjà été dit de ces époux malheureux.
ri:marques de léditeur.
Cette lettre, traduite du latin, a pour ni Ire : llLsluria catamilaluin Abclardi. Elle renferme des pensées qu'on ne peut rendre en français sans blesser les oreilles chastes. Entr'autrcs, ces passages lors- (ju'Abeilard dit qu'il se servait du prétexte d'enseigner Héloïsc, pour lui faire l'amour. Primùm domo uiiù coiijiin^imur , posl-niodùin aniino , sub occasione ifjilur (Hsciplinœ ainori penittis vacabamus , et secrelos recessus quos amor optabal , sludiuinteclionis offcrcbat. Apertis itaqiic libris plura de ainore fjunm de leclione verba se ingercbaiit ; plura eraiit oscula quàm seiitenlue, sœpiîis ad sinus quàin ad libros dedu-
cebanlur inaiius Quoque minus sus-
picionis liaberemus , verbera quandoque dabat anior non furor , gralia non ira ... Qiiid denique nuttus à cupidis intermissus
REMARQUES. lo»
est cjradus amorls, et si (juid insolltum atuur
excoçjitare poluitesladdiluin. Héloîse, jiout
dctounier son amant de l'épouser , s'ex-
juimc ainsi ; Pro periculo et pro dedecore
Abdardi, Heloissa dehorlabat me à nupl'ds,
luiptue non com'cnîunt cum phllosopinâ ,
rjuœ ei'.iin convenlio scliolarium ad pedisse-
ijuas , scriptoriorum ad cunabuluj librorum
ad colos , calamorum ad fusos. . . . Iléloîse ,
sur le malheur d'Abcilard, peint ainsi ses
seutimetis : Dca* immaculaliun non pertulit
ihoruni qui diii antè subsliteral pollulum;
Cjuid ex adullerio proinercnlur alii , lu ex
malrimonio incurrisli • non cum prislinis
vacaremus voluptalibus, sed cùm ad lempus
se(jrc(}ali casliùs vive renias.
II estbeaucoup d'autres passagesqu'on
ne pourrait traduire librement , tel que
celui-ci. C'est Héloïsc qui parle : Te ma-
(jis offenderc quhm Deum vereor , libi pla.
ccre amplilis quàm ipsi appela. Jamais I^
tradnctîon française de cette 9uscrl|)tion do lettre n'aura le mérite du latin. Domino suoj imo palri; conjuqi suo, imo fratri, ancîlla sua, imo flia-, Ipsius tixor, hno soror; Âbelardo, Helohsa,
Nous ne craignona pas de dire ijnc les expressions d'IIéloîso sont beaucoup plus recherchées dans ses lettres , et qu'il v a plus d'éléganco dans su latinité gufi dans cclîc J-Abcilard.
LETTRE
Apnts Je triste récit que tous m'avez fait des ma!benr3 que vous avez éprouvés , vous ave?, besoin de consolation , Je le sais; mais croyez-vous, Fhilinte, être le seul hoTnme à plaindre dans l'univers ? Hélas I à qui vous adressez-vous ? Comme ami véritable, j'ai pris part à vos justes douleurs ; que ne vous ai-je pas dit pour essuyer vos lairacs? J'ai épuisé toute ma philosophie, aîln d'adoucir les blessures que la fortune vous avait faites. Tous mes soins ont doue été inutiles ; pourquoi \-ons occuper toujours de vos chagrins?
L'homme sage doit se soutenir, et ne pas s'abandonner à lui-même. S'il est un moyeu de vous consoler , je le trouve dans l'amitié que j'ai conçue pour vous. Ctinuaisscz tous meg malheurs^ les vôties
io4 LETTRE U'.UÎEILAIID
vous paraîtront moins sensibles , lorsque vous les comparerez avec ceux qu'a soufferts le plus tendre et le plus malheureux des hommes. Il faut être mon ami , comme vous lètes , pour me résoudre ù vous tracer ici des.événcmcns qui ne peuvent se présenter à mon esprit sans pénétrer mon cœur dune aflliction mortelle. Puisse le long enchaînement de mes maux calmer les soucis de votre âme , et nndre à la mienne cette douce tranquillité qu'elle ne peut trouver qu'après la destruction de ce misérable individu qui la renferme, et pour l'anéantissement duquel je prie Dieu tous les jours!...
Abeilard fait ici l'iiisloire de ses amours ei (le SCS iiifoi tunes. Nous renvoyons le lecteur ù la vie de cet illustre malheureux, qui procède cette lettre ; nous rapporterons seulement les passages siiivans, qui nous ont pnru mériter i]nelquc attention. Alx-ilard, après avoirtrioniplic de ses ennemis , continue ainsi sa lettre :
Les orages étaient évanouis ; je me
A SON AMI, io5
voyais dans le port ; tous les traits Je mes ennemis étaient émoussés et sans force : heureux, si j'avais su profiter de ma victoire ! Ah! lorsque l'esprit est content, cju'il est difllcile de défendre son cœur du funeste poison de l'amour ! Vous allez connaître, Philinte , toutes mes fai- IjIcsscs ; je crois que tous les hommes doivent payer le tribut dîi à l'amour. J'étais philosophe; mais ce tvran des âmes triompha de toute ma sagesse; ses flèches furent plus fortes que tous mes raisonnemens; aussi ce dieu ne tarda guère à me faire suivre le penchant qu'il voulut. Le ciel , au milieu des délices dont mon cœur s'enivrait , m'accabla de sa colère ; je fus un exemple de sa vengeance , une victime d'autant plus malheureuse, qu'on m'ôta tous les moyens de me satisfaire; il me laissa en proie à tous mes désirs criminels. Je vais, mon cher, vous faire un récit fidèle de ma passion ; vous jugerez si j'ai mérité un pareil châtiment
J'ai toujours eu en horreur ces co»
loO LETTRE D'ABEIL.iBD
quelles ridicules qu'on ne peut aimer sans honte. J'étais ambitieux dans le choix que mon cœur faisait; jo voulais trouver des obstacles à surmonter, afin de vaincre avec plus de gloire. Il y avait dans Paris une jeune personne... Ah!
Pbilinte, l'amour s'était plu à la former j son nom était llélotse !
ÀbeUard continue de parler de ses amours j de sa réussite aupril-s de Fulbert, des cliaj^rins qu'il essuie de la part de ce cbanoiue, outré de la conduite de sa nièce, de sa réconciliation avec lui , jusqu'au moment de son entrevue avec Hcloïse en Bretagne, où il était allé pour lui annoncer les conditions de la paix qu'il avait faite avec son oncle. Héloiso , mécontente de la parole cju'avait donnée Abeilaid de l'ëpouser , ne put s'empêcher, pour l'en déioiuner, de lui représenter. . . .
•Que le mariage était on lien fatal à uu philosophe; que les soins dune famille ue s'accordaient pas avec la tranquillité et l'application que demandait l'étude de la sagesse. Elle me rapporta (continue Abei-
A SON Ajrr. 107
Ïar3) tout ce qu'ont écrit sur ce sujet Théophraste , Cicéron , et surtout l'infortuné Socrate , qui sortait jojeux de la vie , parce qu'il y laissait Xantipe, Ne m'est-il pas plus doux , ajoutait-elle , de me voir votre amante que votre épouse 2 L'amour n'aura-t-il pas plus de force pour conserver nos coeurs dans l'intelligence , que les nœuds de l'hymen? Les plaisirs que nous goûterons rarement et avec peine , nous paraîtront toujours charmaiis , au lieu que les choses permises sont insipides. Toutes ces raisons ne pouvant m'émouvoir , Héloïse supplia ma sœur de me donner d'autres alarmes. Lucile, c'est ainsi qu'elle se nomme, m'ayant tiré en particulier : <i A quoi jjensez-vous? me dit-elle; à quoi songez-vous? Est-il possible qu'ALeilard ait formé le dessein d'épouser Héloïse? Elle semble, je l'avouerai , mériter un attachement éternel : la beauté, la jeunesse,' la science , tout f c rencontre en elle ; vous en êtes adoré , je le veux croire; mais à quoi bon vous
io8 LETTRE D'ABEILARD
flatter? Cette beauté n'est quune fleur (jue la première maladie flétrira bientôt. Lorsque ces traits , dont vous êtes épris , seront cfl'aces, 'vous vous repentirez, mais trop tard , de vous être engagé dans des chaînes que la mort seule peut rompre. Je veux vous voir réduit , comme les autres maris, au seul plaisir du veuvage : pensez-vous que la science vous doive rendre Héloîse plus aimable? Je le sais, elle n'est pas de ces précieuses qui vous accablent sans cesse d'un langage affecté, qui se mêlent de juger des livres, et (jui décident. Lorsqu'eUcs sont dans leur fureur de parler, époux, amis, valets, tout est en fuite ; vous diriez que mille timbales et mille trompettes font un bruit confus. Héloîse n'a pas ce défaut ; cependant il est toujours fâcheux de n'oser , en présence d'une épouse , se servir de termes impropres. On souffre avec plaisir d'une amante. "Vous êtes sûr du cœur d'Héloise, dites-vous : je le crois ; vous en ave^ reçu des preuves éclatantes : mais ne craignez-
vous pas c|Ue l'hymen no soit le tombeau de son amour? Le nom d'époux et de maître est odieux. Héloiso serait-elle ce phénix qu'on ne saurait trouver? Se distinguera-t-elle des autres femmes? Allez, allez , le front d'un philosophe est moins en sûreté que celui des autres hommes... » Ma sœur s'animait, et m'allait alléguer mille raisons de cette nature : je l'interrompis brusquement, et me contentai de lui dire qu'elle ne connaissait point Héloïse. Peu de jours après, nous partîmes ensemble de Bretagne , et à peine fûmesnous arrivés à Paris , que notre mariao-e se conclut , etc. etc.
Abcilard parle ensuite des mauvais traitemens de Fulbert envers Héloîse, décrit ses mnll;eurs. La peinture qu'il fait de i'abbaye de Saint-Gildas , d'où il écrit cette lettre à son ami , mérite d'être rapportée.
J'habite un pays barbare , dont la langue m'est inconnue ; je n'ai de commerce qu'avec des peuples féroces : mes promo- '• 10
i;o l.LTTRE D'ADEILAUD
iindcs soiil Ils boiJà inaccessibles il une ntoi agilcc; mes moines ne sont ronuns (jue par louv débauche; ils n'ont d'autre rèyle que celle de n'en avoir point. Je voudrais, Phiiintc, que vous vissiez ma maison , vous ne la prendriez jamais pour une abbaye : les portes ne sont ornées que de pieds de biches , d'ours , de sangliers , de peaux hideuses , de hiboux. Les cellules sont tapissées de nappes de ceifs, etc. J éprouve chaque jour de nouveaux périls : je crois h tons momcns voir sur ma tête un glaive suspendu ; que vous dirai-jc , enfin ? je suis seul , abandonné à tous mes chagrins. Je regrette le Paraclet que j ai quitté ; je souhaite le revoir.... Ah! mon ami! l'amour que mon cœur conserve toujours pour Héloîse ne me séduit-il point? Je n'ai pu encore on triompher dans ma solitude.... Je pousse dessoupirs, je verse des larmes de sang.... Le nom d Héloise m échappe; je prends plai>ir à le prononcer.... Je me plains de la riguoiu du ciel à mon égard.... Ai-je
donc inéiitû tant de disgrâces :' 11 faut le croire, puisqu'elles me sont arrivées. Si le monde vous hait , Philinte , vous voyez comme il ma hai. Allons , faisons des eflorts sur nous-mêmes-, prolUons de nos malheurs; résignons-nous entièrement à la volonté d'un Dieu qui n'afflige que ceux qu'il aime.... Hélas! je vous donne ici des leçons : heureux, si moi même je peux les meltrc en usage!.... Adieu.
v»x-v».v*>».v«a»\v«r.v\»i»i.-»»-^«.'wvvixxvw
LETTRE D'HÊLOÏSE
AABEILARD.
Il y a quelque temps que l'on m'apporta, par hasard, une lettre que vous écriviez à un de vos amis. Comme j'en connus le caractère, je l'ouvris, et, pour excuser cette action , je me flattai du droit que je dois avoir sur tout ce qui vient de vous ; mais ma curiosité me coûta bien des larmes, ne trouvant dans cette Itttre qu'un long détail de nos aventures. Ces idées m'agitèrent violemment; il me sembla qu'il n'était pas besoin, pour consoler votre ami de quelque légère* disgrâce, de lui parler si sincèrement de nos malheurs.
Quelles réflexions ne fis-je point! Le temps ctfaçait un p<?u le souvenir de fios peines; mais en les lisant, écrites de votre main, je les sentis jusqu'au fond du cœur aussi vivement que jamais. Je me représentai
LETTRE D'HÉLOISE, ETC. ii3 tout de nouveau co que vous avez souffert pour moi , comLien votre esprit vous attirait d'ennemis et de jaloux ; cette prison perpétuelle dont on vous menaçait, sur les choses mêmes que vous désavouiez; enfin , ma mémoire ne m'épargna rien sur le souvenir de nos malheurs. Je n'ai pas oublié non plus la persécution de ces deux hommes qui s'élevèrent contre vous au concile de Reims , et le scandale qu'on vous fît sur le nom de Paraclel que vous aviez donné à votre maison; et je n oublierai jamais la persécution que vous cssujâtes de ces moines que vous honorez pourtant aujourd'hui du nom de frères. Le récit que vous faites de tout cela à votre ami, est si vif et si naturellement écrit; que j'ai failli étouffer de douleur en le lisant; et j'aurais eu le plaisir de vous renvoyer votre lettre effacée par mes larmes, si on n'était venu un peu trop tôt me la demander : elle m'a laissé bien émue , et je vous avoue qu elle a réveillé tous mes rcssentimcns contre nos ennemis. Puisque le
ii4 LKTl'RE D'HÉLOISK
temps, qui vient à bout de tout, n'a point usé leur haîne contre vous , et que votre vertu est toujours persécutée, je suis réso- I ue de publier en toutes les langues nos disgrâces , pour faire boute au siècle injuste qui ne vous a pas connu; je n'épargnerai rien, puisque rien ne vous épargne, et je vous attirci-ai tant de pitié, qu'on ne parlera plus de mon cbcr Abeilard que la larme à l'œil.
Pour moi, qui ne sens que vos maux, je ne vous dis rien de l'état où je suis pour l'amour de vous. Seule, affligée et sans consolation , car je ne puis eu recevoii que de votre part , et je ne reçois pas même de vos nouvelles; ne me refusez pas au moi us ce secours , je vous en conjure, et me faites lui récit fidèle de tout ce qui vous regarde, quelque douloureux qu'il soit.
S il est vrai que les peines partagées sont plus légères, vous souffrirez moins quand vous m'aurez conté les vôtres. Ne dites pas, pour vous excuser, que vous voulez épargner mes larmes j votre silence m'en coût-j
A AI3IilLAi\!X ii'»
autant que le récit de vos malheurs : tVailleurs , si vous voulez attendre , pour m'écriro, que vous ayiez des choses agréables à me mander, j'ai peur que vous n'attendiez trop long- temps. La fortune et la vertu s'accordent rarement. Si vous étiez moins sage, vous seriez plus heureux :
donnez-moi donc ce plaisir de recevoir de vos lettres , sans attendre un miracle de la fortune. C'est, en votre alisence , la seule joie que je puisse sentir, et c'est de cette joie que Sénèque , que vous me fîtes lire, se laissait pénétrer, tout philosophe qu'il était, quand il recevait des lettres de Lueile. Eu attendant que vous me donniez le même plaisir , que je goûte celui de regarder souvent votre portrait : je le néglige quand je vous vois ; votre absence le rend meilleur; mais si la peinture donne tant de plaisir , quelle joie n'inspirent point les lettres , elles qui jiarlcut . qui allument et qui nourrissent le leu de nos passions! Un plaisir si innocent ne nous est pas défendu ; ne peidous point,
par nos négligences , la seule consolation qui nous reste : je lirai dans vos lettres que vous êtes mon éponx, je vous parlerai, clans les miennes , comme votre épouse ; et , malgré vos malheurs , vous me serez toujours tout ce que vous voudrez être. C'est pour soulager les personnes enfermées , comme moi , que les lettres ont été inventées; je porterai les vôtres sur mon sein, je les baiserai sans cesse; mais je ne veux point qu'elles vous coûtent de peines : écrivez-moi sans application, avec négligence ; que votre cœur me parle , et non votre esprit. Je ne saurais plus vivre , si vous ne me dites que vous m'aimez : ce langage vous doit être si naturel, que je ne crois pas que vous puissiez en tenir uu autre; d ailleurs , il est juste que vous refermiez , par quelque nouvelle marque d'amour, les blessures que vous avez ouvertes dans mon âme, par le détail quo vous faites à votre ami , de nos malheurs. Ce n'est pas que je vous reproche l'innoccHt artitlcc dont vous vous êtes scivl
A ABEILARD. uj,
pour consoler un affligé, en comparant sa misère à une plus grande : la charité est ingénieuse , et je vous en loue ; mais vous nous devez encore quelque chose de plus qu à cet ami.
On nous appelle vos sœurs, uousnous
disons vos filles , et s-il y avait dans la nature des termes plus tendres , nous nous en servirions pour vouj marquer ce que nous vous sommes , et vous faire souvenir de ce que vous nous devez Pour nous , quand nous serions assez ingrates pour oublier la reconnaissance que nous vous devons , cette église , ces autels , cette maison nous en parlent assez; c'esJ vous qui avez sanctifié ce lieu qui n était connu que par des vols et par des meurtres , et qui avez fait une maison de prières , d une retraite de voleurs. Ces cloîtres-ci ne doivent rien aux aumônes publiques les usures et les pénitences des publicains ne nous ont point enrichies ; yous seul nous avez tout donné; c'est à vous que ce jeune plant doit tout ce qu'il est.
ii8 LI'TTIIE D'îli^LOISE
Quoique la giàce de la vocalion seral)lc elle ici assurée j)ai- une clôuue et par (les vœux; quoique les pointes de nos f^rillcs on défendent les approches, cette sève d'Adam, qui monte insensiblement jusqu'au cœur , nous le corrompra , si vous ne nous aidez à le conserver.
Je sais que vous ne demeurez pas oisif , mais ce n'est pas pour nous que vous travaillez : vous jetez devant les pourceaux les richesses de l'évangile, et vous néf:;ligcz des brebis innocentes qui vous suivraient sur le haut des montagnes.
Mais je m'aperçois que je n'ose pas seulement vous parler en mon nom : ce pendant devrais-jc employer , pour vous toucher , d'autres iutérêts et d'autres pleui-s que les miens? Les Augustins, les Tertnlliens , les Jcrômes ont écrit à des Faules , à des Eudoxes , à des Ménalios. Quand vous lisez ces noms , oubliez-vous le mien? ne devricz-vous pas mo former à la vertu avec saint .ïérôme, me prêcher la vérité avec Tertullicn , me parler de h
A AIÎEILARD. 119
grâce avec saint Augustin ? Votie scicnnne doit point être ]>our moi un bien slélile; de plus, en m'éciivant, vous écrivez à votre épouse ; le sacrement a rendu notre commerce liors de scandale; vous pouvez même me voir sans dangivr. Quand nos voeux ne seraient pas un o])Stacle à nos plaisirs , et que nous pourrions les oublier, la cruauté de mon oncle à votre égard ne nous laisse rien <à craindre de notre tendresse. Ne me fujez donc plus , écoutez mes soupirs , sojez-en le témoin , puisque vous en êtes la cause. Si je suis ici par raison , persuadez -moi d'y demeurer par vertu.
Hélas! si vous vous souveniez.... maïs oublie-t-on comment on est aimé? comme je passais les jours à vous attendre; avec quel plaisir je me dérobais à tout le monde pour vous écrire ; quelle inquiétude me coi^itait un billet, jusqu'à ce que vous l'eussiez reçu; que de ménagemcns et de stratagèmes pour vous voir!
Ce détail vous surprend , vous crai-
120 LEITRE D'HELOISE
gnez (l'en entendre la suite; mais ce récit me soulage ; Je n'en rougis point; et puisque l'excès de ma tendresse pour vous Va point eu de bonnes , je n'en veux point donner au plaisir que je trouve d'en parler. Je me suis haie pour vous montrer plus d'amour; je suis venue ici pour me perdre, pour vous laisser vivie sans inquiétude.
Le vice n inspire pas de tels sentimens ; quand on aime par les sens , on n'aime pas les morts. Mon oncle a cru que , semblable aux autres femmes , je n'aimerais que votre sexe : il s'est trompé en vous l'ôtant; et je me venge de lui, en vous accablant de toute ma tendresse.
Vous savez bien que dans le temps même que nos amours pouvaient n'ctif pas si pures, je n'ai jamais aimé 1 homme en vous. Combien vous ai-je témoigné de répugnance pour le mariage! Quoique je connusse bien que le nom de femme était auguste parmi les hommes , et saint dans la religion , je trouvais plus de charmes
dans celui de votre maîtresse. Les cliaînes du mariage portent un attachement nécessaire qui ôte la gloire d'aimer, et que je voulais me conserver ; toutes ces délicatesses ne vous sont point échappées ; je vois même . par la letti'e que vous écrivez à votre ami, que vous vous en souvenez encore avec plaisir , et que vous n'avez pas oublié combien je trouvais insipides les engagemens que la mort seule peut rompre , et qui font une nécessité de l'amour. Combien de fois vous aije protesté qu'il m'était plus doux de vivre avec Abeilard comme sa maîtresse , que d'être impératrice avec Auguste , et que je trouvais plus de douceur à vous obéir , qu'à voir sous mes lois le maître du monde 1 La véritable tendresse sépare de l'amant tout ce qui n'est pas lui; elle ne cherche ni rang ni fortune ; je suis persuadé que , s il y a une félicité à espérer ici bas , ce n'est que par l'union de deux coeurs que la sympathie a joints , et que le mérite et l'amour réciproque i-en- I. 1 1
\-xi LCITRE D'HÉLOISE
tient lieuicux. 11 n'y a point alois de \U^c <lans leuis cœurs : tout y est en repos , parce que tout y est content.
Nous avons été de ce nombre; charmés l'un de l'autre , nous vivions heureux. Votre réputation faisait honneur à mou choix. 11 n'y a point de province f)ù I on ne vous ait désiré : on ne vous a jamais quitté sans peine : on se faisait un plaisir de dire : J'ni vu Abcilard. Les femmes les plus sévères ne l'auraient point été pour vous si vous aviez voulu les corrompre. Le moyen de n'être pas touché de votre air, de vos manières, de la vivacité de votre esprit, du brillant de vos conversations ? Tout en vous parle pour vous. Bien éloigné de ces savaus qui savent tout , hors le moyeu de plaire , la science en vous est aimable et fait envie de savoir. Avec fjuellc facilité faites-vous des vers les plus galans du monde! Personne ue badine comme vous; il i\ y a que vous
fjui sachiez louer : cette jolie Rose (i) on sera une preuve et un modèle à la postérité. II d'est ]ins jusqu'à vos moindres chansons qui n'aient des charmes. Combien toutes ces galanteries m'ont -elles fait de rivales ! Combien en ai-je vu à qui l'amour-piopre faisait croire , après une seule de vos visites, qu'elles étaient la Silvie de vos vers! Mais où est le temps dont je parle .' Je pleure à ])réicut mon amant et mes joies passées.
Vous qui fûtes jalouses de mon Ijouj heur, apprenez que celui que vous m'avez envié u'est plus pour vous ni pour moi; mou amour a fait sou crime , son supplice et mon désespoir. La rage de mes parcns a troidjlé le calme oii nous vivions , ne songeant qu'à nous aimer et à nous plaire. Si c'est un crime de vivre ainsi, j'aime le
(i) Le roman de la Rose. C'est une erreur. Cet inp.enieux roman est de Jean de Méliuni, et non d'Abcilard.
1^4 LETTRE D'HÉLOloE
crime, et je suis innocente aiijomd Imi
Lien nralgié moi.
Si j'avais été auprès de vous quand on vous mit dans le triste état où vous êtes , je vous aurais défendu au péril de ma vie; mais n'en parlons plus : il y a de l'éloquence à se taire , quand le malheur ne peut être exprimé. Dites-moi seulement pourquoi vous m'avez négligée dès que j'ai eu fait profession , où vous savez que je n'ai apporté d'autres dispositions que celle de vous plaire et de vous éviter des peines , ni d'autre consentement que le vôtre. D'où viennent vos froideurs? Ne serait-ce point que l'excès de ma tendresse, qui ne vous laisse plus rien à désirer, aurait ralenti vos feux? Lne triste exjiérieuce me fait connaître que l'on fuit ceux .1 qui on a trop d'obligations , et que le comble des faveurs attire le mépris d un homme, au lieu de sa reconnaissance. J'ai trop mal défendu mon cœur : vous l'avez pris sans peine , ingrat I vous le rendez de même, mais je n'v consens pas; et quoi-
A ABEILARD. i25|
que je ne doive point avoir ici de volonté, j'y ai pourtant conservé , malgré moi , celle d'être aimée de vous et de mourir en vous aimant. En prononçant mes vœux , j'avais sur moi un billet de vous , par lequel vous me juriez que vous seriez toujours à moi : ainsi j'ai offert votre cœur à Dieu avec le mien , et je lui ai juré de mourir plutôt que de ne vous pas aimer. Souffrez , au moins ma passion comme une chose dont vous ne devez plus vous défaire. Hélas ! quelle lâcheté à moi de parler ainsi ! Je ne dois penser qu h Dieu, et je ne parle que d'un homme. Vous m'y forcez , cruel , pourquoi ne m'aimcz-vous plus? Pourquoi , au moins, ne me trom- ■■ pez-vous pas ? Vous ne daignez pas seulement me laisser aucun moyen de vous excuser. Quoi ! pouvez-vous bien vous résoudre à ne me voir jamais? Hélas!
écrivez-moi donc quelquefois. Ne vous y trompez pas, vos sermens vous ont donne à moi, et je n'ai fait d'autre profession que d'être à vous. Rien ne doit séparer
126 LEITRE DnÉLOISR
nos cœurs; Je me suis enfermée, parce que vous l'avez voulu; voilà le secret de ma vocation ; vous le savez ; et cependant votre froide indifférence est tout le fruit de ma prison.
J'ai honte , parmi les épouses d'un Dieu, de me tiouver la servante d'un homme. Je suis à la tête d'une communauté, dont je devrais être l'exemple ^ dévouée uniquement à Abeilard : quel monstre! M'cclairez-vous , mon Dieu?
votre f^râcc me fait -elle parler? ou si mou désespoir seulement m'arrache ces réflexions ?
Au travers des feux dont je brûle , je me vois quelquefois comme une pécheresse qui devrait pleurer ses péchés; et, miséral)le que je suis , je ne pleure que mon amant I je rappelle sans cesse le souvenir do ces péchés; mais ce n'est pas de les avoir commis que j'ai de la douleur, c'est de ne les plus commettre.
En quel désordie me jetez-vous , Abrilard! Je vous confesse mes faiblesses; jo
A ABEILARO. 127
vous reproche votre duveté : je ne sais ce que je dis ; l'excès de mon amour l'emporte : je ne puis plus me retenir. Ah! qu il est dur, mon cher Âbeilard, de combattre toujours pour son devoir contre une longue habitude d'aimer! J écoute un moment les scntimens de piété que Dieu m'envoie; un moment après, mon imagination se remplit de ce que la tendresse a de plus doux, et je m'y abandonne. Je vous dis aujourd'hui tout ce qu'hier je ne voulais pas vous dire. Je veux quelquefois ne plus vous aimer ; mais l'Amour se venge bien de ce dessein , en redoublant le martyre d'amour dont il me fait mourir pour vous. Par pitié , aidez-moi à me guérir de vous, si vous l'êtes de moi; comme mon amant , comme mon époux , ou comme mon père, consolez-moi. Ces noms ne sauraient-ils plus vous émouvoir par amour, par religion? Venez tâcher d'étouffer ma passion , et de fortifier mes bons désirs ; empêchez moi de profaner plus long-temjis ma vocation; humilions-
laS LETTRE DHÉLOISE
nous devant les richesses de la Providence de mon Dieu , qui se sert de tout poui notre justification , et , par un effet de sa grâce , nous purifie souvent , malgré nous , en nous dessillant les ^eux sur nos misères. Je croyais finir ici ma lettre , mais mon cœur n'est pas encore content. Quand vous m'obligeâtes de me donner à Dieu , vous me promites d'en faire autant.; cependant vous ne m'avez pas tenu parole.
Si ma jeunesse et mon sexe vous faisaient craindre de me laisser dans le siècle^ ma vie , ma fidélité , mon cœur, que vous deviez connaître , vous devaient rassurer.
Votre déiiancejl me toucha, je l'avoue, sensiblement. Quoi ! disais-je , Abeilard me croyait autrefois au premier mot , et il faut aujourd'hui un Dieu et des vœux pour lui répondre de moi! vous n'aviez qu'à me donner des lois sans m'enfcrmer. Vous êtes-vous cru un meilleur maître pour le vice que pour la vertu? T«ut ce qui vient de vous a des charmes pour moi . rien ne m'aurait paru difficile à exé-
cuter sons vos ordres et sous vos yeux. Vous avez bien plus risqué à me laisser sans vous. Je suis faible quancï je suis seule, et je vous aime encore aujourd'hui plus que je n'ai jamais fait.
Cela vous marque au moins la pureté de mon amour. Si j'avais aimé la volupté, lorsqu'on attenta sur vous , je n'avais que vingt ans. je pouvais donner du plaisir et en prendre, si j'en avais pu goûter d'autre que celui de vous aimer. Je renonçai avec joie au monde , aux richesses , aux honneurs, à tout, hors à vous, mon cher Abeilard : laissez-moi quelque espérance de n'être pas tout-à-fait oubliée. Je vous conjure , par les liens que je traîne ici , d'en venir relever le poids; je le trouverai léger, quand vous le soutiendrez : vous me donnerez des maximes d'un saint amour, et puisque vous m'avez mis dans le port de la grâce , n'est-il pas juste d'en partager avec moi le bonheur? Sans changer de cœur, changeons d'objet; élevons nos esprits à Dieu , n^aj-ous de transports
i3o LETTRE I) IIKLOISE, etc.
communs que pour sa gloire; "j'attends cela de sa miséiicoide : il a des droits particuliers sur le cœur des grands hommes : quand il les touche, il les ravit. Jusqu'à ce moment de grâce arrivée, pensez à moi ; souvenez-vous de ma tendresse et de ma fidélité; aimez en moi votre maîtresse , chérissez votre fille , votre sœur, votre femme; songez que je vous aime épcrdument, quoique je combatte fpu'lqucfois pour ne vous plus aimer.
Quel blasphème 1 ne vous plus nimer! j'en fiissonnc, et j'ai envie de l'effacer. Je finis enfin celte grande lettre, mon cher Abtil:ud , en vous disant adieu.
IlÉLOÏSE.
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LETTRE
Oi j avais pense qu'une lettre, qui ne s adressait point à vous , pouvait tO!n])or entre vos mains , je me serais bien eanlé tl y rien mêler qui eût pu rappeler le souvenir de nos plaisirs passés. Je parlais ■» mou ami , avec confiance , de mes malheurs , pour adoucir les siens par la comparaison : si je vous ai fait du mal ne songeant qu'à lui faire du bien , je vous demande pardon; c'est assez que je vous aie fait souffrir, quoique je laie fait sans y penser , pour que je souffre. Car , ne vous trompez pas , Héloïse , je vous adore avec plus d'ardeur que je n ai jamais fait. Il faut vous ouvrir mon cœur : j'ai caché ma passion au monde depuis ma retraite par vanité , et vous par tendresse ; je von .
i32 LETTRE D'ABEILARD.
lais vous guévir par mon indifférence affectée , et vous épargner les maux cruels il'un amour sans espérance. J'ai moimême essayé , ne pouvant plus vivre avec vous, de vous effacer de mon cœur. J'af cherché dans la philosophie et dans la religion , des armes pour combattre cette passion , que nos malheurs n'avaient fait qu'allumer davantage. Je me suis engagé, ]\av des vœux, à vous oublier, et je n'ai oublié que ces vœux.
La solitude , où j'ai cru trouver un asile contre vous , désoccupé de tout le reste du monde, vous laisse seule remplit mon cœur et mon esprit, et je suis convaincu que c'est un soin inutile de travailler à ne plus vous aimer. Je serai assez sage , si je ne découvre qu'à vous mon désordre et ma faiblesse. Ma raison me fait voir toute l'étendue de mes devoirs. Toujours occupé de remords ou d'amour , je n'ai pas un moment tranquille ; j'ai beau m'éloiguer de vous , vol ri! idée et ma passion me suivent par-
A HELOISE. i33
tout : je n'ai rien à espéier de l'amoui , et je puis me donner à la vertu.
Que nous sommes faibles , Héloïse ,' quand nous ne nous appuyons pas sur la croix de J. C. ! Les déserts , sans la grâce , n eteigncac pas les feux cju'on y porte. Vous m'appelez votre maître : il est vrai, je vous ai appris à aimer ; mais vous m'avez appris , à votre tour , que les maux- que vous faites sentir sont des taaux incurables. Je serais obligé à votre oncle de sa cruauté, si, en me mettant en état de ne pouvoir contenter ma passion , j'avais pu cesser de vous aimer; mais mes désirs , qui ne peuvent être satisfaits , n'en sont que plus violens. Je suis bien plus coupable de brûler pour vous , sous le sac et sous la cendie consacrés aux autels , que je ne l'étais par les crim«s qui m'ont attiré mes malheurs^
Vous voyez , Seigneur , que je sens tout le poids de ma misère ; m'eif lais« serez -vous accabler ? je vous dis sans cesse, avec saint Augustin : « Donnez-
i34 LETTRE D'ABEILARD
moi votre gràco, ô mon Dieu! pour accomplir ce que vous me commandez; et puis commandez-moi ce qu il vous plaira. Rien ne vous est caché, vous voyez tout ce que je souffre : permettrez-vous qu'une créature vous dispute plus long-temjis un cœur que j'avais cru vous avoir donné ?
■Vous me mandez, Héloïsc, que vous ne vivez que pour moi , en paraissant ne vivre que pour Dieu, et que vous n'avez fait d antres vœux que d'être à moi , et de mourir en m'adorant. A quoi songez vous , d'irriter ce maître terrible , ce Dieu fort et jaloux qui appesantit sa main sur nous depuis si long-temps? Craignez-le, pour votre intérêt et pour le mien , si vous ne le pouvez encore par amour pour lui , et ne le faites pas servir de prétexte , comme vous f\iites, à cette réputation de sagesse (pic vous vous êtes acquise par votre hypocrisie. Mais, hélas! j'éprouve moi-même , Héloïse , combien il est diflicile de pratifjuer ce qu'on enseigne. Que nu fis je point, quand vous vous enfer-
A HELOISE i3j
mâles , pour vous oublier? Je clicrcliai des déserts au fond de la Bretagne ; je mis la mer entre vous et moi , et presque au désespoir,
Je résolus de vous céder la pl.ice, Et d'opposer aux feux dont me Lnilaient vos yeux , Cette insonsiLle glace Oiic verse dans les cœurs la distance des lieux.
Je fis deux cents lieues pour m éluigner de vous; mais l'absence, 1 éloignepient , le jeûne, l'étude, la prière , le silence , tout n'a servi qu'à me donner le plaisir d'être votre martyr; j'ai cherché du secours dans les conseils d'un ami fidèle: mais il fallait parler de vous , et c'étaient de nouveaux traits pour m'enflammer : votre constance est un poison pour mon âme, qui nourrit mon amour.
Votre indifférence ferait peut-être plus pour mon salut, que n ont pu ni mes devoirs , ni ma raison : ce serait le coup do grâce pour moi ; mais la délicatesse de
i36 LETTRE D'ABiilLARD.
mon amour ne me permet pas de vous lo demander. Je m'allume , en vous parlant de mon amour; et, dans ce momeut, je ne puis comprendre comment j'ai pu envier Je repos indolent de ceux qui n aiujcnt rien.
Vous me reprochez ma fuite et mon silence; vous rappelez le tendre souvenir de nos plus amoureux rendez-vous ,' et vous n'oubliez rien pour faire vivre une passion qui ne peut jamais être satisfaite.
N'ai-je pas assez de mes maux et de mon amour , pour mourir bientôt de douleur?
Mais s'il faut mourir', ô mon Dieu !
pourquoi ne pas mourir pour vous ? tant de souffrances seront-elles perdues pour le temps et pour Icternité ? Faites-moi sentir , Seigneur, dans l'amertume de mon âme, cette salutajre douceiu- que trouve le véritable pénitent à pleurer ses péchés. Enivré de mon amour , je n'ai pleuré , jusqu'ici , que ma maîtresse ; et , séduit par les dehors dune vie pénitente , je me
suis flallé que je satisfaisais à mes crimes. Quelquefois l'exemple des religieux qu3 .^ je commande , m'humilie et me confond ; mais souvent mon amour s'irrite de Icuf affreuse indifférence ; je méprise tous les cœurs qui ne savent point aimer , et ji? crois , dans ce moment , devoir dédommager lamour de tout celui qu'on lui refuse. Je sais bien que cette peinture que je vous fais de mes faiblesses esl criminelle : ma force vous aurait donné du , courage par vertu ou par dépit; mais ma passion est accoutumée à vaincre. Ces deux volontés , dont parle saint Paul , déchirent mon âme , et celle d'aimer Dieu est toujours la plus faible. Si 1 on pouvait excuser un crime , il ne faudrait, Iléloïsc, que vous avoir vue pour m'excuser ; mais je sens que je me perds , et je ne veux pas me sauver. Damné dès ce monde-ci, j'aime sans fruit ceque je ne verrai jamais, et je perds tout les mérites d'une vie qui m assurerait le ciel , si je le préférais à vous. Je crois à l'évangile , sanS le vou-
i38 LETRRE D'/VBEILjiRU
loir pratiquer : c'est la foi des damnés. Sans goût pour la vertu, sans attention à mon état, sansjespcct pour les vœux que j'ai faits , je souffre toute la peine du vice et de la vertu , sans espoir d être récompensé ni par l'un, ni par l'auti-e. Ne me traitez donc plus de grand homme ; je ne mérite pas cet éloge : ma faiblesse m'anéantit. Je vous trouve toujours entre Dieu et moi : quel obstacle pour aller à lui! Cachez-moi votre tendresse; laissezmoi oublier tout ce que vous souffrez de mon absence ; soyez vous-même tout à Dieu ; mettez votre loisir et notre séparation à profit : le calice des saints se boit d'abord avec amertume , mais la persévérance l'adoucit. Votre amour se sert de la piété , pour me rappeler auprès de vous : Héloïsc, déiiez-vous de ce désir; il m'est suspect. Fuyez , dit 1 apôtre. Et comment vous oubIierais-je,en vous voyant, puisqu'en votre absence je ne songe qu à vous?
• Vous me demandez pourquoi je vous
A HELOISE. i3ij
pressai tic faire des vœux avant que de m engager : je ne puis vous rien eachev. liéloïse , en voici le secret.
Quand votre oncle eut fait de moi un exemple aux téméraires amans , ma faiblesse me rendit jaloux; je crus que, ne trouvant en moi que des désirs , vous chercheriez ailleurs un amant plus solide. L'amour croit ce qu il craint, je voulus me rassurer; et, vous pressant de faire des vœax , j'aimai mieux vous perdre que de hasarder de vous partager, et je remis à faire profession , jusqu'à ce que vous eussiez fait la vôtre , pour avoir la liberté, si vous eussiez résisté à faire ces vœux , de vous suivre partout pour faiye le bonheur de votre vie, si vous m'aviez toujours aimé , ou pour être votre bourreau, si vous aviez été infidèle. Cet amour est intéressé , je l'avoue , mais quel est l'amour qui ne lest point? Aime-t-on pour faire aimer seulement? J'éprouve depuis longtemps qu'on peut aimer sans jouissance; mais il n'est pas au pouvoir du cœur
i4o LETTRE D'ABEILAKD
d'aimer long-temps sans être aimé ; je le sens, à la honte de ma passion , que mes chaînes se fortifient des vôtres. Aidonsnous à nous guérir. Vous êtes 1 épouse de Jésus-Christ. La dignité de votre état doit vous donner le courage d'en remplir les devoirs. Je vous aurais disputée à un homme ; mais il faut vous céder à Dieu , à qui vous appartenez , et faire , par cet elTort , le plus cruel sacrifice qu'un cœUr iendic puisse offrir.
Vous avez été la victime de mon amour , devenez celle de ma piété. Ecoutez ce que Dieu demande de vous : il est de sa grandeur de ne trouver dans l'homme d'autre fondement de sa miséricorde , que la faiblesse humaine : gémissons de la nôtre au pied de ses autels. Il n'attend de nous , pour mettre fin à nos maux , que de voir nos cœurs contrits et humiliés , que notre pénitence soit aussi publique que nos crimes l'ont été. Nous sommes l'exemple et l'excuse de la mauvaise conduite de la jeunesse. Apprenons à.nytio
A HiiLOlSE. i4i
siècle et à la postérité, que la réparation de nos égaremens en a mérité le pardon , et faisons admirer en nous les prodiges d'une grâce qui aura pu triompher de l'amour. Ne vous effarouchez point de quelques retours de tendresse : c'est un sujet de mériter, que de la vaincre. Apprenez de votre misère à supporter les défauts de vos sœurs : songez , pour me haïr , que j'ai séduit votre innocence , que j'ai terni votre réputation, que j'ai hasardé votre salut.
■' iNe me pardonnez plus par amour , ayez besoin du christianisme pour oublier tout le mal que je vous ai foit. La Providence veut nous sauver, ne l'en dédisons pas , Héloïse, ne m'écrivez plus. Voici la dernière lettre que vous aurez de moi ; mais , en quelque lieu que je meure , j'ordonnerai que mon corps soit porjté au Paraclet : ce seront des prières , et Tion des larmes , dont j'aurai besoin alors.
Pleurez aujourd'hui pour éteindre nos feux; et si les vôtres ne l'étaient pas en-
i/ja LETTRE D'ABEILARD
coiu quand je mourrai , ma mort , peutêtre plus ôloquciUe que moi , vous apprendra qu'une seule chose est digne d être aimée , que l'on peut aimer éternellement.
AotlLAUD.
LETTRE
D'HÉLOÏSE A yVBEILAllD.
SOMMAmE.
OÉloïse paraÎL plus que jamais cmportûe par SQ passion. Dans les coiumcncemcns de sa retraite au Paraclet, le vœu solennel qu'elle venait d'y faire, les liauts murs, les grilles d'un couvent inaccessible , l'cloignemcnt d'AJjcilard, et siuaout la cruauté de Fulbert, avaient, en l'accablant , fait taire son amour. Elle reçoit une lettre d'Abeilard, ce feu devient plus ardent que jamais. Irritée par les obstacles que la forliuie a mis à son bonheur , elle uc garde plus aucune mesure dans celte seconde lettre. Elle se plaint de l'état mallicui-eux où elle est. Ce n'*st plus mie religieuse timide qiti combat lui pencli an t dangereux, c'est une amante enflammée (jui dit tout ce qu'un amour violent lui inspire. Elle s'abandonne à ses lran]ior!s, et fait quelquefois des retours sur elle-même.
uAi lu avec empressement la lettre qu'on ma ronrluc de votre part : j'espérais ,
i44 LETTRE D'HÉLOISE
malgré tout mon malheur, n'y trouver que des sujets de consolation ; mais que les amans sont ingénieux à s'affliger T Jugez de la délicatesse et de la force de mou amour, par ce qui cause le trouble et la douleur de mon âme. L'inscription de votre lettre m'aalarmée. Pourquoi, en me l'adressant, avez-vous placé le nom d Héloïse avant celui d'Abeilard? Pourquoi cette distinction injuste et cruelle? C'est votre nom, c'est le nom d'un père et d'u.i époux que mes regards curieux voulaient trouver : je ne cherchais pas le mien; je voudrais l'oublier, comme la cause do votre infortune. Les lois de la bienséance, la qualité de maître et de directeur que vous avez sur moi, s'opposcrunt à ces manières respectueuses et l'amour vous commande de les bannir : ahl vous ne le savez que trop. Est-ce ainsi que vous m'écriviez , avant que la fortune jalouse eût traversé mon bonheur? Je le vois, votre cœur m'échappe, vous avancez dans l.; themin de la piété plus que je ne voudrais;
A ABEILARD. i45
vous faites de trop grands progrès : hélas! je suis trop faible pour vous suivre : daiguez au moiiis m'attendre et m'animer par vos conseils. Aurez-vous la cruauté de m'abandonner? Cette crainte pénètre mon cœur : mais les présages affreux que vous semblez me donner de votre mort , la peinture que vous faites , sur la fin de votre lettre . me met toute hors de moimême. Ah! cruel Abeilard , vous deviez arrêtei mes larmes^ et vous les faites coupler; vous deviez calmer l'agitation de mon cœur, et vous j jetez le désespoir. Vous voulez qu'après votre mort , je prenne soin de vos cendres . et que je vous rende les derniers devoirs ; hélas ! d'ans quel esprit avez-vous conçu ces tristes pensées, tt comment avez-vous pu nous les tracer? La crainte de me causer la mort ne vous a point fait tomber la plume de la main ? Vous ne songiez pas, sans doute,, à tousles tourmens où vous malliez livrer. Le ciel, quelque rigueur qu'il ait exercé sur moi , ne me hait pas assez pour me laisser vivre
i46 LETTRE D'HÉLOISE
un moment après vous avoir perdu : voudrait-il, en me conservant la vie, me faire mourir mille fois? Le jour, sans mon cher Abcilard, m'est un supplice insupportable , el la mort me paraît un bien , pourvu qu'elle m'unisse avec lui. Si le ciel exauce les vœu\ que nous faisons incessamment pour vous, vos jours seront conserves, vous nous enfermerez dans le ■tombeau. Quoi ! n'est-ce pas à vous à nous résoudre, par vos touchantes exhortations , à ce grand et pénible trajet , qui doit même effrayer les plus fermes courages ? N'est-ce pas à vous à recevoir nos derniers soupirs, à prendre soin de nos fîinérailles, à rendre compte de nos mœius et de notre foi ? Quel autre que vous peut recommander dignement à Dieu , et conduire à lui , par l'a ferveur et le mérite de vos prières , ces âmes que vous avez attachées à son culte par des nœuds solennels? Nous attendons de votre chariitpaternelle ces pieux devoirs; vous serez libre, après cela, des inquiétudes que
-i AiiiilLARD. 147
nous vous causons; vous quitterez la vie aveo moins de peine, loi'stjue le Seigneur voudra vous appeler â lui. Content de votre ouvrage , et assuré de notre bonheur, alors vous pourrez nous suivre; mais, jusque-là, cessez, je vous conjure, do nous écrire des chose» si terribles. Ne sommes -nous pas assez malheureuses ?
Faut-il que vous augmentiez notre infortune? Notre vie n'est plus qu'une lan- <;ueur ; voulez-vous nous l'arracher? Nos disgrâces présentes nous occupent sans cesse ; est-il nécessaire de chercher dans lavenir des sujets d'affliction! Que les hommes, dit Sénèque, ont peu de raison, de rendre des maux éloignés , présens à leur mémoire, et de chercher, même avant la mort, à perdre la vie. Lorsque vous aurez ici-bas achevé votre carrière , vous voulez que votre corps soit pori.é au Paraclet , alln que, toujours exposé à nos yeux, vous ne sortiez jamais de notre esprit; que votre cadavre fortifie notre pieté et anime nos prières. Nous avez-
i48 LiriTRE D'HaLOISE.
vous cru capables d'effacer les traits dont vous êtes gravé dans nos cœurs, et de perdre le souvenir de vos bienfaits ? Quel temps trouverons-nous pour ces prières que vous nous demandez? Hélas! je serai alors en proie à d'autres soins. Un malheur si funeste me penmetti-a-t-il un moment de tranquillité? Ma raison affaiblie résistera-t-elle à de si foites attdqncs , lorsqu'éperdue et furieuse, et d'un esprit soulevé , si je l'ose dire , contre Dieu même , je le fléchirai moins par mes prières, que je ne l'irriterai par mes cris et par mes reproches ? Mais comment crier ?
Hélas! misérable que je suis, pourrai-je suffire à ma douleur? Je m'empresserai plus à vous suivre qu'à vous rendre les honneurs de la sépulture. C'est pour vous, c'est pour ALeilard, que j'ai résolu de vivre : si vous m'êtes ravi, que feiai-je de ces jours infortunés? Ah! que je serais ;i plaindre , si le ciel , par une pitié cruelle, me conservait jusqu'à ce fuueste moment! (hiand je songe à cette séparation, j'é-
A ABiilL-lRD. i;9
prouve toutes les rigueurs de la mort. Que devicndrai-je , grand Dieul Cessez donc, cessez de porter dans mon âme des atteintes si douloureuses : si ce n'est par amour, que ce soit au moins par un motif de votre pitié. Vous voulez que je me donne à mes devoirs; vous me conjurez d'être toute à un Dieu à qui je me suis consacrée; et comment puis-je le faire, tandis que vous m'annoncez des choses qui occupent nuit etjour toutes mes pensées? Lorsqu'un malheur nous menace , et qu'il est impossible de le détourner , pourquoi nous livrons-nous à une crainte inutile , et plus rigoureuse que les maux mêmes que nous craignons ? Que n'imitons-nous un fameux poète, qui faisait cette prière à S'cs dieux :
Si de quelques malheurs ma vie est menacée , Grands dieux! sans différer, faites-les moi sentir. On doit, pour vivre heureux, bannir de sa pensée Les maux dont on voudrait en vain se garantir. D'un avenir fâcheux , la triste prévoyance î^ous fait, avant le temps, rcsseaùx sa rigueur ;
i5o LETTRE U'HiiLOiSE
Qu il me soit donc permis de vivre sans frayeur,
En me flattant toujours d'une douce espérance.
Mais de quelle espérance pourrai-je me flatter après vous avoir perdu! Qui ])Ourrait m'arrêter sur la terre, après que la mort m'aurait enlevé vtout ce qui m'y attache? J'ai renoncé sans peine à tous les cnchantemens de la vie ; je ne regarde que mon amour , je ne me réserve que le plaisir secret de penser sans cesse à vous, et de savoir que vous vivez, quoique, hélas ! vous ne viviez plus pour moi , ([uoique je n'ose me flatter de jouir encore de votre vue ! Ah ! sans doute , c'est le plus grand de mes maux.
Fortune impitoyable ! m'as- tu assez persécutée ? Tu as épuisé contre moi tous les traits, tu n'en as plus qui te fassent cruiudie du reste des hommes : tu t'es lassée à me tourmenter; les autres n'ont plus lieu d'appréhender ton courroux.
Mais que te servirait-il d'avoir contre moi des armes ? le grand nombre de blessures doiil tu m'as couverte, ne te pci-
A DABEILAHD i5i
met pas de m'en faire do nouvelles. Que ne puis-je te contraindre à vouloir me donner la mort. Tu crains, cruelle ,pav tous les tourmens dont tu m'accables, tu crains qu'un prompt trépan ne me délivi-e. Tu me conserves la vie , et tu ne laisses pas de me faire à tous momens mourir.
Cher Abeilard, plaignez mon désespoir. ^ itou jamais rien de si malheureux que moi ? Plus vous m'avez élevée audessus des autres femmes qui m'enviaient votre tendresse, et plus je suis sensible à la perte de votre cœur. Je ne suis montée au faite du bonheur, que pour éjjrouver une chute plus terrible. Rien ne pouvait , autrefois, se comparer à mes plaisirs, rien ne saurait, à présent, égaler mes peines. Ma gloire faisait mille jalouses^ mon malheur excite la compassion de tous ceux qui me voient. La fortune , pour moi , a toujours été d'un excès à un autre. Elle ma comblée de ses plus charmantes faveurs , afin de m'accabler de ses disgrâces les plus grandes. Ingénieuse à me tour-
i5a LETTRE DHELOISE
nienter, elle voulait que le souvenir dos biens que j'aurais perdus fut la source inépuisable de mes larmes;, que l'amour (jue j'avais pour, ses présens fût, quand elle m'en aurait privée, tout le sujet de ma douleur. Enfin , elle n'a que trop bien réussi, la tristessedontjemevois accablée est aussi amère que je trouvais délicieux les transports qui m'avaient charmée.
Mais , ce qui m'irrite davantage , nous avons commencé d'être malheureux dans un temps où nous semblions moins le mériter. Tandis que nous étions livrés l'un et lautre au penchant d'un amour criminel, rien ne s'opposait à nos coupables délices. Si quelquefois la crainte des jaloux venait nous troubler dans nos amoureuxlarcins, elle ne servait qu'à donner un nouveau charme à nos plaisirs. A peine avions-nous retranché oequ'i) j avait d'illégitime dans notre passion, à peine avions-nous cherché dans le mariage un asile contie les lemords qui auraient pu nous suivre , que toute lar colère du ciel est tombée sur nous. Mais
A ABEILARD- i53
de quel supplice avez-vous été puni I Le Seul souvenir mefaitfi'émir. Un époux outragé et jaloux de ses droits peut-il faire souffrir un plus rude tourment à un téméraire qui détruit la fidélité due au mariage? Eh! (juel droit un oncle cruel pouvait-il avoir sur vous ? Nous nous étions engages l'un et l'autre au pied des autels; cela seul devait vous mettre à couvert do la fureur de nos ennemis. Faut-il qu'une épouse ait attiré sur vous un châtiment qui ne doit tomber que sur un amant adultère ? encore étions -nous séparés. Occupé à vos exercices , vous découvriez à des hommes savans et curieux de vous entendre , des mystères que les plus grands génies n'avaient pu pénétrer ; et moi, contente d'ohéir à ce que vous tlésirioz, je m'étais retirée dans un cloître. J'y passais les journées entières à penser à vous, et quelquefois à méditer sur les lectures saintes. C'est dans ce temps môme que vous fûtes la victime de l'amour le plus malheureux. Vous expiâtes un ciime qui nous était
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commun; vous fûtes seul puni, et nous étions tous les deux coupaljles; celui qui 1 était le moins fut l'objet de toute la vengeance d'un barbare. Mais pourquoi m'enjiorter contre vos assassins ? C'est moi , malheureuse, c'est moi qui vousaiperdn; je suis l'origine de vos malheurs. Ahl Dieul devais-je naître pour être la cause d'un évé ncment si tragique ? Qu'il est dangereux à un grand-homme de se laisser charmer par notre sexe. 11 devrait, dès l'enfance, se former un cœur insensible à tous nos attraits pernicieux. Ecoute, mon ûls (disait autrefois le plus sage des hommes), écoute et retiens mes leçons : si quelque beauté, par ses regards, cherche à te séduire, ne te laisse point entraîner à un penchant trop flatteur, rejette le poison qu elle te présente , et ne suis pas les sentiers qu'elle te montre. Sa maison cstla porte de la perdition et de la mort. J'ai long-temps examiné toulesceschoses,ct j'ai trouvé que la mort même est un mal moins dangereux ~ue la beauté d'une femme. C'est lécucil de votre
A ABEILARD. i;'53
liberté, c'est un lien fatal qui vous attache, et dont on ne peut jamais s'affranchiv. C est une femme qui a précipité le premier des hommes de l'état glorieux où Dieu l'avait formé. Celle qui avait été créée afin de partager son bonheur, fut la seule cause de toute sa ruine. Samson , que ta gloire serait éclatante , si ton coeur avait eu autant de force contre les cliarmes de Dalila, qu'il en avait contre les armes des Philistins! vainqueur de leurs armées nombreuses , une femme te désarme et te trahit. Tu te vois livré entre les mains de tes ennemis; tu es privé de ces yeux qui avaient laissé enti'er l'amour dans ton âme; confus, et sans aucune espérance , tu meurs avec la seule consolation de pouvoir envelopper tes ennemis dans ta ruine. C'est pour plaire à des femmes que Salomon perd le soin de plaire h Dieu. Ce roi dont on venait de tous côtés admirer la sagesse , que le Seigneur avait choisi pour bâtir son temple , abandonne le culte des autels dont il s'était montré lo défenseur , et
i5G LETrRE D'HStOlSE
porte la folie jusqu'à encenser les idoles. Job n'eut point de plus cruel ennemi que sa propre femme : quels assauts ne lui fallut-il pas soutenir? -l'esprit de tentation qui s'était déclaré son persécuteur , se servit d'une femme pour ébranler sa constance ; et c'est ce mîme esprit qui se sert d'IIeloise pour perdre Abcilard. Tout ce qui me reste , c'est la faible consolation de n'être point la cause volontaire de vos m.iux. Je ne vous ai point trahi , c'est ma fidélité et mon amour qui vous ont été funestes. Si je suis criminelle de vous avoir aimé trop constamment, je ne saurais jamais me repentir de mon crime. Il est vrai , je me suis tron livrée aux douces erreurs que ma passion naissante me fiiisait faire. J'ai cherché à vous plairo auv dépens de ma vertu ; j'ai par-là irrité les peines que je ressens. Mes coupables transports ne pouvaient avoir qu'une fin malheureuse et tragique. Sitôt que je fris persuadée de votre amour, hélas! je ne difTérai guère à croire vos protestation-..
A ABEIL.lRD. 1^7
Il m'était trop gloîieux d'être aimée d'Abeilard ; et je souhaitris trop ardemment cet avantage , pour en vouloir douter un moment : je ne cherchai qu'à vous convaincre d3 toute ma tendresse. Je ne me fis point un rempart d'une sévère fierté et d'une raison importune : ces tyrans de nos plaisirs qui captivent notre sexe , ne firent qu'une faible et inutile résistance. Je sacrifiai tout à mon amour, et je les fis céder au désir de rendre heureux le plus aimable et le plus savant de tous les hommes. Si quelque considération avait pu m'arrêter , ahl sans doute , c'aurait été l'intérêt de mon amour. Je craignais que , n'ayant plus rien à désirer , votre passion ne devint languissante , et que vous ne cherchassiez ailleurs le contentement que donne une nouvelle conquête. Mais il vous fut facile de me guérir d'un scrupule que j'avais malgré moi. Je devais prévoir que l'idée qui me resterait de mes plaisirs seiait contraire au repos de ma vie ; que je serais heureuse de pouvoir
i58 LETTRE DHELOISE
effacer, par mes larmes, le souvenir q^iiî me reste de nos plaisirs , et (jiie je me plais à conserver. Je veux faire au moins quelqu'effort généreux sur moi-même ; je veux , en étouffant dans mon cœur les désirs qu'une nature fragile j fera naître , exercer sur moi le même tourment que vos ennemis vous ont fait souffrir; je tâclievai par-là de vous satisfaire, si je ne satisfais pas à un Dieu irrité. Car, eafin , je vous découvre l'état pitoyable où je suis ; mon repentir pourrait-il le désarmer? J'ose, à tout moment, accuser le ciel de cruauté, de vous avoir livré aux embûches qu'on vous avait préparées.
Mes murmures allument le feu de sa colère , au lieu que je devrais songer à l'éteindre. Ce n'est pas assez pour expier on crime que d'en supporter la peine; tout ce qu'on soufirc n'est compté pour rien , si les passions sont encore vivantes , et si le cœur brûle encore des mêmes désirs.
11 est facile d'avouer sa faible^se et de s'en punir , mais qu'il faut se faire vie-
A ABEILARD. i 5()
Icnce pour oublier des plaisirs qu une douce habitude a rendu maitres absolus de notre esprit ! Combien voyons-nous de personnes qui font ouvertement 1 aveu de leurs fautes ; mais qui , loin de les pleurer , ont un nouveau plaisir à les dire ! L'amertume du cœur doit suivre 1 aveu de la bouche; c'est ce qui se rencontre rarement. Pour moi , qui ai trouvé tant de plaisir à vous aimer , je sens bien , malgré moi , que je ne pourrai jamais me repentir de l'avoir goûté , ni cesser d'en jouir autant qu'il m'est possible, en les rappelant dans ma mémoire. Quel(|ues efforts que je fasse , de quelque côté que je me retourne, une chère idée me suit, tout retrace à mes yeux et à mon esprit tout ce que je devrais oublier. Pendant le calme de la nuit, où mon cœur devrait être tranquille , au milieu du sommeil qui suspend les plus grandes inquiétudes , je ne saurais éviter les illusions que mon cœur fait naître. Je crois être encore avec mon cher Abeilard : je le vois , je l'en-
i6o LEITRE D'HÉLOISE.
tends , et je lui parle. Charmés l'un Je l'autre, nous abandonnons les études de la philosophie, pour nous entretenir plus agréablement de notre passion. Quelquefois aussi , je m'imagine être témoin de l'ontreprisc sanglante de vos ennemis; je m'oppose à leur fureur, je remplis notre appartement de cris effroyables , et dans ce temps je me réveille toute novée de mes larmes. Dans les lieux les plus saints, jusqu'au pied des autels , je porte le souvenir criminel de nos plaisirs passés, j en fais toute mon occupation ; et , loin de gémir de m'ètre laissée séduire , je soupire de les avoir perdus. Je me souviens (est-il quelque chose qui échappe à ceux qui aiment?) du moment et du lieu où vous me déclarâtes , pour la première fois, votre tendresse, où vous me jurâtes de m aimer jusqu'à la mort. Vos paroles , vos sermens , tout £st gravé dans mon cœur. On voit dans mes discours le trouble qui m'agite; mes soiipirs me trahis- Bont , et votre nom m'échappe à tous
A ABEILARD. tGi
momens. D'ans cet état, mon Dien! que n'avez-vous compassion de ma faiblesse?
que ne me foitifiez-vous de votre grâce ? Vous êtes heureux , Abeilartt , cette grâce vous a prévenu. Votre malheur vous a fait trouver le repos ; le supplice que votre corps a souffert, a guéri les plaies mortelles de votre âme; la tempête vous a conduit dans le port , et Dieu , qui semblait appesantir sa main sur vous , ne cherchait qu'à vous secourir : c'est un père qui châtie , et non un ennemi qui se venge; c'est un sage médecin qui vous fait souffrir , afin de vous conserver la vie. Je suis plus à plaindre que vous ; jai mille passions à combattre : il me faut résister à ces feux que l'amour allume dans un jeune cœur. Notre sexe n'est que faiblesse ; j'ai d'autant plus de peine à me défendre , que l'onnemi qui m'attaque me plaît : j'aime le péril qui me menace ; comment pourrais -je n'y pas succomber? Parmi tous ces combats, je
lâche au moins de cacher ma défaite à ces
i62 LETTRE D'HÉLOISE
filles qtie vous avez confiées à mes soins; toutes celles qui m'environnent admirent ma vertu : mais si leurs yeux pénétraient jusque dans mon cœur, que n'y découvriraient-ils pas ? Mes passions y sont révoltées; je commande aux autres, et je ne peux me commander à mai-même. Je n'ai qu un faux dehors, et cette vertu en apparence est un vice en effet. Les bommes m^ trouvent digne de louanges , mais je suis condamnable aux yeux pénétrans d'un Dieu à qui rien n'est caché, et qui lit dans les replis les plus secrets dune âme. Je ne peux me dérober à sa connaissance ; G est encore beaucoup pour moi de couvrir mes faiblesses dune piété apparente ; cette feinte pénible est en quelque façon louable. Je ne cause point do scandale aux gens du siècle, si susceptibles de mauvaises impressions ; je n alarmc point la vertu de ces faibles colombes dont j ai la conduite ; le cœur plein de l'amour des hommes , je les exhorte au moins à n'aimer (ju un Dieu : charmée
A ABEILARD ï63
de la pompe et des plaisirs du monde, je tâche à leur découvrir qu'il n'est que tromperie et que vanité. J'ai assez de force pour leur cacher mon penchant , et je regarde cela en moi comme uu effet puissant de la grâce. Si elle ne me porte pas à embrasser la vertu , au ^oins elle ra'cmpèclie de commettre le mal. C'est en vain cependant qu'on voudrait séparer ces deux choses : on est coupable si l'on ne mérite pas ; et on s'éloigne de la vertu si l'on cesse d'en approcher; encore fautil n'avoir d'autre motif que l'amoui' de Dieu seul. Hélas ! que puis-je donc espérer ? Je l'avoue , à ma confusion , j»; crains plus d'offenser un homme que d'irriter un Dieu. Je n'ai de souci que celui de vous plaire. Oui . c'est votr •. cominandemcnt, et non pas, comme on pense, une vocation sincère qui m a enfermée dans ces demeures de la pénitence. J'ai cherché à procurer votre repos , et non pas. à me sanctifier. Quel est mon malhcui ! Je m'arrache à tout ce qui pou-
i64 LETTRE D*HÉLOlSE.
vait me plaire, je m'ensevelis toute vivante, j'exerce sur moi des jeûnes et des cruautés que des lois sévères m'imposent, je ne me nourris que de pleurs et d inquiétudes, et cependant je ne mérite aucune récoçipcnse des maux que je souflFrc.' Ma fausse j^été vous a long-temps trompé ainsi que les autres : vous m'avez cru tranquille, et jetais plus agitée que jamais. Vous vous êtes persuadé que j étars att.icliée à mes devoirs , et je n'avais d autre occupation que celle que l'amour me donnait. Dans cette erreur vous m'avez demandé des prières , c'est de vous que je Ils dois attendre. Ne présumez point trop de ma vertu et de ma guérison; je suis chancelante, c'est à vous à me raffermir par vos exhortations ; je suis encore faible, et vous devez me soutenir et me conduire par vos conseils. Quel sujet avezvous de me louer ? La louange est souvent nuisible à celui à qui on la donne. Une vanité secrète s'élève du cœur, nou.. aveugle et nous cache des plaies mal gué-
A ABEILAr.D. iG5
ries; un séducteur nous flatte et clicvche même à nous perdre ; un ami sincère ne nous déguise rien , et , loin de passer légèrement la main sur le mal , il nous le fait sentir vivement en j apportant le remède. Que n'agissez-vous de la sorte avec moi ? voulez-vous passer pour un flatteur injuste et dangereux? ou , si vous voyez en moi quelque chose de louable , ne craignez-vous pas que la vanité , qui est si naturelle à tous les hommes , ne l'efl'ace? 3Iais ne jugeons point de la venu par les vaines apparences ; car elles se trouvent dans les réprouvés aussi-bien que dans les élus. L'adresse d un imposteur habile sait bien s'en parer , et se lait souvent plus admirer que le zèle véritable des plus grands saints. Le cœur de l'homme est un labyrinthe dont on ne peut découvrir toutes les routes cachées. Vos louanges me sont d'autant plus dangereuses , que j'aime celui qui me les donne ; plus je désire vous plaire , plus j'ai de penchant à croire tout ce que vous
iG6 LETTRE D'HÈLOISE.
m'attribuez tic mérite. Ahl songez plutôt à soutenir mes faiblesses par des remontrances salutaires ; ayez plus de crainte que de confiance de mon salut, et ne dites pas que la vertu n'a point d'autre fondement que notre faiblesse , et que celui-là sera couronné qui aura combattu avec plus de peine. Je ne cherche point cette couronne que donne la victoii'€ , je ne veux qu'éviter le péril : il est plus sûr de se défendre que de livrer le combat. 11 y a plusieurs degrés dans la gloire; je ne souhaite point les plus éclatans , je les laisse à ces grands' courages qui ont tant de fois vaincu. Je n'ai point cherché à vaincre , de peur de perdre la victoire ; heureuse si je me puis échapper au naufrage , et enlui arriver au port! Le ciel m'ordonne de renoncer à la passion funeste qui m'attache h vous. Ah ! mon coîur n'y pourra jamais consentir. Adieu.
llÉLOiSE
LETTRE
D'ABEILAKD A HÉLOÏSE,
Pour servir de réponse h la lettre prccûdentc.
AiiEiLARD, quî fait une austère pénitence dnni? sa retraite et qui songe scrieusenicut à sou salut, ne veut plus recevoir de letti-es d'Héloïse II lui écrit le péril où il s'expose en les lisant, et s'efforce de lui persuader qui Is doivent s'oublier l'un l'autre. Il l'exhorte « remporter sui- elle cette grande victoire ; et comme un contraire ne brille jamais avec plus d'éclat que par l'opposition de son contraire, il lui représente les avantages d'une ûme tranquille et soumise à la grâce , après lui avoir parlé des agitations d'un cœur que l'amour criminel trouble. Il est trop liaTjilo homme pour ignorer qu'il propose à Héloïsc une chose difficile à exécuter. Il sait même qu'il n'est pas aisé d'arracher du cœur une passion qui y a pris de profondes racines. C'est poiuquoi, en lui enseignant les moyens
i63 LETTRE D'ABEILARD
d'en venir à hoiit, il l'assure, que, par des prières ardentes , il va seconder ses cHbrts.
jNe m'écrivez nlus,Héloîse, ne m'écrivez plus; il est temps de finir un commerce qui rend nos mortillcations infructueuses. Ne nous nbn son s point; pendant que nous flatterons lidéc qui nous revient de nos plaisirs passés , notre vie sera agitée , et nous ne goûterons point la douceur de la solitude. Commençons donc à faire un J)on usage de nos austérités , et ne conservons pas des images coupables dans les rigueurs de la pénitence. Qu'une mortification de corps et d'esprit , un jeûne exact, une solitude continuelle, et jamais interrompue , des méditations profondes et saintes , un amour pour Dieu qui ne se démente jamais, que tout cela, dis-je , succède à nos dérèglemens.
Essayons de porter la perfection religieuse à un point auquel il soit difUcile de parvenir. Il est beau qu'il se trouvât dans le cluistianisine qucKpics âmes si
A HÉLCISE. i6q
détachées de la terre, des crcatures et d'elles-mêmes, qu'elles semblent être indépendantes du corps auquel elles sont attachées , et qu'elles traitent comme leur esclave. On ne saurait d'ailleurs s'élever trop, quand on veut aller jusqu'à Dieu même; quelques grands efforts que l'on fasse, on se trouve toujours fort éloi"-né de cette sublime divinité à laquelle nos yeux mêmes ne peuvent atteindre. Agissant pour Dieu , indépendamment dos créatures et de nous-mêmes , n'ayons aucun égard à nos désirs , ni aux scntimcns des autres. Si nous étions en cet état, Héloïse , j'irais volontiers faire mon séjour au Paraclet; là. mes soins ardens et efficaces pour une communauté que j'ai comme fondée, attireraient sur elle mille grâces particulières. Je l'instruirais par ma parole , et je l'animerais par mon exemple : je commanderais , ou plutôt je veillerais sur la vie de vos sœurs : je vous ferais prier, méditer, travailler et vous taire; et je prierais moi-même, je mcdi-
ijo LETTRE DABEILARD
ttiais , je tiavailleiaib et je garderais le
silence.
Je parleiai'; pourtant quelquefois , mais ce serait pour vous relever de vos chutes , pour vous fortifier dans vos faiblesses , pour vous éclairer dans les ténéhres et dans les obscurités qui viendraient quelquefois vous surprendre. Je vous consolerais de ces aridités qui sont si connues aux personnes vertueuses et distinguées par leur zèle; je réprimerais même la vivacité de votre zèle et de votre piété, et je mettrais un tempérament judicieux à votre ferveur ; je vous enseignerais les devoirs qui doivent être connus , et je vous éclairerais des doutes que la faiblesse de votre raison pourrait produire. Je serais votre maître et votre père, tt par un talent merveilleux je deviendrai^ ou vif , ou lent , ou doux , ou sévère . selo-i le caractère diflerent de celles qu-^^ je voudrais mettre dans le chemin pénible de la perfection chrétienne.
Où m'empoiHe une vainc imagination .'
A HÊLOlSE. 171
Ali ! clicie Holoïse , que nous sommes éloignés de cette heureuse situation 1 Votre cœur est encore en proie à une funeste flamme que vous ne pouvez éteindre , et je trouve dans le mien du trouble et de l'inquiétude. Ne croyez pas que je jouisse ici d une paix profonde; lléloïse, il faut pour la dernière fois que je vous ouvre mon âme. Je ne suis pas encore détaché de vous : je combats en vain des sentimens trop tendres ; malgié mes efforts , je sens qu'un reste de tendresse me rend sensible à vos ennuis, et me les fait partager. Vos lattres, je l'avouerai, m'ont ému; je n'ai pu lire avec indifférence des caractères tracés par une mai a si chère. Je soupire , je verse même tles larmes , et toute ma raison suffit à peine à cacher ma faiblesse aux yeux de mes disciples. Oui , malheureuse Héloise , tel est l'état où se trouve le malheureux Abeilard ! Le monde , qui se trompe presque toujours dans ses jugemens , croit que je suis tranquille , et comme si je n'eusse aimé eu
vous que la satisfaction des sens , on s'imagine que je vous ai oubliée. Que cette erreur est grossière IJe suis persuadé •jue le peuple s'imagina , quand nous nous séparâmes, que la honte et la dou- Itur de me voir traité si cruellement, me liiisaicnt abandonner le monde , comme *i mon amour ingéni.-ux à se contenter, n'aurait pas pu inventer mille plaisirs aussi sensibles que celui dont Fulbert me privait. Ce fut, vous le savez, un juste repentir d'avoir oScnsé Dieu qui min- «jiira le dessein de me retirer. J'expliquai 1 accident qui nous étai% arrive comme un ordre secret du ciel qui punissait nos crimes. Je ne regardai plus le violent Fulbert que comme le ministre des ven- "canccs du Seigneur. La cràcc seule m'en-
~ Do
traîna dans un asile où je serais encore, si mes ennemis m'y eussent laissé vivre. J ai souffert constamment toutes leurs jK-rsécutions , ne doutant point que ce iùt Dieu lui-même qui me les suscitait pour me puriiier.
A ll^LOISE. lyi
Quand il m'a vu parfaitement soumis àr ses saintes volontés , il a permis que j'aie justifié ma doctrine; j'en ai rendu la pureté publique î' et j'ai fait voir enfin que ma croyance n'est pas seulement orthodoxe . mais qu'elle est encore exempte de tout soupçon de nouveauté. ^
Que je serais heureux si je n'avais que mes ennemis à craindre , si je n'avais point d'autre obstacle à mon salut que leur calomnie! Mais, Ilcloïse, vous me faites trembler. Vos lettres m'apprennent que vous êtes toujours asservie à une passion fatale; et si vous n'en triomphez, il faut renoncer à votre salut : et moi , quel parti voulez vous que je prenne?
Voulez-vous que, rebelle au Saint-Esprit , j étouffe ses inspirations, et que j'aille, pour vous complaire, essuyer des pleurs que le démon fait couler. Cette indigne démarche sera-t-elle le fruit de toutes me« méditations? Ah I soyons plus fermes dans nos résolutions ; nous ne sommes dans la
solitude que pour v pleurer nos péchés ,
17 i I-E D'AIIEILARD
•■: poui y gagaer le ciel ; commenifuis
clone à nous donner à Dieu de tout notre
cœur.
Je sais que les cominencemens de cbafjuc chose sont difficiles; mais il est glorieux d'cntreprentlrc cl de commencer une grande action ; et cette gloire augmente à proportion que les difficultés qui s'j rencontrent sont considérables. C'est pourquoi nous devons vaincre courageusement tous les obstacles que nous trouverons pour embrasser la vertu chrétienne. C'est dans les monastères que les hommes sont e'prpuvés comme l'or dans la fournaise : c'est là que personne ne peut demeurer long-temps, s il ne porte dignement le joug du Seigneur.
Quelque parfait qu'on puisse être, on a quelquefois des teutalions; il j en a même d'utiles. Il ne faut pas s'étonner si l'homme ne saurait être exempt de tentation , puisqu'il a dans lui-même la source des tentations, c'est-à-dire, la concupiscence. A peine sommes -nous délivre-.
A IILLCISE. 1-5
d'une tentation , qu'il en survient une autre. Tel est enfin le sort de la postérité du premier homme, qu'elle aura toujours quelque chose à souffrir , puisqu'elle a perdu sa première félicité. Qu'on ne se flatte point qu'on pourra vaincre les tentations par la suite : si nous n'y joignons la patience et lliumilité, nous nous tourmenterons inutilement. On en vient plus sûrement à bout , en implorant le secours de Dieu , que par les armes que peut nous fournir notre propre fond.
Soyez constante , Héloïse , ayez de la confiance en Dieu , et vous aurez peu de tentations à combattre ; et quand elles viendront vous saisir , étouffez-les dans leur naissance ; ne souffrez point qu'elles s'affermissent dans votre cœur. Remédiez au mal dès qu'il commence , dit un ancien ; car si vous le laissez croître , vous ne pourrez le guérir. En effet, la tentation a des degrés : d'abord c'est une simple pensée à l'esprit , elle ne paraît pas dangereuse : l'imagination la reçoit sans
1^0 LETTRE DABEfl^ARD
alarmes , il s'en forme un plaisir qui nous flaltc; nous nuus y arrêtons; enfin nuus y consentons.
Je ne doute pas , néloîse , que vous ne songiez sérieusement à votre salut : c est l;i l'unique soin qui doit occuper votre «ocur. Hannissez-cn Alieilard pour jamai'^; 0 est le meilleur avis que je vous puisse tlonncr : car enfin , le souvenir dune j>ersoniie qu'on a aimée crimincllemenl , ne saurait qu'être nui>iî>!c . quelqu'avaueé qu'on puisse êtJ-c tlans Icclierain du salut. (^)iiantl vous aurez détruit le funeste pent.liaul que vous avez pour moi, la prati- <|ue de toutes les vertus qui conviennent à votre état vous sera aisée ; votre âme quittera avec joie ce mi>érable corps où elle est attachée, et prendra son vol au ciel. Vous vous présenterez alors devant le Seigneur avec confiance : vous ne verrez pas le caractère de votre réprobation sur le livre de vie. Le Sauveur vous dira : Venez, ma fille, venez partager ma gloire; jouisses do la récompense élcrucllc que
A IIËLOISE 172
j'ai attachée aux vertus que vous avez pratiquées.
Adieu, Iléloîse, voilà les derniers conseils de votre cher Abcilard. Pour la dernière fois , que ne puis-je vous persuader les plus saintes maximes de l'Évangile ! Fasse le ciel qvie votre cœur, autrefois sî sensible à mon amour, se laisse maintenant condviire par mon zèle 1 Que l'image d'Abeilard amoureux , à votre esprit toujours présente, prenne désormais la ligure d'Abeilard véritablement pénitent ; et puissiez -vous autant verser de pleurs pour votre salut , que vous en avez ré pandu durant le cours de nos malheurs.
ABEILillD.
LETTRE
DHÉLOÏSE A ABEILARD.
(-jiiER Abcilavd , vous atienclez peut-être que je vous reproche votre négligence.
Vous n'avez point fait réponse à ma dernière lettre , et j en rends grâce au ciel : dans 1 état où je me trouve, c'est un bien pour moi de vous voir insensible à la funeste passion fjui m attachait à vous ; car enfin, Abeilard, vous avez perdu pour jamais Héloïse. Malgré tous les sermens que je vous ai faits de ne songer qu'à vous, de n'être occupée que de vous, je vous ai banni de ma pensée : je vous ai oublié; vous ne ferez plus ma félicité, délicieuse idée d'un amant que j'adorais I Chère image d'Abeilaid , qui me suiviez partout , je ne veux plus me souvenir de vous! Mérite éclatant d uii homme, qui est, malgré ses ennemis, l'admiration de son siècle! plaisirs enchanteurs auxquels lléloise se livrait sans réserve, vous faites
LETTRE DllRLOrE, ETC. 179 le tourment di; ma mcmoirc! Abcilard, je vous avoue, sans rougir mon infidclitc.
Que mon inconstance apprenne à l'univers qu'on ne doit pas compter sur les promesses des hommes : ils sont tous sujets au changement. Vous vous troublez, Abcilard! Cette nouvelle sans doute vous surprend ; vous ne pouvez vous imaginer qu'Héloïse soit infidèle. Elle était prévenue pour vous d'un penchant si fort , que vous ne pouvez comprendre comment le temps l'a pu détruire. Sortez de votre erreur; je vais vous révéler ma perfidie ; et , au lieu de me la reprocher , je suis persuadée que vous en verserez des larmes de joie. Quand je vous aurr.i nommé le rival qui vous a ravi mon cœur, vous louerez mon inconstance , et vous prierez ce rival de la vouloir fixer. Vous devez juger par-là que c'est Dieu qui vous enlève Héloïse. Oui , mon cher Abcilard, c'est lui qui rend à mon esprit la tranquillité qu'un vif souvenir de nos malheurs passés ne me permettait point de
i8o LKITRE DHÉLOISE
goûter Juste ciel ! quel autre lival pourrait m'arrachcr à vous? Ayez-vous soupçonné qu'un mortel pouvait vous avoir effacé de mon cœur ? Avcz-vous été assez injuste pour me croire capable de sacrifier le verueux et savant Abeiiard à un autre que Dieu? Non, je me flatte que vous m'avez rendu justice. Je ne doute pas que vous ne souhaitiez d'apprendre de quel moyen Dieu s'est servi pour me toucher ; je vais vous le dire : admirez les secrets ressorts de la Providence. Quelques jours après vous avoir cnvojé.ma dernière lettre , je tombai dans une daugereuse maladie ; les médecins m'abandonnèrent, et je crus ma mort certaine. Ce fut alors , vous le dirai-je ? que ma passion , que j'avais crue innocente, me parut criminclic ; ma mémoire me représenta fidèlement toutes les actions de ma vie, et je vous avoue que mon amour fit toute ma peine en ces derniers momcns. La mort, que je n'avais jamais regardée que de loin, s'offrit alors à mon imairinAtion , comme
A ABEILARD. iSi
elle se piésentc aux pécheurs. Je com.
mençai à craindre la colère de Dieu, loi"Sque j'allais l'éprouver, et je me repentais de n'avoir point profité de ses disgrâces , quand j'allais cesser de vivre. Les lettres tendres que je vous ai écrites, et les entretiens passionnés que j'ai eus avec vous, me faisaient aulaut de peine, en cet instant, quils m'avaient auparavant fait de plaisir. Ah! malheureuse K'éloïse! disai»-je en moi-même, si c'est un crime de s'abandonner à de si doux transports; si, après la vie , un infaiililîle châtiment les suit, pourquoi ne combattais-tu pas un penchant si dangereux? Vois les supplices qui te sont destinés; contemple avec frayeur cet appareil épouvantable de tourmens , et rappelle en même temps les plaisirs que ton âme abusée trouvait délicieux. Hé bien! poursuivais-je , n'es-tu pas au désespoir de t'ètre enivrée de ces fausses douceurs? Quelle folie de vivre comme j'ai fait jusqu'ici! Enfin, Abei- ' lai'd, imaginei-vous , si vous le pouvez.,
i82 LE'rrUE DHÉLOISE
tous les lemoids dont j'ai été la pioic, et vous ne serez point étonné de mon changement,
La retraite est insupportable pour un cœur qui n'est pas tranquille; ses ennuis croissent dans le silence; la solitude les entretient. Depuis que je suis enfermée dans ces murs, je nai fait que donner des larmes à nos malheurs. Le Paracict a retenti de mes regrets; et, comme une esclave condamnée à une éternelle servitude, j'ai poussé des soupirs et passé mes jours dans la douleur. Au lieu de remplir le, dessein que Dieu a sur moi , je l'offensais ; je regardais cet asile sacré , comme une prison affreuse , et je portais à regi'ct le joug du Seigneur. Au lieu de me sanctifier par la vie pénitente que je menais , j'assurais ma réprobation. Quel égarement! C'en est fait, Abeilaid, j'ai décliiré le bandeau qui m'aveuglait, et si je dois m'en fier aux mouvemens nouveaux qui m agitent, je serai bientôt digne de votre estime. Vous n'êtes plus cet Abeilard vo-
A ABEILARD i83
luptueux, qui, pour se ménager une conversation particulière avec moi la nuit, imaginait tous ks jours de nouveaux moyens de tromper la vigilance de ceux qui nous observaient. Le malheur (|ui nous ariiva, après tant d'heureux inomcns , vous donna de l'horreur pour le vice ; vous consacrâtes, des cet instant, le reste de vos jours à la vortu; vous parûtes vous soumettre à cette nécessité sans violence. Pour moi, plus tendre que vous, et plus sensible aux molles voluptés , j'ni souffert impatiemment ce malheur. Vous avez entendu les plaintes qui me sont échappées contre nos persécuteurs ; vous avez vu tout le lesséntiraent que j'en ai conçu, par les lettres que je vous ai écrites : c est sans doute ce qui m'a ôté l'citime d'Abeilard. Vous avez été alarmé de mes emportemens ; et si vous le voulez avouer de bonne foi, vous avez peut-être désespéré de mon salut. Vous n'avez pu prévoir qu'Héloïse vaincrait une passion si forte ; vous vous trompez , Abeilard ,
ma faiblesse, soutenue delà grâce, ne saurait cmpèclier que je remporte une ,victoirc coni[>lt:tf. Rendoz-rnoi votre estime, je vous ta conjure ; votre piété vous doit solliciter en secret ii me l'accorder.
Mais quel trouble secret s'élève dans Dion âme I Quel mouvement inconnu s'oppose à la résolution que j ai formée de ne soupirer plus pour Abeilard! Juste fiel ! n'aurais-je pas encore triomphe de mon amour? Malheureuse Héloise, tant tjue tu respireras , ton sort est d aimer ï^^beilaril ; pleure , tu n'eus jamais nn phis juste sujet de t'allliger; c'est maintenant que je dx)is mourir de douleur. La grâce m'avait prévenue ; j avais promis d être fidèle à la grâce j je me parjure, et je sacrifie la grâce à Abeilard. Ce sacriilcc sacrilège met le comble à mes iniquités. Après cela , puis -je espérer que Dien m'ouvrira ses trésors de miséricorde .' àN'ai-Je pas lassé sa clémence? j ai commencé à loftenser dès que j'ai ^vu AJ)eilard ; une m;iesîc svmpathic nous engagea
A ABE LABD. i85
tous deux dans uu commerce criminel :
Dieu nous suscite une main ennemie qui nous sépare; je m'en afRige; je déteste le malheur ([ui nous arrive, et j'en adore la cause. Ah! je devais plutôt explicjuer ce sinistre accident comme un ordre secret du ciel , qui réprouvait notre engagement, et m'appliquer dès-lors à détruire ma passion. Ah ! qu'il eût mieux valu oublier pour jamais Tobjet dont j'étais préoccupée , que d'en conserver un souvenir si fatal au repos de mes jours et à mon salut! Grand Dieu I Abeilard occupera-t-il toujours ma pensée? Ne pourraije jamais m affranchir des liens qui m'attachent à lui ? Mais peut-être que je m'alarme mal à propos ; la vertu règle tous mes mouvemens , et ils sont tous soumis à la grâce. Ne craignez point, cher Abeilard , je n'ai point ces sentimens qui , tracés dans mes lettres , vous ont causé tant de peines. Je ne tâcherai plus, pai le récit des plaisirs que notre amour
naissant uous faisait goûter, de recueillir
i86 LKITKE D IIÉl OISE
celte tendresse ciimiiielle que vous aviez j'oui moi , et qui vous était si chère. Je vous dégage de tous vos sennens; o'ibliez les noms d'amant et d'époux, mais conservez toujours celui de père. Je n'attends plus de vous ces protestations tendres et ces billets si propres à entretenir le commerce de l'amour; je ne vous demande que de pieuses cxbortations et des conseils salutaires. Le chemia du salut, tout épineux qu'il puisse être , me paraîtra agréable , quand je marcherai sur vos pas; vons me trouverez toujours prête i vous suivre. Je lirai avec pins de plaisir les lettres où votis me ferez voir les avantages de la vertu, que celles où, avec tant d artiilce, vous cachiez le poison funeste des passions que vous m'inspiriez : il ne vous est pas permis do garder le silence désormais sans être coupal>Ic. Lorsque, toute rem[)lie d'un amour violent , je vous pressais avec tant d'ardeur de m'écrire . de combien de lettres fallait-il vons accabler avant que de pouvoir vous en ana-
A iB;::iLAHD. 187
cher une ? Vous me refusiez dans mou malheur la seule consolation qui me lestait ; vous la pensiez pcinicieuse ; vous vouliez , à force de rigueurs , me contraindre à vous oublier, et je ne pouvais vous blâmer; mais à présent vous n'avez rien a craindre. Une maladie heureuse, que la Providence semble m'avoir envoyée pour me sanctifier, a fait ce que tous les effoits humains et votre cruauté n'auraient pu faire. Je vois la vanité de ce fragile bonheur dont nous jouissons, comme si nous ne devions jamais le perdre. Combien d'alarmes , combien d'inquiétudes nous fallait-il souffrir? Non, Seigneur , il n'est point de plaisir véritable sur la terre , que celui que donne l.t vertu. Le cœur, au milieu des délices du monde , i-essent une certaine amertume ^ il est inquiet et agite jusqu'à ce qu'il ait trouvé son repos en vous. Que n'ai-je point souffert , Abeilard , tandis que j'ai consei'vé dans ma retraite les feux qui m'avaient brûlé dans le monde! Je ne
fS8 LElTRi: I)'IIt.Lr>ISF.
pouvais, &nns lioirenr , voir les murailles ijui me renferment ; les heures me ptrais- «ajcnt de longues années; je me repentais, cent fois le jour, de ra'être ainsi ensevelie toute vivanie. Depuis (jne la grâce a dfssillé mes yeux , tout est changé; ma solitude me paraît toute charmante; la tran- (juillitc que j'j vois entre jusque dans le fond de mon cœnt : contente de remplir mes devoirs , je sens une donccur que les richesses, les grandeure et les plaisirs du monde n'ont jamais pu donner. Que le repos m'a coûté cher.' que jai eu de peiu»à l'acquérir ! Il faut l'avouer, je lai acheté au prix de mon amour. J'ai fait un sacrilice violent, et qui paraissait au-dessus de mes forces. Je vous ai arraclié de mon cœur; n'en soyez pas jaloux; j'j ai place un Dieu qui devait lavoir toujours occupé tout entier. Contentez-vous d'être dans mon esprit, vous n'en sortirez jamais. Je me ferai un plaisir secret de penser ;i vous , et une ijloire de rcmplii
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ces règles de piété que votre main me tracera.
On m'apporte dans ce moment une lettre de votre part. Je vais la lire , et je jirétends vous faire réponse sur-le-champ. \ ous connaîtrez du moins , par mon exactitude à vous écrire , que vous m'êtes toujours cher.... Vous me faites des reproches obligeans sur le temps que j'ai laissé passer sans vous donner de mes nouvelles. Ma maladie me doit justifier. 3e ne laisse point échapper d'occasion de vous donner des marctues de mon souvenir. « Je vous remercie des inquiétudes « que vous dites que vous cause mon « silence, et de la crainte obligeante que « vous me témoignez sur ma santé. La u vôtre , dites-vous , est délicate , et vous i< avez, ces jours passés, pensé mourir. » Avec quelle froideur, cruel, vous m'annoncez une nouvelle si capable de m'affligerl Je vous marquai, dans ma dernière lettre , l'état où je serais réduite si vous aviez perdu la vie ; et , «i je vous suis
lija LEITIIE DilÉLOiSE
clièrc , vous moJéieifz les ligueurs île votre vie austère. Je vous représentai le besoin que nous avions de vos conseils vt la nécessite indispensable où vous étiez de vous conserver. Je ne veux pas vous répéter les mêmes choses de peur de vous ennuyer. « Vous nous recommandez de « ne vous pas oul)lier dans nos prières. » Ail I mon cher Abcilard ! vous devi z compter sur le zèle de notre conunu nauté , elle vous est parfaitement dévouée , et vous ne sauriez, sans injustice, l'accnser de vous avoir mis en oubli. Vous êtes notre père; nous sommes vos filles. \ eus êtes notre guide ; nous nous aban- «lonnons avec confiance à votre piété.
Vous nous ordonnez , nous vous obéissons ; attentives à nos devoirs , nous exécutons avec fidélité ce que vous nous avez prescrit avec prudence. Nous ne nous imposons pointdc pénitence sans votre consentement, de peur de suivre plus un zéic indiscret qu'une vertu solide : en un mot, rien n'est bien fait si Aljeilard ne l'a np-
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prouvé. Vous me flemancipz" une chose qui m cmbairassc. « On vous a dit que « quelques-unes de nos sœuis donnaient « de mauvais exemples , et qui! y avait a relâchement parmi elles. » Cela vous doit-il étonner, vous qui avez de l'expéricnee , et qui savez comment les monastères se remplissent aujourd'hui ? Les pères consultent ils présentement les inclinations de leurs enfans pour les établir? La politique et l'intérêt règlent aujourd'hui la plupart des établissemcns ; voilà pourquoi il se trouve quelquefois dans les couvens des religieuses qui font l'opprohvs des communautés. Mais je vous conjura de m'appicndre ce qu'on vous a dit du Paraclet, et de m'enseigner le remède que vous jugerez à propos d'y apporter. Le relâchement dont vous parlez n'a point encore frappé mes yeux, et dès que je m'en apercevrai j'y donnerai bon ordre. Je fais la ronde toutes les nuits , et je fais brusquement rentrer dans leurs!
cellules les sœurs que je trouve qui prcn-
1^2 LKTÏRE D 'HÉ LOIS K
lient le fr.ii-;. Je me souviens de toutes les aventures qui sont arrivées dans les monastères voisins de Paris. Vous finissez votre lettre par vos plainles ordinaire* contre la fortune , et vous implorez la mort, comme la fin d'une vie ennuyeuse et traversée. Sera-t-il possible qu'un génie aussi beau que le vôtre ne se consolera jamais de ses malheurs passés ? Que dirait le monde , s'il lisait comme moi vos lettres ? II s'imaginerait que vous ne vous êtes renfermé que pour pleurer votre impuissance ; il croirait que le seul motif qui vous a engagé à vivre dans la solitude a été la honte que vDus avez eue de vous voir dans l'état affreux où vous a mis la malice de mes parens. Que dirait de vous cette foule de jeunes gens qui courent si loin pour vous entendre , qui préfèrent vos sévères leçons aux douceurs de la vie civile , s'ils vous voyaient eu secret esclave de vos passions , et ressentir toutes les fiul)lcssc3 dont vos préceptes les garantiisoiu ? Cet Abeilard , sans doute ,
qu'ils admirent, ce rare personnage qui les conduit , perdrait une si belle réputation , et serait même méprisé de ses disciples. Si ces raisons ne sont pas capables de vous donner de la fermeté dans votre infortune, jetez les yeux sur moi; admirez la résolution que j'ai prise de m'enfermer , à votre exemple. J'étais jeune quand on nous a désunis ; et si je dois ajouter foi à ce que vous me disiez tous les jours, je n'étais pas indigne de l'attachement d'un honnête homme. Si je n'eusse aimé dans Abeilard que le plaisir dessens, mille jeunes gens aimables m'auraient consolé de votre perte. Vous savez ce que je fis ; dispensez-moi de vous le répéter. Souvenez -vous des assurances que je vous donnai de vous aimer avec la même tendresse. J'essuyais vos pleurs par mes baisers; et comme vous n'étiez plus si redoutable , j'avais beaucoup moins de letenue. Ahl si vous m'eussiez aimée avec délicatesse , les sermens que je vous faisais , les transports dont ils ét;)ieat ac-
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compagnes , les caresses innocentes que je vous prodiguais , tout cela ne devait-il pas vous consoler ? Si vous m'eussiez vu devenir insensiblement indifférente, vous auriez raison de vous désespérer ; mais non, jamais vous ne reçûtes plus de témoignages de ma passion. Que je ne voie plus dans vos lettres, mon cher Abeilard, ces murmures contre la fortune ; vous n'êtes pas le seul qu'elle persécute : vous devez oublier les outrages que vous en avez reçus. Quelle honte pour un philosophe de ne pouvoir se consoler d'un accidci) t qui peut arriver à tous les hommes I l'iéglcz-vous sur moi ; je suis née avec des inclinations violentes ; je combats même encore tous les jours des mouvemens trop tendres , et il est glorieux pour moi d'en triompher, de les assujettir à l'empire de la raison. Faut-il qu'une âme faible rassure un esprit fort , un jugement solide ? Biais où m emporte une aveugle erreur ? Est-ce à vous, cher Abeilard, que mon diicouis s'adresse? Je ne songe pas qu;-
A ABEILARD ic)5
Je parle à tin nouveau pèi-e des déserts. Vous piatiquez les vertus que vous enseignez ; et si vous vous plaic^nez de la fortune, c'est moins par un ressentiment des coups qu'elle vous a portés, que par le déplaisir de ne pouvoir faire connaître à vos ennemis qu'ils ont tort de Gcnger à vous nuire. Laissez-les, Abeilard, laissezles épuiser leurs traits , et continuez de charmer tous ceux qui vous écoutent ; découvrez ces précieux trésors que le ciel semblait avoir i-éservés pour vous ; vos ennemis, frappés de yos lumières, vous rendront justice. Que j'aurais de plaisir si je voyais tout le monde aussi bien instruit de votre probité que je le suis ! V otre mérite est connu par toute la terre , et vos plus grands ennemis conviennent que vous n'ignoi'cz rien de tout ce que 1 esprit humain peut^avoir. Ah! mon cher époux ! ( je me sers de cette expression pour la dernière fois ) , ne vous reverraije jamais ? n'aurai-je pas , avant ma mort , la satisfaction de vous embrasser ? Que
n,(5 LI-.ri'RE D'HÉLOISE
dis-je ? malheureuse I Sais-tu bien , Iléloîse , ce que tu souhaites ? Pouiiais-tn voir CCS yeux vils sans te rappeler tous CCS legards lascifs qui t'ont été si fiincst«s? Pourrais-tu regarder oc port majestueux d'Abeilard sans être jalouse de tout ce qui verrait comaie toi un homme si ciinrmant? Cette bouche qu'on ne peut regarder sans désirs . ces mains si propres h piller les yésors de l'amour , co'lm toute la personne d'Abeilard ue peut être envisagée par une femme , sans péril. Ne souhaite donc plus , Iléloïse, ne souhaite plus de voir Abeilard : puisque son image, le souvenir qui t'en reste, te troubli nt , que ne ferait point sa présence ? quels désirs n'excilerait-elle pas dans ton âme? Comment pourrais-tu demeurer maîtresse de tes sens à la vue d'un homme si aimable ? Il faut que je vous avoue , Abeilard , ce qui fait mon plus sensible plaisir dans ma retraite : après avoir passé tout le jour à songer à vous , pleine dune si chère idée, je me livre la nuit au sommeil <!ui
A AREILARD. lo,")
Vient me smprendie. C est alors qu'Héloïse , qui n'ose qu'en tremblant penser le jour à vous , s'abandonne au plaisir de vous parler et de vous entendre ; je vous vois , Abeilard , et je repais mes yeux d'une si belle vue. Quelquefois vous m'entretenez de vos chagrins secrets, et vous m'affligez ; quelquefois aussÈL- oubliant l'éternel obstacle qu'on a mis à nos désirs, vous me pressez de vous rendre heureux, et je cède^ans résistance à vos transports; le sommeil , pour nous servir, vous prête ce que vos barbaies ennemis vous ont été ; et nos âmes animées de la même ardeur , ressentent les mêmes plaisirs.
Agréables illusions , douces erreurs , que vous passez vite^ A mon réveil, j'ouvre les yeux et ne trouve plus Abeilard; j'étends mes bras pour le retenir ; il m'échappe ; je l'appelle , il ne m'entend pas. Que je suis folle de vous entretenir de ces songes, vous qui êtes insensible à ces plaisirs! Me trompai-je? Abeilard; voyezvous quelquefois Iléloïsc en j^^onge? eu
quel état se pré>cnte-t-<;lle à vous ? lui tenez-vous un langage aussi tendre que celui que vous lui teniez quand Fulbert la confia à vos soins? à votre réveil, en avez-YOUS de la joie ou de la douleur ? Excusez, Abeilard, excusez une amante qui s égare. Je ne dois plus attendre de vous cett^g^v^ité qui animait vos soins ; ce n'est plus le temps dexiger de vous une parfaite correspondance de désirs.
Nous nous sommes asservis à ues règles austères , nous devons les suivre , quoi qu'il nous en puisse coûter : contemplons nos devoirs dans toutes leurs rigueurs, et faisons, s'il se peut, un bon usage de cette nécessité qui nous retient éloignés l'un lie l'autre. Pour vous , Abeilard , vous acbèverez heuivusement votre carrière ; vos désirs et vos monvemens ne mettent point d'obstacles à votre salut; Iléloïse seule est à plaindre : toujours la triste Héloïse versera des torrens de larmes, sans être assurée qu'elles serviront h l'ouvrage de son salut.
J'allais finir cette lettre sans vous rendre compte de ce qu'il s'est passé ici depuis peu de jours. Une jeune religieuse, qui était du nombre de celles à qui on fait épouser un couvent , sans examiner si ce séjour leur est propre, par une adresse qui m'est inconnue , a trouvé le moyen de se sauver; et l'on dit qu'avec un jeune homme dont elle était aimce elle est allée en Angleterre. J'ai ordonné à toute la communauté , en particulier , de garder le secret sur cette aventure. Eh bien ! Abeilard , s'il vous était permis de vivre avec nous , vous préviendriez ces désordres; toutes nos sœurs, charmées de vous voir et de vous entendre, ne songeraient qu'à profiter de vos exemples et de vos leçons; la jeune religieuse qui vient do violer ses vœux n'aurait pas formé un dessein si coupable. Que n'étes-vous à notre tête , à nous exhorter à vivre saintement? Si nous avions vos yeux pour témoins de nos actions , elles seraient innocentes; quand nous tomberions, vous nous
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relèveriez; et, soutenues de vos conseils,' nous marcherions d'un pas ferme dans le sentier de l'austère vertu. Je commence à m'apcrccvoir , ô Abcilard! que j'ai pris trop de plaisir à vous écrire : je devrais Lrûler ma lettre; elle vous apprend que je suis toujours prévenue pour vous de la plus malheureuse passion du monde: et j avais dessein , quand je 1 ai commencée , de vous persuader le contraire. Je suis incessamment agitée des mouvemcns de • la grâce et de ceux de ma passion ; je leur cède tour à tour. Ayez pitié, Abeilard, de 1 état où vous me réduisez, et faites en sorte que les derniers jours de ma vie .soient aussi tranquilles que les premiers ont été agités.
HtioisE.
LETTRES
DHÉLOÏSE ET D'ABEILARD,