Lettres et extases de Gemma Galgani
ous n'avons pas à présenter au public celle dont on va parcourir les lettres et les dialogues extatiques. Une attachante biographie écrite en italien , traduite en plus de dix langues et répandue par milliers, a rendu mondiale la réputation de Gemma. « Ce renom de sainteté, écrit le postulateur de sa cause, a pris une telle extension qu'on peut vraiment l'appeler universel. Le nom de la jeune Vierge de Lucques est, peut-on dire, célébré en tous lieuxj invoqué dans toutes les langues, puisque partout de pieux fidèles recourent à son intercession. Cette universelle dévotion est attestée par les demandes continuelles d'images, de reliques, par les relations quotidiennes des grâces obtenues et par les multiples offrandes nous arrivant des régions les plus éloignées pour le procès de la béatification. »
Cette pieuse avidité de simples fidèles ou d'éminents prélats a fait solliciter non seulement images et reliques, mais des portraits plus intimes et des souvenirs plus vivants : ses lettres et ses extases.
Cédant à toutes ces instances, le vénéré P. Germain finit par publier une partie de cette volumineuse correspondance et un certain nombre de ces célestes colloques. L'accueil empressé des lecteurs italiens a déjà nécessité plusieurs éditions, et la mort prématurée du révérend Père a permis d'ajouter à ces nouveaux tirages quelquesunes de ses propres lettres envoyées à Gemma; c'est ce travail ainsi complété que nous livrons au public français.
Nous dirons un mot sur chacune de ces trois divisions
principales en utilisant, sauf pour la dernière, la préface du premier éditeur.
LETTRES. — « II paraît assez étrange, dit le P. Germain, qu'une jeune fille si humble et si réservée ait pu tant écrire. Mais on cessera de s'étonner en songeant au motif qui l'inspirait et aux personnes à qui elle s'adressait. Je l'ai suffisamment démontré en plusieurs passages de sa Vie. Je rappellerai seulement ici qu'une telle vertu était incapable de se porter à quoi que ce fût par un sentiment purement humain. Cette disposition ne se démentait pas plus dans sa correspondance que dans le reste.
« Le fait est que ces lettres demeurent pour nous un véritable trésor de surnaturelle sagesse. Elles reflètent l'admirable beauté de l'âme virginale qui les traça; c'est comme une véritable autobiographie où chacune de ses rares qualités vient insconsciemment rayonner à son tour et provoquer la plus vive sympathie. Nul étalage assurément d'une vaine éloquence; celle qui n'envisageait que Dieu, et ne désirait que lui plaire, en eût été incapable. Mais peut-il y avoir un langage plus beau que celui d'un cœur vibrant d'émotion sous le coup des plus sublimes pensées?
« Quel que soit le sujet traité, trois sentiments y dominent toujours. C'est d'abord un amour si véhément pour Jésus-Christ que je ne me souviens pas d'avoir trouvé rien de semblable dans les écrits d'aucun saint : amour tendre et impétueux, constant et généreux, s'épanouissant en pieux désirs et en brûlantes affections. L'adorable nom de Jésus est enchâssé dans presque toutes ses phrases, et avec tant de naturel que cette répétition ne lasse jamais et plaît toujours. L'exégèse a noté que dans les Epîtres de saint Paul, ce grand amant du divin Maître, le Nom de Jésus se lit au moins quatre cent cinquante fois. Gemma, dans ses lettres., l'écrit mille qua-
tre cent soixante-six fois, et le prononce mille quatrevingt-deux fois dans ses extases.
« Ce qui domine encore dans sa correspondance c'est un désir très vif, et comme une soif ardente, de souffrir pour le Sauveur, de se crucifier avec lui. Quel que soit le sujet qui la fait écrire, elle y trouve l'occasion de parler de ce qui passionnait son âme; et les mots d'expiation, de victime, de croix, de douleurs reviennent à tout moment sous sa plume. Nul doute que cette pieuse enfant n'eût compris la sublime philosophie de l'Evangile signalée par ce cri du grand Apôtre : « A Dieu ne « plaise que je me glorifie, sinon dans la Croix de « Noire-Seigneur Jésus-Christ! »
« Enfin ce que Gemma ne perd jamais de vue, en écrivant, c'est le sentiment de sa propre indignité et la crainte qu'elle éprouve manifestement au souvenir de ses fautes. Elle y revient sans cesse et en des termes toujours expressifs. J'ai cependant montré par l'histoire de sa vie, et avec preuves à l'appui, qu'elle conserva son innocence., et qu'à vingt-cinq ans elle porta au ciel la robe immaculée de son baptême. Personne n'a jamais pu noter en elle l'ombre d'un manquement volontaire, et tous ceux qui vécurent avec elle s'accordent à la proclamer une créature plus angélique qu'humaine. Elle seule pensait autrement. Se croyant couverte de toute sorte de péchés, elle les déplorait amèrement jour et nuit, et trouvait dans ses larmes un soulagement au repentir qui l'oppressait. L'aimable présence de Jésus, les témoignages sensibles de tendresse qu'elle en recevait, les faveurs les plus insignes dont elle était si souvent gratifiée ne parvenaient pas à la rassurer complètement, et ses pleurs continuaient. xVussi chaque fois qu'elle écrivait à ses directeurs pour manifester quelques-unes de ces amoureuses condescendances de son Dieu, de la Vierge, des Anges, elle finissait par un retour sur ses propres démé-
rites et demandait pardon au ciel et à la terre. A lire de pareilles déclarations on sera étonné et comme stupéfait.
« Ce qui caractérise encore le style de Gemma, c'est la simplicité. Celte vertu fut d'ailleurs comme la marque distinctive de son esprit; toutes ses pensées, paroles ou actions en sont imprégnées. Telle dans la vie ordinaire, elle ne différait pas dans ses lettres ; ce qu'on appelle communément respect humain lui était totalement inconnu.
« La manière dont elle se mettait à écrire n'était pas moins singulière; tous les temps comme tous les endroits lui étaient bons. Pour n'être pas obligée d'aller au bureau, elle portait sur elle un encrier de poche, prenait le premier bout de papier qui lui tombait sous la main, et tantôt à la cuisine, tantôt à la basse-cour, tantôt à l'ouvroir, assise ou debout, elle exprimait tout ce que son cœur venait à lui suggérer. Sa plume glissait avec une telle rapidité qu'en moins d'un quart d'heure elle avait rempli trois ou quatre pages d'une écriture irréprochable. Néanmoins, par suite de l'abandon dont elle usait à l'égard de son directeur (le P. Germain), elle exprimait souvent ses grandes pensées sur d'informes et petits morceaux de papier que tout autre destinataire eut difficilement coordonnés ou même déchiffrés.
« Je dois dire aussi qu'en ces circonstances la pieuse vierge demeurait assez fréquemment privée de ses sens et ravie en extase. Comme elle était presque toujours à la vue des gens de la maison, on pouvait aisément s'en rendre compte. Après quelques phrases on la voyait élever affectueusement son regard vers le ciel et rester immobile quelques instants. Puis, toujours en extase, baissant les yeux, humides et rayonnants de flammes, elle continuait sa rédaction. La personne à qui elle s'adressait et tout autre objet terrestre ayanl disparu de son esprit, elle épanchait son cœur en Dieu par des sen-
timents et des expressions que seul un tel état peut inspirer.
« Revenue à elle-même, elle reprenait avec une aimable aisance le cours interrompu de sa lettre. Dans celles que nous publions il est facile de reconnaître ces digressions extatiques., dont quelques-unes seulement ont été notées.
« Voici maintenant quelle règle j'ai suivie dans cette publication. Toute la correspondance que je possède n'y paraît pas; ce volume en eût été démesurément grossi. Ce qu'il contient suffit d'ailleurs au but envisagé : donner, comme on l'a dit, une image fidèle de Gemma, tracée par elle-même. La transcription, que je certifie des plus exactes, n'a été interrompue qu'en certains endroits où la prudence exigeait encore la réserve. Un tiret signale ces lacunes. Quant aux points de suspension qu'on rencontrera fréquemment, ils sont de Gemma, impuissante à traduire la sublimité de ses pensées et engageant par là ses correspondants à les deviner.
« Bien que son style fût très clair, comme elle s'adressait à des personnes parfaitement au courant de sa vie, certains passages auraient pu rester inintelligibles pour d'autres lecteurs; à l'occasion, quelques notes suppléent.
« J'aurais voulu suivre l'ordre chronologique; mais le plus souvent cela m'eût été impossible, la pieuse enfant ayant toujours cru superflu de dater ces messages intimes.
« Comme, d'autre part, je cherche avant tout l'édification du lecteur, je les ai plutôt groupés d'après les sujets et sous trois catégories générales indiquées par la diversité des correspondants : le directeur, le confesseur et quelques autres personnes1.
i. Les écrits de Gemma ont été déjà approuvés par une Commission romaine chargée de les examiner en vue de la béatification.
EXTASES. — « Gemma commença de très bonne keure à recevoir ces faveurs, qui avec les années devinrent de plus en plus fréquentes et parfaites. Quand je pris sa direction, ces ravissements étaient quotidiens et, pour ainsi dire, continuels. Par la ferveur de ses méditations ou contemplations ininterrompues son esprit et son cœur étaient toujours disposés à s'abstraire des sens et à s'élever jusqu'à Dieu, comme s'élèverait en vapeur l'eau jetée sur un brasier. Une pensée plus saisissante que d'ordinaire venant à l'éclairer, un sentiment plus véhément l'affectant tout à coup suffisaient pour que son âme si pure parût s'échapper de son corps et s'envoler au ciel. Aucun symptôme de fatigue ou d'angoisse, aucun mouvement du corps ou trépidation quelconque ne précédait cette mystique élévation. La sainte enfant était cueillie par l'extase à Pimprovisle et se maintenait dans l'état où elle se trouvait alors. Toutefois l'action des sens, et particulièrement du toucher, demeurait suspendue, au point que les impressions douloureuses, telles que piqûres, brûlures ou autres, n'étaient aucunement perçues. A moins de constater cette insensibilité et la merveilleuse transfiguration des traits, personne ne se fût douté que cet ange n'était plus de la terre.
« Dans sa biographie j'ai distingué trois sortes d'extases : les petites, survenant très fréquemment; les extraordinaires, provoquées par quelques circonstances imprévues, et les grandes, que je pourrais appeler solennelles à cause des faits singuliers qui les accompagnaient. Durant ces dernières, qui avaient coutume de se produire du jeudi au vendredi, la jeune fille parlait assez souvent du personnage surnaturellement apparu. Ce qu'elle disait alors par phrases et intervalles plus ou moins longs, c'était tantôt une hymne de louanges à la majesté du Très-Haut, à ses divins attributs; tantôt un exubérant transport d'amour, une prière, un désir, une
protestation, un acte de contrition, d'humilité ou d'une autre vertu. La plupart du temps c'était un entretien avec la mystérieuse apparition. J'eus bien vite reconnu dans tous ces discours les données précieuses d'une sagesse vraiment céleste, et j'aurais cru manquer à un devoir en laissant perdre ce trésor. Je conseillai donc aux témoins habituels de ces merveilleux dialogues d'en relater chaque fois la teneur. Deux saintes âmes se chargèrent de cet office, et en avaient recueillis cent-cinquante après trois ans d'attentive persévérance. Quelques-unes de ces relations sont plutôt longues ; d'autres, un peu moins; et d'autres, très brèves. Car l'extatique ne parlait pas toujours, et souvent elle ne proférait que quelques exclamations ou bien s'exprimait si bas qu'il devenait bien difficile de saisir intégralement ses phrases.
« D'après les trois distinctions que je viens d'établir, il ne sera livré ici que la première série et une partie de la seconde. Les diligentes sténographes avaient représenté par un trait de plume les paroles nullement perçues de ses invisibles interlocuteurs. Ici on s'est borné à mettre un point; mais le fil des idées ayant été préalablement donné dans chaque en-lête analytique, le lecteur pourra facilement placer entre tel et tel alinéa la réponse qui fut insaisissable, et même, par le contexte, en deviner le sens.
« Vous, dont la piété désire connaître ces célestes colloques, lisez-les avec attention,, vous figurant que vous êtes dans la modeste chambre de la maison Giannini et que vous les recueillez des lèvres de Gemma ravie en Dieu. C'est ainsi que j'aime à les relire moi-même, qui eus si souvent l'avantage de les entendre. Comparezles,, ainsi que je l'ai fait le premier, avec ce que les saints nous ont laissé par écrit de plus sublime : saint Augustin dans ses Soliloques, saint Bernard et saint Anselme dans leurs méditations, saint Jean de la Croix et sainte Thérèse dans leurs traités mystiques, sainte Madeleine
de Pazzi dans ses extases, et vous trouverez que la séraphique vierge, comme ses illustres devanciers, s'est toujours exprimée avec une grande précision d'idée et en parfaite harmonie avec le dogme ou la mystique. Cette observation est d'autant plus remarquable qu'une ingénue simplicité d'enfant caractérise chacune de ses phrases. On dirait vraiment que l'extatique de Lucques est une toute petite fille, causant sur les genoux de son père ou suspendue au cou de sa mère.
« Parmi ses extases comme parmi ses lettres il serait impossible d'en mentionner une seule où ne dominât pas le sentiment de sa bassesse et la douleur de ses péchés. Il fallait sans doute que de telles pensées eussent pénétré bien profondément son cœur pour qu'elle les traduisît en termes si expressifs, alors surtout que privée des sens, séparée du monde, elle goûtait les délices du ciel clans le sein de son Dieu. Et c'est là, ce me semble, la preuve la plus convaincante en faveur de ces ineffables ravissements.
« Quant à l'exactitude des comptes-rendus sténographiés, je rappellerai, pour dissiper jusqu'à l'ombre d'un doute, qu'en plus de ma contre-épreuve personnelle en qualité d'auditeur, j'exigeai celle de Gemma elle-même. J'ordonnai que, au sortir de ses extases les plus extraordinaires, elle me mît par écrit ce qu'elle avait vu, entendu et proféré à son tour. Ce qui fut docilement exécuté, grâce au parfait souvenir de la scène déroulée. Et en confrontant son rapport avec celui des deux sténographes, je le trouvai constamment identique.
« Je déclare en terminant que ce livre n'est pas pour les rationalistes, dont l'Esprit-Saint a dit que, l'orgueil leur ayant aveuglé l'esprit et corrompu le cœur, ils t>/asphèmcnt ce qu'ils ignorent. Ces pages sont plutôt pour les âmes franchement pieuses, qui cherchent le Seigneur avec simplicité à l'exemple des saints si richement dotés
d'une sagesse éternellement refusée aux superbes. Que cette lecture faite avec ces bonnes dispositions puisse amener d'excellents résultats, c'est ce qu'autorise à penser l'édification déjà produite parla biographie. Par milliers, des lecteurs de toute condition, d'Italie ou d'ailleurs, proclament la très salutaire impression que leur a faite cette vie; ils ont senti se raviver en eux la foi, l'amour des biens célestes et le désir d'une perfection plus grande. « Je « suis convaincu, écrivait l'un d'eux, que dans les des- « seins de Dieu la mémoire bénie de cette séraphique « vierge doit provoquer une sainte émulation dans le « monde des âmes, spécialement parmi la jeunesse, afin « de rallumer partout la ferveur d'une existence vérita- « blement chrétienne. » Et c'est par centaines que de pareilles lettres nous arrivent. Il ne faut pas s'en étonner. Gomme je l'ai déjà montré dans un chapitre de mon précédent ouvrage, le Seigneur donna effectivement à cette humble vierge la mission de propager son règne. Elle y travailla sans relâche jusqu'à son dernier soupir, et maintenant il semble bien que la divine Providence lui accorde de continuer cet apostolat du haut du ciel. Cette pensée m'encouragea à recueillir, coordonner et publier les matériaux de ce volume. Vous qui aurez ce travail en main, lisez-le de manière à ne pas décevoir ma confiance, c'està-dire avec une pieuse attention, et, comme l'a dit un éminent père Jésuite, très dévot à Gemma, lisez-le « avec « le recueillement d'esprit apporté à une page de médi- « tation pendant une retraite. » Sans doute qu'alors la surnaturelle émotion de tant d'autres envahira votre âme; et avec vous j'en bénirai le Seigneur toujours admirable dans ses saints. »
LETTRES DU P. GERMAIN. — La célébrité posthume dont s'auréole de plus en plus la séraphique stigmatisée de Lucques ne pouvait manquer de rejaillir sur celui qui
fut surnaturellement désigné pour diriger cette âme, et qui devint plus tard son biographe. L'humilité, pourtant bien ingénieuse, du regretté P. Germain n'a pas toujours réussi à se soustraire à ces clartés révélatrices de son mérite. Depuis sa mort, qui suivit de si près celle de sa jeune héroïne, la presse catholique italienne a mieux encore fait connaître les vertus de ce religieux et ses qualités de directeur. Sa notice nécrologique forme déjà l'édifiant épilogue de la grande Vie complète de Gemma; quelques-unes de ses réponses à cette fille spirituelle choisie seront aussi l'heureux complément des Lettres et Extases. En lisant cette troisième partie on se confirmera dans la haute idée d'une direction sage, pondérée, également éloignée des excès contraires. Ce vrai Père spirituel s'y révèle tour à tour prudent sans scepticisme outré, docte sans pédanterie, éclairé sans orgueil, ferme sans raideur et affectueusement encourageant sans vaine sentimentalité. Nous croyons donc que maîtres et disciples pourront encore y trouver quelques traits à imiter et quelques conseils à suivre.
Quant à nous, — heureux d'avoir sinon toujours parfaitement rendu la naïveté parfois inimitable du texte italien, du moins d'y avoir travaillé pour obéir, — il ne nous reste plus qu'à souhaiter à cet ouvrage la même sympathie en France qu'au delà des Alpes, pour la plus grande gloire de Jésus Crucifié et de Gemma, cette fille choisie de sa Passion.
Je déclare soumettre humblement au jugement du Saint-Siège tous les détails de ce volume et ne les présenter, en ce qu'ils ont d'extraordinaire, qu'à une foi purement humaine.
Le Traducteur.