Le Collège de Jésus
Mon cher Père, — Il y a déjà six jours que je n'ai pas vu Jésus. Mais si vous saviez comme je suis méchante! Il ne m'a jamais, néanmoins, laissée absolument seule; il me fait jouir constamment de la présence de l'Ange gardien. Celui-ci ne laisse pas d'être un peu sévère ; mais cela me plaît. Ces jours derniers, il me reprenait jusqu'à trois ou quatre fois par jour. Il me promettait que si j'étais bonne il me ferait voir Jésus; mais que si je ne cessais de commettre des péchés, cela lui serait impossible. Hier enfin, quand je me mis à prier il me dit qu'il me le ferait voir aujourd'hui, mais si j'étais bonne. Je veille bien à être bonne ; mais, par l'effet d'une longue habitude, je pèche à tout moment. Et si Jésus ne m'aidait, vraiment, mon Dieu! où en arriverais-je? Hier, l'Ange gardien me disait, et il me l'a encore répété cette nuit tout affligé : « Si tu voyais combien souffre Jésus! Si tu le voyais!» me répétait-il (c'était cela que je tenais à vous dire). Alors, moi, je me lamentais, parce que, autrefois, quand Jésus souffrait, il venait bien souvent me le dire. Je souffrais moi aussi, et il me semblait que je le soulageais un peu; mais à présent il ne vient plus. Je demandai à mon Ange pourquoi Jésus souffrait davantage et il me répondit: «.Les péchés sont si nombreux ! » Mais nous qui faisons partie du pieux Collège, devons-nous laisser Jésus souffrir seul ainsi? Non, n'est-ce pas? Mais que ferons-nous? Oh ! que de choses je voudrais réaliser, si je pouvais ! Je donnerais immédiatement ma vie pour que Jésus ne souffre pas. Mais non, pas ma vie; je veux vivre toujours, si cela lui plaît, pour faire pénitence de mes innombrables péchés, pour souffrir et l'aimer beaucoup, beaucoup. Il y a aussi un certain temps que le Confrère Gabriel ne vient plus. J'en suis bien affligée. Malgré tout, Jésus me veut toujours du bien à cause de mes petites souffrances. Par charité, recommandez-moi à
i. Comme on le voit dans la Vie, c'était une pieuse association fondée à Rome par son directeur dans le bul d'exciter la piété et de sauver les âmes. Gemma fut un des membres les plus sélés de celle œuvre à Lucques.
Jésus pour qu'il me fasse la grâce de connaître mes péchés et d'en avoir une vraie douleur : à tout moment, je découvre quelque défaut. Veuillez me donner votre bénédiction ainsi qu'à tous les membres de notre association ; et priez chaque jour pour la pauvre Gemma.
45. — Ses sollicitudes pour une œuvre intéressant la gloire de Dieu.
Je m'empresse de vous dire une chose de la part de Jésus. Pour ce qui est de l'œuvre projetée, Jésus est très, très pressé, et j'espère que vous aussi vous l'aurez à cœur. Il y a certaines paroles extraordinaires que je n'avais pas du tout réussi à comprendre. Encore ce matin, comme je demandais à Jésus de me les expliquer un peu, il m'a répondu : « Que ta seule préoccupation soit de communiquer cela le plus tôt possible sans chercher davantage. » Voici les paroles que Jésus m'a répétées plusieurs fois: a Dis au Père que depuis déjà quelque temps je lui ai confié une œuvre importante pour que, avec toute la diligence possible, il la conduise à bonne fin. Cette grande œuvre, ce grand travail, il le connaît déjà et doit s'en occuper. Je lui confie toute cette affaire. Qu'il me demande des éclaircissements après la communion, et je les lui donnerai. » Je n'ajoute rien parce que je tiens à contenter Jésus en vous transmettant cela le plus tôt possible. Je vous le répète: Jésus est très pressé.
Jour et nuit il demeure enfermé pour notre amour dans un pauvre ciboire ; autour de lui c'est le silence et la tristesse ; et si malgré tout cela nous le faisons gémir, nous aussi, alors!... Hâtez-vous de m'écrire. — La pauvre Gemma de Jésus.
46. — Elle exprime son vif désir d'être Religieuse Pas sioniste '.
Mon cher père, — Depuis déjà plusieurs années, j'éprouvais le désir de me faire religieuse; mais je ne l'avais jamais dit
i . Nous réunissons ici toutes les lettres de Gemma sur ce même sujet afin de mettre encore plus en lumière ce qui est rapporté dans
à personne. Je manifestai ce désir au confesseur et à ma famille; tout le monde en était content. De fait, j'allai suivre une retraite qui commençait le ier mai, et je n'en sortis que dix-huit jours après. Il était bien décidé que je devais rentrer définitivement pendant le mois de juin1. J'en étais très heureuse. Mais quand on me disait que je devais entrer, j'éprouvais quelque chose d'étrange qui me faisait presque pleurer; et très souvent je m'entendais dire ces paroles à l'oreille : « Tu ne seras jamais là. » De ceci je ne disais rien au confesseur, car je ne désirais aller au couvent que pour ne penser qu'à Dieu ; j'étais persuadée que toutes les règles sont également bonnes. Mais le moment d'entrer étant venu, le confesseur de la Communauté s'y opposa et il fut impossible de le faire changer d'avis. Cependant le temps était proche où ici, à Lucques, devaient avoir lieu les missions; il n'y avait plus que huit jours avant leur début. Une nuit, le Confrère Gabriel vint et me dit : « Va te confesser au missionnaire, dis-lui tout ce que, jusqu'à présent, tu n'as pas révélé à ton confesseur ; dis-lui aussi que je te veux religieuse, mais que je veux pour toi une règle très austère. » Les missions commencèrent; je me décidai à m'adresser au Père, et je lui dis tout. A peine avais-je manifesté mon désir d'être reli gieuse qu'il me dit : a II y a aussi les Passionistes. » Depuis ce moment ma pensée s'est arrêtée à cette parole, et je veux me faire Passioniste. Je fis connaître ces choses à mon confesseur. Il en fut satisfait et me dit aussi que pour moi il fallait une
sa vie, savoir : i» Que le désir de se faire Passioniste fut, durant quelques années, la passion la plus vive de son coeur ; — 20 qu'au moins durant un certain temps elle crut ce désir conforme à la réelle volonté de Dieu; — 3o que l'exécution de la volonté divine si elle existait, était subordonnée au concours de celui qui devait lui permettre d'y correspondre ; 4° que enfin Dieu parla clairement en faisant comprendre que sa fidèle Servante serait Passioniste d'esprit et non d'habit, c'est-à-dire religieuse « dans un meilleur couvent ». El, dès lors, résignée aux décisions du ciel, la pieuse enfant n'en parla plus jusqu'à sa mort.
1. C'était chez les Salésiennes de Lucques. L'opposition qui empêcha l'exécution de ce dessein vint de la part du confesseur de la communauté. Celui-ci avait été influencé lui-même par l'avis du doc* leur qui savait la jeune fille issue d'une mère phtisique.
règle très austère. Dès lors, je me sentis avec la vocation une grande dévotion au Confrère Gabriel ; je commençai a le prier, et je le fais encore à toute heui'e afin qu'il m'obtienne la prompte réalisation de mes désirs. Plus tard, j'appris qu'on désirait fonder ici, à Lucques, un monastère de Religieuses Passionistes. Jjeus la pensée de m'en informer auprès du Confrère Gabriel. Une nuit il me sembla le voir et je lui demandai : «Et le couvent se fondera-t-il ? » — Il me répondit: « Ma sœur, deux années s'écouleront encore, mais je Cassure qu'il finira par être J 'onde. — Et moi, pourrai-je devenir Passioniste ? — Il me répondit : Ma sœur, tu le seras. — Mais où, demandai-je? Oh! que ne me faites-vous aller à Corneto ? — Pourquoi si loin ? — Pour oublier tout le monde et pour que tout le monde m'oublie. » Il ne me répondit pas, il me bénit et s'en alla.
Le lendemain, j'étais toute découragée parce qu'il me semblait impossible d'être Passioniste, n'ayant rien pour cela que mon grand désir. Que, du moins, Jésus m'accorde vite cette grâce; car je me trouble, je souffre beaucoup de m'en voir encore éloignée. Plus personne, désormais, ne pourra me détourner de ce but. Quand pourrai-je l'atteindre? Ce jour-là viendra-t-il pour moi? 0 mon Jésus ! faites que ce soitpromptement. Depuis quelques jours ce désir est si grand qu'il fixe continuellement ma pensée. 11 me semble impossible d'attendre encore. Je redis de temps à autre : « Mon Dieu, vous m'avez mis au cœur cette vocation et vous y pensez ; mais faites vite. » Un jour que mon confesseur avait manifesté l'intention de me faire entrer au couvent et que certaines personnes tendaient à m'ôter l'idée de me faire Passioniste, le Confrère Gabriel me dit : « Gemma, va porter volontiers la croix là où ton confesseur le veut, car viendra le temps où tu devras la porter ailleurs. »
Si vous le pouvez, aidez-moi à être Passioniste; ma volonté est bien arrêtée; aidez-moi. Je ne puis plus attendre ; voyez si on m'accepte. Je n'ai rien, rien ; je suis très pauvre; je n'ai que mon désir. Jésus me l'accordera, cette grâce. Veuillez me donner votre bénédiction et prier pour la pauvre Gemma.