Elle revient à la charge
Mon cher Père, — Allons, écoutez-moi ! Je veux vous dire quelque chose. Tant de mes compagnes, qui avaient comme moi la vocation religieuse, ont déjà pris l'habit; et presque toutes sont de mon âge. Et moi je suis là, seule, seule. Gela me porte à verser des pleurs; je ne voudrais pourtant pas pleurer, vous le savez, parce que l'Ange gardien ne le veut pas. Mais cela me vient spontanément, et alors il faut que je pleure. Je voudrais moi aussi aller au couvent. C'est à cause de ma grande indignité, je le sais, que Jésus ne m'accorde pas celte grâce. Si vous me voyiez, j'ai un cœur absolument vide.
Un Passioniste a dit dernièrement que les religieuses de la Passion ouvriraient en octobre leur noviciat. Puis-je espérer que la dernière place sera pour la plus humble fille de saint Paul (de ta Croix)? Je me comporterai bien, crouv.moi, j'obéirai toujours. Dites aux religieuses de me prendre
pour les servir, je serai leur servante. Je m'y entends, soyez-en sûr ; je sais balayer, laver la vaisselle, puiser de l'eau et même coudre ; je serai obéissante à toutes, à toutes. Leur direz-vous de me prendre ? Dites-leur que je souffre beaucoup. Si vous pouviez enfin comprendre combien m'est douloureux le sacrifice de n'être pas encore religieuse ! Je pleurerais sans cesse ; et parfois, à la pensée de me voir toujours retardée, je dois me faire une telle violence que j'endure des peines terribles. Jésus me console en me disant souvent qu'il y a une vie encore meilleure et plus heureuse que celle du couvent1. Et devinez-vous ce que c'est? L'Ange Gardien me l'a dit. 11 est vrai, comme vous le savez, que ci je suis bien placée, et que je le serais mieux au couvent, pour aimer et souffrir avec Jésus. Mais combien ne serais-je pas mieux encore en Paradis ! Mon confesseur ne veut pas que je dise à Jésus de me prendre. S'il y consentait, Jésus me prendrait sûrement. Que je serais contente d'avoir cette permission ! Car je ne puis rester plus longtemps loin de lui ; j'ai toujours grand peur de l'offenser. Gomme je suis devenue méchante ! Autrefois je parlais bien moins; mais, & présent, que de fautes j'accumule, et dont je serai punie! Quel compte rigoureux n'aurai-je pas à rendre à Jésus au sujet de mes intentions ! Oh ! que de fois j'ai pris la résolution d'agir toujours de la manière la plus parfaite! Et qu'il m'eût été avantageux d'avoir réalisé ce bon propos ! Je ne me décourage pas néanmoins, je renouvelle même actuellement ma promesse, et je songe que Jésus m'attend en Paradis : il m'en a donné plusieurs fois l'assurance. Cachez-moi et bénissez-moi. Je suis la pauvre Gemma.