‹ Lettres et fragments de lettres de Octave Crémazie [microform]Chapitre 14 sur 32 · NS FCO LANEUTE DA CERN UT DIR RER RAT ET AE UE · texte numérisé non relu

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décidément les fameux canons Krupp sont arrivés au camp du roi Guillaume, qui va commencer à nous bombarder la semaine prochaine, Sur toute l’enceinte de Paris il n’y a que deux points de vulnérables, Grenelle et Passy. Encore faudra-t-il que les Allemands puissent établir leurs batteries, ce qui n’est nullement prouvé. Dans la rue de l’Entrepôt, nous sommes complètement à l'abri des bombes, la partie nord de la capitale étant impossible à prendre et À bombarder. On annonce pour demain l’arrivée de M. Thiers à Paris. C’est un sauf-conduit de l’empereur de Russie qui lui permettra de franchir les lignes prussiennes. D'après les rumeurs qui circulent aujourd’hui, le gouvernement russe serai! disposé à venir au secours de la France, si on revenait à la monarchie en rétablissant la famille d'Orléans sur le trône. Il va sans dire que cette proposition n’a aucune chance de trouver un accueil enthousiaste à l'Hôtel de Ville. Une cinquantaine de Russes, d’Anglais et d'Américains ont quitté Paris aujourd’hui avec la permission de M. de Bismark. Est-ce la crainte du bombardement qui fait fuir ces étrangers? Le Combat de Félix Pyat annonce ce matin comme un fait positif que Bazaïine avait capitulé et fait la paix avec Guillaume au nom de Napoléon III. Cette nouvelle à sensation a produit une vive et douloureuse émotion. À la Bourse, la rente a baissé de 75 c. Le Journal officiel a énergiquement donné le démenti à Félix Pyat. Rochefort, qui a reçu la députation de la garde nationale qui venait dénoncer de

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Combat au gouvernement, a répondu.que la feuille du citoyen Pyat avait menti sciemment, que son rédacteur était un lâche et un misérable. Le soir, sur le boulevard, on achète les numéros du Combat qui sont en vente dans les kiosques et on les brûle sur le trottoir. Je viens de voir un de ces autodafés en allant chercher le journal. Rouen n’est pas occupé par l'ennemi. Les Normands ont élevé un camp retranché, défendu par 70,000 hommes, autour de leur capitale. Pour faire le siège de Rouen dans ces conditions, il faudrait au moins 120,000 hommes. En ce moment, les Prussiens sont dans l'impossibilité de disposer d'une pareille armée sans rendre ineffectif le blocus de Paris. Par ce temps de pluies continuelles, il est réellement pénible de voir des centaines de pauvres femmes, ouvrières et bourgeoises, obligées de faire la queue à la porte des boucheries municipales. Plusieurs de ces mères de fa mille sont tombées malades pour avoir attendu pendant cinq ou six heures, les pieds dans la boue et les vêtements trempés, le maigre rationnement que le gouvernement accorde à chaque personne. Si on ne change pas le système actuel de distribution, nous aurons une émeute de femmes avant quinze jours. Aujourd’hui le beurre frais se vend vingt francs la livre.

-Venprent 8018, 28 octobre. — Pluie à verse pendant toute la journée. Ce matin, les francs-tireurs, soutenus par un régiment de ligne, se sont emparés du Bourget, près de Saint-Denis. Les Prussiens, qui occupaient ce village depuis le commencement du siège, sont réve-

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nus vers trois heures avec trente canons pour reprendre cette position. Après une lutte de deux heures, ils ont été repoussés avec des pertes considérables. Après le cancan Bazaine, nous avons le racontar Roubher, L'ex-président du sénat serait chargé de négocier la paix avec le roi Guillaume, qui ne reconnaît d’autre gouvernement que celui de Napoléon III. La France accepterait la perte de la Lorraine et de l'Alsace et l’abandon à la Prusse des navires composant les deux flottes de la Baltique, et paierait une indemnité en argent. M. Roubher se ferait fort de faire ratifier ce traité par les chambres françaises. Pour obtenir cette ratification, on neutraliserait temporairement la ville de Reims, où se réuniraient le sénat et le corps législatif. Le traité stipulerait qu’une fois la ratification obtenue, les provinces françaises qui ne se soumet-

‘ traient pas aux conditions acceptées par les corps de

l'État, seraient déclarées rebelles, et la Prusse s’engagerait à joindre ses troupes à celles de l'armée de Metz pour dompter la rébellion. Je ne crois pas un mot de cet énorme canard, lancé dans le seul but d'augmenter la haine des Parisiens contre l'Empire. Ce projet d’une paix honteuse est-il réalisable ? La province a-t-elle à ce point la crainte ou la haine de la république, que Napoléon III, ramené comme Louis XVIII par les baïonnettes teutonnes, lui semble préférable au gouvernement du 4 septembre ? Comme nous sommes bloqués depuis quarante-trois jours, nous ne connaissons rien des départements que les phrases

retentissantes que Gambetta nous savoie de Tours et qui ne peuvent nous faire connaître l’état des esprits dans le reste de la France..Je ne puis croire, cepen-, dant, que le parti bonapartiste puisse rêver, par des moyens aussi indignes, la restauration du régime impérial. On annonce la mort de la reine d'Espagne, qui aurait été emportée subitement à Houlgate, On dit que les Allemands, au nombre de 12,000, ont envahi le Mans et occupent Laval. Rien d’officiel. Nous avons failli avoir une émeute à propos du charbon. Les cuiginières parisiennes emploient le charbon de bois. Comme ce combustible, devenu très rare, se vend aujourd’hui six francs le boisseau, un charbonnier a eu l'idée triomphante, mais passablement canaille, de vendre pour du vrai charbon, des petits morceaux de bois trempés dans l'encre. Colère parfaitement justifiée des ménagères, qui veulent écharper l'Auvergnat coupable de cette mauvaise et malhonnête plaisanterie, Rassemblement, bousculades, enfin arrivée de la garde nationale, qui empoigne le charbonnier et ferme sa boutique. Les clubs continuent à étonner les natifs. Celui des partisans de Blanqui, à la Barrière-Blanche, a décidé à l'unanimité que le citoyen général Trochu serait invité À soumettre tous ses plans, même les plus secrets, à la discussion et à l'approbation des clubs. SameDt s01R, 29 octobre. — Temps sombre le matin, pluie battante pendant l’après-midi. Les Prussiens, au nombre de 20,000, avec trente pièces de canon, ont essayé par cinq fois de reprendre le Bourget. Cons-

JOURNAT, DU SIÈGH DE PARIS. 141

. tarament repoussés, ils ont été obligés de ge retirer en

laissant une très grande quantité de morts et de blessés sur le champ de bataille. Le Combat de ce matin affirme que la reddition de Metz lui a été donnée comme un fait certain par Flourens, qui disait tenir cette nouvelle de Rochefort. Ce soir, Flourens reconnait bien avoir donné cette nouvelle à Pyat, mais nie avoir . dit qu’il tenait ce renseignement de Rochefort. Ce serait une personne attachée au gouvernement provisoire qui lui aurait annoncé la capitulation de Bazaine. Quelle personne? Tout cela ne me semble pas très clair. Les forts de Vanves, de Bicêtre et de Metz ont tonné toute la journée pour démolir les ouvrages des Prussiens. Les impérialistes réfugiés À Londres viennent de fonder un journal intitulé la Situation, qui semble donner quelque plausibilité au projet Rouher dont j’ai pris note hier. Aujourd'hui, je suis allé sur la place du Panthéon, où se font les enrôlements volontaires. Draperies rouges, armes en faisceaux, drapeaux tricolores, l'inscription : Citoyens, la patrie est en

danger, rien ne manque à la mise en scène, rien si ce.

n’est les volontaires. Pendant une demi-heure que je suis resté là à faire le badaud en écoutant un long monsieur tout de noir habillé, une manière de notaire ou d’avoué, qui faisait l'éloge de Garibaldi, j'ai vu se présenter un seul patriote, un jeune homme en blouse bleue, qui avait une de ces bonnes et honnêtes figures comme on en rencontre souvent <lans nos campagnes, Il a été vivement applaudi par la foule. A part le luxe

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de la mise en scène, ces enrôlements de volontaires ressemblent assez à nos élections. On parle d'un grand projet d'union républicaine que M. de Kératry tenterait en ce moment de réaliser avec l'Espagne. Les cortès proclameraient la république et ct sraient, moyennant cinq cent millions de francs, Cuba aux États-Unis. À ces conditions, le gouvernement américain ferait une alliance offensive et défensive avec la France et l'Espagne contre la Prusse et garantirait la neutralité de la Russie, M'est avis que ce beau projet a bien peu de chances de succès, surtout si, comme on l’annonçait ces jours derniers, le duc d'Aoste a été proclamé roi à Madrid. Le décret abolissant l'ordre de la Légion d'honneur pour tout ce qui n’est pas militaire, a paru dans le Journal officiel de ce matin. Le gouvernement de l'Hôtel de Ville, qui a pris le nom de la défense nationale, devrait s'occuper de chasser les

Prussiens et laisser à la future constituante le soin de .

faire ou d’abroger les lois. Le décret de ce matin est donc une nouvelle boulette à porter au débit des hommes du 4 septembre.

Dimanone 8018, 30 octobre. — Magnifique journée d'automne. Les boulevards sont encombrés de promeneurs. Les familles, en toilette des beaux jours, inondent les avenues et les places publiques comme au temps jadis. Qui pourrait croire que nous sommes bloqués depuis quarante - quatre jours? Ce matin, 40,000 Prussiens, soutenus par quarante-cind pièces de canon, ont attaqué le Bourget. Les défenseurs de ce

village, conquis vendredi, ont dû battre en retraite avec des pertes considérables. C’est toujours le même système depuis le commencement du siège, On est constamment obligé de se replier devant le nombre. Puisque, sans compter les 400,000 hommes de garde nationale, il y a dans Paris 200,000 soldats et mobiles, pourquoi n’envoie-t-on pas les troupes d'attaque en nombre suffisant ? On murmure beaucoup en ce moment et jé crois que nous aurons des émeutes avant peu. Du reste, l'impression générale semble mauvaise aujourd'hui. Rien de précis, rien d’officiel, mais il souffle dans l'air comme un vent de malheur. Il doit être arrivé des nouvelles fâAcheuses au gouvernement. Les petits, comme moi, ne sont pas dans le secret des dieux. Je parierais dix contre un qu'avant quarantehuit heures, le journal officiel nous annoncera quelque désastre. La capitulation de Bazaine ? Une armée de la province anéantie par les Prussiens ? Qui sait ? M. Thiers est arrivé aujourd’hui à Paris et, sans prendre le temps de se rendre chez lui, s’est dirigé immédiatement vers le Ministère des affaires étrangères. Il a passé toute la journée avec Jules Favre. Aujourd’hui, à deux heures, un a élevé sans tambour ni trompette, en tapinois, comme des gens qui commettent nne action honteuse, la statue de Voltaire sur le piédestal qui portait celle du prince Eugène, On dit que Napoléon III vient de former un ministère, in partibus infidelium, composé de Palikao, Pérsigny, Rouher, Pietri, La Guéronnière, Émile de Girardin. Il

paraît que les bestiaux souffrent beaucoup dans les .

squares et jardins où ils sont parqués depuis le commencement du siège, Comme ils maigrissent à vue d'œil, on va les abattre et saler leur viande. Les Américains ne sont pas en odeur de sainteté auprès de Bismark. Plusieurs familles yankees qui ont voulu quitter la capitale hier, n’ont pu franchir les lignes prussiennes et ont été brutalemens renvoyées À Paris. J'ai maigé du cheval ce soir e: me pèse sur l’estomac. Je vais me faire un peu de thé. Vous ai-je dit que j'avais u” ".énage complet, se composant d’une lampe à esprit de vin avec une petite casserole en ferblanc, plus une petite machine également en ferblanc qui me sert pour le thé et le café? Le tout me coûte 2 fr. 50, J’oubliais une tasse, une soucoupe, un sucrier ot une petite cuiller, qui coûtent 1 fr. 25 les trois articles. Vous voyez que je suis un bon parti et je ne comprends pas comment une héritière ne m’a pas encore offert sa main avec 100,000 francs de rente. Ces Françaises, ça ne sait pas distinguer les partis avantageux. Au lieu de prendre des pilules de Morrison, quand je digère mal, ce qui m'arrive assez souvent, je me fais une ‘tasse de thé que j’avale boutilant et sans lait, et je suis sûr que dix minutes après, j'ai l'estomac débarrassé, Il va sans dire qu’il faut meitre une quantité de thé suffisante, une pleine cuillerée pour une tasse. Si c'était de l'eau chaude avec du lait et une dose homéopathique de thé, comme on le boit trop souvent en Canada, ça ferait autant d'effet qu’un cautère sur une

jambe de boie. Je vais donc me payer du thé pour éperonner mon cheval, qui fait une station beaucoup trop longue dans mon estomac,

Dix heures. Je suis débarrassé des embarras que me causait la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, mais il vient de m’arriver un malheur. J’ai cassé mon sucrier, un magnifique sucrier qui m'avait bien coûté cinquante centimes (dix sous). En achèterai-je un autre ? Quand je me suis permis cette fantaisie d’un luxe asiatique, nous vivions sous le tyran. Aujourd'hui que nous avons l’ineffable bonhsur de respirer sous la république une et indivisible, je me demande si les immortels principes de 89 permettent à un citoyen de se servir d’une faïence qui rappelle les plus mauvais jours du despotisme! Comme je n’oserai jamais résoudre cette question pleine d’insondables profondeurs, je me contenterai à l'avenir d’un modeste sac en papier. Sur ce, bonsoir.

Lunor sot, 81 octobre.—Pluie toute la journée. Un déluge de mauvaises nouvelles. Bazaine a capitulé le 27 octobre. N'ayant plus de munitions ni de vivres, ayant rangé tous les chevaux de son armée, il & dû subir les rigoureuses conditions acceptées par Napoléon TIT à Sedan. Les Prussiens ont fait 173,000 prisonniers, comprenant les troupes de Bazaine et la garde nationale de Metz, 700 canons, 250,000 chassepots, etc. Il y a maintenant plus de 350,000 prisonniers français entre les mains des Allemands. L'hfstoire ne nous offre pas d'exemple d’une suite de dé-

sastres aussi foudroyants. Après un bombardement de quatre jours, les Prussiens sont entrés dans Soissons, où ils ont fait 4,000 prisonniers, Vernon, coinme Châtéaudun, a été bombardé et incendié. Chartres est investi. La catastrophe de Metz, annoncée officiellemenc ce matin, produit une excitation douloureuse dans toute la ville, qui est déjà mal disposée par la malheureuse affaire du Bourget. M. Thiers, arrivé hier aveo des propositions d’armistice, a passé toute la journée et toute la auit en conférence avec les membres du gouvernement. Comme la masse ne comprend pas le sens du mot armistice, elle s'imagine que l’on -va signer la paix eñ acceptant toutes les conditions de M. de Bismark. Des groupes nombreux se forment. . Malgré la pluie, je vais voir ce qui se passe. Sur là place du Château-d’Eau, on n’entend que des paroles indignées, on ne voit que des gestes menaçants. On crie à la trahison. Les propos les plus absurdes sont acceptés comme parole d'Évangile: Un gros homme, cheveux rouges, yeux bleus bêtes, étend une espèce de battoir que je suppose être sa main, et crie: “ Citoyens, Thiers est une canaille! Il est allé vendre la France à Saint-Pétersbourg. L'empereur de Russie lui a donné cinquante millions pour le prix de sa trahison.” Un petit bossu habillé en gentman, qui sent le patchouli à quinze pas, crie d’une voix aiguë : ‘T1 n’a pas seulement vendu la France, il a reçu dix millions de la famille Bourbon qui va revenir, sous la protection des . despotes, nous ramener la féodalité et l'inquixition. À

bas Thiers!” Un grand animal qui ressemble énormément à Savard le typographe (de Québec), prétend que c’est la réaotion cléricale qui veut faire la paix afin d'anéantir la république et de rétablir le pouvoir tem- , porel du pape. La cohue va en augmentant. Bientôt le cri À l'Hôtel de Ville ! poussé par les gardes nationaux de Belleville, qui dévouchent par la rue du faubourg du Temple, attire l’attention des politiqueurs de la place du Château-d'Eau. Un gigantesque drapeau rouge précède la milice citoyenne, composée des électeurs de Rochefort. Tout le monde les suit. La pluie continue à tomber, je n’ai pas de parapluie, Comme je ne tiens pas à attraper un rhume ou un rhumatigme pour le plus grand bien de la Sociale, je rentre chez moi. À deux heures et demie, panique dans notre rue. On annonce que l’on se tire des coups de fusil à l’Hôtel de Ville. Le faubourg Saint-Antoine serait descendu en masse sur la place de Grève. Les boulangeries de notre quartier sont envahies par les ménagères effarées qui viennent faire leurs provisions de pain pour plusieurs jours dans la crainte que la guerre civile n'empêche la circulation dans les rues. Le clairon sonne à droite, le rappel est battu à gauche, partout on appelle la garde nationale aux armes. À cinq heures, je sors, malgré ia pluie.qui continue à tomber en cataractes, Av coin du boulevard de Sébastopol, je rencontre un imbécile qui m'apprend d’un air triomphant que ie gouvernement réactionnaire et clérical du 4 septémbre est renversé, et que les citoyens Blanqui, Flourens, Pyat, Mottu, le

fameux destructeur de crucifix, V. Hugo, Bonvalet, le restaurateur, forment le nouveau: pouvoir chargé de chasser les Prussiens et d’aller proclamer la république daus toutes les capitales de l’Europe. Cette canaille de Jules Favre, ajoute mon homme, n'était qu'un jésuite, comme ce sacristain de Trochu. Il est certain qu’ils ont déjà volé chacun dix millions à la caisse publique. Mon animal me donne une poignée de main que je ne lui demandais pas et continue son chemin en criant: Vive la république démocratique et sociale ! Remarquez que je n'ai pas eu le temps de dire un seul mot à ce bonhomme-là. Je rentre à la maison, où j’annonce qu’on vient de renverser les hommes du 4 septembre. Les bonnes gens n’en peuvent croire leurs oreilles. Les bourgeois sont consternés. Dans leurs rêves de cette nuit, je suis certain qu'ils : verront passer la guillotine de 98. I] faut bien avouer que le rétablissement de la commune et du comité du salut public ne nous ouvre pas des perspectives précigément agréables. Voilà le tapage qui recommence. La rue-de l’Entrepôt retentit du son du clairon comme un champ de bataille. T1 est neuf heures et demie. Est-ce le gouvernement Blanqui qui commence à faire . des siennes ? Je vais aller voir un peu de quoi il retourne.

Dix heures et quart. J'arrive de la perte Saint-Martin. On bat le rappel dans toutes les rues. Pourquoi? Je l'ai demandé à vingt personnes. Les uns affirment que les Prussiens attaquent en masse le fort d’Aubervil-

liers et que leurs obus viennent éclater sur le mur d'enceinte. Les autres prétendent que l’on se bat de vant l'Hôtel de Ville. Les gardes nationaux arrivent de tous les côtés. Les bataillons se forment. Les uns marchent sur l'Hôtel de Vilie, quelques-uns montent le faubourg Saint-Martin pour se renûre aux remparts La pluie a fait place à un vent glacé qui nous pince joliment bien. Je n’ai pas de paletot. Je commence à sentir le froid. Comme pour me réchauffer je ne tiens nullement à courir, sur la place de Grève, recevoir les balles des défenseurs du comité du salut public ou à me rendre aux remparts pour offrir ma poitrine d'hom me libre aux obus monarchiques du ro! Guillaume je rentre tranquillement me coucher prosaïquement dans mon lit. À demain.

Marpt 80IR, 1er novembre. — Temps splendide. En 1848, Henri Murger demandait tous les matins à son concierge sous quel gouvernement il avait le bonheur de respirer. Nous pourrons bientôt faire comme lui Hier soir, nous avions pour maîtres la raison sociale Blanqui, Flourens, Pyat et Cie, Ce matin, nous avons été agréablement surpris en apprenant que les gardes nationaux avaient rétabli le gouvernement provisoire Jusqu'à trois heures du matin, l’émeute triomphe Elle décrète l’élection de la commune, la guerre à ou trance, la mise en accusation du général Trochu. A quatre heures du matin, 120,000 gardes nationaux en armes cernent l'Hôtel de Ville. Les mobiles bretons

en passant par le souterrain qui unit la caserne Napo-

léon au palais municipal, surgissent, comme d’une boîte à surprise, au milieu des émeutiers, qui sont -

bientôt entourés et désarmés. On laisse sortir les au-

‘teurs de cette algarade sans lee molester, et Flourens,

monté sur son cheval de bataille, retourne tout penaud À Belleville avec ses hommes, qui n’ont plus de fusils, mais qui font un nez long comme d'ici à demain. On ne fait pas d’artestations afin de ne pas donner, dans ce temps où l’union est si nécessaire, un prétexte à M. Blanqui et Cie pour se poser en martyrs et pour exciter leurs partisans à la guerre civile, Les décrets dé ce gouvernement qui a duré dix heures sont annulés par les hommes du 4 septembre, réinstallés à quatre heures du matin. Æ finit la comedia. Comme je n'ai pas été témoin de cette déplorable et ridicule aventure, je ne puis vous envoyer d’autres détails que ceux que je copierais dans les journaux. Il est donc beaucoup plus simple de vous envoyer ces journaux, qui vous parviendront en même temps que ces lignes quand nous serons débloqués. Quand? Dieu seul le sait. Les journaux officieux, en parlant de la défaite des émeutiers, disent que force est restée à la loi. Il me semble plutôt que force est restée À la force. Jules Favre, entouré par les partisans de la commune qui le tenaient prisonnier, leur reprochait de vouloir renverser le gouvernement du 4 septembre par la vio-

lence. Ët vous, lui a-t-on répondu, est-ce que cé n'est |

pas par la violence que vous avez renversé l'empire ? On ne dit pas ce que Jules Favre à répondu. A l'heure

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qu’il est, il n’y a pas plus de loi que de droit. Au point de vue des principes, si Blanqui et Pyat avaient réussi à se maintenir à l'Hôtel de Ville, leur autorité eût été tout aussi légitime que celle du gouvernement provisoire, puisqu'elles ont toutes deux une origine commune, la violence. Je ne dis pas cela pour défendre Blanqui et autres farceurs ejusdem farinæ, mais seulement pour rappeler que, du moment qu'on sort de la légalité, on n'a plus le droit de reprocher aux autres ce que l’on a fait soi-même. Il n’en est pas moins très heureux pour la France que la tentative des partisans de la communp ait-avorté. Les membres du gouvernement proviseire ne sont pas des petits saints, maïs du moins ce sont des gens honorables, des messieurs, tandis que les chefs de la clique de Belleville ne sont, à l’exception de Flourens, que des voyous. Tout le monde est si content d’avoir échappé à la dictature de la voyoucratie, que l’on semble oublier les malheurs de ces derniers jours. Malgré les inquiétudes de toutes sortes causées par la situation pleine de périls de la capitale, les Parisiens n’ont pas oublié que c’est au jourd’hui la veille de la fête des morts. Des centaines de mille personnes se rendent aux différents cimetières pour déposer sur les tombes aimées une couronne d’immortelles et donner au souvenir des êtres chéris qui ne sont plus une prière et une larme. Rien à noter en fait d'opérations militaires.

Menorept sotr, 2 novembre.— Un froid de chien, Comme opérations militaires, rien de sérieux. Ce ma-

tin, les murs étaient couverts d'affiches officielles annouçant un plébiscite pour demain, Les membres du gouvernement provisoire, à qui l’algarade du 31 octobre a mis la puce à l'oreille, sentent le besoin de légitimer par le suffrage universel le pouvoir qu'ils ont pris par la violence à la suite de la capitulation de Sedan. Jusqu'à ce jour, les hommes du 4 septembre ne sont qu’un accident. Si le vote de demain se prononce en leur faveur, ils seront un gouvernement régulier, autant qu'il est possible de l’être, puisque nous sommes toujours séparés du reste de la France. On parle de la conclusion de l’armistice dont M. Thiers avait apporté les conditions quand il est venu à Paris dimanche dernier. On dit même que les signatures sont données, mais que l’armistice ne sera rendu public que le lendemain du plébiscite. Je crois que la partie est perdue, bien perdue... La capitulation de Metz, le manque d'énergie de la province travaillée en tous sens par les partis qui divisent le pays, ne nous permettent plus d'espérer une solution heureuse à l’épouvantable crise que nous traversons en ce moment. Il serait injuste, cependant, d’accuser de Iâcheté ou de manque de patriotisme tous les habitants de la provinée. Les Prussiens étendant leurs ravages jusqu'à cinquante lieues au eud de Paris, il est tout naturel que les paysans des bords de la Loire et de tous les départements du Centre songent à défendre leurs familles et leurs biens avant de marcher au secours de la capitale. Les Allemands, qui conduisent la guerre

actuelle avec une grande habileté, ont bien compris que le meilleur moyen d'empêcher les départements de secourir Paris, c'était d’envahir les provinces en méme temps qu'ils investiraient la capitale, N'ayant plus d'armée régulière, ne pouvant pas compter sur le reste de la France, que peut faire le gouvernement ? On demande des sorties en masse. Trochu refuse. Il a : raison, car, sans artillerie, ce serait envoyer la mobile et les gardes nationaux à la boucherie. On manque d'artillerie et d’artilleurs, deux choses qui ne s’improvisent pas. Au point de vue militaire, la France est . ruinée. Pour se mettre en état de chasser l’envahisseur, il faudrait six mois. Paris sera obligé de se rendre dans soixante jours ou il mourra de faim, Puis, pendant ce temps, l'invasion, comme une gigantesque tache d'huile, s’étendra sur tout le territoire, qu’elle couvrira de ruines et de cadavres. Je ne suis pas un fort politiqueur, mais il me semble que l’armistice, donnant à la France la faculté délire une assemblée constituante, est aujourd'hui la seuis issue à une situation aussi compromise. Cette assemblée, nommée par le pays tout entier, pourra seule avoir assez d'autorité pour imposer à la nation, soit pour la euntinuation de la guerre, soit pour la cofclusion de lu paix, les sacrifices nécessaires au salut de notre pauvre mère patrie, qui saignera longtemps de la blessure presque mortelle que l'Allemagne vient. de lui faire. Que de ruines accumulées de tous côtés! Com-

bien faudra-t-il de milliards pour réparer le mal causé par les Germains ?

Comme je vous l’écrivais le lendemain de la bataille de Reichshoffen, je crois que les Prussiens ne sont que l'avant-garde de sette invasion tartare qui doit, avant longtemps, fouler à ses pieds le cadavre de la race latine.

JEupt s07R, 8 novembre.—Toujours très froid. Rien des forts ni des Prussiens. Est-ce une trève tacite en attendant l'armistice ? C’est aujourd’hui que se décide le sort du gouvernement provisoire. Je crois que les oui seront au moins cinq fois plus nombreux que les non. Les républicains sérieux n’ont pas plus de goût que les impérialistes pour les voyous de Belleville, Sur les trente-six journaux quotidiens publiés à Paris, quatré seulement conseillent un vote négatif, Nous avons qu?lques nouvelles des départements et de l'étranger. Il ne faut plus se faire d'illusions sur la province. Elle se lève, non pas pour venir au secours de Paris, mais pour se défendre chez elle, Le lende- . main de la chute de l’Empire, le gouvernement actuel a envoyé dans les départements des commissaires républicains qui, au lieu de s'occuper uniquement de l’organisation de la défense nationale, ont cherché à faire de la propagande démocratique et anti-religieuse. Ces agissements révolutionnaires n’ont pas enthou- slasmé les provinciaux, peu républicains de leur nature. Ils laissent Paris et ses démocsoca se défendre contre les Teutons et se contentent de défendre leurs

JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS, 155 familles et leurs propriétés, Le prix de la viande, à l'exception du bœuf, qui se tient à un prix raisonnable, augmente tous les jours. L'âne se vend quatre francs la livre. Un lapin vaut vingt-cinq francs, Le veau est aussi rare que le merle blanc. Le beurre frais atteint le chiffre fabuleux de vingt-quatre france la livre. Un canard d’une jolie fers. Napoléon IIT se serait échappé du château de Wilhemehohe, aurait réuui tous les soldats français prisonniers en Allemagne et serait en ce moment maître de Berlin! Les journaux n’impriment pas des calembredaines de ce calibre, mais les bourgeois naïfs se les racontent à l'oreille avec des allures mystérieuses, Autre cancan, L'impératrice irdit demeurer à Rome avec le prince impérial. Il me semble que le moment serait mal choisi pour aller habiter la ville éternelle,

VENDREDI 80IR, 4 novembre.—Cinq degrés au-deseus de zéro. Si on reste longtemps dans sa chambre, il faut faire du feu. Quelques coups de canon tirés on ne sait pourquoi. L'autorité militaire n’a pas publié un seul rapport depuis trois jours, ce qui ne lui est pas arrivé depuis le commencement du siège. Rochefort a donné sa démission de membre du gouvernement provisoire. Sa position n’était plus tenable. Dégoûté de ses partisans, qu’il a vus à l’œuvre dans la journée du 81, ne pouvant souscrire à l'armistice puisqu'il a toujours prêché la guerre à outrance, le rédacteur de la défunte Lanterne n'avait qu’une chose à faire, rentrer dans la vie privée. Il avait certainement la verve du

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pamphlétaire, mais les connaissances pratiques, la science politique et sociale, le jugement nécessaire au législateur, lui faisaient complètement défaut. Les voyous de Belleville, pendant l’envahissement de l'Hôtel de Ville, ont säccagé et souillé les salons du palais municipal. On évalue à plus de deux cent mille francs les dégâts causés par cette canaille. Voici le résultat du plébiscite: cinq cent cinquante-sept mille neuf cent quatre-vingt-seize oui et soixante-deux mille six cent trente-huit non. Il faut bien remarquer que dans ce dernier chiffre, il y a un grand nombre d’électeurs qui, bien loin de partager les idées de Blanqui, ont voté non, parce qu'ils ne veulent pas de la république. Les nouvelles de Lyon sont déplorables, Esquiros, qui. a établi le régime de la terreur dans sa malheureuse cité, refuse de reconnaître l'autorité du gouvernement de Paris. Les jésuites sont chassés ou emprisonnés et leurs biens confisqués. Les églises sont transformées en casernes et en écuries. Tous les journaux catholiques sont supprimés. Il paraît que la terreur règne également à Bordeaux, à Toulouse et à Marseille. Il y a en ce moment à Tours plus de cinq millions de lettres qui attendent que Paris soit débloqué pour arriver à destination, J'espère que, dans cette énorme quantité de correspondances, il y en aura bien quelques-unes de vous. Demain on procédera à l'élection des maires des vingt arrondissements de Paris.

SAMEDI s0IR, 5 novembre. — Temps sombre, un peu

moins froid qu’'hier, Rien comme opérations mili-

taires. Félix Pyat, Millière, etc., auteurs de l’envahissement de l'Hôtel de Villa, le 81 octobre, ont été arrêtés ce matin. Blanqui et Flourens ont réussi À se dérober aux recherches de la police. Les bruits d'armistice font baisser les prix des denrées. Les épiciers avaient accaparé une grande quantité de marchandises qu'ils cachaient dans leurs caves, afin de vendre à des prix exorbitants quand l’approvisionnement du gouvernement aurait été épuisé. Ainsi les œufs ont subi une baisse de quatre-vingt-dix france par mille. On espère toujours que l’armistice sera signé demain ou après-demain. J'ai mal à la tête depuis le matin, ce qui m’empêche d’en écrire bien long aujourd’hui. Du reste, pas de nouvelles, pas rien, comme disait M. Corriveau.

DIMANCHE 8018, 6 novembre. — Belle journée, mais froide. Silence des forts et des avant-postes. La Prusse refusé l'armistice proposé par les grandes puissances. Elle l’accorderait à la condition que Paris ne se ravitaillerait pas. Cette fin de non-recevoir est une mauvaise plaisanterie, car Bismark n'aurait qu'à nous ac-

corder un armistice de trois mois dans ces conditions et il serait sûr, à l’expiration de cette trève qui aurait épuisé toutes nos provisions, d’entrer dans }a capitale sans brûler une cartouche. La famine nous forcerait à lui ouvrir les portes. C’est donc la guerre à outrance, On doit faire une sortie formidable cette semaine. Si le Français remportent un succès sérieux, Bismark

sera peut-être très heureux de demander l'armistice qu’il refuse aujourd’hui dans un langage si hautain. . L'horizon est sombre comme un manteau de deuil. Espérons encore, espérons quand même en des jours meilleurs. Les Parisiens sont décidés à aller jusqu’au bout. D'ici à dix jours, nous aurons une boucherie sous les murs de Paris. Hier, on a procédé à l'élection des maires. Mottu, l'iconoclaste, a été réélu à une petite majorité. Échec pour le gouvernement qui l'avait destitué. J’ai toujours la tête qui me fait souffrir, Lunpi so1R, 7 novembre. Un froid noir qui vous gèle le corps et l’Ame. Rien de sérieux au point de vue militaire. Aujourd’hui se fait le ballottage dans les arrondissements qui n’ont pas donné une majorité absolue. Ici, on ne se contente pas de la majorité relative comme chez nous, on exige la majorité absolue, c’està-dire, la moitié plus un de tous les suffrages exprimés. Demain, on votera pour les adjoints, et, après-demain, on procédera au ballottage. C’est l’élection à jet continu. Les épiciers ont fait disparaître les provisions que l'esrérance de l'armistice avait fait mettre en vente. Que ces gens-là prennent garde ! Le mécontentement contre eux augmente chaque jour, et si on m'apprenait, un beau matin, que le peuple souverain a pendu à la lante: :a du coin une douzaine de ces honnêtes accapareurs, je n’en serais nullement étonné. Depuis dix jours, nous sommes sans nouvelles de Tours. Les Prussiens occupent-ila la capitale de la Touraine? Le gouvernement délégué est-il prison-

nier? Les pigeons, qui jusqu'à ce jour ont été les messagers réguliers de la correspondance officielle, ont-ils été tués et mangés à la crapaudine par les Allemands? Le gouvernement en sait-i1 plus que le public? Les nouvelles de la province sont-elles à ce point désastreuses que Jules Favre aime mieux laisser croire qu’il ne reçoit rien de Tours que de faire connaître la profundeur de l’abîme dans lequel la France est tombée ? On parle du bombardement très prochain de Paris. Je m’obstine toujours à ne pas y croire, L'investissement, rendu infranchissable par l'arrivée des troupes qui assiégeaient Metz, devra, à moins de succès extraordinaires dans les prochaines sorties, ouvrir les portes à Bismark d'ici à deux mois. Pourquoi prendrait-il la responsabilité du bombardement de la capitale de l’Europe, quand il peut arriver À son but sans lancer un obus? Bien mauvaises nouvelles de Marseille, La terreur y règne d’une façon plus épouvantable qu'à Lyon. On fait payer aux riches un impôt de 25°% sur le revenu. On a arrêté tous les prêtres et les religieux, on les a revêtus de la livrée du bagne et on les a promenés par toutes les rues de la ville, au milieu des injures de la canaille. Peut-être y a-t-il beaucoup d’exagération dans ces rapports qui nous arrivent on ne sait trop comment. Je souffre toujours de la tête, mais moins qu'hier.

Marot 018, 8 novembre.—Brouillard très épais. Le Mont-Valérien a canonné toute la journée les ouvrages des Prussiens. Le silence obstiné du gouvernement

est toujours très mal interprété. On prétend que les nouvelles de la province sont tellement désastreuses que nos dictateurs n’osent pas les faire connaître au publie, Il pari‘t que ce vieux singe, Crémeux, cette vieille chouette, Glais-Bizoin, et le tonitruant Gambetta commettent boulettes sur boulettes. On assure que, marchant sur les traces d'Ollivier et de Palikao, ces messieurs nous annonçaient des victoires de l'armée de la Loire qui n'étaient que des défaites. Gambetta aurait lancé une proclamation déplorable, dans laquelle il accuse Bazaïne de trahison. En attendant, la viasde fraîche s'épuise, nous n’en avons plus que pour jusqu’au 20 du présent mois. Il va falloir nous mettre au régime des salaisons. Ce régime qui, prolongé trop longtemps, finit par engendrer le scorbuf, peut convenir aux hommes valides. Malheureusement, pour les femmes, les vieillards, les enf.nts et les malades, ce mode d’alimentation devra avoir des conséquences funestes. Déjà la mortalité augmente dans une proportion inquiétante. Le chiffre des morts de la semaine dernière dépasse de quatre cent soixante celui de la huitaine précédente. C’est surtout parmi les enfants que la mort exerce le plus de ravages. L'extrême difficulté de se procurer du lait, même à des prix insensés, explique pourquoi la population enfantine est décimée depuis l'investissement. Laisser mourir tous ces pauvres enfants qui doivent être la France de l'avenir, n'est-ce pa. manger son bien en herbe ? L’horizon s'assombrit de plus en plus, et Dieu

seul connaît le nombre et la grandeur des catastrophes que l'avenir nous réserve. On dit que la guillotine fonctionne à Lyon comme aux beaux jours de 93. Le préfet de l'empire aurait inauguré la sanglante machine en montant sur l’échafaud comme fonctionpaire du tyran. Je souffre toujours de la tête, mais les douleurs deviennent de moins en moins figuës,

MercREpDI s01R, 9 novembre.-—Brouillard humide et froid. Neige le soir. Canonnade sur toute la ligne, fusillade aux avant-postes, sans résultat important. Le décret mobilisant le tiers de la garde nationale, a paru ce matin dans l’Officiel. Cela va donner, avec la ligne et la mobile, une armée de 400,000 hommes pour attaquer les lignes prussiennes. On parle toujours de sorties en masse. On fait des phrases sonores sur les victoires de demain. Malheureusement aujourd'hui nous apporte toujours la défaite et le demain de la victoire n'arrive jamais. Les phrases et les avocats finiront par perdre la France complètement. Les airs crânes, eupportables quand on est vainqueur, sont parfaitement ridicules quand on est vaincu. Les lignes prussiennes ont une profondeur de trente lieues autour de Paris. Quand on ferait une sortie de 800,000 hommes et que l’on réussirait à faire une trouée, en quoi notre situation serait-elle améliorée ? 11 faudrait au

moins 150,009 hommes pour oceuper les positions con-

quises sur l'ennemi ; car, autrement, les Prussiens qui doivent avoir, maintenant que l’armée du prince Frédérie-Charles est arrivée devant Paris, au moins 450,000

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hommes, rétabliraient l'investissement. Si à ces 150,- 000 vous ajoutez 50,000 mis hors de combat dans la sortie de 300,000, vous aurez un total de 200,000 soldats enlevés À la défense de la capitale. T1 ne resterait plus que 250 à 300,000 hommes pour défendre les murs dans le cas d’une attaque nouvelle par les assié- geants. Comme cette armée de défense ne se composergit plus que de gardes nationaux, les troupes de la ligne et de la mobile devant être occupées à défendre les positions conquises en dehors de Paris, il est évident qu'elle ne serait pas de taille à Intter avec les légions aguerries du roi Guillaume. Je crois que c’est là la raison qui fait reculer l’époque des grandes sorties jusqu'au jour où l’on apprendra que la province vient au secours de la métropole. Si les armées formées dans les départements tombent sur les derrières des Prussiens, les Parisiens, en sortant en masse pour attaquer en même temps le front de l’ennemi, seront certains d'écraser les assiégeants. Mais où sont les armées de la provinee annoncées si pompeusement dans les bulletins de Gambetta ? Tout le monde en parle comme on parle du loup-garou, mais personne ne les a vues. On assure qu’un membre du gouvernement aurait dit que la position était tout à fait désespérée. Cette certitude d’une catastrophe inévitable expliquerait peut-être le désaccord que l’on dit exister entre le général Trochu et les autres membres du gouvernement. Le gouverneur de Paris voudrait faire une sortie de 400,000 hommes. Les membres cfvils de la

défense nationale s’opposeraient à La réalisation de ce projet, qui laisserait 100,000 hommes sur le champ de bataille, cette formidable hécatombe n'ayant aucune chance de sauver la situation, qui serait irrévocablement perdue. Tout cela est-il vrai ? J'espère que non. T1 faut pourtant que, d’ici à quelques jours, on prenne une résolution suprême, car on dira bientôt au gouvernement: “ La | imine est à nos portes et vous délibérez !”” Ma tête esi beaucoup mieux aujourd’hui. Jevvt sorr, 10 novembre. — Pluie toute la journée. Rien d’important au point de vue militaire. Ce matin, le gouvernement annonce dans l’Oficie! qu'il n’a pus reçu de nouvelles de Tours depuis le 26 octobre, On dit que les Prussiens ont fait venir des faueons de Hollande, et que ces ennemis héréditaires des pigeons font la chasse aux messagers aériens. Aucuns disent que la délégation envoyée à Tours a rompu toute relation avec le gouvernement de Paris et qu’elle gouverne maintenant pour son propre compte. En ce moment, il y aurait une douzaine de dictateurs en France, puisque Marseille, Lyon, Bordeaux, Toulouse, ont chacun un gouvernement. indépendant qui ne reconnaît plus l'autorité de la capitale. Dans l'Ouest, quatorze dénartements acclameraient Henri V. En Normandie, on crie: Vive Louis-Philippe IT ! Plaise à Dieu que l’unité de la France ne sombre pas au milieu de toutes ces dissensions! Les gens de Belleville ont élu pour maire un nommé Ranvier, compromis dans l'affaire du 81 octobre et qui a été arrêté le 4 novem-

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