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Venprent, 30 septembre. — Le temps est toujours beau, mais il se refroidit. Ce matin, à 4 heures, le canon a commencé à gronder du côté de Villejuif et aussi du côté de Bougival. Le combat a duré jusqu’à 11 heures. Les Prussiens, qui voulaient essayer encore de s'emparer de Villejuif, non seulement n’ont pas réussi dans leur projet, mais ils ont été chassés de Chevilly et de l’Hay, qu'ils occupaient depuis le commencement du siège, et repoussés jusqu'à Bourg-la- . Reine. Nous n'avons pas encore les détails de l'affaire . de Bougival, qui s’est terminée victorieusement pour les assiégés. Ce que l’on sait, c’est qu'un régiment prussien surpris dans l’île de Croissy a presque été anéanti et que tous les avant-postes de l'ennemi se seraient repliés après une courte résistauce. À Chevilly, le général de brigade Guilhem a été tué. À Thiais, d'où l'ennemi a également été chassé, 24 canons tombés aux mains des Français n’ont pu être enlevés faute d’attelages. Du côté des assiégés on évalue les pertes à 300 tués et 600 blessés. Les Prussiens ont eu 3,000 morts et 1,500 blessés. Il se confirme que les francs-tireurs des Vosges ont fait sauter le tunnel de Saverne. Les Allemands vont donc, pendant les longs jours nécessaires pour réparer le tunnel], étre privés des vivres et ües munitions qu'ils recevaient de leur pays. Les Teutons continuent à se conduire comme les dignes descendants des Vandales. Ils ont pendu le
‘curé de Sarcelles, qui voulait, par ses supplications,
les empêcher de brûler l'église de son village. C’est le
cinquième curé que ces brutes pendent depuis qu'ils entourent Paris. Comme je vous l'ai dit déjà, la guerre. actuelle est bien une guerre de race et de religion, et nous devons nous attendre À toutes les horreurs des luttes du XVI: siècle, si les soldats.du roi Guillaume réussissent à prendre la capitale. Heureusement que leur position en ce moment est plus critique que la nôtre, et qu’ils ont devant eux la perspective d'un épouvantable désastre, si Paris tient encore pendant un mois, L'endroit ie plus menacé de la capitale, Passy, vient d’être mis en état de défense par une formidable batterie qui pourra imposer silence aux canons ennemis établis sur les hauteurs de Saint- Cloud. Les Prussiens continuent à se concentrer à Versaillee, Tous les corps ennemis qui campaient entre Romainville, Rosny et Nogent, se replient aujourd’hui sur la ville de Louis XIV. Guillaume a envoyé un corps d'armée en Picardie. Amiens, ville ouverte, a été occupé sans résistance. Abbeville, qui est fortifiée, se dispose à subir un siège et à imiter l’héroïsme des villes de l'Est. Le journal officiel de ce soir annonce que la cavalerie, sous les ordres de M. de Pindray, a chassé l'ennemi de Bondy, aujourd’hui dans l'aprèsmidi. Cette journée du 80 septembre a donc été glorieuse sur tous les ‘points. Je crois que Bismark doit commencer à réfléchir et à regretter les conditions insolentes qu’il a posées à Jules Favre, la semaine dernière, ju \ Sam&D1 808, 1e octobre.—Toujours le même temps,
magnifique le jour, froid la nuit. Les prisonniers faits dans les combats d'hier portaient presque tous la mé- . daille militaire. Ils étaient horribles à voir, pâles, exténués, d’une saleté repoussante. Ils ont déclaré que, depuis le 24 juin, ils n’avaient jamais couché dans un lit et que, depuis cinq jours, ils ne mangeaient que des pommes de terre à moitié bouillies. Un des officiers badois condamnés à mort la semaine dernière, a réussi à s'échapper de Versailles, Il a traversé la Seine à Neuilly et s’est constitué prisonnier entre les mains des Français. D'après ce qu’il dit, l’armée prussienne serait en proie à une démoralisation profonde et à la misère. Les soldats n’ont plus de souliers et les rations manquent presque complètement. Cet officier est le neuvième enfant que la guerre a enlevé à sa famille. Son père, Agé de 62 ans, a été incorporé dans l’armée active. Ce matin, on a conclu un armistice de quatre heures pour enterrer les victines de la bataille d'hier. A part quelques coups de fusil entre les avant-postes et une douzaine d’obus lancés par les forts, la journée a été calme. Vermorel, le rédacteur du Currier français, si souvent accusé de faire partie de la police, s’-st rendu aujourd’hui au bureau du Moniteur de la République, pour demander raison d’un article dans lequel on lPneeuse d’avoir mangé au râtelier impérial. On a échangé des soufflets. À quand les coups d'épée? Louis Blanc, dans les journaux de ce matin, adresse un appel éloquent au peuple anglais. C’est parfait au point de vue littéraire. Sous le rapport politique, je
crois que la valeur de ce document est complètement nulle. Français et républicain, Louis Blanc oublie qu'il parle à des Anglais, sujets de sa très gracieuse majesté la reine Victoria. Attendre aide de la vieille Angleterre, c'est se faire illusion. John Bull, Saxon et protestant, est très heureux de voir ses cousins de Prusse humilier et affaiblir ces Français catholiques qui depuis vingt ans jouent le premier rôle en Europe.
Dimanene, 2 octobre.—Le beau temps persiste, Beaucoup de monde dans les églises. Une triste nouvelle a jeté la douleur dans l’âme des Parisiens, Après une défense héroïque de cinquante jours, le vaillant général Uhrich a dû ouvrir à l’ennemi les portes de Strasbourg. Depuis douze jours la garnison ne mangeait plus que de deux jours l’un. Place de guerre de première classe, capitale de l'Alsace, c'est la clé de la France. Si on réussit à délivrer Paris et à rejeter l'ennemi de l’autre côté du Rhin, il faudra faire le siège de cette cité héroïque, qui alors sera défendue par les soldats de Guillaume. Toul, épuisé, ayant vu ses remparts abattus par le canon prussien, a été également obligé de se rendre. Il faut que les forces militaires de la France soiont complètement désorganisées pour qu’on ait laissé succomber ces deux villes, qui ont fait une défense surhumuine, sans pouvoir envoyer un corps d'armée à leur secours. Que vont faire les 100,000 Allemands qui assiégeaient ces deux villes? Vont-ils aller rejoindre les troupes qui bloquent Bazaine? Se dirigéront-ils sur Paris? Iront-ils à la rencontre de
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l’armée de la Loire? Nous le saurons bientôt. On dit que Bismark est parti hier pour Berlin. Pourquoi ? On prétend que la présence de Thiers À Saint-Pétersbourg aurait amené la Russie à prendre une attitude hostile à la Prusse, et que c'est pour conjurer l'orage qui menace Berlin du côté de l'Orient que le premier ministre de Guillaume s’est hâté de traverser le Rhin. Peut-être toute cette histoire n'est-elle qu’un de ces canards qui nous tombent tous les jours dans le bec en place des ortolans qui font complètement défaut, Dans les journaux de ce matin, Victor Hugo adresse une seconde épître aux Parisiens. Style haché genre Michelet, antithèses éloquentes, cette production sera acclamée comme un chef-d'œuvre immortel par la confrérie hugolâtre. Pour le commun des mortels, elle ne sera qu’une amplification réussie. Le gouvernement vient de suspendre les subventions théâtrales. Je trouve cela fort juste. Pourquoi le paysan, l’ouvrier, le petit rentier qui ne mettent jamais le pied dans les grands théâtres, les seuls subventionnés, pourquoi les personnes que leurs principes religieux éloignent de ces genres d’amusements paieraient-ils les appointements des danseuses, qui gagnent assez d'argent comme courtisanes du high life sans que l'Etat force les contribuables à payer les plaisirs des amateurs de ballet? 11 me semble que l'argent du public ne doit servir qu’à améliorer moralement et matériellement le sort du peuple. Je n'ai jamais pu comprendre comment la Ferraris et la Mouravief, qui reçoivent chacune
80,000 franes par an pour faire des entrechats et des pirouettes duns un costume tout à fait décolleté, contribuaient à rendre le peuple meilleur. Donc, un bon point au gouvernement de l'Hôtel de Ville. On achève le baraquement des mobiles sur les boulevards extérieurs, En ce moment, les mobiles, logés chez les habitants de tous les quartiers de Paris, ne peuvent être réunis rapidement en cas d'alerte. C’est pour remédier à cet inconvénient que l’on travaille, jour et nuit, À l'achèvement des barnques. Les Prussiens sont toujours les maîtres en fait d'espionnage. L’état-major de Guillaume reçoit à midi, à Versailles, les journaux parus le matin à Paris. La province, effrayée par la proclamation de la république, répond mollement à l’appel de la capitale. Avant Reichshoffen, les journaux républicains ne se gônaient pas pour dire : Si les Prussiens en venant à Paris nous débarrassent des Bonapartes, qu’ils soient les bienvenus! Est-ce que la province va dire à son tour : Que le roi Guillaume soit le bienvenu, s’il nous débarrasse de la république! Le grand malheur de la France c’est que ses enfants sont plutôt des partisans que des patriotes. On dit que le dernier rapport de Crémieux ne semble pas annoncer un grand enthousiasme pour le gouvernement actuel dans les départements. Rien des fortifications, si ce n'est une reconnaissance heureuse du côté de Montretout. On parle de 300 ennemis tués ou blessés.
Lunpt sorr, 8 octobre.— Toujours un temps splendide. Coups de fusil à Noisy-le-Sec, escarmouches À
Bondy, t“1 est le bilan de la journée. On commence à s'inquiéter ‘u silence du gouvernement au sujet de ce qui se passe à Tours. Tous les journaux affirment que Crémieux aurait envoyé un rapport déplorable. F1 n'aurait pu réussir à former une armée régulière, mais seulement quelques corps de guérillas. Pourquoi l'autorité ne dément-elle pas ces rumeurs qui circulent depuis trois jours? Si elles sont fondées, mieux vaudrait le dire franchement, afin que les Parisiens sa-
chent à quoi s’en tenir. Blanqui et Pyat accusent le
conseil des dix de l'Hôtel de Ville de suivre les errements du régime impérial. Bientôt, ajoute Blanqui, nous en serons à regretter l’homme de décembre. Il paraît que l’on a établi à Tours une espèce de gouvernement composé de sénateurs, de députés, qui ne crient pas du tout: Vive la république! Les uns tiennent toujours pour l’empereur, les autres pour Henri V, Cette division des forces qui, en ce moment suprême, devraient être réunies contre l'invasion, pourrait bien amener la ruine complète de la France. De tous côtés arrivent de mauvaises nouvelles. Elles n'ont rien d'officiel, mais elles laissent une impression pénible dans tous les esprits. On annonce que les Prussiens sont maîtres d'Orléans et que demain ils seront à Bourges. La prise de cette dernière ville serait un véritable désastre, car c’est sur son arsenal, l’un des plus riches du pays, que l’on compte pour armer les troupes qui doivent venir au secours de Paris. Dans ce cas, la délégation du gouvernement établie à Tours serait
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obligée de se replier sur la Garonne, Ici, dans la capitale, les affaires semblent prendre une mauvaise tournure. Le gouvernement provisoire est divisé en deux camps. L’ Ælecteur libre, journal d'Ernest Picard, éreinte Gambetta, qu’il accuse d’avoir envoyé des nul- . lités pour soulever la province. Il ridiculise avec raison l’idée de conñer à un vieil avocat de soixunte-seize ans, Crémieux, le soin de lever des armées sur les bords de la Loire. Outre cette division dans le gouvernement, nous avons le parti ultra-radical, représenté par le Combat, de Pyat, la Patrie en danger, de Blanqui, Réveil, de Delescluze, qui veut absolument que l’élection de la commune de Paris ait lieu les 9 et 10 octobre. Le gouvernement s'y oppose et il fait bien. Si la comm ne sortait des élections demandées par les meneurs des faubourgs, son premier acte serait le renversement de l'autorité actuelle, à qui elle dirait: Votre pouvoir, sorti de l'émeute, n’a aucune sanction légale. Nous, ax contraire, nous sommes les élus de la capitale. Comme vous êtes réactionnaire, nous prononçons votre déchéance, Ce que le gouvernement provisoire ne ‘eut pas accorder, est-il bien sûr que les démagogues ne le pren- de dront pas par la violence? On dit que plusieurs des é4 Ris maires de Paris veulent procéder quand même 4 l'élec- IE tion de la cor-“1une. Nous verrons bien ce qu'ils feront pairs dans six jou . Le général américain Burnside, parti ee de Mew-York le 3 septembre, après avoir passé quel- M ques jours au crtnp prussien, est venu dimanche à Paris. Il est reparti hier à midi, Est-ce comme touriste
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qu'il a pu traverser les lignes prussiennes et françaises? était-il chargé d’une mission diplomatique auprès du général Trochu, avec qui il a eu un long entretien ? Chi lo sa ? Le gouvernement vient de fixer le traitement de chacun de ses membres. Mille francs par mois, voilà tout ce que se permettent de pren: dre les maîtres de la France. Ce désintéressement les honore. Peut-ftre y a-t-il le tour du bâton. 8i nous sommes emprisonnés, au moins l'état sanitaire est excellent. À Versailles, les Prussiens, bien que libres, ne s’amusent guère. La petite vérole règne dans leur camp, qui compte déjà plus de 6,000 soldats en proie à cette dangereuse maladie.—Encore un cancan qui n’a rien de rassurant. On dit que le général Polhès aurait été battu près d'Etampes après avoir perdu 7,000 hommes. Cette défaite expliquerait la prise d'Orléans et de Bourges. D'autres prétendent que cotte défaite n’est qu’un conte bleu d’origine prussienne, puisque l’armée de la Loire ne sera prête qu’à la fin du mois.
Maxpr soïR, 4 cetobre. —— Un soleil ardent comme en pleine canicule, et pas le moindre nuage à l'horizon. Grand mouvement de troupes dans le camp ennemi. Les soldats prussiens établis à la Malmaison sont roviplacés par les Wurtembergeois. Reconnaissance brillante exécutée par les spahis dans les environs de Nogent. Une torpille a fait explosion, par accident, près de la porte de Sablonville. Huit personnes blessées. Le fort du Mont-Valérien a balayé un détachement ennemi qui voulait établir une batterie près
de Meudon. Tel est le résurné des opérations militaires de la journée. | C’est le 28 septembre que Toul a capitulé. Strasbourg n'a ouvert ses portes que le 27. Avant de laisser entrer l'ennemi, le général Uhrich a brûlé les 250,000 chassepots qui se trouvaient dans l'arsenal et encloué tous les canons. Le gouvernement veut utiliser toutes les forces de la capitale. [1 vient de former le corps des te jeunes volontaires, composé de gamins de 12 à 16 ans. FN Avec leur blouse grise ou blanche, leur pantalon de = A toile bleue, leur large ceinture rouge, ils ont réelle- LU ment très bon air. On les emploie comme aides-pom- s à l
piers, estalettes, aides dans les ambulances, ete. J'ai + rencontré aujourd'hui, daus la rue de Rivoli, quelques Lis. ceutaines de çes jeunes citoyens qui marchaient en Da, rang comme des troupiers et se dirigeaient vers l'Hôtel ; % de Ville. Il fallait voir comme les officiers (car ces 4 petits bons hommes ont un état-major) se donnaient un air crâne pour étonner les natifs. La république accorde un franc par jour à ces ituberbes défenseurs de lu patrie. Comme ces enfants appartiennent presque tous à la classe ouvrière, cet.e solde de vingt sous aide à vivre à la famille, qui n’a guère de ressources par ce temps de siège où toutes les industries sont paralysées, s DORE Aussi, pour donner au peuple souverain toute facilité s. TIR de gagner sa pauvre vie, l'autorité permet à qui veut s'établir marchand de hibelots, de placer une ou plusieurs tables sur le trottoir, comme pendant la quinsaine du jour de l'an. L'érectior, des baraques est
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seule défendue. Ces milliers de marchands en plein vent donnent un aspect très animé aux boulevards. Les articles de Paris se vendent à très bon marché. Le fabricant, ne pouvant plus expédier ni en province ni à l'étranger, ayant en magasin un fonds considérable qu'il est obligé de réaliser, s’il n'a pas les capitaux nécessaires pour attendre des jours meilurs, vend au prix coûtant au petit marchand des rues, qui revend au détail au prix du gros en temps ordinaire, Il paraît qu’il y avait chez les parfumeurs ux stock énorme de savons. À tous les coins des rues, on vous offre des savons parfumés, à trois et quatre sous, qui se vendaient six et huit sous avant le siège. Nous n'avons réellement pas de chance pour l'expédition de nos lettres par la voie aérienne. Depuis trois jours il n'y a pas un svuflle de vent. Chaque matin, on essaie l’envoi d’un ballon monté, mais le’ calme plat de l'atmosphère ne permet pas de lâcher l’aérostat. Le combat de vendredi dernier, qui n’a eu qu’un résultat peu important, aurait pris les proportions d’une grande victoire si l'ennemi n'avait pas été renseigné d'avance par les journaux de jeudi matin sur la sortie qui devait avoir lieu le lendemain. Avec la liberté illimitée de la presse dont nous avons le malheur de jouir en ce moment, les rédacteurs de journaux vendraient leur mère pour donner une nouvelle à sensation. Il y a toujours un reporter quelconque qui est l'ami du secrétaire d’un membre du gouvernement provisoire, En buvant l’absinthe au café prochain, l’homme de confiance du mi-
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nistre, d’abord pour se donner de l'importance, ensuite pour se faire des amis dans le journalisme, qui peut, par un article bien senti, le faire nommer préfet on commissaire de la république, s’empresse de raconter au boulevardier les résolutions prises par l’autorité. Le publie commence à s’indigner de l’étourderie de ces messieurs et demande que, comme en 1848, la dietature soit confiée au général Trochu et que tous les journaux soient supprimés jusqu’à la fin de la guerre. Le journal officiel continuerait seul à paraître pour faire connaître au public les décrets de l’autorité et le compte rendu des opérations militaires, Le plus vite on prendra cette détermination, le mieux ce sera, car avec le système actuel nous marchons rapidement à deux catastrophes: l’anarchie dans la capitale, en dehors des murs la défaite par les Prussiens. Les républicains de la veille comprendront-ils enfin que le salut de la patrie commande des mesures extrêmes, et que ce n’est pas avec des phrases sonores que l’armée allemande sera vaincue ?
Mercrept 807R, 5 octobre. — Je renonce à parler du soleil, qui s’obstine à nous verser des torrents de lumière. Si je continuais À chanter ses louanges chaque matin comme je le fais depuis tantôt un mois, on m'aceuserait d’être vendn à cet astre flamboyant. Qui sait? on dirait peut-être que le bonhomme Phébus me fait une pension comme le tyran en faisait une à Feydeau, Gautier et Veuillot, laquelle pension vient d'être mise à néant par la république. Ces messieurs
sont assez riches pour se passer de ces miettes. Canonvade sur toute la rive gauche, qui a réussi à culbuter presque toutes les batteries que les Prussiens travaillaient à établir. L’ennemi a lancé quelques obus sur les forts. Ses projectiles n’ont produit aucun effet. De son côté, la flottille de la Seine a fait son devoir. Les canonnières ont bombardé Brimborion, près de Bellevue, et ont mis plus de deux cents Allemands hors de combat. Le grand événement de la journée a été la manifestation des 10,000 gardes nationaux de Belleville sur la place de l'Hôtel de Ville. J'ai vu défiler cette milice citoyenne sur la place du Chbâteau-d’Eau. Point d’uniformes, pas même de képis, des blouses sales et déchirées, un grand nombre de figures avec lesquelles on n’aimerait pas à se rencontrer en tête à tête, À minuit, au milieu d’un bois, tel était l'aspect général de ces républicains de l’avant- -veille. Ils étaient tous armés de fusils À piston, qui sont aux chassepots ce que les diligences sont aux chemins de fer. Flourens, colonel de l’un des bataillons des faubourgs, a demandé au gouvernement: 1° des chassepots ; 2° attaque immédiate des Prussiens par la garde nationale; 8° les élections pour la commune de Paris. Comme le général Trochu s’est empressé de ne pas se rendre à leurs désirs, les électeurs de Rochefort, qui, seul des membres du gouvernement, avait jugé à propos de ne pas se trouver à l'Hôtel de Ville pour rencontrer ses soutiens du temps ‘ : .s dans sa lutte contre le bandit du 2 décembre, & etournés
chez eux gros Jean comme devant. Flourens a donné sa démission comme colonet. Tant mieux, c’est un cerveau brûlé de moins à la tête de la garde nationale. Le journal officiel de ce matin déciare qu'il n'a pas reçu de rapport de Crémieux. On prétend que la feuille
gouvernementale joue sur les mots. Comme le ministre
de la justice n'avait rien de bon à annoncer, il a envoyé une lettre privée et non un rapport officiel. Les nouvelles qui nous arrivent par un journal du 22 se} temibre, apporté pur Burnside, ne sont pans rassurantes. A l'extérieur, la Russie est définitivement avec ln Prusse, qui lui laisse carte blanche en Orient, Une province de la Turquie, souievée par les intrigues russes, vient de se mettre en état de rébellion contre l’autorité du sultan. L'Angleterre, impuissante du reste, regarde faire et semble heureuse de l’abaissement de la nation qui a sauvé l’armée anglaise devant Sébastopol. L'Italie ne songe guère qu'au triomphe facile qu'elle vient de remporter en occupant Rome. Pour l'Espagne, elle est trop divisée par les partis qui se disputent la succession d'Isabelle TI pour s'occuper de ce qui se passe nu nord des Pyrénées. La France reste done seule, sane
armée régulière, avec. un matériel de guerre tout à fait -
inférieur à celui du roi Guillaume, pour lutter contre la coalition armée des puissances allemandes et la coalition morale des royautés européennes, qui veulent éteindre dans Paris le foyer de démocratie avancée qui menace tous les trônes. J'avoue qu’en présence de cette situation aussi douloureuse qu'effrayante, ma foi
dans le triomphe définitif des armes françaises commence à être ébranlée. J'ai bien peur que bientôt nous ne soyons obligés de dire avec le psalmiste: Nisi Domninus custodierit civitate: 1, frustrà vigilat qui custodit em. Ledru- Rollin, furieux de n'être rien dans le gouvernement actuel, se montre dans les clubs les plus exagérés et demande l'élection de la commune et le retour aux grandes traditions de 93. T1 se fait en ce moment un travail souterrain qui mine chaque jour les hommes portés au pouvoir par la révolution du 4 septembre. Ledru-Rollin, Félix Pyat, Delescluze, Blanqui et autres débris de 1848, sont les chefs de ce parti, qui veut nous ramener aux procédés révolutionnaires les plus insensés, peut-être les plus sanguinaires. Eu supposant que la commune de Paris soit organisée et qu’elle puisse renverser le gouvernement actuel, elle ne serait pas un mois au pouvoir sans être accusée de tiédeur, et un nouveau parti, d’une couleur plus foncée, travaillerait à la reuverser comme on cherche en ce moment à démolir les hommes de l'Hôtel de Ville, I] n’y a que la dictature remise entre les mains de Trochu qui puisse sauver la situation déjà bien compromise,
Jeupr soir, 6 octobre. — Ce matin, un brouillard épais cache le soleil. IT fait presque froid. Sous le rapport militaire, rien qui mérite d’être noté, Comme tous les jours, coups de fusil à gauche, coups de canon à droite, tout cela sans résultat sérieux. Enfin, nous
avons des nouvelles officielles de Tours. Une estafette
nous apporte une dépêche du 1: octobre, Deux armées (
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de 80,000 hommes chacune sont prêtes à marcher sur | Paris. Une autre de 75,000 va nous arriver de l'Ouest ' dans quelques jours. Les zouaves pontificaux, qui ont quitté Rome après l'occupation italienne, viennent d’arriver et sont incorporés dans les armées de la Loire. L'espérance que les déceptions de ces derniers jours avaient chassée de nos cœurs est revenue au gîte, ramenée par l’estafotte de Tours. Le Gaulois a pu se procurer le numéro du 1er octobre du Journal de Rouen. Quelle bonne fortune pour E. Tarbé, le propriétaire ! Quelle joie pour les Purisiens ! Aussi a-t-on reproduit tout le journal normand, tout, jusqu'au nom de l'imprimeur. Cette feuille provinciale ne s'était jamais vue à pareille fête. Dans ses rêves les plus ambitieux, elle u'avait jamais songé À un tel suocès. Béni soit donc le Journal de Rouen, qui nous fait connaître les faits et gestes de cette province, dont nous sommes séparés par un mur de fer! Le 29 septembre, les Prussiens n'avaient pas encore occupé Orléans. Les puissances neutres devaient établir un parlement international qui aurait pour mission de contraindre les belligérants à se soumettre à leurs décisions. L'Alsace et la Lorraine sont déjà traitées comme les pays fédérés allemands. Elles seront représentées au parlement par une commission. Thiers était arrivé le 27 à Saint-Pétersbourg. D'après ce que nous savons des dispositions d’Alexandre IL, il est probable que l’ancien ministre de Louis- Philippe n'aura guère plus de succès sur les bords de la Néva que sur les rives de la Tamise. Les francs-.
tireurs auraient tué, sur la route de Reims à Ver- ‘sailles, le prince Adalbert de Prusse, le prince de Reuss et le duc de Nassau. Cette nouvelle, si elle est vraie, me paraît sans importance. Dans un pays de hobereaux comme la Prusse, qu'importe trois princes de plus ou de moins? Une batterie de canons d'acier enlevée au roi Guillaume ferait bien mieux l'affaire de la France que la mort de ces trois principaillons. Si Orléans est occupé, la délégation du gouvernement qui est établie à Tours devra se replier sur Bordeaux. Le même journal nous apprend aussi quelque chose des affaires en Italie. On a voté (quoi? le journal ne le dit pas) par oui et par non le lendemain de l'entrée des Italiens à Rome. Qui était électeur ? Le auflrage universel a-t-il pu être organisé sérieusement en quelques heures? Comment a-t-on fuit les listes électo-
rales? Toute cette contrefaçon de plébiscite me fait
l'effet d’une odieuse comédie. La junte romaine (par qui nommée ?) élève des monuments aux héros morts pour la liberté de Rome. Sur le sommet du Monte-Cavallo, comme sur les hauteurs de Belleville, les révolutionnaires ont le même modus operandi. Le châtenu Saint-Ange est occupé par les soldats de Victor Em-
. manuel. Le pape est-il encore à Rome? Le Journal de
Roven ne nous le dit pas.—On reproche au gouvernement actuel de s’obstiner À suivre les errements du ré-
gime impérial en ne donnant pas de compte rendu dé. |
taillé des opérations militaires. En effet, depuis le 2 août, duie de la prise de Sarrebrück, nous n'avons pas
eu un seul rapport sérieux. On fait des phrases, mais on ne donne pas de chiffres. Ainsi, l'affaire de Châtillon, le 19 septembre, donnée comme une journée très honorable par les bulletins français, est réclamée par les Prussiens comme une victoire qui leur a donné 7 canons et 2,000 prisonniers. Comme depuis le commencement de cette malheureuse guerre, les bulletins allemande, d’abord taxés d’exagération, ont presque tous été reconnus être l'expression de la vérité, on se dit que, puisque le général Trochu ne donne pas de
chiffres sur le combat de Châtillon, c'est que le résultat
de cette rencontre n'a pas été aussi heureux que voudrait le faire croire son bulletin du 20 septembre. Le rapport des Prussiens, qui donne des chifires, doit être exact. Ces cachotteries finiront par produire des effets déplorables.
VENDREDI s01R, 7 octobre. -— Le soleil est revenu ce matin, mais le ciel est nuageux et l'air très froid. Le général Vinoy a occupé Cachan sans résistance. L'ennemi a évacué le château de Meudon. Comme chaque jour, reconnaissances sans engagements sérieux. Le fort d'Tvry a reçu la première bombe lancée par les Prussiens, Elle n'a causé aucun dommage. Garnbetta est parti aujourd'hui en ballon pour se rendre à Tours afin d'aider Crémieux et Glais-Bizoin, dont l’activité sénile ne semble pas à la hauteur des circonstances critiques où se trouve le pays. Je crois que c’est la première fois qu'un ministre est obligé de prendre la route des hirondelles pour se rendre au poste où
gon devoir l'appelle, Il paraît que le blocus de la capitale est moins rigoureux dapuis trois jours, puisque 150 mobiles de la Bretagne ont pu nous arriver sans être aperçus par les Prussiens. Quelques centaines de lettres de la province ont été distribuées ce matin. Les courriers d'Amérique nous font toujours défaut. Hier après-midi, une fabrique de produits chimiques a fait explosion À Grenelle, Cet accident, auquel la malveillance est étrangère, a fait 19 victimes, 13 morts et G blessés, Le général Trochu vient de notifier aux journalistes que s'ils continuent à divulguer les plans arrêtés par l'autorité militaire, ils seront immédiatement traduits devant la cour martiale, Tout le monde applaudit à cette mesure énergique, qui est absolument nécessaire pour empêcher l'ennemi de connaître d’avance de quel côté se portera l'attaque des assiégés. Vive le Journal de Rouen ! le numéro du 1: octobre a encore pu échapper à la vigilance des Allemande. Les nouvelles continuent à être bonnes. Bazaine aurait fait plusieurs sorties triomphantes et les communications seraient rétablies entre Metz et le Luxembourg. Les paysans commencent à ne plus se laisser intimider par les uhlans. Près de Pontoise, la population d'un petit village a barricadé un pont et, après une lutte de huit heures, a mis en fuite 800 Prussiens. Par ce temps d'excitation fiévreuse, on raconte les histoires les plus absurdes, on répète mystérieusement les prédictionsles plus étranges. On dit que, le 2 décembre 1852, une religieuse, dans un moment d’extase, a vu: 1° la chute
de Napoléon IIT; 2 le bombardement de Paris le 9 octobre 1870; 3° la mort d’un grand personnage étranger qui doit passer de vie à trépas le 15 octobre, ce qui changera la face des choses. Le 9, c’est après-deman. Nous verrons bien si les bombes de Guillaume nous tomberont sur la tête. Les menées du parti ultra-radical continuent à mettre en péril le gouvernement de l'Hôtel de Ville. La Patrie en danger, le Réveil, le Combat, ont publié ce matin, à propos de la commune, des articles d’une violence incroyable. On s'étonne que le gouvernement laisse ainsi prêcher la guerre civile quand l’ennémi est aux portes. Bien que le général Trochu ait répondu non, de la manière la plus emphatique, aux manifestations qui demandaient le rétablissement de la commune, on annonce pour demain, à deux heures, une nouvelle manifestation en armes pour essayer une seconde fois d'imposer la commune au gouverneur de Paris. On a bien fait aujourd’hui une tentative de manifestation. mais il ne s'est trouvé que 1,500 personnes pour repr :. nter sur la place de Grève le peuple souverain des t ibourgs. Flourens, réélu à l'unanimité par son bataillon, a retiré sa démission, qui avait été acceptée par le général Tamisier, commandant en chef de la garde nationale. Autre mauvais symptôme. Dans une réunion des maires et adjoints des vingt municipalités de Paris, on a décidé, malgré l'opposition d'Étienne Arago, le maire de la capitale, par vingt-neuf contre vingt-six, que l’on procéderait immédiatement à l'élection de la commune. La posi-
tion devient excessivement tendue et nous pouvons nous attendre à voir la guerre civile ensanglanter les rues avans quarante-huit heures. Espérons que le bon sens public laissera dans l'isolement les meneurs de cette odieuse reprise des traditions terroristes de 95. Encore une manifestation. Celle-là es; inoffensive. Quatre cents femmes se sont présentées à l'Hôtel de Ville, demandant à remplacer les hommes dans les ambulances. I1 me semble que ces citoyennes n’ont pas tout à fait tort.
Same, 8 octobre. Ce matin, brouillard et temps sombre. Depuis quatre heures, pluie torrentielle qui continue à tomber au moment où j'écris, huit heure: ét demie du soir. Depuis que nous sommes assiégés, le canon n’a jamais grondé aussi longtemps qu’aujourd’hui. Au nord et au midi, c’est un tonnerre continuel,. Nous voici au vingt-deuxième jour de l'investissement, et les Prussiens ne sont pas encore parvenus à établir une batterie capable de bombarder, je ne dirai pas la capitale, mais seulement les forts. Les artilleurs de la marine sont des pointeurs de première force et chaque boulet lancé par eux démolit un canon ennemi. Les matelots du fort de Montrouge ont enlevé à l’abordage deux convois d’approvisionnements destinés à l’ennemi et tué plus de cent Allemands à coups de hache. N'est-ce pas bizarre que la marine soit la force la plus solide et la plus habile de toutes celles qui sont appelées à la défense de Paris ? La redoute élevée par les assiégeants dans le paro de Saint-Cloud et qui mena-
çait Auteuil et Passy, a été détruite par les canonniers de la Seine et les obus du Mont-Valérien. Ces projectiles ont fait un ravage effrayant dans les rangs des Prussiens, qui ont demandé une trève d'une heure pour transporter leurs blessés dans l’église. Les Kabyles continuent à faire des razzias. La nuit dernière, ces enragés sont tombés dans le campement des soldats de Guillaume, ont massacré cent cinquante Teutons, et, avant que ces derniers fussent revenus de leur stupeur, les enfants du désert étaient disparus. Ces spahis sont magnifiques. Avec leurs grands burnous rouges, leurs bottes molles, leurs belles figures bronzées et leurs longues barbes noires, ils ont une tournure élégante et martiale. Les Prussiens, lourds et flegmatiques, craignent comme le feu ces cavaliers de ia Numidie, qui fondent comme des aigles sur leurs campements, et, après avoir démoli quelques centaines de Germains, disparaissent avec la rapidité de l'éclair, emportés par leurs chevaux arabes. Chose singulière, aux chassepots que le gouvernement voulait leur donner, ils préfèrent la vieille carabins africaine, qu'ils manient avec une rapidité et une habileté incroyables. Aujourd’hui, on dit qu’une partie de l’armée qui assiège Metz étant venue renforcer celle qui nous investit, Bazaine, profitant de l’affaiblissement des forces qui le tiennent bloqué depuis si longtemps, a pu couper l’armée allemande et marcher sur Nancy. C’est trop beau pour être vrai. La grande manifestation en faveur du rétablissement de la commune à fait un fiasco complet, A
deux heures, j'étais sur la place de l'Hôtel de Ville. Quelques centaines de braillards crient: Vive la commune ! Quelques gardes nationaux arrêtent une espèce de voyou qui prétend que le citoyen Étienne Arago vend des armes aux Prussiens. Vers trois heures, la foule est énorme. De tous côtés les gardes. nationaux des quartiers respectables arrivent armés et se rangent par bataillons autour de l'Hôtel de Ville. À quelques pas de moi, un homme en blouse blanche et aux mains noires, crie : ‘ Entrons là dedans! Faisons un second 4 septembre!” Si ce cri ne rencontre pas d’écho, le derrière de celui qui l’a poussé rencontre un coup de pied appliqué d’une façon magistrale par un garçon boucher taillé en hercule. La blouse veut se rebiffer, d’un coup de poing son ennemi lui enfonce son feutre jusque sur les épaules en lui donnant une seconde édition, probablement augmentée sinon revue, du coup de pied n° 1. Le malheureux blousard à beau rager, il est obligé de s’esquiver au milieu de l4 foule, qui le poursuit de ses quolibets. Près du pont, quelques voix poussent le même cri: “ Faisons un second 4 septembre!” Personne ne répond. Je suis trop loin pour voir ce qui se passe. Mes voisins, dont l’un m'appelle monsieur et l’autre, citoyen, me disent que l’on vient d'arrêter ceux qui ont proféré ce cri séditieux. Le général Trochu, entouré de son état-major, arrive par la rue de Rivoli. Il est accueilli par les cris presque unanimes de: Vive Trochu! Vive la République ! Le général Tamisier, commandant en chef de la garde nationale,
94 JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS, PERMIS RARE PER SO sort de l'Hôtel de Ville, Il reçoit, comme le gouverneur de Paris, un accueil très sympathique. Les tambours battent aux champs. Le général Trochu, accompagné des membres du gouvernement, sort du palais municipal, passe en revue sa milice citoyenne, En ce moment, on compte au moins dix mille fusils sur la place. Jules Favre, la revue terminée, adresse la parole aux officiers des différents bataillons. Le ciel est sombre : les tours de Notre-Dame se détachent admirablement sur ce fond nuageux. Une acclamation formidable salue le discours de Jules Favre. En ce. moment, le canon des forts, qui n’a cessé de se faire entendre, devient plus retentissant et plus précipité. On crie: À bas la commune ! Le canon nous appelle aux remparts ! Je n'ai jamais vu un spectacle aussi grandiose, aussi solennel. La pluie commence à tomber. La clique de Belleville file sans tambour ni trompette, Je fais comme elle, bien que je ne sois ni communaliste ni communiste. Espérons que cette scie de la commune est finie et bien finie. Cependant je n’en répondrais pas. En France, la république, c’est le gouvernement des proclamations et des manifestations. Chaque matin, nous trouvons dix ou douze décrets, communications officielles, pleins de phrases sonores, qui ont été affichés pendant la nuit. Mon Dieu! qui nous délivrera, non pas des Grecs et des Romains, que l’on : trouve admirables quand on a entendu pendant on mois les platitudes démocratiques, mais des rengaines libérales et des clichés républicains? Ce qué j'ai
ingurgité, depuis le 4 septembre, de lieux communs prétentieux, d'âneries démagogiques, ne saurait se dire. Vous comprenez que le gouvernement actuel, composé, à l'exception de Trochu, d'avocats et de rhéteurs, doit avoir en portefeuille un stock considérable de phrases à effet dont ils ont cherché le placement pendant vingt ans. Aujourd’hui que ces messieurs sont les maîtres, pensez s’ils s'en donnent à cœur joie et s'ils se hâtent d’écouler leur fonds,
DrmancHe sotr, 9 octobre. — Malgré la bise et la pluie, reconnaissances à droite, reconnaissances à gauche. Le Mont-Valérien a tiré presque toute la journée sur les ouvrages que les assiégeants cherchent à établir à Montretout. De minuit à quatre heures a. m., forte canonnade à Montrouge et à Saint- Denis. Les Prussiens essaient, mais en vain, d'approcher de Chàtillon. Il paraît que les obus lancés hier par le Mont- Valérien ont produit des effets terribles sur Saint-Cloud, où les Allemands sont établis. Le village n’est plus qu’un moncenu de ruines et la toiture du château est effondrée. Décidément, messieurs les Teutons n’aiment pas les curés. Celui d’un petit village situé près de Bougival, a été pendu par eux jeudi dernier. Quelle fureur de pendaison possède donc ces Vandales? Le roi Guillaume, qui a toujours un texte de la Bible à la bouche, ne pourrait-il pas mettre un terme aux exploits de ces chevaliers de la corde? Malgré la pluie, quelques centaines de badauds sont allés sur la place de l'Hôtel de Ville voir s'il y avait quelque chose à
voir. On à acclamé Garnier-Pagès et son faux col légendaire. L’enthousiasme pour la commune semble descendre à 80 degrés au-dessous de zéro. On dit qu'aujourd'hui Victor Hugo et Louis Blanc se déclarent opposés au rétablissement de la commune. Ils ont poussé tant qu’ils ont pu, mais en se tenant prudemment dans la coulisse, au mouvement Blanqui, Delescluze et Cie. Après le fiasco d'hier, ils se hâtent de lâcher les communalistes d'un cran. Quel tas de jolis farceurs que tous ces radicaux ! Cette question de la commune avait divisé le gouvernement en deux camps. Pour la commune: Rochefort, J. Simon, J. Ferry, Emn'anuel Arago. Contre: Picard, Pelletan, Garnier-Pagès, J. Favre. Ce dernier et le général Trochu ayant déclaré qu’ils donneraient leur démission si on procédait aux élections municipales pendant le siège, les quatre partisans de la commune ont consenti à remettre à des jours plus heureux l'élection de la municipalité. Hier soir, pas de réunion à Bataclan, le club où Ledru-Rollin vient faire chaque soir une opposition ouverte aux hommes du 4 septembre. La déconfiture des communalistes doit être la cause de la nonréunion des clubistes du boulevard du Prince-Eugène. Les pigeons emportés par le ballon de Gambetta sont revenus à Paris. Le ministre de l’intérieur a touché terre, sans accident, dans le département de la Somme. Un autre aérostat a été moins heureux. Monté par M. Ziper, fournisseur de l’armée, et par deux autres personnes, ce ballon, parti de la Villette, s’est dégonflé su-
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bitement et est tombé dans une mare, près de Pierre-
fitte, à quelques pas d’un campement prussien. Pour
échapper aux balles de l’ennemi, les trois voyageurs
ont dû rester dans l’eau pendant quatre heures. Des
francs-tireurs les ont délivrés de leur fAcheuse position
et les ont accompagnés jusqu'aux portes de Paris, où
ils sont entrés en rapportant les dépêches qu'ils de-.
vaient remettre à la délégation du gouvernement éta-
blie à Tours. Il paraît que l’on a fait aujourd'hui de :
nombreuses arrestations parmi les meneurs de la ma-
nifestation communaliste. Le commandant Sapia,
du 146 bataillon de la garde nationale, qui, hier, vou-
lait conduire ses hommes à l'Hôtel de Ville pour ren-
verser le gouvernement, a été empoigné par eux et
conduit à l'état-major de la place Vendôme, où son ar-
restation a été maintenue. Il passera devant un con-
seil de guerre. Ce Sapia, compromis dans le dernier
complot contre l'Empereur, est un Italien qui a passé
toute sa vie à conspirer et qui doit à ses principes ré-
volutionnaires d’avoir été, malgré sa qualité d'étran-
ger, élu commandant du 146". Le général Burnside est
arrivé hier soir à Paris. On dit que le but de cette se-
conde visite du général de l'armée du Potomace à la :
capitale, est de faire sortir de la ville assiégée un cer- |
PS 5 tain nombre de familles américaines qui demandaient,
à mais en vain, depuis longtemps à Bismaïk l'autorisation de traverser les lignes prussiennes. Les jour-
Nid naux de ce soir nous affirment que nous avons encore
du pain pour six mois, de la viande pour trois mois,
et du vin pour un an. Espérons que les Prussiens auront décampé avant que nous ayons mangé notre dernier bifteck. Ledru-Rollin, Pyat et Blanqui ne font plus-bon ménage. Ils se traitent mutuellement de réactionnaires. Et dire que ces bons hommes-là veulent absolument gouverner la France !
Luxni sotr, 10 octobre. — Temps sombre le matin, mais beau dans l'après-midi. Forte canonnade du Mont-Valérien sur Meudon. Du côté de Saint-Denis, on lance une plüie d’obus sur les batteries ennemies. Il n’y a pas de raison pour que le siège de Paris ne dure pas aussi longtemps que celui de Troie. A chaque endroit où les Prussiens veulent établir une batterie, les forts envoient des boulets qui eulbutent canons et artilleurs. Et voilà vingt-trois jours que ce jeulà dure! Qui de l’assiégé ou de l’assiégeant se fatiguera le premier de ce travail de Pénélope? That is the question. Le 9 est passé et nous n'avons pas eu l’ombre d'un bombardement. La prétendue prédiction de la religieuse doit être passée au compte des canards, Si nous n’avons pas encore été bombardés, nous serions à la veille de l’être d’après ce que disent les derniers prisonniers prussiens. Les fameux canons Krupp seraient arrivés, et c'est vendredi, le 14, que le roi Guil- Jaume doit commencer à lancer sur les forts une cataracte de boulets et de mitraille. Nous verrons bien. Pour ma part, je ne crois pas au bombardement tant que l’ennemi n’aura pas établi ses batteries à 2,500 ou 8,000 mètres des forts. Jusqu'à présent les artilleurs
en
de la marine ont démoli tout ce qu’il a voulu élever à 3,500 et même 4,000 mètres. Malgré toutes les tentatives de l’administration des postes, nous ne pouvons recevoir des nouvelles de la province, encore moins de l'étranger. Nous ne.savons rien de ce qui se passe en MES Europe. J'aimerais pourtant bien à être renseigné sur 1 : ce qui se passe à Rome, Nous voici revenus au moyen , Doi âge. Des guetteurs de nuit veillent sur les tours de Fat Notre-Dame. Nous aurons peut-être le couvre-feu avant qu’il soit longtemps. Comme la fermeture, à ANT sept ou huit heures, des cafés ne ferait tort qu'aux ee limonadiers et aux cocottes qui, faute d'étrangers, font la chasse aux officiers de la mobile, je ne vais pas où
Li à serait le mal si on rétablissait temporairement ce vieil usage de nos pères. M'’est avis que tous ces petits officiers de province seraient plus frais et plus dispos le
M matin pour se battre contre les Teutons, s’ils passaient 4 DAS leurs soirées chez eux au lieu de perdre leur temps et Hi leur argent à festoyer avec les drôlesses du boulevard. Rochefort vient d'écrire une lettre à Flourens, qui le priait, après le fiasco de la manifestation de samedi, de donner sa démission de membre du gouvernement, L'ex-député de la première circonscription regrette de ne pouvoir se rendre au désir de son ami Gustave, mais la crainte d'allumer la guerre civile lui fait un devoir de renvoyer à des temps plus calmes la réalisation des réformes dont il s'était fait le champion. C’est certainement là le fai d'in bon citoyen. Mais n'est-ce pas déplorable de voir la France réduite à ce point, qu'un
pamphlétaire puisse se poser comme l'anbitre de la patrie? Le Club des femmes du gymnase Triat propose que la plus belle moitié du genre humain porte des pantalons comme les bloomeristes. Si ce vêtement masculin peut mettre du plomb dans ces têtes folles, je demande qu'on enculotte ces dames le plus vite posgible, Un certain nombre de donzelles, vertus de deuxième catégorie, ont demandé au général Trochu l'autorisation de former un régiment d’amazones. Le gouverneur de Paris a répondu que le sexe laid était en nombre suffisant pour défendre la capitale. Comme ces dames n’ont jamais eu, d’après ce que j'entends dire, la prétention d’être couronnées rosières à Saleney, je crois que l'autorité militaire a sagement fait de renvoyer ces amazones à leur toilette et à leurs chiffons, car leur présence à l'armée eût été une source de désordres de toutes sortes. Voici une nouvelle explication des désastres de la France. Ce matin, je suis allé chez le savetier de la rue de Marseille pour faire mettre une pièce à ma bottine. Pendant que j'étais dans l'échoppe, arrive un concierge du voisinage qui nous apprend que la guerre actuelle a été décidée en 1867, quand le roi de Prusse est venu à l'Exposition. Voici comment le pipelet nous a raconté la chose. Un jour que Napoléon TIT et Guillaume prenaient leur café après avoir bien déjeuné, le roi de Prusse dit à l'Empereur: “ Écoute, Napoléon : tu as ici, à Paris, un tas de républicains qui t'embêtent et.qui finiront par m’embêter aussi à Berlin; il faut se débarrasser de
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cette canaille-1à, Dans trois ans je serai prêt et armé jusqu'aux dents. Tu me déclareras donc la guerre en 1870 et tu te laisseras battre. Je prendrai Paris et je te promets que je dompterai si bien tes républicains qu’ils ne remueront ni pieds ni pattes pendant trente ans. Je to ramènerai aux Tuileries et tu me donneras l'Alsace et la Lorraine pour ma peine. Et voilà !...” Aujourd'hui le conseil de guerre a condamné à mort cinq soldats de la ligne qui avaient déserté le champ de bataille à la première affaire de Châtillon. Ce vieux cri: Ce sont les jésuites! continue à trouver un écho dans les faubourgs. Si le gouvernement ne donne pas la commune, c’est la faute aux jésuites. Le général Trochu, catholique sérieux comme tous les Bretons, va à la messe le dimanche. Donc il est vendu aux jésuites, qui règnent par lui à l'Hôtel de Ville et vont bientôt enchaîner le pauvre peuple. Comme la vérité, la stupidité est, hélas ! immortelle.
Manpt sotR, 11 octobre. — Beau soleil, mais l'air est froid. Comme opérations militaires, toujours la même chanson. Canonnade par-ci, fusillade par-là, en somme rien de sérieux. Le gouvernement vient d’abolir le
cautionnement des journaux. Je doute de l’opportuni- . té de cette mesure. Maintenant que le timbre et le cautionnement n'existent plus, le premier drôle venu pourra, s'il vous en veut, fonder un journal seulement pour ruiner votre crédit ou votre réputation, et, son œuvre accomplie, discontinuer la publication de la feuille qui aura peut-être empoisonné votre vie,
cd
mme
Comme rédacteurs et imprimeurs seront des hommes de paille n'ayant pas cent francs sur lesquels on puisse mettre la main, à quoi cela vous mènera-t-il de les faire condamner à des dommages-intérêts? Où il n'y rien, le roi, pardon, la république perd ses droits. Sous le régime impérial, le cautionnement de 50,000 francs déposé par le propriétaire du journal à la Caisse des dépôts et consignations, était toujours là pour payer les sottises des rédacteurs. Autre abolition. Plus de censure théâtrale. Vous pourrez donc, à l'avenir, mettre dans la buuche des acteurs lés propos les plus impies et les plus immoraux, l'autorité n'aura rien à y voir. Ï1 paraît qu’en l’an 1870, c'est là ce qu’on appelle le progrès. Avec ce système de la liberté du mal, dans cinquante ans toutes les femmes seront des drôlesses, et les hommes des assassins et des voleurs. Heureusement que nous traversons en ce moment une de ces crises intermittentes qui sont aussi nécessaires au peuple le plus spirituel de la terre que les pilules de Morrison me sont indispensables deux ou trois fois par an. Histoire de se débarrasser des impuretés et des humeurs qui aigrissent le sang, afin que la machine puisse reprendre ses fonctions normales. M. de Kératry, dégoûté de la préfecture de police, vient de donner sa démission de chef de ce département, I] est remplacé par M. Edmond Adam, directeur du Comptoir d'escompte, qui jouit d’une excellente réputation, C’est un républicain modéré et un gentleman comme Jules Favre. Aujourd'hui ont paru les preruiers
Favre ayant demandé que Metz et la capitale puissent
em:
timbres-poste à l’effigis de la République. Les journaux écarlates avaient des colères bleues, au moins quatre fois par semaine, en voyant la figure du tyran continuer à régner sur les timbres, Si ces purs ont une si grande haine pour l’homme du 2 décembre, pourquoi né refusent-ils pas toutes les pièces d’or et d'argent qui sont à l'effigie de Napoléon IIT? Pour être logiques, ils ne devraient accepter que les billets de la banque de France. Comme l’agio sur l’or est de 8 fr. par 1,000 fr., soyez sûrs que la haine du tyran ne s’élèvera jamais à ce chiffre de 3 fr, de pérte. Des rumeurs, il en pleut. L'armée qui assiégeait Strasbourg marcherait sur Lyon. Le comte de Kératry, qui a fait ses preuves de capacité militaire dans la campagne du Mexique, serait appelé à un poste éminent dans l’armée active. Les d'Orléans, avec 40,000,000 de franes en poche, seraient à la tête de l’armée de 150,000 hommes formée à Rouen, qui maïche en ce moment au secours de la capitale. Le général Burnside est reparti ce matin. On prétend qu’il était chargé par Bismark de sonder le terrain à propos d’un armistice, Voici ce qu’aurait proposé le chancelier fédéral. Armistice de vingt jours pour permettre à la France d’élire une constituante qui traiterait de la paix avec l'Allemagne. Bismark, effrayé de la levée en masse de la France et de la dissolution imminente de tout ce qui n’est pas prussien dans l’armée allemande, voudrait éviter les dangers d’an hiver à passer sous les murs de Paris. Jules
se ravitailler pendant l'armistice, la discussion a été rompue, ce point n'ayant pas été prévu dans les instructions données au général Burnside. À mon avis, cette histoire d’armistice est un canard. Évacuation de Versailles par les troupes ennemies, qui marcheraient à la rencontre de l’armée qui vient de Tours. Rueil, également abandonné par les Teutons, serait occupé par le 3e zouaves. On a enlevé aux (Germains un convoi de douze voitures de légumes. Ca- “davres d'officiers supérieurs prussiens, 5 selon les uns, 8 d’après les autres, tous poignardés, apportés par la Seine sur la berge du quai de Notre-Dame. Le roi Guillaume lèverait le siège d'ici À quinze jours et irait hiverner en Alsace afin d’être plus près de sa base d’opérations.—1l n’y aurait que 84 canons et 7 mitrailleuses de livrés par l’industrie privée, le gouvernement offrant un prix que les fabricants ne peuvent accepter. Blanqui n’a pas été réélu par le 169 bataillon. Tant mieux. Les gardes nationaux de Belleville empêchent les enfants de se rendre dans les écoles des sœurs et dans celles des frères. Ces messieurs ne veulent plus de la calotte. Pourquoi a-t-on dépensé au moins 30,000 francs pour inscrire sur tqus les édifices publics les trois mots sacramentels: Liberté, égalité, fraternité, si un père n'a pas le droit d'envoyer son enfant chez l’instituteur qui lui convient? L’archevêque de Paris vient de publier un mandement qui permet la viande de cheval et la cuisine à la graisse les jours maigres. Si.le siège se prolonge pendant deux mois, il nous
faudra faire maigre tous les jours, un maigre de trappiste, car nous n'avons plus que des légumes secs et du pain.
MercreDt, 12 octobre. Un froid noir comme dans les derniers jours de novembre. Il me restait quel-
ques morceaux de bois de l'hiver dernier, je me
suis payé un petit air de feu. Tonnerre sur toute la ligne. On a canonné Nanterre, ‘Bougival, la Malmaison, l’île d'Amour, le Font-de-Beauté, Fontenay-aux- Roses, ete, tons endroits qui sont des nids à Prussiens.
Près de Bougival, rencontre assez sérieuse avec les as-
siégeants, qui sont obligés de battre en retraite en laissant une vingtaine de prisonniers. On nous annonce
une attaque formidable pour après-demain. Comme le
14 est l'anniversaire de la victoire d’Téna, les Prussiens voudraient prendre une revanche de la bataille qui ouvrit à Napoléon 1e' les portes de Berlin. Toujours des racontars. Le comte de Chambord aurait réalisé sa fortune pour armer 200,000 soldats, à la tête desquels il marcherait au secours de Paris. Pas n’est besoin de vous dire que c’est un conte bleu de Prusse. Les Allemands sont très bien logés dans les villages qui entourent la capitale dans un rayon de quinze lieues, Comme ils envoient de tous côtés des corps de ravitaillement, ils sont parfaitement nourris et souffrent beaucoup moins qu'on se plaît à le dire. Les journaux parisiens s'obstinent à représenter l’armée ennemie comme épuisée et démoralisée. Je crois que ce système d’entretenir la population dans des illusions continuelles pour-
mn
rait bien avoir pour résultat de nous préparer de cruelles déceptions. Les frères et amis de Belleville continuent à soulever des tempêtes dans un verre d’eau. Heureusement qu'ils demeurent isolés et que les dixneuf autres arrondissements les regardent dédaigneusement demander quand même la commune et s’agiter dans leur impuissance. Le Sapia arrêté samedi n’est pas l’homme compromis dans le complot du mois de mai. J’est bien un révolutionnaire, mais il n’a pas encore été mêlé aux agissements des conspirateurs. C’est un Français et non un Italien. Un journal anglais du 3 qui à pu traverser les lignes prussiennes, annonce que le Pape est toujours à Rome et qu'il est disposé à faire des arrangements avec Victor-Emmanuel. Est-ce vrai? Nous n’avons pas les moyens de vérifier l’exactitude des renseignements anglais.
Jeupr sorr, 18 octobre, — Un temps magnifique. Le midi, je me suis rendu au pont de l’Alma, où 8e trouve le dépôt des mitrailleuses, dans les bâtiments somptueux qui servaient de rémise aux voitures de l’empereur. Un lieutenant d'artillerie, pensionnaire de la maison, m'avait donné rendez-vous à 1 heure pour m'initier aux mystères de ces instruments de destruction. C’est simple comme bonjour et rapide comme la foudre. Ne me demandez pas de vous donner des explications sur lé mécanisme des mitrailleuses, de ces engins qui vomissent 600 balles à ia minute. Si je me lançais dans cette partie, je vous dirais des bêtises hautes et grosses comme les tours de Notre-Dame, Vous
savez que, pour tout ce qui regarde la mécanique, la balistique et autres sciences en ique, je suis d’une stupidité qui n’a d’égale que mon ignorance. Après avoir visité les écuries, où les 350 chevaux de l’empereur étaient admirablèement logés, nous avons jeté un coup d'œil aux appartements du grand écuyer, le général Henry. C’est magnifique, La salle à manger, en ébène, est d’un genre très sévère et très beau. Dans le salon et la chambre à coucher, les papiers peints sont remplacés par des tentures de soie qui produisent un effet charmant. Pendant ce temps, le canon d’Issy faisait rage. Comme mon lieutenant, qui est l’ingénieur du corps d'artillerie chargé du service des mitrailleuses, n’avait rien à faire pendant le reste de la journée, il me propose d'aller un peu voir ce qui se passe en dehors des murs. Je me garde bien de refuser. Nous prenons le bateau-mouche qui, pour 15 centimes, nous conduit à Auteuil. Là, nous nous dirigeons du côté de la porte du Point-du-Jour, par laquelle nous sortons de Paris. Prenant à gauche, nous marchons pendant une vingtaine de minutes et nous nous arrêtons sur une butte à la hauteur du bas Meudon. Il est deux heures et demie. On entend bien la fusillade et la mitraillade des batteries de campagne, ainsi que le bruit strident et sinistre des mitrailleuses, mais on ne voit rien du tout, le combat ‘8e livrant à 6 kil. (14 lieue) de l'endroit où nous sommes, Bagneux et Châtillon occupés. Le but de cette reconnaissance, qui était de forcer les Prussiens à
se montrer en masses considérables, était atteint. On savait maintenant que l’ennemi n'avait pas quiité les hauteurs qui s'étendent de Chcisy-le-Roi à Châtillon, pour aller au-devant de l’armée de la Loire, comme on pouvait le croire, attendu qu’il n’avait pas donné signe de vie depuis cinq jours. A trois heures, les Français, qui ne veulent occuper plus longtemps ni Bagneux ni Châtillon, commencent à se replier pour rentrer à Paris. C’est à ce moment que les forts d'Tssy, de Vanves et de Montrouge croisent leurs feux pour protéger la retraite des assiégés. Le paysage devant nous est très beau. Les bois de Meudon et de Clarnart, avec leur feuillage sombre sur lequel se détachent quelques maisons blanches, forment le fond du tableau. Avec la lorgnette de mon compagnon je vois les hombes lancées cr les forts éclater sur le plateau de Chätillon, où se trouve massée l'infanterie prussienne, qui nous est cuchée par un rideau d’arbres. Quelques obus font explosion avant d’arriver à leur but et projettent ure lueur rougeâtre sur les colline: qui nous font face. Dans ce duo grandiose, le tonnerre des forts fait le busso cantante, et l1 fusillade, avec ses notes aiguës, joue le rôle de téno:, Tout ::la est très pittoresque et très poétique. Malheurensement ce spectacle épique coûte trop cher à l'humanité, car, dan: quelques instants, il faudra compter les morts et is tlessés. À quatre heures, nous repassons le mur d'enceinte ét nous prenons le chemin de fer pour rentrer chez nous. Dans notre trajet d'Auteuil à la Villette, nous voyons, du
me me
:. HN haut de l’impériale, brûler le palais de Saint-Cloud.
NY Ce sont les canons du Mont-Valérien qui ont mis le
feu à cette demevre préférée à toutes les autres rési-
dences impériales par la famille Napoléon, et qui était,
depuis un mois, l'observatoire de l'état-major prussien.
La journée a été glorieuse pour les armes françaises.
On a fait plus de cent prisonniers. Les pertes de l’en-
nemi doivent être considérables. Celles de l’armée de
Paris ne dépassent pas 30 tués, parmi lesquels le
Ji comte Picot de Dampierre, et 80 blessés. On dit que
Napoléon III vient de publier un manifeste qui est
reproduit par les journaux de Londres. Que dit ce
À document? Nous l’ignorons, car nous sommes tou-
4 * | jours séparés du reste de l’univers. Le même on dit
L ajoute que Roubher, Lavalette, etc., intriguent constam-
ment à Londres contre l’ordre de choses établi à Paris
le 4 septembre, et que c’est à leurs menées que la répu-
blique doit de n'avoir pas été reconnue par l’Angle-
4 terre. Napoléon IIT peut avoir encore beaucoup de
1 As partisans en province, mais à Paris, je crois que sa ÿ cause est perdue pour toujours.
4 VENDREDI 80IR, 14 octobre.— Temps nuageux. A
part une escarmouche heureuse à Rueil, il n’y à rien
à signaler sur la rive sud, les Prussiens ayant deman-
dé un armistice pour enterrer leurs morts de la jour-
L 4 ñée d'hier. Il me semble que ces messieurs abusent
des armistices. Le combat du 13 n’a été ni assez long
ni assez meurtrier pour que le chiffre de leurs morts
soit tellement élevé qu’il faille leur accorder douze
em
heures pour accomplir leur funèbre besogne. Je crois qu'ils profitent de ces heures de trève pour élever des batteries et faire des mouvements de troupes. Le Français, chevaleresque et bon enfant, se laisse toujours berner par le Teuton, qui est autrer ent pratique et retors. Un officier prussien, fait prisonnier dans l’engagement d'hier, annonce que le Pape a quitté Rome. Pour quelle destination ? Nous n’en avons rien. Encore un manifeste. Le comte de Chambord vient de lancer une proclamation dans laquelle il offre ses services à la France, promettant de retourner en exil aussitôt que les envahisseurs auront été chassés du sol de la patrie. Par ce temps de crise suprême, tous les prétendants font leurs petits boniments en disant à cette pauvre France qui ne sait de quel côté se tourner: Prenez mon ours. Il paraît que les exploits des gardes nationaux de Belleville empêchaient de dormir le citoyen Mottu, le nouveau maire du 11° arrondissement. Je dois vous dire que cet arrondissement comprend le faubourg du Temple et une partie du faubourg Antoine. Remarquez que j'oublie le mot saint, car, depuis le 4 septembre, C’est un crime aux yeux de la démagogie radicale de prononcer ce mot digne des jours de l'inquisition, des siècles encroûtés de superstition, etc. Donc, le citoyen Mottu a voulu rendre des points aux frères et amis de Belleville qui font la chasse aux enfants qui osent encore aller à l'école des sœurs et à celle des frères. I1 a commencé par faire enlever les crucifix qui se trouvaient dans les écoles laïques, En-
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guite il a fermé toutes les écoles tenues par la calotte, Et pour couronner le tout, 1] na défendu à toutes les
institutions laïques de son arrondissement: 1° d’en-
seigner ou de faire des prières; 2° d'apprendre le catéchisme aux enfants; 80 de conduire les élèves, le dimanche, à l’église ou au catéchisme, comme cela se pratiquait sous le règne du tyran; 4° de s'occuper de la première communion. Sous l'empire, Napoléon III habillait à ses frais les enfants trop pauvres pour se procurer un vêtement convenable pour s’approcher de la sainte table. Comment trouvez-vous ce monsieur Mottu ? Si ce régime de la liberté devait durer, cette grotesque perséeution pourrait inspirer des craintes sérieuses pour l'avenir. Heureusement que la réaction se fera avant un mois.
SAMEDI s01R, 15 octobre.-— Temps d'automne, mais pas trop froid. Toujours des escarmouches, Le canon de Noisy a détruit le camp retranché que les Prussiens avaient élevé à la Poudrette. Les pertes de l’ennemi ont été considérables, puisqu'ils ont encore demandé un armistice pour enlever leurs morts. Il se confirme que.le chiffre des Allemands mis hors de combat dans la journée du 13, s'élève au moins à 1,500 tués ou blessés. On nous égrène aujourd’hui tout un chapelet de racontars de mauvais augure. Pendant que la république rouge serait proclamée à Lyon, un gouvernement se serait constitué pour acclamer Henri V, En Normandie, l’ex-député Estancelin pousserait le eri : Vive le comte de Paris! L'armée de Lyon aurait été
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mise en déroute par les Prussiens, Sous les murs de Metz, Bazaine aurait subi un échec grave le 8 courant. Un cancan absurde: les soldats de Guillaume, qui semblent s'éloigner des forts, n’opèrent ce mouvement de recul que pour couvrir de torpilles toute la zone qui se trouve en avant des ouvrages avancés de la défense, afin de faire sauter les corps d'armée qui sortiront de Paris pour aller les attaquer dans leur camp retranché. Encore un conte bleu: les francs-tireurs des Vosges se seraient em parés de Berlin après avoir dévasté la Prusse et auraient proclamé la république dans la capitale de la Prusse. En apprenant cette nouvelle mirobolante, le roi Guillaume aurait juré comme un païen pendant toute une journée, et son compère Bismark serait parti en toute hâte pour aller ramener les Berlinois aux traditions monarchiques. Avant de partir en guerre pour tuer les républicains des bords de la Sprée, Bismark aurait proposé un armistice au gouvernement de la république, afin que la Frarice pût procéder à l’élection d’une constituante. Je comprends cette ficelle du chancelier fédéral, qui voudrait donner le change à l'opinion publique en Europe. En proposant aux hommes du 4 septembre des conditions: d’armistice inacceptables, il ne cherche qu’un prétexte pour dire aux nations neutres : “ Le gouvernement de ‘ l'Hôtel de Ville, malgré mes offres d’armistice, refuse “ de faire élire une assemblée nationale qui, ne voyant ‘en lui que le délégué d’une faction infime, le ren- + verserait immédiatement. C’est donc dans l'intérêt
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‘“ de ln majorité des Français que je suis obligé de “ prendre Paris, afin que le pays puisse nommer un ‘ pouvoir légal et régulier.” Les puissances étrangères se laisseront-elles de nouveau berner par le Bismark ? Deux bonnes fortunes aujourd'hui. Le Nouvelliste de Rouen du 11 et le Times du 10 ont passé à la barbe des Prussiens. La feuille normande nous apporte le texte de la proclamation que Gambetta a lancée dans les départements, À mon avis, il fait sonner trop haut et trop souvent le mot république. Il me semble que dans ce moment suprême, où l'existence même de la France est en question, on ne devrait pas songer à faire une réclame pour le parti auquel on appartient. Le pape est toujours à Rome. Le plébiscite a donné 40,000 oui pour Victor- Emmanuel et 46 non. Il est bien évident que l'immense majorité des États ponti-
ficaux s’est abstenue. L’officier prussieu qui affirmait que Pie FX n’habitait plus le Vatican, avait-il des renseignements plus récents que ceux de la feuille de Rouen, qui portent la date du 9? Je ne le crois pas. Les nouvelles de la province sont bonnes. Vaincue à Artenay, une partie de l’armée de lg Loire a pris le lendemain, le 11, une éclatante revanche sous les murs d'Orléans. Les armées s'organisent sur tous les points du territoire, et avant un mois Jes Prussiens seront investis à leur tour. Si je suis bien informé, le plan de HA la défense n’est pas de risquer une grande bataille, | mais de faire la guerre de partisans, de couper les communications et d'enlever les convois de l'ennemi,
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en un mot, de l’isoler complètement de sa base d'opérations. En ce moment, il forme autour de Paris une ligne d'investissement composée de 300,000 soldats. Dans trois ou quatre semaines, il sera pris à sou tour dans un cercle gigantesque de 500,000 hommes. Le jour où ce demi-million d'hommes s’unira au demimillion qui compose l’armée de Paris, l'invasion prussienne, prise entre cette enclume énorme, la capitale, et ce marteau tiianesque, l’armée de la province, sortira terriblement aplatie de cette formidable étreinte. Je n'ai pas à vous parler des nouvelles du Times, que vous connaissez depuis longtemps. Trois dénéches du jourpal de la Cité ont plus particulièrement attiré mon attention. On annonce de Berlin que deux ballons pari-
siens sont tombés entre les mains des Allemands, qui
ont saisi toutes les lettres emportées par ces courriers aériens. J'espère qu’une de mes lettres hebdomadaires n’est pas tombée entre les mains de ces Teutons, Vogel de Falkeinstein marcherait sur Lyon à la tête de 80,000 hommes. Si on additionnait les chiffres des armées que, depuis un mois, les nouvyellistes font marcher sur la seconde ville de France, on aurait un total d’au moins un million. Le vénérable Times nous raconte une bourde transcendante. Il nous apprend que Crémieux et l’archevêque de Tours sont allés au-devant
de Garibaldi qui arrivait de Marseille; puis, avec un
sérieux imperturbable, il a ajouté que le vieux chef de condottieri, le juif Crémieux et le haut dignitaire de l'Église se sont montrés au peuple sur le balcon de
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JOURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 115 l’archevéché, et là, dans un élan de fraternité républicaine, tds se sont embrassés aux acclamations de la foule. Je croyais que nos voisins les Yankees avaient le pompon pour les canards à haute pression. Le Times vient de prouver qu’il peut rendre des points au frère Jonathan. On s’attend d'ici à quelques jours à des opérations militaires offensives. Tant mieux, et puissionsnous enfin rompre le réseau de baïonnettes qui nous sépare du reste de l'univers. Une lettre de M. Conti, secrétaire de l’empereur, déclare apocryphe le manifeste signé NapoLéon, L’amiral Fourichon est remplacé par Gambetta au ministère de la guerre à Tours. Nous ne sortirons donc pas des avocats ?
Le roi de Prusse devient bon enfant, Il a dispensé Versailles de payer la contribution de 400,000 francs qu’il lui avait imposée. Dans l’intérieur de Paris, tout va bien. Blanqui, Pyat et Cie semblent avoir renoncé, du moins pour le moment, à leurs manifestations en faveur de la commune. J'ai passé sur la place de l'Hôtel de Ville vers trois heures de l'après-midi, Ii
n’y avait pas cinquante pertonnes. C’est un bon signe,
car, depuis le 4 septembre, la place de l'Hôtel de Ville a été le rendez-vous des politiqueurs et des badauds. La vie commence à être dure pour les gens qui aiment la bonne chère. Une bécassine se vend vingt francs, un poulet dix-huit francs, un lièvre trente francs. Pour le menu peuple qui, comme moi, se contente de bœuf, de soupe et de pommes de terre, l'augmentation dans
les prix ne dépasse pas 250%. Le pain n’est pas aug-
menté, le vin non plus. Une bonne nouvelle pour finir la journée, Le général Cambriels a réussi à s'établir solidement en Alsace sur les derrières des Prussiens. Il a avec lui 20,000 soldats de Félix Douay, plus 15,- 000 francs-tireurs de l’Alsace et de la Lorraine. Les approvisionnements des Allemands pourront donc être bientôt coupés.
DIMANCHE 801R, 16 octobre, — Ciel gris et mélancolique, un vrai temps à faire de la tire. Au prône, on recommande aux prières le comte Picot de Dampierre, tué dans le combat de jeudi. Cet héroïque soldat, qui est mort en chrétien, n’était âgé que de trente-trois
‘ans et avait 200,000 francs de rente. Le canon de Romainville a grondé toute la journée. Il a chassé de Créteil les Prussiens qui voulaient établir une batterie dans ce village. Deux ballons sont partis ce matin avec les lettres de Paris. Puisse ma lettre de vendredi arriver à bon port! On annonce la mort du prince royal de Prusse à Versailles. T1 aurait succombé à une fluxion de poitrine. Sous toutes réserves, comme disent les grands journaux. Portalis, le rédacteur en chef de la Vérité, a été arrêté vendredi soir pour avoir annoncé le matin des nouvelles qui sont reconnues vraïes &ujourd’hui et dont j’ai pris note hier. Je crois que le gouvernement à fait une boulette en faisant arrêter ce journaliste. Ce n’était réellement pas la peine de faire une opposition si bruyante à l'empire quand il faisait des procès de presse, pour recommencer le même sys-
tème sous la république une et indivisible. Remarquez
que, sous le tyran, les écrivains n’ont jamais fait un seul jour de prison préventive, tandis que cé malheureux Portalis est enfermé dans la cellule même de Troppmann en attendant son procès. Dans le mois d'août, Gambetta et Ferry présentaient chaque jour et appuyaient de leur parole des pétitions de radicaux enragés, qui demandaient que les prêtres, les ministres protestants fussent obligés de porter les armes pour la défense de la patrie. Samedi, une députation de Belleville s’est rendue à l'Hôtel de Ville pour demander l'armement du clergé. Ferry a répondu que le gouvernement ne trouvait pas opportun de ‘soulever cette question en ce moment. Il a parfaitement raison. Mais pourquoi, lorsque l’on est dans l’opposition, demander une chose que l’on sait bien être obligé de refuser le jour que l’on arrivera au pouvoir? Le grand défaut de toutes les oppositions en France, comme un peu partout, du reste, c’est de n'être pas loyales. Elles demandent toujours la lune, et quand elles sont devenues l’autorité, elles ne donnent même pas une étoile de dixième grandeur. Garibaldi est bien réellement à Tours. Je ne comprends pas bien quel appui ce vieillard, plein de fiel ét de rhumatismes, peut apporter à la défense nationale. Ce n’est qu’un chef de bandes qui ne saurait commander 100,000 hommes. Ce qu’il faut à la France, c’est un génie supérieur capable de faire manœuvrer le demi-million d'hommes qui se lève dans les départements. Garibaldi, renommée sur-
faite par l: camaraderie révolutionnaire, n’est certai-
nement pas ce génie-là. Comme le nom de ce vieil énergumène, qui, depuis dix ans, n’a cessé de demander la tête du pape, sonne très mal aux oreilles catholiques, sa présence à la tête des armées françaises pourrait bien paralyser l'élan patriotique des provinces de l'Ouest et du Midi, où le sentiment religieux est encore si vivace. Les légumes commencent à baisser de prix. Tous les jours, sous la protection des forts, les maraudeurs vont faire dans les villages une abondante récolte à la barbe des Prussiens, qui n’osent s’approcher trop près des canons de la marine, qui portent à deux lieues, Pour le poisson frais, il faut être riche comme Monte-Cristo pour se payer une truite ou une sole. Comme les bouchers n’ouvrent plus leurs boutiques que tous les deux jours, les ménagères sont obligées de faire la queue comme aux théâtres pour avoir le pot-au-feu. On dit que nous allons bientôt être mis À la ration. Jusqu'à présent nous n'avons pas trop à nous plaindre. Il n’y a plus de beurre pour les petites et moyennes bourses. La cuisine se fait à la graisse. Dans les premiers jours, on faisait bien un peu la grimace; aujourd’hui, on ne s’en aperçoit plus. Le fromage ne se trouve plus que sur la table des nababs. Pour moi, pauvre diable, je n’en ai pas vu depuis quinze jours, mais, comme le roi d’Yvetot, je dors fort bien sans gloire. et sans fromage.
Lonor sorr, 17 octobre.— Pluie le matin ; à dix heures, soleil radieux, et temps presque chaud toute la journée. Combats d’avant-postes et canonnade du côté
.OURNAL DU SIÈGE DE PARIS. 119 d'Argenteuil. Les forts se taisent. On dirait qu'ils font Le lundi. On nous annonce le bombardement pour après-dermain, anniversaire de la bataille de Leipsick. Je ne crois pas à cette mesure extrême, d’abord, parce que, ne pouvant établir de batteries sans qu’elles soient démolies par le feu des forts, les Prussiens ne pourraient atteindre le mur d'enceinte ; ensuite, parce que Guillaume n’osera pas prendre devant l'Europe la responsabilité d’un acte aussi sauvage que le bombardement de la capitale du monde civilisé. Le nonce est parti hier à onze heures. Quelques-uns prétendent qu’il ne reviendra plus à Paris, puisque le pouvoir temporel, dont il était le représentant en France, a cessé d'exister. Je crois que c’est là une appréciation erronée, Comme chef suprême de l’Église, le pape aura toujours un représentant auprès des puissances catholiques.—- Si nous n’avons plus de fromage, nous avons toujours des cancans ; c’est moins nourrissant, mais ça aide à tromper les ennuis de l'investissement. Le prince Frédéric-Charles serait très malade du typhus. Le comte de Chambord aurait abdiqué en faveur du comte de Paris. Les vieilles douairières du faubourg Faint-Germain vont joliment jeter les hauts cris si ce racontar arrive à leurs oreilles. Un prêtre de l'église Saint-Roch à Paris, arrivé ce matin, aurait apporté la nouvelle que Bazaine est enfin débloqué. Les géue raux américains Burnside, Sheridan et Forsyth auraient reçu l’ordre de quitter immédiatement l’armée monarchique du roi de Prusse, qui fait la guerre à la
république sœur. Je ne comprends plus rien aux allures du gouvernement. Le journal officiel de ce matin publie un travail complet sur les fortifications de Paris, indiquant le fort et le faible de la défense. Si un journaliste avait dit la dixième partie de ce que la feuille gouvernementale annonce urbi et orbi, il y a longtemps que le rédacteur indiscret serait à Mazas, en train de méditer l’axiome arabe: La parole est d’argent, mais le silence est d’or. On affirme que l’ambassadeur d'Espagne, M. Olozaga, vient d’être rappelé, parce qu'il s'est mis, sans l'autorisation du cabinet de Madrid, en relations officielles avec le gouvernement du 4 septembre. Si ce bruit se confirmait, il faudrait donc croire que le parti républicain est décidément en baisse dans la patrie du Cid. Charette, qui commandait les zouaves du pape, et Cathelineau, petit-fils du célèbre Vendéen, sont maintegant à Tours, où ils organisent une armée de leurs compatriotes. A chaque combat qui se livre sous nos murs, les Parisiens font une véritable course aux blessés, C’est à qui arrivera le premier sur le champ de bataille, quand tout est fini, bien entendu, pour enlever un défenseur de la patrie, Il y a moins de charité que de calcul égoïste dans ce zèle pour soigner les victimes de la guerre. Comme là maison qui abrite un bleésé a le droit d’arborer le pavillon de la convention de Genève, on ne voit souvent dans le pauvre soldat mutiié qu’un paratonnerre qui préserverait de la violence des vainqueurs gi la ville était prise d'assaut. t
Map sorr, 18 octobre. — Je me trompe, 28 vendémiaire, an 79, pour employer la formule des journaux républicains. Pour les radicaux, le monde n'existe que depuis le 21 septembre 1792. Soleil brillant, température assez aouce, Canonnade des forts du Mont- Valérien, de Nogent, de Vanves et d’Tssy, qui empêche les Prussiens d'établir leurs batteries. On dit aujourd’hui que le citoyen Mottu, le maire du XIe arrondissement, a donné sa démission sur la demande du gouvernement. Si c'est vrai, tant mieux; car c'était une honte pour Paris de voir ce banquier de cinquième ordre, ce qui veut dire usurier, oser violenter la conscience de ses administrés. On dit aussi que l’ordre de la Légion d'honneur va être aboli. À mon avis, ce serait une faute. Que ne fait-on pas, en France, pour obtenir ce petit ruban rouge qui constitue l’aristocratie du courage, du talent et du travail? Pourquoi abolir cette récompense nationale qui né coûte rien au ‘pays et qui produit de si grandes choses? En décrétant l'abolition de la Légion d’honnewur, le gouvernement céderait aux criailleries de ces impuissants envieux qui s’agitent dans les bas-fonds de la démagogie et qui ne peuvent supporter aucune supériorité. Ce serait une maladresse et une lâcheté, Proudhon avait bien raison quand il écrivait: ‘‘ Le fond &e toute démocratie, c’est l'envie.” En ce moment, il faut être un fier aristo pour manger du pain rôti, le beurre se vend 16 fr. la livre. Le gouvernement vient d'acheter 20,000 bœufs pour la capitale. Comment entreront-ils dans
Paris? En ballon? On parle d’une sortie prochaine commandée par le généra! Trochu. Rochefort et Ferry, portant l’uniforme de colonel, l’accompagneront. Gambetta, ministre de la guerre à Tours, Ferry, colonel à Paris, ne dirait-on pas des héros de vaudeville? Décidément ces avocats ne doutent de rien. Le général Triskow, chef du cabinet militaire du roi de Prusse, a été tué le 2 octobre, à Montretout, par un obus du Mont-Valérien. Je vous parlais, il y a quelques jours, du couvre-feu. Une proclamation du maire de Paris, Étienne Arago, invite les citoyens à éteindre le gaz à 104 heures, afin de ménager la provision de charbon, qui ne peut se renouveler pendant la durée de l’investissement. Vous verrez que nous arriverons au couvrefeu de nos aïeux. Il n’y a plus que 225,000 hommes autour de Paris. Espérons que, puisque le cercle de fer qui nous entoure est amoindri, nous pourrons bientôt le briser.
Merorenr, 19 octobre.— Beau temps, mais froid. Nous attendons encore le bombardement annoncé pour aujourd’hui. Cependant, comme les Prussiens voulaient faire parler d’eux le jour de l’anniversaire de la bataille de Leipsick, ils ont tenté, à deux heures du matin, de prendre Cachan par surprise. Repoussés par les mobiles du Finistère, ils sont revenus à la charge deux heures après. Ils ont été refoulés une seconde fois par la fusillade des moblots et les feux croisés des forts de Vanves et de Montrouge. Du reste, la nuit a été bruyante. Le Mont-Valérien, le fort d'Issy et celui
nd ; JOURNAT, DU SIÈGE DE PARIS. 1923
de Bicêtre n’ont cessé de gronder. Près de Charenton, AT les soldats de Guillaume n’ont pas été plus heureux. if, Les mobiles de la Normandie se sont emparés de Mai- Ut sons et de Créteil, et s’y sont installés et fortifiés malgré deux attaques de l'ennemi, qui avait reçu des renforts pour revenir à la charge. Escarmouche heureuse à Charlebourg, près de Saint-Denis. Il n’y a plus que 50,000 hommes à Versailles. Depuis quelques jours, At plus de deux mille blessés prussiens sont arrivés dans cette ville. On suppose que ce sont les soldats tombés dans le combat du 11, livré près d'Orléans, où les Germains ont été brossés. Le prince royal de Prusse n’est pas mort. Pour se consoler de sa vie, on annonce la maladie de Bismark. Les mobiles viennent d’enlever quarante-deux voitures de provisions et de légumes. On dit que parmi ces victuailles il se trouve NE du fromage. Les gourmands se lèchent déjà les lèvres, rs Il paraît que je m'étais trop hAté de chanter le désintéressement de nos seigneurs et maîtres. Ce n’est pas mille franes, maïs bien cinq mille francs par mois, de soixante mille francs par an que ces messieurs reçoiro vent. Encore un coup d'épaule des journaux officieux etnous arriverons aux 100,000 des ministres du tyran. Il faut bien gagner sa pauvre vie. Enfin l’iconoclaste Mottu n'est plus maire du XI° arrondissement, Il vient d’être destitué. Une trentaine de chefs de bataillon: es faubourgs du Temple et de Saint-Antoine se sont présentés à l'Hôtel de Ville en chantant: Rendeznous Motitu ou laissez-nous mourir. Jules Ferry, avec
une fermeté dont il faut lui savoir gré, a répondu que le gouvernement ne sacrifierait jamais la liberté religieuse aux criailleries d’une faction. Sur ce, on s’est séparé en 8e disant des gros mots. On ennonce pour demain une manifestation des prétrophobes. Je n’en crois rien. Blanqui n’a pas été réélu commandant par le 169% bataillon. Il n’a obtenu que deux cent quarante-neuf votes, tandis que son concurrent, Bruley, républicain modéré, était nommé par sept cent soixante-neuf voix. On annonce la mort d'Alexandre Dumas, père, qui aurait succombé, à Dieppe, le 13 courant, à une congestion cérébrale. Deux cancans. Trois cents canons américains seraient arrivés à Bordeaux. Napoléon IIT aurait eu une attaque de paralysie qui met ses jours en danger.
Jeupt sotr, 20 octobre.—Beau temps le matin, neige le soir. Rien à noter en fait d'opérations militaires, Toujours le même travail de Pénélope. Chaque jour les Prussiens commencent à élever des batteries, que les canons des forts démolissent avant qu'elles soient établies. Pas la moindre manifestation Mottu. On dit que l’on a trouvé à Bagneux, lors du dernier combat, des balles prussiennes qui sont empoisonnées. Je crois que c’est encore un de ces contes comme il en pleut depuis le commencement du siège. On dit aussi que . : tous les Américains domiciliés à Paris doivent quitter la capitale cette semaine. Pourquoi? A cause du bombardement, qui ne se fera ni à Pâques ni à la Triuité ? Passons cet on dif au compte des cancans. Nous
mangeons du cheval deux ou trois fois par semaine. Comme goût ce n’est pas mauvais. Seulément, j'ignore pourquoi mon estomac le digère assez difficilement, Hier, on nous a servi de l’âne. Rôtie, cette viande a le goût du porc frais. Elle est lourde. On assure que dans les faubourgs on mange du rat. Les gourmets prétendent que le jambon de rat est une merveille comme chair délicate. Je ne tiens pas à déguster mattre raton. Pourtant il ne faut jurer de rien, Si le siège se prolonge, nous serons peut-être très heureux d’avoir quelques côtelettes de rat à nous mettre sous la dent. Qui sait si dans deux mois une épaule de rat ne sera pas cotée à la Bourse comme une action de chemin de fer. Je ne parle pas du chat. Sous les Mérovingiens, les traiteurs de la barrière servaient déjà’ à leurs clients des matous sous le nom de lapin. Si la viande commence à devenir rare, en revanche le pain d'épice abonde. Il y en a des montagnes dans toutes les montres des épiciers. Les marchandes des quatre saisons, à qui le manque de légumes et de fruits avait fait des loisirs forcés, reparaissent dans les rues avec leurs petites voitures pleines de pain d'épice, en criant: À deux sous le morceau! A deux sous ! Il y en a aussi à un sou. Ici le pain d'épice se fait avec du miel et non avec de la mélasse comme chez nous. Il est très bon. Je me demande où l’on peut prendre le miel nécessaire à cette avalanche de: pain d'épice ? Du reste, le miel est toujours au prix ordinaire.
VENDREDI 80IR, 21 octobre.—Beau temps d'automne,
Grande reconnaissance du côté de Bougival et de la Malmaison, La lutte a duré depuis une heure jusqu’à six heures p, m. Les assiégés ont perdu deux canons et quatre cent quarante-trois hommes, tués, blessés ou disparus. Les pertes.des Prussiens doivent être quatre fois plus considérables. On a reconnu dans é cette sortie les endroits où l'ennemi massait ses troupes et on l’a forcé à reculer ses positions. Le rédacteur de la Vérité a été mis en liberté aujourd’hui. J'espère que le gouvernement ne donnera pas suite à cette affaire, qui ne peut que le rendre impopulaire et lui créer des embarras sérieux. Le lycée, qui s’appela d'abord collège Bourbon, puis lycée Bonaparte, portera désormais le nom de lycée Coudorcet. La rue Bonaparte est également débaptisée. Elle se nommera à l'avenir rue Armand-Barbès. Est-ce que les hommes du 4 septembre s'imaginent qu'un décret suffit pour supprimer l’histoire et arracher de la mémoire de la France et du monde le nom du vainqueur de Marengo et d’Austerlitz ? Tous ces changements annoncent une grande petitesse d'esprit chez ceux qui les ordonnent. On dit que les cinq bataillons qui étaient sous le commandement de Flourens seront passés en revue démain par Rochefort. Le rédacteur de la défunte Mar. seilluise se séparerait du gouvernement provisoire pour se mettre avec Flourens à la tête des ultra-radicaux. J'en doute. Toutes les personnes qui ont du fer, du bronze ou du cuivre, le portent au Conservatoire des arts et métiers, qui centralise tous les métaux propres
à la fonte des canous, Le siège produit un effet étrange. En temps ordinaire, la moyenne des suicides, à Paris, est de trois par jour au moins. Depuis le 24 septembrè, pas un seul suicide dans la capitale. Les vols, les assassinats ont également diminué dans la proportion de 60%. Ce dernier chiffre se conçoit. D'abord, avant l'investissement, on a fait sortir de Paris plusieurs milliers de mauvais garnements, Puis, tous les hom-
. mes valides étant obligés de monter la garde aux remparts, messieurs les assassins, obligés de mourir pour la patrie, n’ont pas le temps de travailler.
SAMEDI 801R, 22 octobre, — Temps sombre. Comme mouvement militaire, rien qui vaille la peine d’être noté. Le citoyen Blanqui se plaint amèrement de n'avoir pas été réélu par le 169 bataillon, et attribue sa défaite aux jésuites. Voyez-vous les disciples de gaint Ignace intriguant à Belleville contre le vieux conspirateur ? Il faut avoir de i’aplomb pour oser débiter des rengaines aussi bêtes et aussi vieilles, Le commandant Sapia, traduit devant un conseil de guerre pour avoir voulu renverser le gouvernement, vient d’être acquitté. Nous recevons aujourd'hui une dépêche de Tours qui nous annonce le départ de Gambetta pour Besançon, où il va organiser la défense nationale. Le reste de la dépêche ne contient que des phrases sonores. Pour la dixième fois le gouvernement nous répète que l’armée prussienne est complè-
tement démoralisée. Pourquoi ces troupes qui, depuis le 4 août, marchent de victoire en victoire, seraient-
elles démoralisée: ? Sous le rapport matériel, elles sont dans une meilleure situation que nous, puisqu’elles font chaque jour des razzias dans les départements, où elles enlèvent la viande de boucherie et les légumes. Comme logement, les soldats du roi Guillaume sont mieux traités que nos mobiles qui campent entdehors des murs, puisqu'ils ont pour s’abriter les maisons des villages abandonnés à quinze lieues à la ronde. Ajoutez à l'enivrement de leurs incroyables succès et à leur bien-être matériel l'assurance que leur donne Guillaume qu’ils feront Noël à Paris, et vous comprendrez que les Germains peuvent et doivent attendre avec patience le moment où la faim nous forcera à leur ouvrir nos portes, ce qui arrivera nécessairement si les armées qui viennent À notre secours sont anéanties par l'ennemi, Le gouvernement devrait laisser aux journaux officieux le soin de raconter aux jocrisses les billevesées de cette force. Les clubs vont toujours leur petit bonhomme de chemin. Ennuyeux presque toujours, ridicules très souvent, mais rarement terribles. Les jacobins du temps jadis deviennent de plus en plus difficiles à trouver. Hier, au club de la Cour des Miracles, on a voté à l'unanimité que la France ne devait pas se borner à chasser les Prussiens, mais qu'elle avait le devoir de passer le Rhin et d'aller proclamer la république à Saint-Pétersbourg, à Vienne et à Berlin. Comme il faut des canons pour réaliser ce projet mirobolant, on a fait une collecte.
Remärquez qu'il y avait là plus de cinq cents démo-
‘crates de la plus belle eau. Devinez combien la quête a produit? Quatre francs ! Ces belliqueux citoyens n’ont même pas donné chacun un sou, car le chiffre de la collecte aurait été au moins de vingt-cinq francs. Forts en guoule, mais durs à la détente, ces ultra-radicaux. Dans le Journal officiel de ce matin, le gouvervement déclare absolument faux le bruit qui avait couru au sujet des balles prussiennes empoisonnées. Pour ma part, je n'avais pas un instant ajouté foi À cette rumeur alarmiste.
DimanonE 801R, 23 octobre.—Pluie torrentielle jusqu'à trois heures, soleil et beau temps jusqu’au soir. Ce matin, à 2 heures, un corps d’éclaireurs a enlevé 22 sacs de légumes aux Prussiens. Une dépêche de Gambetta, publiée ce matin dans l’Officiel, annonce qu'Orléans est occupé par les Prussiens, qui sont également entrés à Châteaudun, Eure-et-Loir. L'armée de la Loire n’est donc pas encore formée, puisqu'elle laisse la ville de Jeanne d'Arc aux mains de l’ernemi ? Ou bien, après avoir été victorieuse, le 11, à Artenay, a-t-elle été vaineue dans un nouvel engagement ? Tout cela n’est guère rassurant. On a fait venir d'Algérie l'artillerie qui s’y trouvait et qui est beaucoup plus considérable qu’on ne le croyait. Guilläume maître d'Orléans, les membres du gouvernement délégués à Tours vont-ils continuer à demeurer dans cette ville, où leur sécurité me semble assez compromise ? Les Prussiens publient à Versailles un journal français in- ‘titulé le Nouvelliste, qu'ils répandent à profusion dans
les départements. Le Figaro de ce matin a pu se procurer le numéro du 21, dont il donne de nombreux extraits. La feuille de M. de Bismark annonce sérieusement que sur les hauteurs qui entourent la capitale, on voit les Parisiens s’égorger régulièrement tous les jours depuis le commencement du siège, et que toutes les classes de la population soupirent après l'entrée des Prussiens à Paris. Cet aimable journal nous apprend même que nous ne mangeons plus que de deux jours l’un, et que l’on a emprisonné tous les prêtres en attendant que l’on renouvelle les massacres de septembre. Heureusement que le gouvernement envoie Lee deux ou trois fois par semaine des ballons montés qui A à
font connaître aux provinces la véritable situation de Le la capitale. Chapitre des on dit. Insurrection en Corse ; : qui aurait proclamé Napoléon IV. Le âus d'Aumale he poserait sa candidature comme député à la future de
constituante dans le département de la Charente. Le prince Napoléon, dont la lâcheté proverbiale a fait tant de mal à l'empereur dans l’armée et dont l’impiété a tunt contribué à ren”: la dynastie impopulaire dans le monde catholiqt : u1rait succombé à une congestion cérébrale, ä son château de Prangins, en Suisse. Il y a quelques jours, on annonçait que Napoléon IIT avait eu une attaque d’apoplexie, aujourd’hui on aflirme qu'il est devenu complètement idiot. Depuis hier on voit des pêches. Elles se vendent la modeste sonime de vingt sous pièce. Les œufs valent maintenant trois francs einquante à quatre francs la douzaine.
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Lunni soir, 24 octobre. — Temps sombre avec des averses dans l’après-midi, Calme complet sur toute la ligne. Nous venons d’avoir une aurore boréale comme PEurope n’en a pas vu depuis un siècle. Le ciel était rouge comme si un incendie formidable avait éclaté autour de Paris. On a eru un instant que c'était la forêt de Bondy qui brûlait, Tout le monde était aux portes. Beaucoup de gens regardaient avec anxiété ce spectacle étrange et voyaient dans ce phénomène, les
uns, le signe de grands malheurs pour la patrie, les
autres, le présage de la défaite des Prussiens. Ce gigrntesque manteau rouge, à travers lequel les étoiles scintillaient comme des paillettes d’or sur un fond de
‘ velours, se déroulait sur nos têtes et semblait devoir
nous ensevelir dans un suaire sanglant. C’était grandiose mais sinistre, Peut-être aussi les tristesses d’un siège qui se prolonge, les malheurs de la France qui semble s'effondrer sous les pas de l'invasion, la douloureuse incertitude de l'avenir, nous faisaient-ils voir dans ce spectacle merveilleux un côté sombre, qu'en des temps moins malheureux nos yeux n'auraient pas au trouver. Au moment où je vous écris, 94 heures du soir, le ciel a une teinte rosée comme le champagne œil-de-perdrix. Dans l'après-midi, une fabrique de bombes a fait explosion à Montmartre. Une personne tuée, trois blessées. Pour amadouer le XIe arrondissement, qui ne pouvait, comme Calypso, se consolet de la perte de son maire, le citoyen Mottu, le Journal officiel de ce matin nous annonce que le boulevard du
Prince-Eugène, qui traverse le susdit arrondissement, portera désormais le nom de Voltaire, et que la statue du frère de la reine Hortense, qui se trouve sur la place qui occupe le centre de ce boulevard, sera renversée et remplacée par celle du patriarche de Ferney. On a destitué le maire qui faisait la guerre aux crucifix, maïs pour consoler les radicaux, on leur donne la statue de celui qui a écrit: Écrasons l'infâme ! La statue du prince Eugène, qui s’est tant de fois battu glorieusement et victorieusement contre les Prussiens, était, il me semble, dans les circonstances présentes, plus en situation que celle de l’homme qui fut le plat valet de ce chenapan de génie que l’histoire nomme Frédéric le Grand. Le gouvernement a commis là une grande faute, car sa faiblesse prouve à la France qu'il en est réduit à compter avec la faction infime qui a déclaré la guerre non seulement au christianisme, mais à toute religion. Il y a trois jours, l’orgarte le plus violent de ce parti, la Patrie en danger, imprimait la monstruosité suivante: Guerre aux Prussiens ! mais surtout guerre à Dieu ! car c’est notre croyance absu;de dans un être suprême qui est la cause de tous nos malheurs. Je pense qu'avant longtemps le gouvernement de l'Hôtel de Ville paiera cher la pusillanimité qui lui fait subir la pression d’un parti aussi odieux que sacrilège, aussi insensé qu’impuissant.—Depuis quelques jours, les légumes frais sont assez abondants et les prix très abordables par les petites bourses. On nous fait espérer que nous serons débloqués avant quinze jours
par la mise en activité du chemin de fer d'Orléans. Quel bonheur si je puis enfin recevoir de vos nouvelles, dont je suis privé depuis quarante jours | Marpi soir, 25 octobre.—Pluie toute la journée. Pas d'opérations militaires dignes d’être mentionnées. Aujourd’hui je n'ai entendu ni le clairon ni le tambour. Comme la rue de l’Entrepôt est une des rues les plus larges du quartier, on y fait l'exercice deux fois par jour, le matin à sept heures, l’après-nsidi à quatre heures. Si j'avais autant de pièces de cent sous que j'ai entendu de fois depuis deux mois: Par file à droite, par file à gauche, marche ! je serais presque un rentier. Gambetta nous envoie de Tours des nouvelles qui portent la date du 21. La petite ville de Châteaudun a fait une défense héroïque. Les gardes nationaux, aidés de quelques francs-tireurs, ont soutenu pendant toute une journée le choc de 5,000 Prussiens et leur ont mis 1,800 hommes hors de combat. Il ne faut pas oublier que Châteaudun est une ville ouverte, et que ses défenseurs n’avaient d’autres remparts contre l'artillerie de l'ennemi que des barricades élevées à la hâte. Ce n’est qu'après avoir bombardé et incendié cette courageuse cité, qui ne compte que 6,000 âmes, que les soldats du roi G:: saume ont pu s'établir sur ses ruines. M. Thiers est revenu à Tours gros Jean comme il était parti. Du reste, tout le monde s’y attendait. T1 faudrait être bien naïf pour croire que l’Europe, toute monarchique à l'exception de la Suisse, prendra la défense, contre un roi, d’une république veut non
seulement chasser l'invasion, mais encore renverser tous les trônes. Grand émoi parmi les fumeurs. 1 paraît qu’il n’y a plus de tabac que pour un mois. J’aime bien à fumer ma pipe, maïs si le siège ne doit pas nous imposer de plus rudes sacrifices que celui-là, je m'en consolerai facilement. Impossible de sortir de Paris sans la permission de l'autorité. Même ceux qui veulent se risquer en ballon doivent avoir un permis du gouverneur de Paris. En ce moment, il y a 8,145 demandes de permissions de prendre la clé, non pas des champs, mais des airs. Les gens de Belleville, qui ont si souvent et si bruyamment demandé de faire des sorties, s’abstiennent prudemment de s'engager dans les 40,000 volontaires demandés par le gouvernement à la garde nationale pour faire des régiments de marche, Ts disent maintenant que c’est un piège que les jésuites (lisez Trochu) leur tendent afin de les faire massacrer par les Prussiens. Braves quand ils savent qu'on ne peut les envoyer sur le champ de bataille, lâches quand on leur offre d’aller au feu, les gueulards sont les mêmes dans tous les pays. On dit que la ville de Mgr Dupanloup est en feu. Comment, par qui incendiée ? La rumeur ne le dit point. Espérons que ce cancan sinistre ne sera pas confirmé, cat ce serait une perte irréparable que la destruction de la magnifique cathédrale d'Orléans. Entre six et sept heures ce soir, nous avons cru que le spectacle d'hier allait se renou- . veler. Le ciel, pendant une dizaine de minutes, est devenu rcse, puis il a repris son aspect ordinaire.
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MERCREDI, 26 octobre.—Pluie toute la journée. Assiégés et assiégeants se tiennent tranquilles. Orléans est occupé par l’ennemi, mais il n’est pas incendié. Sur les 400,000 gardes nationaux, 45,000 seulement se sont offerts pour former les régiments de marche que le gouvernement a demandés à la bonne volonté des Parisiens, afin de pouvoir faire des sorties sérieuses contre les Prussiens. Je m'attendais à mieux que cela. Dans ce moment de crise suprême, tout homme valide, marié ou célibataire, devrait se faire un devoir de marcher volontairement à l’ennemi. Est-ce que les trois quarts des soldats de Guillaume ne sont pas des pères de famille? Comment peut-on espérer de repousser l'invasion, si pour sauver la patrie, qui a déjà un pied dans la tombe, on n’a pas le courage de s’im poser les sacrifices oue les envahisseurs s’im posent depuis trois mois ? Auraient-ils donc raison ceux qui prétendent que les Français sont dégénérés ? Les rumeurs sont nombreuses aujourd’hui. Le second fils de Victor-Emmanuel aurait accepté la couronne d’Espagne. Un habitant de Versailles aurait tiré sur le roi Guillaume sans le blesser. Bismark serait très malade de l’affection nerveuse qui a failli l'emporter il y a un an. Bourbaki formerait une armée dans le Nord pour aller débloquer Bazaïine. Guillaume ferait venir d’Allemagne une nouvelle armée de 200,000 hommes pour renforcer celle de Paris, affaiblie par les corps qui s’en détachent tous les jours pour aller ravager les départements, Les fameux canons Krupp seraient enfin ar-
rivés dans le camp ennemi et le bombardement devrait commencer mardi. Je ne crois pas un mot de tous ces cancans.
Pour rendre hommage à l’héroïsme de Châteaudun, le gouvernement vient de donner son nom à la belle rue qui s'appelait Cardinal- Fesch sous le règne du tyran. On ne parle plus de Garibaldi. Je crois que gi la France compte, pour sortir du péril extrême dans lequel elle se trouve en ce moment, sur les exploits de ce vieux révolutionnaire, élle ferait aussi bien de traiter de suite avec Bismark. Les éditeurs d'ouvrages sur la guerre font de brillantes affuires. Depuis le 4 septembre, il s’est vendu 840,000 exemplaires de l École du soldat. Sapia, acquitté par le conseil de guerre, n’a pas été réélu par son bataillon. Les ultra-radicaux ont envoyé au gouvernement une députation pour demander que les cloches des églises et la colonne Vendôme soient employées à la fonte des canons. Le général Trochu a répondu que l’on ne fait plus des capons de bronze, mais d’acier, et qu’il fallait laisser les cloches aux clochers et la colonne à la place Vendôme. Autre cancan. La république serait proclamée à Munich et le peuple aurait pendu le compositeur Wagner! À
Jevpt soir, 27 octobre. Pluie torrentielle toute la journée. Le soir, un vent à soulever l’Arc de triomphe. Pendant l’après-midi, canonnade continuelle sur les ouvrages que les Prussiens cherchent à établir À Saint- Cloud, à Brimborion et à Montretout. Il paraît que