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Lettres et fragments de lettres de Octave Crémazie

Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, par Bbauchemin & Valois, en l'année 1882, au bureau du ministre de l'agriculture, à Ottawa.

OCTAVE CREMAZIE

Le commerce de librairie dans lequel Octave Crémazie était engagé le fit passer en France en 1856. Il crut faire un acte de patriotisme en faisant parvenir à Napoléon III un exemplaire de YHistoire du Canada par F.-X. Garneau et une de ses propres poésies, probablement celle qui porte pour titre le Vieux Soldat canadien, et qui avait été composée à l'occasion de l'arrivée à Québec de la corvette française la Capricieuse. L'empereur fit accuser réception de cet envoi par une lettre des plus flatteuses.

Parmi la correspondance de Crémazie se trouve une lettre de cette époque adressée à ses frères.

A MM. Jacques et Joseph Crémazie.

Paris, 10 avril lSôfi.

Mes chers frères,

Après vous avoir écrit jeudi dernier, je

me suis rendu à l'Académie. Une réception acadé-

mique est bien certainement une des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre. M. de Broglie, le chef du parti orléaniste, avait à faire l'éloge de M. de Saint-Aulaire, auteur d'une Histoire de la Fronde. Tout naturellement lui, le soutien de la monarchie parlementaire, il n'a trouvé de beau dans cet épisode de l'histoire de France que le parlement et le conseiller Broussel. M. Nisard, qui répondait au nom de l'Académie et qui est complètement rallié au gouvernement de l'Empereur, n'a pas partagé l'opinion du récipiendaire. Il a trouvé que le parlement ne faisait que de l'embarras, et que les seuls grands caractères de cette époque sont bien Anne d'Autriche et Mazarin.

Cette lutte à mots couverts entre le gouvernement absolu, représenté par Nisard, et le régime parlementaire, défendu sous le nom de la Fronde par M. de Broglie, était excessivement intéressante, et cela d'autant plus que le champion de ce dernier parti essayait de relever son drapeau, entouré de presque tous ses compagnons des combats d'autrefois: Thiers, Guizot, Odilon Barrot, Montalembert, qui étaient assis autour du récipiendaire.

Outre l'intérêt attaché à la réception de M. de Broglie, il v avait encore un grand attrait pour moi, celui de voir «s quarante immortels. La partie réservée aux spectateurs contenait autant d'illustrations que les fauteuils académiques. Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin. le comte de Falloux, Dumas fils, le maréchal Vaillant, le maréchal Canrobert et une foule de celé-

brités de tout genre garnissaient les banquettes des tribunes réservées aux spectateurs. Toutes les grandes dames du faubourg Saint-Germain étaient aussi là, depuis les vieux noms historiques, comme Rohan, Clermont-Tonnerre, Brézé, Montesquiou, jusqu'à ceux sortis hier des rangs de la foule, ■>omme les Duchâtel, les Pereire, etc. Somme toute, ; c-t bien la plus belle journée de mon séjour à Paris... Adieu, chers frères.

Ce fut en novembre 1862 qu'eut lieu le désastre commercial qui occasionna l'effondrement de la librairie de Crémazie et son départ précipité du Canada. C'est alors que s'ouvre la correspondance qui va suivre et qui ne se termine qu'à sa mort.

On sait la terrible congestion cérébrale dont Crémazie fut pris à son arrivée à Paris. On sait aussi avec quelle bienveillance M. Hector Bossange lui ouvrit les portes de son château de Citry, au commencement de sa convalescence. Un plus long séjour à la campagne lui étant nécessaire, il prit le parti de se rendre à Châteauneuf, sur les bords.- de la Loire.

A MM. Jacques et Joseph Crémazie.

Châteauneuf, 8 juin 1863.

Mes chers frères,

Je marche beaucoup tous les jours.

Tantôt je vais faire une longue promenade sur les bords de la rivière, tantôt je vais visiter les villages environnants.

La semaine dernière, je suis allé à Germigny des

Prés, village de huit cents âmes, à une lieue de Châteauneuf. Il y a là une église bâtie en 806, très curieuse à voir ; elle renferme une mosaïque du style byzantin, qui passe pour la plus ancienne mosaïque de la France. Ce jour-là, c'était la fête du pays. Sur la place de l'église, les villageois et les villageoises dansaient au son du violon, que jouait un ménétrier perché sur un tonneau. C'était curieux, mais les villageoises ne ressemblaient pas du tout aux bergères de Florian. Avec leur teint hâlé et leurs gros sabots, ces paysannes m'ont paru bien inférieures à nos habitantes.

J'étais avec M. Lubin. Nous sommes entrés chez des paysans au moment de leur dîner. Sur un escabeau. haut d'à peu près deux pieds et long de trois, la femme pose une immense gamelle contenant une soupe au pain de seigle et aux pommes de terre. (Ce pain est noir comme celui de nos campagnes.) On mange à la gamelle avec la cuillère. La soupe enlevée, on place sur la table un gros morceau de lard bouilli, dont chacun coupe une tranche avec son couteau de poche. Cette tranche, on la met sur un gros morceau de pain et on la mange ainsi. Après le lard, on sert une énorme salade, dans la gamelle, comme la soupe. Voilà le dîner. Pendant le repas, on passe le pichet, grosse cruche en grès qui renferme de la piquette. Les assiettes, la nappe, les fourchettes semblent parfaitement inconnues. Franchement nos paysans sont beaucoup plus heureux que ceux de France.

En revenant vers neuf heures, nous avons rencon-

taré une bande déjeunes gens qui s'en allaient gaiement à Saint-Benoît, en chantant:

As-tu vu ta lu ne, mon gars?

exactement sur le même air que nous

Les élections ont eu lieu la semaine dernière ici pour le corps législatif. Châteauneuf, qui est un pays rouge, a donné une majorité au candidat de l'opposition, ce qui n'a pas empêché le duc de Tarente, fils du maréchal Macdonald, candidat du gouvernement, d'être élu à une forte majorité. Tout s'est passé de la manière la plus tranquille; la plus grande liberté est accordée aux candidats de l'opposition. On distribue, comme chez nous, des professions de foi dans toutes les maisons, et, comme c'est le scrutin secret dans toute la force du terme, chacun peut librement voter selon ses convictions.

Aussitôt que ma tête sera bien, je retournerai à Paris pour m'y placer comme employé dans quelque bureau d'affaires. La vie ici coûte presque aussi cher qu'à Paris et j'y éprouve beaucoup plus les douleurs de l'isolement et de l'exil...

A M. Jacques Crémazie.

laris, 27 juillet 1SG3.

Mon cher Jacques, Il règne à Paris une grande fermentation à propos de la Pologne. La réponse de Gorts-

chakoff aux trois puissances occidentales est considérée comme un défi, et, dans le quartier où je demeure, Belleville, quartier essentiellement ouvrier, on n'entend parler que de la Pologne. La Bourse, ce baromètre de la politique, baisse tous les jours et on s'attend à la guerre avec la Russie.

Les révolutionnaires donnent la main aux journaux religieux pour crier: Vive la Pologne! Quelle sera la dupe dans cette mise en scène qui me paraît un peu exagérée? Dieu seul le sait. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que tous les partis opposés à Napoléon cherchent à faire leurs petites affaires sous le manteau de la sympathie pour la Pologne. Car je ne comprends pas trop comment les journaux religieux font tant de tapage en favorisant la révolution polonaise, dont les principaux chefs étaient les compagnons de Garibaldi dans le vol du royaume de Naples. L'avenir nous dira ce qui doit sortir de cette croisade polonaise

Au MÊME.

Paris, 11 avril 1864.

Mon cher frère,

Pour les Parisiens, la réception de M.

Dufaure à l'Académie française a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut, l'année dernière, âgé de

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