LETTRES ET FRAGMENTS DE LETTBE
quatre-vingt-dix-sept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du parlement en 1787, il fut mêlé à toutes les révolutions qui ont agité la France depuis soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut toujours assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. Il n'y a rien de bien littéraire dans une pareille existence. Mais à quoi servirait-il d'être grand seigneur si on ne pouvait entrer à l'Académie sans être homme de lettres?
M. Dufaure, avocat et homme politique, qui n'est pas beaucoup plus littérateur que M. Pasquier, a fait un éloge assez lourd de son prédécesseur.
En répondant au récipiendaire, M. Patin n'a pas été plus heureux, et tous les journaux de Paris ont recommencé leur guerre contre l'Académie.
Sous le régime actuel, les séances publiques de l'Institut ont un grand attrait. Presque tous les académiciens sont opposés à l'Empereur, et une réception académique est toujours une fête attendue avec impatience par les légitimistes et les orléanistes. Le nouvel élu et celui qui le reçoit savent toujours parsemer leurs discours d'allusions plus ou moins voilées au gouvernement de Napoléon, allusions que les belles comtesses et les vieux marquis du faubourg Saint-Germain s'empressent de couvrir d'applaudissements. Comme les partisans des Bourbons n'ont ni la liberté, ni proba-
blement la force de faire une opposition ouverte, ils s'amusent à faire cette petite guerre d'allusions spirituelles et d'épigrarames mordantes. Chez nous, en Amérique, où nous avons la liberté de réunion et celle de la presse, cette lutte serait ridicule. Ici, ce n'est pas seulement un besoin, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, une volupté de l'esprit...
A MM. Jacques et Joseph Crémazie.
Paris, 13 décembre 1864. Mes chers frères,
J'ai reçu, vendredi, vos lettres du 25 novembre. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir être près de vous pendant une heure ! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, mais je n'ose l'espérer.
Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure. En rentrant, j'achète le Petit Journal. Monté dans ma chambre, au quatrième étage, j'allume mon feu (je suis devenu un allumeur de feu de première force) et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie et je reste à rêver en tisonnant mon feu.
Pour l'homme isolé, il n'est pas de plus agréable
compagnon que le feu de cheminée. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les plus heureuses de la journée...
A SA MÈRE
Paris, 7 février 1865.
Ma bonne mère,
J'ai reçu, vendredi et samedi de la semaine dernière, vos lettres du 13 et du 20 janvier. Ce qui m'a surtout causé un bonheur inexprimable, c'est la réception de votre portrait, que j'ai trouvé dans les journaux que Joseph m'a envoyés.
Maintenant que j'ai votre photographie, je pourrai vous embrasser tous les soirs et tous les matins, comme je le faisais quand j'étais près de vous. Ce qui me console en regardant votre portrait, c'est que vous ne paraissez pas avoir vieilli depuis que j'ai eu la douleur de vous quitter. J'ai donc l'espérance de pouvoir vous revoir avant de mourir.
La semaine prochaine, j'espère que je pourrai vous envoj'er mon portrait. Je suis assez bien et vis mainte-
nant à Belleville. J'ai une bonne chambre. J'ai dans mon professeur* un compagnon avec lequel je passe une ou deux heures de la soirée, soit à jouer aux dominos, soit à causer ; ce qui me distrait un peu.
Pour ce qui est de M. S., je serais bien heureux de le revoir, mais il vaut mieux ne pas lui donner mon adresse. Sa vue rouvrirait chez moi bien des blessures qui sont à peine fermées.
Après bien des souffrances et des combats, je suis parvenu à accepter avec résignation l'isolement où mes fautes m'ont placé. Le Canada, les amis d'autrefois, tout cela je le chasse de ma pensée pour concentrer toutes mes affections sur ma mère et mes deux frères. Le reste n'existe plus pour moi. Demain vous me diriez que F. E. est à Paris que je ne voudrais pas le voir. Pourtant il a été le meilleur de mes amis, mais sa vue briserait toute ma force de résignation et renouvellerait toutes les douleurs des premiers jours de mon exil.
Donc ne dites rien à M. S. de l'endroit où je vis. Si vous en avez l'occasion, remerciez-le de son affection pour moi. Encore une fois, il vaut mieux que je ne le rencontre point. Si jamais je dois retourner au pays, j'aurai tout le temps de revoir mes amis; si je dois rester toujours en exil, mieux vaut qu'ils soient morts pour moi comme je suis mort pour eux.... Votre pauvre enfant.
* Probablement M. Cavenagh, professeur de langues.
A M. Jacques Crémazie.
Paris, 25 février 1868.
Mon cher frère,
Mercredi, quand j'ai dîné chez M. Bos-
sange, il a bien voulu me promettre une carte d'admission pour le corps législatif. Samedi matin, je recevais cette carte. A une heure, j'étais au palais Bourbon, et, à deux heures et demie, messieurs les députés faisaient leur entrée dans la salle des séances. J'ai eu la bonne fortune d'entendre parler Rouher et Thiers, qui ont occupé presque toute la séance. Rouher a d'abord parlé pendant près de deux heures, puis Guéroult pendant une demi-heure. Alors Thiers est venu attaquer le gouvernement, à propos de la loi sur la presse, au sujet de l'amendement présenté par l'opposition sur le compte rendu des débats de la chambre. M. Rouher, qui avait déjà parlé pendant deux heures sur ce sujet, a répliqué. Thiers est revenu à la charge, ce qui a nécessité un nouveau discours de Rouher. Ce sont deux terribles jouteurs que ces orateurs. Thiers, tout petit, portant avec grâce ses soixantequinze ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste, quoique la pensée soit toujours revêtue d'une forme modérée. Rouher, tout au contraire, est un gros homme dont La puissante membrure annonce la force physique et dont le large front atteste la force intellectuelle et