‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · APOLLO · texte numérisé non relu

APOLLO

Baillant mon cueurre à Tyton le mien fils Pour conduyre et le souleil mener, Combien certes que moult envys le fis, Car autresfois il avoit fait brusler Les Ethiopes pour trop bas charrier, Dont à jamais ils sont tous tains de noir Pour la challeur que lors leur fist avoir ; Mais si ay-ge ma déyté laissé Pour venir cy o les autres doloir La mort celuy de nouveau trespassé.

C'est bien raison que ma lueur ne soit

Si radiant comme elle a apparu,

En démonstrant le deul qu'avoir en doit

D'ung tant parfaict des humains disparu.

Cas fortuit, piteux, est apparu

En renversant vie si bien réglée,

Qui de vices jamais ne fut souglée,

De sapience, dont je suys nommé dieu ;

Jamais homme ne la vit desreiglée.

0 vous, divins, mettez luy hault son lieu !

Démostènes, cessés vos ris, cessés,

Et Démocript, venés icyplourer;

Et Aurora, vos larmes ne lessés

Que pour Cynus vostre fils asserrer

Avés voulu ; et vous, qui Léander

Noyé en mer, Héro, tant vous plorastes :

Et vous, Echo, qui Narcisus aymastes,

Ferés-vous point monts et vaulx retentir,

Boys et forests, faisant cueurs humains mates

Par tristesse que devons tous sentir?

Si d'Alexandre les Macédonyens

Heurent douleur et d'Enée en Kartage,

Et que de Hector les renommés Troyens

En tristesse ayent vescu maint âge ;

Si les Tébayns estans plains de couraige

Ont lamenté leurs fortunes diverses,

Tant d'Edypus que d'autres controverses

De Tyoclès et de Polynicès,

Que doit-on faire, vous tous, dieux et déesses,

Pour ung tel homme donl voyons le décès?

Ha ! Tholomée, qui si bien parler sceutes De dame Rée en vos cosmograffies ; Et vous, Neptune, qui dieu de la mer fustes, Vagant en vagues où maint bateau défyes, Jamais en vous, homme ces fantasyes Ne mist si fort, ne si bien n'entendit Tous vos segrets que maintes fois a dit Devant grans princes ad ce se cognoissans, Là où jamais ne trouva contredit, Tant estoit plain de bon esprit et sens.

Dame Dyane, qui chasteté aymés Et qui es bois Enthéon transmuâtes En cerf, venant sur vos baings attamés, Dont de ses sens alors le desmuastes, Et à ses chiens pour curée donnastes, Auquel signe nous voyons moult souvent Le cerf mourir l'oeil à souleil levant, En lermoyant ; vien icy, chère Dame, En délessant les boys dorénavant Et tous plaisirs, pour plaindre ce qui t'ayme.

Vous, Pégasus, qui du sang de Gorgoime

Fustes extraict, quant elle fut occise

ParPerséus, dont renommée ou sonne

Voilant par l'air, sans que riens en déguyse,

Pour ce trespas dois bien, sans qu'on te induyst,

Aller, voiler par toutes nations,

En démonstrant les opéracions

De l'excellent en tous biens acomply,

Qui a gaingné par ses oracions

Que de son âme soit paradis emply.

0 croniqueurs, qui par maintes croniques Avés escript par vos sens les haulx fais Qui ont esté fais par les gens autentiques, Venés icy regreter des parfaicts Le plus esleu, tant en bons dits que fais, Comme il appert par ung livre qu'il fist En son vivant, où nulle chose n'omist, Qui ait esté par les grans de son temps Faitte et emprinse, ne riens faulx il n'y mist, Mais tout au vray, ainsi comme j'entens.

Pour dieu dyvin, 'réclamé des poètes Suys en maint lieu, et comme tel luy donne, Pour transporter par-dessus les cornettes Ses grans vertus dont ung chascun le sonne ; De Dédalus les elles, qui, vers nonne, Le sien cher fils Ycarus le portant Trop près de moy, dont je ne fus content, Par quoy subit en la mer fut noyé Qui Ycarée se nomme maintenant :

Nul orgueil n'est qu'en fin ne suit ployé.

Vous, Jupiter, qui le ciel gouvernés, Ayés pitié de celuy qui sans crime Est décédé, ne souffrant que yvernés Soit es enfers, comme cheu en abisme ; Car trop on l'a tenu en grant estime En celuy temps, las ! qu'il vivoit au monde, Estant de vices et de tous forfaits munde ; Doncques ne dois souffrir que paine il sente, Ne que son âme aille en lieu immonde, Mais à jamais en ta gloire patente.

l'acteur.

Moy ayant ouy les parolles préalléguées de ces deux dyves, tout estonné metrouvay, comme celuy qui pas n'estoit coustumier de tel stille avoir entendu narrer par nuls autres qui en ceste douloureuse maison fussent entrés. Et cuydant en plus large avoir, à leur facson de faire, plus ample cognoissance de leurs déytés et propagacions, gectay mes yeulx totallement vers euh ; et me cuydant ung bien peu aproucher du lieu où les veoye, tout subit ne soeu qn'ils furent devenus, et par ung soudain éblouyssement de nous tous s'absentirent. Ce que voyans, tous ceulx de ceste tant affoyblie de douleur et triste compaignie, partans pour chascun se retirer où plus anoyent à fère, trouvèrent en leur devant une moult belle dame tenant en sa main ung moult piteux tableau, tout de noir coulouré à grans larmes d'argent, auquel estoit escript pluseurs vers en forme d'épitaphe, comme cy après verres. Lequel tableau, laditte dame, qui France fut nommée, dist à la tant atristée congrégacion, adroissant sa parolle à la dolante dont dessus a esté faicte mention, que voyant ung homme tant digne d'honneur de longtemps estre décédé et inhumé, sans que aucun escript eust esté mis, ne apposé au lieu où il gysoit, comme celle qui tant l'avoit aymé et dont taiit bien avoit esté servie, elle avoit fait faire ce présent tableau, luy priant que à perpétuelle mémoyre fust mys et attaché à la sépulture de celuy de ses servans dont elle plus regretoit la perte. Et bien à ses gestes monstroit laditte dame estre fort attainte et surprinse de souppirs et gémissemens, car toute descoulourée et plaine de larmes estoit. Et par dessus une moult riche robe de velours azuré semé de fleurs de lys d'or, avoit gecté sur elle par manière de confort une fagle

d'une sarge noyre, moult grosse et rudement faicte, de dessoubs laquelle tira ung couvrechief tout de ses yeulx baingné pour yceulx essuer, et sans autres parolles povoir proférer bailla es mains de la doulante. Puis la vis retourner par où estoit venue, et la ditte dolente, tenant ce piteux présent toujours entre ses bras, comme toute transye demeura. Laquelle, à elle revenue, leut et desclaira les vers et parolles estans dedens le dict tableau escriptes , en la forme que cy-après verres :

l'ÉPITAPHE DE FRANCE, ADROISSANT A CES TROIS ESTAS :

l'église, noblesse et le commun,

en regretant et hault louant le bon seigneur

d'argenton, NAGUÈRES TRESPASSÉ.

*dape, prymas, cardinaulx, arcevêques

Kault eslevés en dignité, évesques,

tdsleus, curés, et vous tous, mandiants,

r'es oraisons, sans estre négligens,

*-d fault que dittes, qui mieulx prouffiteront

^dour l'âme mettre, où les bons se tiendront

Hn paradis, de cil dont cy en terre

we tient le corps gisant soubs ceste pierre.

Oe toutes pars, nobles, assemblés-vous,

Hstans de deul environnés tretous.

oar mort est cy de vous tous l'exemplaire;

Oncques ne fut à gens de bien contraire,

gais bien a-il troys roys longtemps suivy,

Mettant peine, comme leur a servy,

H-,'en suys bien seur, Chamberlain ordinaire,

55'estre trouvé par ordre militaire,

Hn troys batailles où o eulx s'est trouvé,

ooe monstrer lâche, mais hardy, esprouve.

il ELOGE

BDH-st, vous, commun, doit bien deul apparestre fttoi gros sttspirs dont donnél à cognoisfro Sirigneuc tourment n'avoir jamais senty, '.^Vntr'oubiiant quo souvent garant y Su maint passaige vous a ce trespassé, <ers vos princes, quant aucun avance pdegettant tailles venoit extraordinaires : &q telles gens pour vous estoit contraires. >or est mort, qui bien doit estre plaint, Remémorant que oneques ne fut attaint nrever nully qui en iuy eust iiance, Hntre tous autres tant avoit de fiance. 3'esse pas cil dont le nom est descript Houtbien au long au chef de cest escript? or Tan cinq cens et douze soubs la lame î^oire y fut mis. Prions Dieu pour son came !

L'acteur.

Toutes lesquelles susdites acomplies, vis chascun se retraire !à où besongner avoient; et moy, tant affoibîy de tristesse de ce que avoys veu et ouy, m'en retournay, au mieulx que possible me fut, au lieu dont estoye party, alors que Cognoissan.ee me transporta à toutes ses désolées parolles entendre. Et par ce que digne n'estoye,ne suffisant de me mettre à tel euvre tracer, n'escripre, parce que ma plume par trop ruralle estoit, et ma main plaine de ponde rosité, jamais ne l'eusse entreprins, n'eust esté me confiant de la grâce divine, laquelle humblement je merciede m' avoir donné temps et espace de mon entreprinse mettre à fin, luy suppliant me pardonner mes deffaulx, et à vous tous qui ce présent petit livret lirez, par moy nommé le Séjour de deul pour la mort du bon seigneur messire Philippes de Corn-

DK COMMINES. 35

mynes, soigneur d'Argenton : lequel petit et plus que imparfait graffy, à vous, noble et puissante dame, madame d'Argenton, sa femme, comme vostre plus que obligé, vous présente, vous suppliant eu gré l'acepter comme celuy qui est composé de par l'homme du monde sur qui plus avez d • povoir, lequel, comme savez, a bien cause de se douloir. Et fut fait et acomply le jour Sainct- Vincent, vingtdeuxiesme jour de janvier l'an mil cinq cens el unze.

La publication que nous abordons aujourd'hui, se compose de fragments exhumés à grand peine ' et n'offrant entre eux qu'une suite interrompue par de nombreuses lacunes. Pour justifier le droit que nous leur avons reconnu de figurer dans une collection d'œuvres littéraires, il suffit de faire remarquer que le nom de Commines est l'un des plus célèbres de l'histoire des lettres, et que l'on retrouve dans sa correspondance cette finesse, cette netteté, cette concision qui lui sont propres et qui forment à coup sûr des qualités littéraires. Le lecteur cherchera aussi avec intérêt dans les actes diplomatiques qui ont signalé la vie du seigneur d'Argenton, l'application des maximes qu'il nous a laissées dans ses Mémoires. Les matériaux mêmes que nous avions à utiliser, nous ont imposé la voie à suivre et la méthode à

1 M. de la Pilorgerie, dans un ouvrage récent sur Charles VIII, fait remarquer combien les lettres fie Commines sont rares. Compagne de l'armée d'Italie commandée par Charles VIII, p. 464.

adopter. Par leur nature et à défaut de liaison et d'unité, ils réclamaient un commentaire sans lequel ils n'eussent pas été compris, et c'est ainsi que nous avons été amené à rappeler dans un récit assez étendu mais encore incomplet, les diverses circonstances qui ont précédé ou suivi les lettres reproduites dans notre travail et qui peuvent servir à les expliquer. Ce cadre était indispensable pour réunir, avec un peu d'ordre et quelque régularité, des pièces dont la date ne pouvait déterminer suffisamment le sens et la portée.

Plus la tâche que nous nous étions imposée, était laborieuse, plus nous avons multiplié nos recherches et nos démarches, et nous ne saurions assez exprimer notre gratitude de l'obligeance avec laquelle elles ont été accueillies. M. Armand Baschet dont le nom est intimement lié aux travaux les plus importants sur la diplomatie vénitienne ; M. Benoist qui a également visité les archives d'Italie en s'occupant spécialement de Commines ; M. le comte de la Ferrière qui a examiné à Saint-Pétersbourg les documents que les orages révolutionnaires ont semés jusqu'en Russie, ont bien voulu, avec une générosité que peut seule expliquer l'amour des lettres, se dessaisir du fruit légitime de leurs consciencieuses investigations. Des érudits italiens, M. Osio, cà Milan, M. Milanesi, à Florence, M. Campi, à Modène, ont apporté un contingent qui, en ce qui touche les archives de Milan, a été aussi important que considérable. M. Mingloff, conservateur de la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, a ajouté de nouvelles communications à celles que nous devions déjà à M. le comte de la Ferrière. M. le duc de la Trémoïlle, héritier d'un nom dont Commines, malgré ses démêlés judiciaires, u'a jamais contesté la gloire, a bien voulu nous

adresser, pour que nous pussions les étudier plus à l'aise, les précieuses archives du château de Thouars. M. le duc de Luynes nous a ouvert celles de la maison de Dunois. M. le baron Pichon, MM. Giraud de Savine, Chambry, Labouchère et Charavay, à Paris, MM. Hamilton et Young, cà Londres, MM. Morbio et Muoni, à Milan, ont mis le même empressement à nous transmettre le texte des documents conservés dans leurs collections ou confiés à leurs soins. Nous devons d'autres remerciements à M. le marquis de Laborde, directeur général des archives de l'Empire français, à M. Champollion, à M. le comte d'Héricourt, à M. de Beaucourt, à M. de la Pilorgerie, à M. le rnaan de Godefroy, à M. Beaune, à M. Beautemps-Beau,

M. Campbell, Douët d'Areq, Tuetey, Desplanque, R mond et Paeile.

Grâce à un concours si précieux et si fécond, ^histoire de la seconde moitié du xve siècle sera entourée de quelques nouvelles lumières, et nous connaîtrons mieux la biographie du politique éloquent et habile qui porta lo premier dans la narration historique, comme l'observe Montaigne, autorité et la gravite que donne une part active dans les grandes

ires .

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