TU LETTRES ET NEGOCIATIONS
sinistres subsides accordés à des complots secrets, le roi de France ne craignit pas de joindre un appel solennel et public à la perfidie et à la trahison :
« Nous sommes délibérés, disait-if le 6févrierl470(v.st.), « de mettre en nostre main et avoir vraye obéissance de « tous les pays et seigneuries que tenoit le duc de Bour- « gogne et des sujets et habitants desdits pays et seigneu- « ries, lesquels nous espérons traitter et entretenir, meis- « mement ceux qui volontairement se réduiront à nostre « obéissance, comme nos propres sujets, et afin qu'ils « puissent estre mieux certiorés du bon vouloir que avons « envers eux, nous voulons et vous mandons que vous faites « notifier, par cri public et à son de trompe, par tous les « lieux de vostre élection que verrez estre nécessaire et « convenable, que tous les sujets dudit duc de Bourgogne, « et qui de présent sont en son obéissance et tiennent son « parti, qui se réduiront volontairement arrière en nostre « obéissance dans un mois après la publication de ces pré- « sentes, seront entretenus de par nous 1. »
Triste et honteuse période où un pareil appel trouva un écho dans le cœur de Commines, où il put se laisser aller à supputer ce que lui vaudrait la générosité du roi de France, comparée à la parcimonie et à l'avarice du duc de Bourgogne. Nous savons, en effet, par un compte écrit à l'époque où il jouissait de toute la faveur de Charles le Hardi,
1 Histoire générale de Bourgogne, t. IV, p. 1-501 (6 février 1470). Cette même année parut une ordonnance de Louis XI, en faveur de ceux qui exploiteraient en France les mines d'or et d'argent. Dupuy, vol. 84. (Bibliothèque impériale de Paris.) L'argent devenait, au lieu du glaive, la base des accroissements de puissance.
qu'il ne recevait chaque jour que dix-huit sous l. C'était six fois plus, il est vrai, que le médecin Jacques Despars et que le philosophe, pauvre fou sans nom, celui-là peut-être qui, le lendemain de Granson, rappellera à son maître les malheurs d'Annibal. Trois sous par jour pour le médecin qui guérit les maux du corps comme pour le philosophe, bizarre médecin des maux de l'àme, qui sous une feinte gaieté cache ses sentences et ses avertissements ! Ils se plaignaient peut-être l'un et l'autre bien moins que Commines qui avait fait accepter mille écus à lord Hastings et qui ne touchait lui-même que dix-huit sous par jour !
1 On lit dans un compte du 22 mai 1469 (Arch. gén. du royaume) : Philippe de Commines, XVIII sous.
Le philosophe, III sous.
•Jacques de TEspare, III sous.
72 LETTRES ET NEOOCIATIONS
DEFECTION DE COMMINES.
Il convient d'étudier avec soin les graves événements qui précédèrent la défection de Commiues.
D'une part, Charles le Hardi concluait une ligue étroite avec le duc de Guyenne, à qui il offrait sa fille, et en même temps, il s'assurait l'appui du duc de Bretagne et appelait à l'invasion de la France, les Anglais à l'ouest l, les Espagnols au midi. D'autre part, Louis XI, caressant et menaçant tour à tour le duc de Guyenne et le duc de Bourgogne, s'attachait à les séparer, en méditant la perte de l'un et de l'autre avec la même persévérance. Louis XI réclamait pour le dauphin la main de la fille du duc de Bourgogne déjà promise ta son frère, en lui assurant un domaine de cent mille écus d'or de rente à assigner en Champagne 2, et offrait à Charles le Hardi lui-même Amiens, Saint -Quentin, Montdidier et Roye, en donnant comme garantie et la peine de l'excommunication et la remise d'otages du sang royal, pourvu qu'il consentît à abandonner le duc de Guyenne 3.
1 Sur le projet d'invasion de la France par les Anglais, voyez le manuscrit 2908, f° 8, f. fr. Bibliothèque impériale de Paris.
2 Le projet de contrat de mariage est imprimé dans les Preuves de VMstoire de Charles VIII, p. 757, et dans l'édition de Commines, de Lenglet, t. II, p. 300. Bien qu'il ne porte pas de date, la mention du sire de Craon, comme plénipotentiaire du roi, suffit pour déterminer l'époque à laquelle il appartient.
s Histoire (/énérale de Bourf/ofjnr, t. IV, pr. p. 308.
A la même heure, il annonçait au duc de Guyenne, que s'il rompait son alliancp avec le duc de Bourgogne, il lui ferait épouser sa fille et que déjà ses ambassadeurs sollicitaient à Rome des dispenses dans ce but. Il lui promettait de plus de réunir à son apanage le Rouergue, l'Angoumois, le Poitou et le Limousin l.
Louis XI ne croyait point du reste qu'il suffisait de se montrer habile par quelques conceptions brillantes et décevantes2. Toujours persuadé qu'il était essentiel de mettre au service de ses idées les hommes qui pouvaient l'aider à les faire triompher, il avait choisi dans l'un et dans l'autre camp deux instruments à faire mouvoir, deux traîtres à gagner, Lescun en Guyenne, Commines en Bourgogne. Cependant le duc de Guyenne ne se laisse point séduire par de perfides et fallacieuses promesses, et Lescun résiste « nonobstant « que le roy ait escrit et mandé expressément aller par « devers luy pour aucunes grandes matières qu'il avoit à « luy communiquer. » Ce qui donne au duc de Guyenne le droit de se plaindre hautement que : « le roy suborne ses « gens, officiers et serviteurs par promesses d'argent comp- « tant, d'estats, offices, pensions et mariages. 3»
Le duc de Bourgogne, ambitieux et avide, ne repoussa
1 Hist. ffén. de Bourgogne, t. IV, pr. p. 312. Louis XI écrivait le 11 décembre 1471 qu'on l'accusait de traiter partout. (DOCLOS, t. III. p. 389.) Rien n'était plus vrai, et c'était sa coutume.
- D'après Adrien de But, le résultat de l'expédition d'Edouard IV, en 1471, ou l'on :i\.-iit vu l'Anglete-re changer de roi, grâce à un
ours donné par le duc de Bourgogne, avait rempli Louis XI de
crainte, >'t rien ne contribua davanl événements qui s'ac< i-
plirent l'année suivadte.
1 Commines, éd Lenglet t. III, p. 364
pas avec la même fermeté les avances de Louis XI. 11 protestait de son affection pour lui et se prêtait assez volontiers aux négociations qui étaient, ouverte s ; mais en même temps, poursuivant ses projets secrets, il envoyait vers le duc de Bretagne •, une personne féable (c'était l'expression dont se servait ce prince), avec l'ordre de se rendre de là en Espagne près des rois d'Aragon et de Castille 2. Cette personne féable qu'Adrien de But appelle le secretissarum secretarius du duc de Bourgogne, fut le sire de Commines qui prit pour prétexte un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Au mois d'août 1471, un écuyer du roi de France se plaignait, dans une lettre qui fut mise sous les yeux du duc de Bourgogne, que Commines, se rendant à Compostelle, avait choisi non pas la route de France, mais celle de Bretagne, ce qui paraissait à Louis XI un signe de haine plutôt que d'amitié ; mais Charles le Hardi, qui, cette fois mieux servi par des agents secrets, ne se laissa, pas tromper, écrivit en marge de la lettre : « Commynes a esté a rencontré à Orléans, dont ne peut faillir de passer par
1 Le duc de Bretagne dissimulait aussi. En 1475, il écrivait au duc de Bourgogne : « J'ay entendu que vous estes bien content des dissimulations que je fais..., je dissimule, c'est pour le mieux. » Histoire générale de Bourgogne, t. IV, pr. p. 353.
- En 1471, une alliance se traitait entre le duc de Guyenne et le roi de Castille, dont la fille Jeanne avait été aussi promise au duc de Guyenne ; mais Louis XI lui faisait en même temps offrir le dauphin, ce qui ne l'empêchait pas de songer à soutenir le roi de Portugal contre le roi de Castille. Pendant toute l'année 1471, nous voyons sans cesse à la suite de Charles le Hardi les ambassades de Bretagne et d'Arragon. Le 1er novembre 1471, il reçut solennellement à l'abbaye de Saint-Bertin l'ordre d'Aragon. Commines, éd. Lenglet, t. II, p. 199.
DE COMMINES. 7f>
« voies1.» Autre affirmation dont le but était peut-être aussi de cacher ce que l'on ne voulait pas découvrir. Charles, plus prudent, eût craint pour son conseiller, s'il est permis de parler comme Molinet et Chastellain, le charme de la sirène et la toile de l'araignée.
Commines, déjà ébranlé à Péronne et à Liège, se rendit en effet, on ne peut en douter, au château du Plessis-lez- Tours ; il répondit à l'appel qui lui avait été adressé le même jour qu'à Lescun, et moins fier que Lescun, il accepta une pension. Nous avons pour l'affirmer deux preuves : la première, c'est qu'on trouve dans les lettres de Louis XI, du 28 octobre 1472, les mots : « Sa pension que depièça 2 luy « avons donnée; » la seconde, c'est qu'il déposa à Tours six mille livres tournois chez un marchand nommé Jean de Beaune 3. A cette somme montait la pension que lui avait assurée le roi de France et dont sans doute on lui avait immédiatement payé une année \ Tout ce que Commines
1 Me'm., t. III, pr. p. 6.
- M"0 Dupont (pr. t. III, p. 21) a imprimé au lieu de depièça : despense, ce qui n'offre aucun sens.
3 Louis XI exigea peut-être que cette somme fût déposée en France comme garantie des services qu'il attendait du sire de Commi
* La lettre de Simon de Quingey, où l'on se plaint de ce que Commines ne passe pas par la France, et qu'annota le duc de Bourgogne "n (''ciivant qu'il y passerait, est du 9 août 1471. La pension de Commines prit cours le 30 septembre 1171, d'après le compte de Jean Briçonnet. Nous croyons que cette date correspond à celle de l'entrevue de Commines avec le roi el «lu don que lit celui-ci. Trois ans après, >t quelques mois seulement avant la bataille de Nancy, Campo- Baaso traversait la France, feignant d'aller comme Commines s'embarquer en Bretagne pour l'Espagne et prétextant également mi pèlerinage à Compostelle. Campo-Basso De B'arrêta-t-il pas aussi au château du Plessis?
nous apprend de son voyage en Bretagne, c'est qu'il s'y trouvait lorsque le comte de Richmond, qui régna depuis en Angleterre sous le nom de Henri VII, fut jeté sur le rivage par une tempête 1. Il s'étend un peu plus sur son séjour en Espagne dont il visita les principales villes. 11 rappelle les entretiens qu'il eut avec le roi de Castille Henri IV, avec le grand-maître de l'ordre de Saint-Jacques, avec l'archevêque de Tolède. « Le roy Henry, dit-il, valloit peu de sa perce sonne, et donnoit tout son héritaige ou se le laissoit oster « à qui le vouloit ou pouvoit prendre 2. » Ses serviteurs l'abandonnaient et c'était le plus pauvre roi que Commines rencontrât jamais.
Dans les premiers mois de l'année 1472, Commines, revenu d'Espagne, est encore le confident du duc de Bourgogne, car ce prince l'appelle à une fenêtre pour lui faire part du message que le duc de Bretagne lui adresse par le sire d'Urfé, et ce fut alors qu'il prononça cette parole : « J'ayme mieulx le bien du royaulme de France que « monsieur d'Urfé ne-pense ; car pour ung roy qu'il y a, je « y en vouldroye six 3. »
1 Mém., t. II, p. 159.
2 Mém., t. I, pp. 166 et 304; t. II, pp. 453 et 582. M. le comte Vander Straten-Ponthoz, qui représente à Madrid la Belgique et qui se préoccupe avec le même zèle de ses intérêts littéraires et de ses intérêts commerciaux, a bien voulu provoquer aux archives de Simancas quelques recherches sur le séjour de Commines en Castille : elles sont malheureusement restées sans résultat.
r' Mém., t. I, p. 271. Un Anglais fit savoir à Louis XI que Charles le Hardi avait dit : « Qu'il estoit mauvais Anglais et aymoit mieulx la couronne et le royaume, et que quand il trouveroit bonne seureté avec les seigneurs de France, il n'entenderoit point à ce que ledit Edouard (le roi d'Angleterre) demandoit. » Bibliothèque impériale de Paris, f. fr. 2909, P 8.
Tous ces propos arrivaient à l'oreille de Louis XL On regrettait, disait-on, de ne pas avoir obtenu de Charles VII qu'il assurât le sceptre à son second fils. On songeait encore, ajoutait-on, à faire de l'apanage du duc de Guyenne un second royaume de France. Le roi ne s'endormait point : « il besongnoit, » porte une chanson de cette année, et au mois de mai 1472, le duc de Guyenne mourut empoisonné. Louis XI fut-il coupable de fratricide ' ? La plupart de ses contemporains l'en accusèrent 2, et lorsqu'on voit le duc de Bretagne stipule]" dans un traité solennel que le roi de France ne le fera pas assassiner 3, il reste hors de doute
' Commines lui-même rapporte que l'on parlait de la mort du duc de Guyenne « différemment » , et avoue qu'elle fut fort utile à Louis XI. -Voyez Mém., t. I, pp. 274 et 275.
2 Adrien de But ajoute qu'on expliquait de la même manière la mort de l'évèque de Paris, Guillaume Chartier, dont un frère fut poète et un autre chroniqueur. C'était entre les mains de Guillaume Chartier que Louis XI avait prêté, lors* de son avènement, le serment solennel de remplir, selon la justice et l'équité, tous ses devoirs de roi. et il avait eu le courage d'oser le lui rappeler. Le 1er mai 1472, Guillaume Chartier assistait à une procession générale qu'il avait cru pouvoir ordonner pour demander à Dieu que le roi de France se réconciliât avec son frère. Quelques heures plus tard, L'évèque de Paris rendait le dernier soupir, et la foule émue se précipitait vers son lit pour lui baiser les pieds et les mains, comme ceux d'un saint et d'un martyr. Au lieu de s'associer à ces regrets, Louis XI parut se réjouir de sa mort, et le même jour où il écrivait à I lammartin qu'il se signait de ta tête aux piede en pensant qu'il était informé du mal de son frère par le moine qui disait Bes heures avec lui, il adressait d'autres lettres aux écbevfns de Paris pour leur défendre d'élever un tombeau à Guillaume Chartier, coupable, à Bes yeux, de lèse-majesté, comme trop favorable au duc de Guyenne. Guillaume Chartier avait été ai chidiacre de Gand.
■ Mémoires de Commines, èà. Lenglet, t. II p. 518 (juillet 1477).
que tout le monde le croyait capable de ce crime1. Il y aurait toutefois une nouvelle enquête à faire, en la dégageant des pièces fausses entre lesquelles figurerait Je testament du duc de Guyenne, œuvre évidente du roi de France ; mais parmi les documents déjà connus, il en est qu'on ne peut étudier sans de vives préoccupations : nous voulons parler des lettres de Louis XI qui annonçait d'avance la mort de son frère, en n'y voyant que la preuve de l'influence de la croix de Saint-Lo, et qui écrivait le 29 décembre 1471 : « Mer} de Coué a dit adieu au duc pour quoy je sçais qu'il « est instruit 2. » Quel était donc ce mystère connu du roi, qu'avait pu pénétrer Méry de Coué?
A cette nouvelle, Charles le Hardi, n'écoutant plus que son indignation, rompt tous les pourparlers et accuse le roi qui naguère armait contre lui un frère, d'avoir fait périr son propre frère par la plus odieuse perfidie. Sans attendre qu'il ait pu réunir toute son armée, il se précipite en avant, saccage , brûle , détruit tout qui cède , est impuissant devant tout ce qui résiste, mais trouve dans chaque revers une excitation à de nouvelles vengeances.
Commines assista lors de la prise de Nesle, le 12 juin 1472, aux barbaries ordonnées par le duc, qui marcha dans le sang dont était inondé le parvis de l'église et qui ordonna impitoyablement que les prisonniers fussent pendus ou eussent
1 Sur des essais de poison ordonnés par Louis XL voyez la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1854, p. 107.
* Duclos, Histoire de Louis XI, t. III, p- 391. L'habileté de Méry de Coué dans la prévision de ce qui allait arriver , méritait une récompense. Louis XI n'en fit pas seulement son chambellan et son conseiller, mais il le créa de plus capitaine du château d'Amboise. Mém.,i. I. p. 287.
le poing coupé : « J'estoye sur le lieu et en fault dire quelque « chose. Il fault dire que le duc estoit passionné de faire si « cruel acte ou que grant cause le mouvoit l. » Nous aimons à croire que l'émotion de Commines fut plus profonde qu'il ne le dit, et que ne nous est-il permis d'y trouver la justification de sa fuite!
Nous chercherons du moins à démontrer que sa trahison ne fut ni spontanée ni tout à fait libre et que le roi de France, à ce moment suprême, eut vraisemblablement, disons-le à l'honneur de Commines, à combattre chez lui quelques hésitations qui troublaient sa conscience.
Louis XI avait répondu aux ravages des Bourguignons en cherchant à fomenter des troubles dans les États du duc- Charles. Il écrivit aux bonnes villes de Flandres et de Brabant pour les exciter à la révolte, et en même temps il voulait, en engageant quelques-uns de ses partisans les plus dévoués à se prononcer immédiatement, arriver à provoquer ainsi d'autres défections. C'était une faute de la part d'un prince si habile. Il la commit trois fois, pour Commines d'abord, ensuite pour Campo-Basso et enfin pour Hugonet. Commines et Campo-Basso se prêtèrent à ses volontés, alors qu'ils eussent pu plus efficacement, l'un pendant quelques années, l'autre pendant quelques jours, servir les intérêts du roi au conseil du duc ou sur le champ de bataille. Hugonet seul résista â la pression du roi et lut victime de son bizarre empressement à dévoiler ses relations avec lui, dût-il, pour 1<> forcer à le rejoindre, contribuer plus que personne au supplice que lui réservaient les Gantois.
Commines avait à opter entre deux résolutions auxquelles était attaché l'avenir de sa vie
1 Mrm., t. i, p. rn.
su LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Écouter Louis XI, c'était renoncer à, sa patrie, qu'il avait vue si brillante et si prospère : « Je n'ay cogneu, dit-il, « nulle seigneurie, ne pays tant pour tant, ny de beauce coup plus grant estendue encores, qui fust si habondant ce en richesses, en meubles et en édiffices, et aussi en « toutes prodigalités, despences, festoyemens, chières, ce comme je les ay veus pour le temps que j'y estoye l. » Mais quelques années avaient suffi, ajoute-t-il, ce pour consommer toute la force de son pays 2. »
Écouter Louis XI, c'était trahir le prince dont il avait été le compagnon d'enfance et dont il était resté l'ami : « A la vérité, dit-il, il avoit de bonnes et vertueuses parties ce en luy. Nul prince ne le passa jamais de désirer nourrir « grans gens et les tenir bien reigiés. Ces biensfaicts « n'estoient point fort grans, pour ce qu'il vouloit que a chascun s'en ressentist. Jamais nul plus libéralement ne « donna audience à ses serviteurs et subjects... Il estoit « fort pompeux en habillemens et en toutes aultres choses, « et ung peu trop. Il désiroit grant gloire, qui estoit ce qui « plus le mettoit en ses guerres que nulle aultre chose, et
1 Mém. t. II, p. 08.
2 Dès 1472, la décadence de la puissance bourguignonne est manifeste. D'une part, le duc rend la libellé à tout prisonnier qui s'engagera à combattre sous ses drapeaux « sur promesse de servir Monseigneur en toutes ses armées en personne, sur peine de confisquer sa sa vie » ; d'autre part, il ordonne de pendre les hommes d'armes qui s'éloigneront de son camp. (Compte des e.rploix du conseil en Flandres, archives du royaume, n° 21841.) Pendant qu'il envahissait la Normandie, 1,600 ou 1,800 hommes d'armes, sortis d'Amiens, livrèrent aux flammes les faubourgs d'Hesdin , après avoir dévasté trente-deux villages. (Comptes des amendes, exploix et confiscations dm f/rand conseil, archives du royaume, n° 21434.)
« eust bien voulu ressembler à ces anciens princes dont il « a esté tant parlé après leur mort : hardy autant que « homme qui ait régné de son temps l. » Commines avait passé « sept années de reng en la guerre avec lui , l'esté « pour le moins et en aucunes l'hyver et l'esté. 2 » Il l'avait accompagné dans ses voyages qui étaient « bien aspres3. » Il l'avait vu inaccessible à la fatigue et à la peur, mais « ses pensées et ses conclusions estoient si grandes que nul « homme ne les sçavoit mettre à fin si Dieu n'y eust adjouté « de sa puissance 4. » S'il dissimulait autant que le roi Louis XI 5, c'était sans fruit ; s'il prenait les armes à grands frais, c'était sans résultat. « Il n'avoit point assez de sens, « ni de malice pour conduire ses entreprinses 6, » et la folle expédition de 1472 était une nouvelle preuve que, subjugué par sa fougue et son imprudence, il succomberait tôt ou tard dans la lutte qu'il avait à soutenir.
De plus, à mesure que se multipliaient ses épreuves et ses contrariétés, le duc était devenu de plus en plus rude dans son langage et plus terrible dans ses volontés. « Gracieuses « paroles estoient contre sa coustume et sa nature 7... Il
3 Mém., t. II, p. 497.
4 Mém., 1. 1, p. 51.
5 Pour en dire mon advis, je cuyde estro certain que ces deux princes y alloient tous deux en intention de tromper chascun son compaignon... Il est presque impossible que deux grans seigneurs se puissent accorder pour les rapports et suspections qu'ils ont à chacune heure. Mém. t. I, p. 279.
6 Mém., t. I, p. 229.
7 Mém., t. II, p. 13.
« se trouvoit obstiné, et luy avoit Dieu troublé le sens et « l'entendement ' ; » car cette obstination, c'est le sceau funeste dont sont marqués au front quos.vult perdere Jupiter, ou pour ne point emprunter une langue qu'ignorait Commines et pour reproduire ce qu'il dit lui-même, quand Dieu a résolu la chute des princes, « premier il leur diminue « le sens 2. » C'était ce qu'il voyait tous les jours chez le duc de Bourgogne : « Jà le conduisoit son malheur 3. » L'abandonner, c'était donc se ranger du côté de Dieu ou de la fortune.
En effet, il n'est pas chez l'homme de sentiment plus conforme aux lois de la nature que de chercher un appui là où il le trouve le plus stable et le plus solide. « Naturellement « la pluspart des gens ont l'œil à s'accroistre ou à se « sauver, qui ayséement les fait tirer aux plus forts... Par « espécial est ce dangier quant il y a prince qui cherche à « gaigner gens 4. »
La reconnaissance, le souvenir des bienfaits passés sont, il est vrai, des liens qui pèsent sur le cœur, mais- avec quel enthousiasme plus vif l'esprit n'embrasse-t-il point les rêves d'une plus haute destinée ! « Plus de gens se animent pour « l'espérance de biens advenir que pour les biens qu'ils ont « jà receus 5. »
Faut-il se perdre avec ceux qui se perdent ? N'est-ce pas un acte d'habileté que de se joindre aux plus habiles? On se
1 Mém.l, p. 321.
2 Mém. II, p. 151.
3 Mém. II, p. 3.
4 Mém. I, p. 82.
5 Mém. I, p. 299.
tourne « par intelligence l, » mot à double sens qu'il est superflu de commenter.
Mais le respect du serment? mais la honte de la trahison patente et publique ? Scrupules intempestifs que fait taire la fortune : le sire de Commines racontant la défection de Philippe de Crèvecœur, la juge ainsi : « Ledict messire Phi- « lippes de Crèvecueur devenoit homme du roy sans diffi- « culte, par quoy n'eut sceu mesprendre à se mettre au « service du roy, s'il n'avoit faict serment. Il s'en est parlé « et parlera en diverses façons, par quoy m'en rapporte à ce « qui en est 2. » Mais Commines n'avait-il pas prêté le même serment et ne prévoyait-il pas « qu'on parleroit de lui « en diverses façons? » Lui aussi n'avait-il pas été « nourri, « accreu et mis en grand estât par le duc Charles 3 ? »
La trahison, selon Commines, n'est odieuse que lorsqu'elle n'est point payée 4. Elle devient par le salaire un contrat qui engage. Aussi dit-il d'une dame d'Arras qui trahissait avec désintéressement : « Je ne loue point son œuvre « pour ce qu'elle n'y estoit point tenue 5. » Agir « sans « nulle occasion, » dit-il ailleurs, c'est agir « par vraye des- « loyauté 6. » Lorsqu'il parlera des trahisons qui suivirent la mort de Charles le Hardi, il ajoutera avec une froide naïveté : « Plusieurs se tournèrent du party du roy, pour « avoir de ses biens, car nul aultre prince n'en despartoit
* Mém., t. II, p. 100.
■ Mém., t. II, p. 101.
4 « Ung saige homme ne se pourroit trop achapter. » C'est Commines lui-même qui le déclare. — Mém., t. I, p. 90.
5 Mr'm., t. I, p. 327.
8 Mém., t. Il, p. 367.
« si largement à ses serviteurs 1. » Il n'avait pas fait autre chose, et il en avait donné l'exemple. Tels sont les subtils arguments à l'usage de tous les traîtres et de tous les ingrats, que Commines a semés dans ses mémoires. Traité assez peu généreusement par le duc de Bourgogne, séduit par les brillantes promesses du roi de France, c'était en dehors de sa conscience et en feignant de n'écouter que sa raison et son habileté d'homme politique, qu'il interprétait les conseils que lui faisaient entendre son ambition et son intérêt.
Commines s'excuse aussi sur les mœurs et les vices de son temps. « Nous sommes, dit-il, affoiblis de toute « foy et loyaulté les uns envers les aultres, et ne sçauroye « dire par quel lieu on se puisse asseurer les uns des « aultres 2. » Le siècle de la chevalerie était passé, et rien n'en retraçait plus le généreux dévouement, ni la noble pauvreté. Lorsque Nicolas Rolin (les Rolin ne furent pas plus fidèles à la maison de Bourgogne que Commines) devint chancelier du duc Philippe, il prit pour armoiries un Hercule portant un masque 3. La force voilée par la ruse, tel est le caractère de ce temps, et Commines (faible justification pour un homme dont l'esprit, par sa supériorité, eut dû se dérober à cette contagion), n'eut, si l'on peut l'en croire, que le tort d'être de son siècle.
Quel grand prince d'ailleurs que ce roi Louis XI, bien qu'on parlât « différemment » de la mort du duc de Guyenne ! Il
3 Recueil de généalogies, écrit à la fin du XVe siècle (Biblioth. Goethals, à Courtray).
n'aimait guère son frère, il est vrai, et avait été assez mauvais fils; mais il choisissait si bien ses conseillers et les récompensait avec une si admirable prodigalité. « Il n'es- « pargnoit l'argent, ne les biens, ne sa peine, non point « seullement envers les maistres, mais aussi bien envers « les serviteurs ' . . . Sur tout lui a servi sa grande largesse 2. k L'ung des plus grans sens que puisse monstrer ung « seigneur, c'est d'approcher de luy gens vertueux et « honnestes... Entre tous les princes dont j'ay eu la « congnoissance , le roy a le mieulx sceu honnorer et « estimer les gens de bien et de valeur 3. »
Pour conduire plus utilement ces affaires, Louis XI connaissait « toutes gens d'auctorité et de valeur 4 » aussi bien en Flandre, en Angleterre, en Italie et ailleurs que dans son propre royaume 5. Les ambassadeurs mêmes qu'il envoyait dans les États du duc de Bourgogne, n'avaient souvent d'autre but que d'entretenir ces relations. « Les uns, « dit Commines, alloient et venoient pour sçavoir nouvelles, « les aultres pour soubstraire gens et pour toutes mau- « vaises marchandises, soubs umbre de bonne foy. » 6 II ne
1 Mém., t. I, p. 116.
2 Mém., t. I, p. 84.
3 Mém., t. I, pp. 139, 157.
4 Autorité douteuse, valeur contestable. In multis parcus... e diverso in donando quibusdam effusus.. Si in aliquos unquam clementi.un fecerit, taies fuerunt quos suae tyrannidi idoneos existimaret ministros. (Th. Barin, éd. de M. Quicherat, t. III, pp. 169 et 176.) Rex in traditoribua aut flagiticsi.s plus delectabatnr quam in Imnestis... Sectindum astrologos, viles ac vituperabiles exaltabit. (Clir. ras. d'Adrien de But.)
B Mém., t. I, p. 111.
nous apprend pas si quelque ambassadeur de Louis XI avait remarqué son habileté avant que le roi de France le vît lui-même à Péronne.
Combien était « sage » le roi Louis XI ! Personne plus que lui ne « travailloit à gaignier ung homme qui le povoit « servir, et ne se ennuyoit point à estre refusé une fois « d'ung homme qu'il pratiquoit à gaignier, mais y conti- « nuoit en lui promettant largement et donnant par efFect « argent et estât qu'il congnoissoit qu'il lui plaisoit 1. » Ne faut-il pas retrouver ici le souvenir des résistances, des tentations et des défaillances que traversa la conscience de Commines? Ne faut-il pas aussi attribuer quelque part dans sa résolution à tout ce qui se passait sous ses yeux? Il ne pouvait manquer de comparer la fureur inconsidérée de Charles avec la prudence calme et froide de Louis, la témérité de l'un et l'habileté de l'autre, qui présageaient ici tous les revers, là tous les succès.
Si Commines hésita (nous aimons à le croire), Louis XI était bien résolu à ne pas l'abandonner longtemps à ses incertitudes. Au mois de juin 1472, il lui avait, paraît-il, fait espérer de grandes largesses 2. Par un système différent, dans les premiers jours d'août 1472 3, il fit saisir chez Jean de Beaune la somme de six mille livres qui y était déposée,
1 Mém., t. I, p. 83.
2 Dès le mois de juin 1472, Louis XI, étant à l'abbaye de Celles en Poitou, préparait les actes qui devaient faire passer à Commines une partie des terres usurpées sur la maison de Thouars. (Notice de M. de la Fontenelle de Vaudoré, p. 13.)
3 La date de cette saisie résulte du compte de Jean Bourré, qui prouve que les mois d'août et de septembre 1462 de la pension de Commines, ne furent pas payés.
et en même temps il mit arrêt sur une somme de mille livres qui représentait le terme de sa pension correspondant aux mois d'août et de septembre 1472. Il donnait pour prétexte la part attribuée à Commines dans la prise d'armes du duc de Bretagne \ et pour s'assurer son adhésion morale, il s'emparait de son argent : argument vulgaire mais puissant et cette fois décisif 2. La trahison fut conclue 3 : il ne s'agissait plus que d'en choisir le moment.
Quand Philippe de Commines trahira-t-il? sera-ce après l'assaut de Beauvais? non, car le duc a fait sa retraite en bon ordre : ce sera devant Dieppe, après douze jours perdus dans un siège que ne marqua aucun combat, quand l'armée bourguignonne, épuisée de fatigues et manquant de vivres aura constaté son impuissance 4, et Commines lui-même
1 « Pour la guerre de Bretagne. » Compte de Jean Bourré. Mém., t. III, pr. p. 11.
2 Tout ceci repose sur le compte de Jean Bourré. Il en résulte que si Commines déposa à Tours, soit par spéculation, soit sur l'ordre formel du roi qui y voyait un gage, la somme de six mille livres tournois, remise le 30 septembre 1471, il toucha, alors qu'il habitait encore les Etats du duc de Bourgogne , cinq mille livres qui représentaient sa pension depuis le 30 septembre 1471 jusqu'au 31 juillet 1472.
3 Qui conclut le dernier marché de la trahison? Peut-être le sire d'Estouteville, prévôt de Paris, qui se trouvait en ce moment à Beauvais. Une nièce du sire d'Estouteville avait épousé un cousin de Philippe de Commines.
4 A mesure que Charles multipliait ses expéditions, des taxes plus pesantes excitaient les murmures des populations. Il n'avait pas compris le sage avis que lui transmettait le duc de Guyenne, peu avant sa mort : « Mettez peine de contenter vos subjects et ne vous souciez. » Mém., t. I, p. 217.
nous expliquera le moment qu'il choisit, dans ces lignes relatives à une autre trahison : « Quant ceulx qui estoient « contre le duc veirent qu'il n'estoit p,as assez fort, ils « exécutèrent leurs entreprises 1. »
Ce fut pendant la nuit du 7 au 8 août 1472, qu'il quitta le camp du duc de Bourgogne. « La nuit n'a point de « honte 2, » dit-il dans un endroit où il ne parle pas de sa fuite, et sans doute il n'y fait pas davantage allusion lorsqu'il écrit ailleurs : « J'ai peu veu de gens en ma vie qui « sçachent bien fuir 3. »
Lorsque Charles le Hardi l'apprit à six heures du matin (c'était l'heure à laquelle, dit Commines, il se mettait chaque jour au travail 4), il fît don au sire de Quévraing de tous les droits et actions qui appartenaient à Commines « à « l'encontre du seigneur de Trazegnies, en vertu d'une sen- « tence rendue à Mons ; » lesquels droits, portent les lettres du duc, « ensemble tous les biens quelconques d'icelui mes- « sire Philippe nous sont échus par droit de confiscation au « moyen de ce que il s'est, aujourd'hui date de cestes, dis- « traict hors de nostre obéyssance et rendu fugitif au party « à nous contraire 5. »
Des ordres semblables furent sans doute envoyés dans la chàtellenie de Cassel, où se trouvait la terre de Renescure, car on lit dans les comptes du grand conseil : « A Josse de « le Hove, le xvejour d'aoust audit an LXXII, la somme
1 Mém., 1. 1, p. 215.
! Mém., 1. 1, p. 180.
3 Mém., t. I, p. 383.
* Mém., t. II, p. 279.
5 Archives du château de Beaumont. Ce document a été publié par M. Gachard, Trésor national, t. II, p. 121.
« de quarante-huit sols..., pour à toute diligence avoir été « porter lettres closes de par eulx (les membres du grand « conseil) à maistre Jehan de Janly estant à Bruges, à fin « que incontinent il viengne et retourne à Arras pour y « vacquer à l'expédition du fait de la justice et pour d'il- « lecques aler et porter lettres de par mesdits seigneurs du « grand conseil à monsieur le prévost de Cassel estant à « Bruxelles, à fin que aussi il viengne et retourne audit « Arras, pour faire le rapport de certains procès qui gran- « dément touchent mondit seigneur et dont, comme l'on « dit, il est taillé d'avoir grantproffit \ »
Cela ne suffisait point : le duc furieux ordonna, le lendemain de la trahison de Commines, de marcher en avant et de porter la flamme dans le pays de Caux. Il mérita dans cette expédition non point le surnom de Charles le Victorieux, mais celui de Charles le Terrible. La désolation de, campagnes qu'il avait traversées, attestait son implacable fureur, mais son impuissance et sa faiblesse ne se révélèrent pas moins à tous les yeux, quand, privé de munitions et de vivres, il accepta une trêve, presqu'aussitôt après avoir annoncé une guerre sans terme et sans merci.
' Compte des amendes, explois et confiscations du ffrnnd Conseil (Archives générales du royaume, n" 21434.)