I. — COMMINI
plus graves et les retards de l'enregistrement plus considérables. La maison de la Trémoïlle avait formé opposition à cette donation. Elle faisait remarquer que la principauté de Talmont et les autres terres qui y étaient jointes, confisquées en 1431, avaient été restituées en 1437 (v. st.) à Louis d'Amboise, vicomte de Thouars; qu'on avait ajouté, il est vrai, cà cette restitution, la condition que le mariage de sa fille aînée n'aurait pas lieu sans la permission du roi, mais que cette autorisation avait été accordée lorsqu'elle avait épousé Pierre de Bretagne, que d'ailleurs la principauté de Talmont n'avait pas été transmise à la fille aînée de Louis d'Amboise, mais à sa troisième fille, qui épousa Louis de la Trémoïlle.
Pour compléter les faits allégués par la maison de la Trémoïlle, il est indispensable d'ajouter que dès son avènement au trône, Louis XI, dominé par le désir de mettre la main sur le magnifique domaine de Thouars, n'importe par quel moyen, s'était fait délivrer un acte de donation par Louis d'Amboise, vieillard frappé d'interdiction; mais il fallut, pour donner à cet acte quelque valeur, annuler l'interdiction judiciaire prononcée contre Louis d'Amboise. On remarqua plus tard que la coutume de Poitou défendait les donations générales à titre gratuit, et on fit un contrat de vente. Le seigneur d'Amboise donna quittance : il n'avait rien reçu !. Louis d'Amboise mourut le 28 février 1470. Des qu'on apprit
*&* * Notice de M. de la Fontenelle, p. 22; Bulletins de la Société de l'Histoire de France, 186G, p. 59. Les papiers de M. de la Fontenelle de Vaudoré sont conservés à la bibliothèque de Niort; mais ceux qui se rapportent à son édition projetée de Commines, ne s'y trouvent malheureusement pas.
que la fin de sa vie approchait, ie seigneur de Bressuire accourut au château de Thouars avec la mission d'éloigner du vieillard mourant sa femme et ses enfants, en faveur desquels il eût pu , par une dernière protestation , réparer autant qu'il était en lui l'acte de spoliation qu'il avait signé. On craignait que ses médecins ne lui donnassent ce conseil. Le seigneur de Bressuire en amenait d'autres dont il connaissait le dévouement et l'obéissance.
Louis de la Trémoïlle protestait donc au nom des droits les plus respectables contre les libéralités de Louis XI. D'ailleurs, en admettant que ces biens eussent été réunis au domaine royal, le principe de l'inaliénabilité leur avait toujours été appliqué et il importait de le maintenir.
Cependant, Louis XI était bien résolu à ne point céder. Au mois de février, il chargea Guillaume de Cérisay de porter au Parlement et à la Chambre des comptes des lettres où il rappelait « les singuliers services du sire de « Commines à Péronne et au voyage de Liège », et où il mandait « très-expressément, sur tant qu'on désiroit lui ser- « viret complaire », de se conformer à ses volontés, »sans faire « refus, délai ou difficulté ». De plus, il traça lui-même au-dessous des lettres remises à Guillaume de Cérisay, les lignes suivantes : « Vous pouvez cognoistre le grand désir « que j'ay que cette matière soit bien expédiée à mon inten- « tion, et les causes qui à ce me meuvent, e1 pour ce gar- « dez que vous n'y faites point de difficulté, el n'eu ren- « voyez point devers moy : escrit do ma main '. »
Néanmoins, maigre des ordres si formols, la résistance fut aussi longue que vive, et les lettres do donation de la
* Commines, éd. Lenglet, I IV, '. p, 184.
principauté de Talmont, scellées au mois d'octobre 1472, ne furent enregistrées au Parlement que le 13 décembre 1473 ! et en présence d'une dernière protestation qui ne fut pas repoussée.
Voici en effet ce qu'on lit dans les registres du Parlement, à la date que nous venons d'indiquer :
Après que les lettres octroyées par le roy à messire Philipe de Commines touchant la principaulté de Talmond-sur-Jard et autres terres et seigneuries, ont esté levées et publiées, Champront, pour le seigneur de la Trimoïlle, comme aiant le bail des enfans de lui et de sa feue femme, dit que les terres contenues es lettres sont les principales terres de la viconté de Touars, qui appartenoit à feu messire Loys d'Amboyse, père de la feue mère desdits enfans, à laquele mère furent baillées par le traictié de son mariage ; dit que feu Calabre les voult avoir, et pour ce, La Trimoïlle en obtint complainte , et sont céans en procès en attemptant, contre lequel Roscure en a obtenu le don. Si requiert estre receu à opposition et demande délay pour le faire savoir à La Trimoïlle.
Framberge, par protestation de n'entrer en procès par ce que le roy a promis la garantye de ceste matière, dit par manière de remonstrance pour monstrer que partie ne doit estre receu à opposition à l'encontre desdites lettres, que le roy est seigneur desdictes terres , lesquelles il a données à Roscure pour certaines causes justes et raisonnables, etc. A ce que partie veult prétendre que les terres lui appartiennent, dit qu'elles appartiennent au roy ; et supposé que ne lui appartenissent, si ne doit estre receu partie à opposition, car il est permis au roy revt alienam dare pour juste cause et raisonnable ; et est ceste question déterminée par les docteurs de droit civil in lege rescripta
' L'enregistrement à la Cour des comptes paraît avoir souffert d'autres difficultés, car il n'eut lieu que le 2 mai 1 17 1.
C. ' et per doctores juris canonici comme Innocent », Hostience 8, Jehan André *, le Compostolin 5, in capitulo : Quœ in ecclesiarum 6, qui dient que tout ainsi qu'il est permis per legem tel statutum aufferre rem privati sicut in usucapionibus et aliis causis, et allèguent la loy sepulcrum par laquelle appert que quando aliquis liaient sepnlcrum et non hdberet viam, rex potest compellere ad dandum viam, aussi que le prince qui est lex animata in terris le peut faire potestate sua ordinaria. Commines a délivré le roy des mains de ses ennemis, qui est chose salutaire pour toute la chose publique. Ainsi est bien raisonnable cause d'avoir fait le dit don, par quoy le roy a peu faire le dit don, et dit que partie ne doit estre oye, ne avoir délay, ne estre reccue à opposition, et mesmement que le roy certifie la dite
cause estre vraye , cui credendwm, est per notata per in
predicta lege rescripta et per II. 7 in capitulo ex parte, et requiert que sur les dictes lettres soit mis : lecta, publicata et'registrata. Cliampront dit que son opposition est recevable , car les terres sont l'éritaige de ladite feue mère desdits enfans et lui furent baillées en mariage, ne n'est le feu père que usuffructier ; ainsi, puisque maintenant on vcult oster ausdits enfans leurs héritages, il n'est point de plus juste opposition. A ce que partie parle de la puissance du roy, dit que il y a puissance absolue .t réglée : 02 licet priticeps sit solutus legïbns , tamen secund lu m leqcs vivere débet. Or partie mesmes vient par justice, car céans
1 Cod., lib. 1, tit. xix, 1. 7. Louis XI interprétait à la lettre le texte d'une loi de Théodose : « Rescripta contra jus elicita ab omnilnis judicibus refutari prrccipimus nisi forte quod prosit petenti. » Théodose ajoutait (ce qu'oubliait Louis XI) : « Et quod non hedat alium. »
» Le papu Innocent 111.
* Henri de Segusio, cardinal-évèque d'Ostie au xm" siècle.
* Jean André, célèbre professeur do Hologne. •• Bernard de Compostelle.
8 Constitution d'Innocenl III. dana le Corpus juri*. 7 !,<■ cardinal d'< >sti<-.
elle demande lecture de ses lettres ; ainsi s'aide de la puissance réglée par quoy le roy ne peut oster rem unius primti pour le bailler alteri privato, et dit que feu d'Arnboise, les feus barons de la Trimoïllev et celui qui est huy, ont bien et vaillamment servi le roy et sont encores pour le servir aussi bien que messire Philippe de Comynes pour tout faire, et quant le roy vouldroit prendre super privatos, y en a bien d'autres sus lesquels on le devroit plus tost prendre que sur lesdits de la Trimoïlle ; conclud comme dessus.
La court verra les lettres, et se plaidoit au conseil, assavoir se ledit de laTrimoille sera receu à opposition ou se, nonobstant son opposition, lesdites lettres seront leues et registrées *.
Ainsi d'obscurs procureurs agitaient devant cette assemblée qui devait un jour casser le testament de Louis XIV, la grande question de la limitation du pouvoir royal, soit absolu, soit réglé; et sous le règne même de Louis XI, on trouvait une voix assez courageuse pour rappeler que le roi doit se conformer aux lois, un corps de justice assez indépendant pour comprendre ce langage.
Il paraît, en effet, que le Parlement, tout en consentant à ordonner enfin l'enregistrement des lettres royales, réserva les droits de la maison de Trémoïlle, et telle fut l'origine d'un procès dont nous aurons à étudier ailleurs la marche et les nombreuses péripéties.
Commines écrivit plus tard, en parlant du Parlement de Paris : « Entre les conseillers se trouvent tousjours large- « ment de bons et notables personnaiges, et aussi quelques- « ungs bien mal conditionnés 2. »
! Archives de l'Empire (matinées du Parlement), X, n" 4815, f" 19. 8 Mém., t. I, p. 65.
Louis XI devait pendant longtemps laisser peser le poids de ses vives rancunes sur la maison de la Trémoïlle. Non moins hostile à la maison d'Amboise, à laquelle remontaient des droits solennellement invoqués, il voulut disposer à son gré de l'aînée des filles de Louis d'Amboise, déjà veuve du duc Pierre de Bretagne, qui, pour ne pas être contrainte à un mariage qu'elle repoussait, se vit réduite à aller demander un asile au silence et à l'ombre du cloître : on devait un jour l'appeler la bienheureuse Françoise d'Amboise.
La veuve même de Louis d'Amboise, Nicole de Chambes, fille du seigneur de Montsoreau, fut en butte aux mêmes persécutions. N'ayant pas reçu de la nature les dons de la beauté, mais se devant à elle-même tous ceux d'un esprit gracieux et cultivé, habile dans l'art de composer des vers qu'elle chantait avec un charme indicible, elle n'alla pas chercher le repos dans un monastère et aima mieux se réfugier près du duc de Guyenne. Elle eût pu lui rappeler que les sires de Thouars se vantaient d'être issus de la maison royale de France et que la maison de Chambes elle-même portait : d'azur semé de fleur de lys. Isolée, privée de ses biens, elle ne fut que l'Agnès Sorel d'un prince qui ne devait jamais régner, et selon les historiens de ce temps, elle partagea avec lui le même poison ' .
1 Là ne se bornèrent pas les actes de rigui ur de Louis XI envers la maison d'Amboise. Le château de Chaumont, qui appartenait à Pierre d'Amboise, lui paraissait occuper au bord de la Loire et trop près du Pleatis-lez-Tours une pusition trop menaçante. Au mois de janvier L46S (v.st.) il le fit brûler et raser. (Chroniques de Louis XI. ap. Lenglet, t. II, p. 56.) Le sire de Chaumont, Adèle serviteur de Charles VII, avait été dépouille de ses fonctions Lors de l'avéi tmenl de Louis XI el avaii pris pari k la ligue du Bien-Public, (Mrm. t.I.p. 52.)
H't LETTRES ET NEGOCIATIONS
Quelques mois à peine se seront écoulés depuis la triste fin de la dame de Montsoreau, quand Louis XI parviendra à imposer à une de ses sœurs un époux choisi de sa main : n'anticipons point toutefois sur les événements.
Louis XI voulut conduire lui-même le transfuge dans ses nouveaux domaines. Il prit plaisir à lui montrer, comme un éclatant témoignage de sa générosité, le château de Talmont, vaste résidence féodale qui remontait au xie siècle et dont relevaient dix-sept cents arrière-fiefs. C'était presque un royaume à l'ouest de la France l ; mais ce qui frappa surtout Commines, c'était ce que la nature avait fait pour créer des ports sur ce rivage et ce que l'homme pouvait faire pour fertiliser les terrains marécageux qui y abondaient. Commines visitant avec le roi les Sables d'Olonne, appela son attention sur ce point, et ils étaient arrivés à un rendez-vous de chasse appelé Dinechien, lorsqu'à la prière de son nouveau conseiller, le roi octroya des privilèges à la ville des Sables d'Olonne, afin d'y appeler les marchands et les navigateurs étrangers 2. En même temps, il réunit à la principauté de Tal-
1 M. de la Fontenelle évalue les possessions de Commines en Poitou à trois ou quatre millions, valeur actuelle.
- « Loys, par la grâce de Dieu, roy de France, savoir faisons à tous que nous estans en la ville des Sables, assise sur la mer, qui est de la seigneurie d'Olonne, appartenant à nostre amé et féal conseiller et chambellan Phelippe de Comynos, nous ait esté remonstré le grant bien et prouffit qui pourroit advenir à nous et à la chose publicque de nostre royaulme si la dite ville des Sables estoit close et fermée de tours, portaux et murailles, en manière qu'elle fust deffensable et que les marchans et marchandises venant audict port et havre dudict lieu peusscnt estre en seureté en la dicte ville, parce que le dict port qui est bon et bien seur et autant ou plus que nul aultre port ou havre
mont les terres de Bran et de Brandois, dont l'assèchement avait tenté Commines l.
Ce serait une page pleine d'intérêt que l'étude de ce que fit Commines pour développer la prospérité de ses domaines. Plein des souvenirs du pays qu'il avait quitté, il imita les travaux des polders de la Flandre en débarrassant des eaux stagnantes les marécages insalubres. Ses efforts tendirent surtout à créer un port à Olonne où il introduisit le tissage ■ les toiles de navire avec assez de succès pour que le nom d'Olonne leur soit resté. Les privilèges accordés par Louis XI avaient affranchi de toutes tailles les habitants, en les autorisant à entourer leur ville de murailles et à se gouverner par un conseil élu par eux de concert avec leur seigneur. Voici comment Commines comprenait le gouvernement de ses Etats : l'administration était confiée à un prévôt et à quatre jurés; la première fois , les habitants devaient présenter au seigneur une liste de dix personnes entre lesquelles il choisirait les magistrats. Ce conseil devait se renouveler partiellement tous les deux ans, d'après les mêmes règles, et chacun des élus devait, à l'expiration de ses fonctions, rendre compte de son administration "'.
qui soit en nostro royaulme, pourroit avoir tel renom que tous marchant estrangiers y viendroient volontiers aborder, etc. »
Ces lettres sont datées du 10 novembre 1472 dana le Becneildes ordonnances, et du moia de décembre dana l'édition de M"" Dupont. Il y a de légères différences entre les deui textes. Qoelquea difficultés
l'étant élevées sur l'interprétation de cette ord tance, Louis XI
décida, le ~ juillet l 17 l, qu'elle devait être entend lana le sens le
plua favorable aux habitants d'Olonne. Recueil des ord. t. XVIII, p. 86. Le marne jour, Louis XI exempts pendant vingt ans les babitanta d'Olonne de la taille du ble* el du vin. if en., t. III, pr, p. 185
1 Mém., t m, pr. p. 184 »/»«/., t. m, pr. p. 33,
Louis XI fit bien plus pour Commines, et il n'était que depuis trois mois à son service, lorsqu'il reçut de ce prince la main d'une sœur de la dame de Montsoreau qui n'avait pas fui comme elle, et dont la dot, complétée par les bienfaits du roi !, comprenait douze seigneuries, savoir : la baronnie d'Argenton 2 et les domaines de Villentras, Lairegodeau 3, Precigné, etc. Sans attendre l'enregistrement des lettres royales du mois d'octobre 1472, Commines prit dans le contrat de mariage du 27 janvier 1472 (v. st.) le titre de prince de Talmont 4.
Ce contrat de mariage formait de la part du seigneur de Montsoreau un acte de dépossession. Il donnait en dot bien plus que la part héréditaire de sa fille, et il faut le dire sans détour, tous les domaines voisins de Talmont qui convenaient à Commines 5. Aussi'les conseillers du roi eurent-ils soin, afin de prévenir des revendications ultérieures, de déclarer dans le contrat qu'il y avait non-seulement constitution de dot, mais aussi vente réelle. Le roi paya quelque chose au seigneur de Montsoreau 6 et promit d'acquitter plus tard le surplus.
1 Mém., t. III, pr. p. 183.
2 Le château d'Argenton a été détruit pendant les guerres de la Vendée , il existe encore d'importantes î uines de celui de Talmont.
3 On trouve dans le catalogue Joursanvault la mention de la pièce suivante: « Philippe de Commines, seigneur d'Argenton et de Lairegodeau, reçoit un hommage pour un fief dépendant de cette dernière seigneurie, n° 2552. » Je n'ai pu retrouver la trace du n° 3632 : Autographes de Commines et de sa veuve.
4 Mém., t. III, pr. p. 38.
5 Compte de Jean Briçonnet, 1472-1473, Mém., pr. t. III, p. 183.
6 La seigneurie de Montsoreau resta à la maison de Chambes. En 1530, Philippe de Chambes, seigneur de Montsoreau, épousa Anne de Laval, petite-fille de Commines.
Commines s'empressa de faire réparer et d'embellir les châteaux qui défendaient ses domaines. Le roi lui accorda quatre cents livres pour les travaux à faire au château de Berrye \ Plus tard, il lui donna des sommes bien plus considérables pour reconstruire en grande partie le château d'Argenton 2.
Cependant un autre domaine tentait l'ambition ou plutôt la cupidité de Commines. A quelques lieues d'Argenton, assez près de diverses seigneuries qu'il avait reçues, s'étendait la terre de Mellerant, qui appartenait au fils mineur de Guillaume de la Rochefoucauld et de Marguerite de Torsay. Louis XI qui, on vient de le voir, respectait peu les droits qui reposaient en de faibles mains, octroya à Commines la principauté de Mellerant 3 : il paraît néanmoins que cette donation n'eut pas de suite, et Philippe de la Rochefoucauld, vraisemblablement après avoir transigé avec Commines 4, releva la terre de Mellerant le 2 juillet 1473 \
Le 2 janvier 1473, Louis XI gratifia Commines de quatre mille huit cent quatre-vingt livres provenant des francs-fiefs et nouveaux acquêts du Tournésis, « en faveur « des grans et recommandables services qu'il luy avoit ren- « dus en ses plus secrettes et importantes affaires 6. »
1 Mém., t. III, pr. p. 184.
- Mille livres en 1477 et pareille somme en 1481 et en 1482. (Notice de M. de la Fontenelle.)
3 Recueil des ordonnances , t. XII, p. 558.
* N'y eut-il pas aussi une clause imposée par Louis XI? Ne l'ut-ce pas le mariage de son confident Jean du Fou avec Jeanne de la Rochefoucauld?
5 Une sœur de Jacques de la Rochefoucauld épousa plus tard François de Volvire, qui était veuf d'une des deux filles illégitimes du duc de Guyenne et de Nicole de Chambes-Montsoreau.
6 Mém., t. III, pr. p. 185; Comm. éd. Lenglet, t. IV, p. 2, p. 124.
Enfin, le 7 octobre 1474, il lui donna la terre de Chaillot, près de Paris, qui était assez peu importante ; car la résidence du seigneur était ruinée, une vieille tour servait de prison et quelques arpents de jardins étaient clos par des égouts l. Mais on était aux portes de la capitale, et sans doute Commines devançait dans son imagination les travaux de Louis XIII, qui devait créer deux siècles plus tard le Cours de la Reine, pour réunir Chaillot à Paris.
Si des données précises nous manquent sur le rôle actif de Commines de 1472 à 1474, il ne faut pas toutefois se laisser aller à supposer qu'il passa ces années dans le repos. Qui pourrait douter qu'il mérita par de nombreux services les faveurs sans cesse renouvelées du roi ?
Parmi les chartes de cette époque où figure le nom de Commines, il n'en est guères qu'une qui puisse fixer l'attention. C'est l'ordonnance du 1er mars 1473 (v. st.) par laquelle Louis XI condamnait les nominaux et défendait, dans l'université de Paris, l'usage de leurs écrits qui devaient, sans rémission, être détruits 2. Ainsi, Philippe de Commines, que les lettres ont tour à tour consolé et immortalisé, signalait son entrée dans le conseil du roi de France en intervenant dans l'un des arrêts les plus sévères qui aient jamais été portés contre les productions de l'esprit humain.
« Commines, éd. Lenglet, t. IV. p. 125. Cette fois encore la donation ne fut entérinée à la Cour des comptes que longtemps après, le 25 septembre 1480.
2 Recueil des ordonnances, t. II, p. 607. Commines est cité comme présent à la signature apposée par Louis XI sur diverses ordonnances. Juillet, août 1473, mars, avril, mai, juin, décembre 1474. (Recueil, ihsordonn. t. XII, pp. 585, 587, 61(3; XIII, pp. 5, 10, 11, 65, 69.)
Les services que Commines rendait à Louis XI, étaient de ceux qui le plus souvent laissent peu de traces dans les archives. Doué de l'intelligence la plus vive, de la perspicacité la plus rare, il communiquait tout ce qu'il apprenait à Louis XI, et celui-ci à son tour, fondait sur ses rapports des projets nombreux, des intrigues inextricables qui, à côté de quelques succès, multipliaient les préoccupations, les inquiétudes et les soucis. Ceci nous rappelle ce que Commines raconte « des seigneurs empeschés qui « avoient tant de sages gens, qui veoient de si loing que « leur vie n'estoit point suffisant à veoir la moytié des « choses qu'ils préveoient, et qui sont fines en ce travail et « misère '. »
Telles étaient les vastes relations de Commines qu'il put écrire dans ses Mémoires qu'il ne rapporte rien dont il n'ait la certitude, rien qu'il n'ait vu ou appris de grands personnages dignes de foi 2. « Je cuyde, dit-il, avoir veu et congneu « la meilleure part d'Europe 3. » Après une longue énumération où figurent Louis XI, Edouard IV, Jean d'Aragon, • i.iléas Visconti et d'autres princes, il ajoute : « Je les ay « presque tous veus et sceu ce qu'ils scavoient faire. 4 »
Parfois il causait avec ceux qui connaissaient le mieux l'Angleterre, ses lois et ses discordes, notamment avec Louis de Bretelles, écuyer gascon qui servait lord Scales en 1-167 et le roi Edouard IV en 1475 5. Il s'adressera également aux capitaines allemands qui défendront
1 Mém., t. I, p. 272.
1 Mém., t. I, p. 8<».
1 Mém., t. I, p. 68.
1 Mém., 1. 1, p. 252.
5 Mém., t. l, p. 379.
Neuss contre Charles le Hardi l. Il écoutera avec le même soin les ambassadeurs suisses qui ont cherché à apaiser le duc de Bourgogne *, ou bien ceux qui se rendront à la cour de Louis XI pour s'assurer un appui contre lui, notamment l'avoyer de Schwitz « qui n'est que ung villaige 3. »I1 interrogera aussi les capitaines suisses qui combattront à Morat4. Commines servait un prince qui « aymoit à demander et « entendre de toutes choses 5. » Louis XI, de son côté, lui racontait, à son tour, avec une reconnaissante familiarité, les péripéties de son exil et de son règne. Il lui avouait la part qu'il avait prise à la Praguerie °. Il lui rapportait que c'était malgré lui qu'on avait versé le sang à Montlhéry 7, qu'il n'avait pu empêcher le sire de Brezé de combattre 8 ; qu'il craignait alors des trahisons 9 et qu'il s'était prêté volontiers « à toutes paroles d'appointement 10. »
11 lui décrivait aussi son entrevue sur la Bidassoa avec le roi de Castille u ; il lui rappelait à ce sujet ce qui s'était passé à Montereau 12, et, par un sentiment que partageait Commines, il considérait comme folles ou périlleuses les entrevues des princes 13.
1 Mém., 1. 1, p. 335.
2 Mém., t. II, p. 11.
3 Mém., t. II, p. 23.
* Mém., t. II, p. 27.
7 Mém., t. I, p. 26.
8 Mém., 1. 1, p. 31.
9 Mém., t. I, p. 87.
10 Mém., t. I, p. 100.
il Mém., t. 1, p. 164.
12 Mém., 1. 1, p. 371.
1:5 Mém., t. I, p. 163. Louis XI raconta aussi à Commines ce qu'il fit à Boulogne et en Hainaut. Mém., t. II, pp. 102 et 186.
Le roi parlait à Commines « fort privéement et souvent » et afin de ne pas être entendu « il aymoit à parler en « l'oreille l. » Il lui adressait même, lorsqu'il était de bonne humeur, quelques propos plaisants, par exemple sur le danger de montrer au roi d'Angleterre ce qu'il appelait « les affectées de Paris 2. » Parfois même, à ces « mots de « risée » se joignait quelque aveu imprudent, et le roi en était fort- tourmenté quand il croyait avoir été entendu par d'autres que par Commines 3.
Commines, mêlé à tant d'affaires et honoré de tant de confiance, put étudier à loisir le caractère du roi. Il semble même avoir subi son influence à ce point qu'on retrouve fidèlement dans les Mémoires du sire d'Argenton, non-seulement les idées, mais parfois le langage même de Louis XI 4.
Commines aima peut-être Louis XI, et à coup sûr il l'ad-
1 Mém., t. I, pp. 348, 378.
4 Mém., t. I, p. 377.
■ Mém., t. I, p. 380.
1 C'est ainsi que Commines emprunte à Louis XI l'expression si caractéristique : « Entretenir de paroles » (Lenglet, t. II, p. 382) et ces autres verbes « exploicter et pratiquer » qui jouent un si grand rôle dans les événements de cette époque. Louis XI écrit à Dammartin : « Monseigneur de Guienne a rendu les terres à monsieur d'Armagnac et ne lui a pas encores rendu à Lethore (Lectoure), mais il les lui doit rendre bien tost. Pour ce il me semble qu'il seroit temps d'expîoicter le fils de monsieur de Fimarçon, et se je povoye prendre Lethore, elle serait mienne de bon gaing , et ne l'auroient jamais l'un, ne l'autre; et seroit pour tenir tout en subjectiou. .. (Ms. de la Bibl. imp. 2898 f° 132.) Louis XI mandait au sire de Chaumont : « J'entends que pratiquez avec ceulx qui auront charge de besongner « en la dite trêve.. Soubs couleur de celle pratique tenez la matière « en suspens. » (Note de M"c Dupont, Mém., t. II, p. 191) et à Tannegui du Cliastel : « Si vous pouvez rien avoir par pratique, prenez-le. », (Lenglet, t. IIF, p, 18i
mira. Il le proclame « plus sage, plus libéral et plus ver- « tueulx que les princes qui régnoient en son temps l. » Il le déclare même assez lettré 2. Malheur aux princes qui « de nulles lettres n'ont congnoissance, qui ne sont nour- « ris qu'à faire les fols en habillements et en paroles et « qui ont des gouverneurs à qui on parle de leurs affaires, « à eulx riens... 3 » Dieu n'a point « establi l'office de « roy, ne d'aultre prince, pour estre exercé par les bestes, « ne par ceux qui par vaine gloire dient : Je ne suis pas « clerc, je laisse faire à mon conseil, je me fie en eulx 4; « et puis, sans assigner aultre raison, s'en vont en leurs « esbats. Les mauvais empirent de beaucoup sçavoir et les « bons en amendent 5. »
Du reste, que les princes soient aussi instruits que Commines, cela leur suffit; et s'il leur est utile d'être quelque peu lettré, c'est surtout afin qu'ils puissent se passer des légistes. Il faut qu'ils ne se voient pas réduits à mettre leur confiance « en clers et gens de robes longues, et y « sont bien séans quant ils sont bons, et bien dange- « reux quant ils sont aultres. A tous propos ont une loy « au bec, ou une hystoire; et la meilleure qui se puisse k trouver , se tourneroit bien à mauvais sens 6. »
Louis XI n'eût pas beaucoup recherché les hommes tout" à fait lettrés, qui racontent impartialement les événements et qui placent dans l'histoire la leçon des rois comme celle
i Mém., t. II, p. 252.
2 Mém., t. I, p. 157.
3 Mém., 1. 1, p. 85.
4 Mém., t. I, p. 157.
B Mém., t. II, p. 136.
6 Mém., t. 1, p. 157.
des peuples : témoin le jour où il lit enlever de l'abbaye de Saint-Denis la chronique de Jean Castel. Commines luimême n'eût pu, pendant sa vie, porter quelque lumière dans l'ombre où se voilaient tant d'intrigues.
Ce qui distinguait surtout Louis XI, c'est qu'il « avoit « le sens naturel parfaitement bon, lequel précède toutes « aultres sciences que on sçauroit apprendre en ce monde l. « Sa mémoire estoit si grande qu'il retenoit toutes choses, « et congnoissoit tout le monde en tout pays à l'entour de « luy 2... Sans nulle doubte, c'estoit ung des plus saiges « princes et des plus subtils qui aient régné en son « temps 3. »
Si Louis XI appréciait vivement les dons de l'intelligence et de l'esprit, surtout chez ses plus fidèles serviteurs, il aimait peu la guerre et ceux qui la font, et ceci nous rappelle ce que Commines dit ailleurs : « Jamais homme cruel « ne fut hardy 4. » Il était « tardif et craintif à entrepren- « dre 5, » mais quand il se sentait le plus fort, il exerçait avec une rigueur barbare les droits de la guerre 6, et les
* Mém., 1. 1, p. 158.
- Mém., t. II, p. 273.
r' Mém., t. II, p. 85.
1 Mém., t. II, p. 382.
fi Louis XI écrivait ù Dammartin : <. .le voua pnc que entre roue * qui estes par delà, advi.se/ de frapper quelque bon coup but !'• duc a de Bourgogne , si vous le pouvez trouver à rostre avantage, i Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2913 f° M. — Il mandait une autre fois au seigneur du Bouchage: iSe vous povez faire piller les maisons de ceulx que vous chasserez, c'est la chose dout je vous avoie Le plus chargé, et c'est le plus grant service que vous me puissiez faire par delà. » Bibl. imp. <!<■ Paris, f. fr. 2908.