I. — COMMINFs. S
ravages de ses faucheurs restèrent longtemps gravés dans le souvenir des populations de l'Artois et de la Flandre.
Louis XI ne croyait pas qu'il fallût chercher dans les victoires l'enivrement de l'orgueil; il plaçait plutôt ses succès dans une feinte humilité, qui cachait ses pensées, et dans une activité secrète qui, recourant à mille moyens ténébreux, donnait un libre cours à ses soupçons. Commines loue Louis XI d'avoir été humble et soupçonneux. Jamais roi ne fut plus humble « en paroles et en habits \ » — « Quant à estre soupeçonneux, tous grans princes le sont « et par espécial les saiges2. »
« J'ai vu, dit Commines, des princes si soubtils et si trèsce soupeçonneux, que l'on ne sçavoit comment vivre avec « eulx, et leur sembloit toujours que on les trompoit 3. . . Les « grans princes sont beaucoup plus soupeçonneux que « aultres gens, pour les doubtes et advertissemens que on « leur faict, et très-souvent par flateries, sans nul besoing « qu'il en soit *... Ce n'est pas honte d'estre soupeçon- « neux et avoir l'œil sur ceux qui vont et viennent ; mais
1 Mém., t. I, p. 83. « Quand orgueil chevaulche devant, disait Louis XI, honte et dommage le suivent de bien près. (Mém., t. I, p. 146.) En effet, il s'habillait si mal « que pis ne povoit.» (Mém., t. I, p. 166.)— On trouve dans les dépenses de Louis XI, dit Lepippre, vingt sols pour une paire de manches neuves à son vieil pourpoint, et quinze deniers pour graisse à frotter ses bottes.
3 Mém., t. I, p. 112. Quelque soupçonneux, quelque méfiant que fût Louis XI , il avait toutefois des traîtres près de lui , et un prédicateur y ayant fait allusion , Olivier le Diable fut envoyé en toute hâte à Paris pour lui imposer silence. (Voyez Mém., t. I, p. 355 et Jean de Troyes, 1478.)
* Mém., t. I, p. 58.
« c'est grante honte d'estre trompé et de perdre par sa « faulte. Toutesfois les suspections se doibvent prendre par « moyen, car l'estre trop, n'est pas bon l. »
Tels sont les caractères principaux de cette habileté froide et astucieuse que Commines appelle successivement la sagesse et la vertu.
Par ce motif même que Louis XI était soupçonneux, il dissimulait, et rien n'est plus connu que sa devise : Qui nescit dissimulare, nescit regnare ~.
La dissimulation est la base de tous les succès ; elle prépare les pratiques ; elle conduit aux marchés.
Les trêves ne sont que des dissimulations 3.
Les négociations sont des pratiques.
Les traités sont des marchés.
Le mot pratique se trouve sans cesse sous la plume de Commines 4.
On pratique les serviteurs qu'on veut corrompre, par exemple ceux du duc de Guyenne 5. On pratique les villes où l'on veut s'introduire par le pont d'or de Philippe de Macédoine 6.
On pratique par haine ou par envie 7. Commines ne voit qu'une pratique dans la trahison de Campo-Basso 8.
1 Mém., t. 1, p. 242.
* Les Anglais, dit Commines, entendoient mal les dissimulations du roi de France. (Mém., t. I, p. 344).
1 Mém., t. I, p. 121.
* Mém., t. I, pp. 91, 122, 208, 226, 234, 265, 344, 391. 8 Mém., t. I, p. 269.
6 Mém., t. I, p. 213.
7 Mém.,t.\, p. 226.
■ Mém., t. 1, p. 399. Commines appelle Campo-Basso un homme
La pratique, si elle est bien conduite, devient synonyme d'habileté ' : « Avec habilletés qui procèdent de grant sens, « on évite de grans périls et de grans dommaiges et « pertes 2. » Mais en dehors de toute phraséologie et de toute rhétorique, son véritable nom est : tromperie 3.
Le marché suit et couronne la pratique 4 . Tant se menaient de petits marchés 5 lors de la guerre du Bien public, qu'un lieu où se faisaient telles marchandises, continua à s'appeler le Marché.
On recourt à la pratique vis-à-vis des hommes puissants. Cela se faisait même avec le duc de Bourgogne : « Le roy « praticquoit fort le duc par plusieurs marchés 6. » C'était le même système que le roi employait pour faire insurger les sujets du duc, « et beaucoup de gens se mesloient de ces « marchés, 7. » En 1471, les habitants d'Amiens marchandent 8. En 1474, l'intrigue qui perdra Saint-Pol, est encore
de très-mauvaise foi et très-périlleux. (Mém., I, p. 314). Louis XI se mêlait de cette pratique, car il existe une lettre du 5 juin 1476, où il charge Dunois de gagner Campo-Basso en lui offrant une pension. {Mém., t. I,p. 405, note.) Ces intrigues se poursuivirent, et le duc de Lorraine écrivait: « Je vous prie qu'il vous plaise, touchant les matières dont il vous parlera de ma part, vous employer et faire ainsy que tousjours a esté et est en vous. » (Devant Nancy, 1er septembre 1476.) Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2907 f° 0. 1 Mém., t. I, pp. 208, 209.
* Mém., t. I, p. 137.
8 Mém., t. I, pp. 83, 156, 241, 267.
* Mém., t. I, p. 331 ; II, pp. 10, 20, 48, 52, 53, 88, 173, 174.
* Mém., t. I, p. 81.
6 Mém., 1. 1, p. 122.
7 Mém., t. I, p. 209.
s Mém., t. I, p. 215. "^
une marchandise '. En 1475, les négociations avec les Anglais seront aussi des marchés 2. « L'humblet » luimême a marché à part 3. Sous quel voile se cache la marchandise? Sous celui qui permet le moins de la découvrir. La marchandise se fait « soubs umbre de bonne « foy 4. »
C'est par des pratiques habiles qu'on divise et qu'on affaiblit ses ennemis. « Le roy estoit maistre en ceste « science5... Il a mieulx sceu entendre cet art de séparer « les gens que nul aultre prince que j'aye jamais veu, ne « congneu 6. »
Louis XI, qui versait sur l'échafaud le sang de sa noblesse parce qu'il était soupçonneux, épuisait l'argent des bourgeois pour suffire aux dépenses sans cesse renouvelées de ses pratiques et de ses marchandises. Chose étrange! Commines a tracé quelque part le portrait d'un tyran T, et il ne s'y trouve pas un trait que les contemporains de Louis XI ne lui aient reproché ; mais Commines était disposé, quelles que fussent ces exactions et ces plaintes, à s'en accomoder assez aisément. Louis XI était-il rude, sévère, sans pitié? c'est que la Providence voulait châtier la France : « Dieu « donne le prince selon qu'il veult pugnir e1 chastier les « subjects 8. »
1 Afém., t. 1, pp. 298 et 299, 356, 381, 391, 392.
* Mém.% t. J, p. 360.
* Mém.. t. I, p. 112,
* Mém., t. I, p. 111.
5 Mém., t. I, p. 108.
6 Mém., t. I, p. lie.
iA-'»/., t. I. pp. 183 et l i".
s Mém., i. Il, p. 67.
Louis XI lui-même n'ignorait pas combien sa domination était pesante pour la France, et il avouait à Commines que, s'il craignait les chances d'un combat, c'était « parce qu'il « congnoissoit ses subjects et qu'il les trouveroit bien si « ses besongnes se portoient mal l. »
Mais si le roi désirait pour lui l'autorité absolue en absorbant tout ce qui l'entourait, il rattachait du moins à ces idées étroites et despotiques les vues les plus hautes et les plus larges sur l'unité des coutumes et des usages, destinée à mettre un terme aux abus.
« Le roy désiroit de tout'son cueur de pouvoir mettre une « grant police en son royaulme, et principallement sur la « longueur des procès. Le roy désiroit fort que en ce « royaulme l'on usast d'une coustume et d'ung poix et « d'une mesure, et que toutes les coustumes fussent mises « en français en ung beau livre, pour éviter la cautelle et « pillerie des advocats, qui est si grande en ce royaulme « que en nul aultre elle n'est semblable, et les nobles d'icel- « luy la doibvent bien cognoistre ; et si Dieu luy eust donné « la grâce de vivre encores cinq ou six ans, sans estre trop « pressé de maladie, il eust faict beaucoup de bien à son « dict royaulme 2. »
Louis XI, plus qu'aucun prince, comprenait parfaite: ment la force que donne l'unité du pouvoir : « Il me semble « que ung saige prince, qui aura povoir de dix mil hommes « et façon de les entretenir , est plus à craindre et esti- « mer que ne seroient dix, qui en auroient chascun six « mil tous allyés et confédérés ensemble, pour autant que
1 Mém., t. I, p. 315.
2 Mém., t. II, p. 209. -£
« des choses qui sont à desraeler et acorder entre eulx, « la raoytié du temps se perd avant qull y ait riens conte clud, ne acordé \ »
Tel nous apparaît dans les Mémoires de Commines le prince dont il fut le conseiller complaisant et l'éloquent historien. Nous avons cité quelques-unes des règles qu'il jugeait les plus conformes à la politique de ce règne ; nous allons voir, à partir de 1474, comment il les appliqua dans sa propre conduite.
Désormais les documents qui concernent le rôle politique rempli par le seigneur d'Argenton, deviendront moins rares. Au mois de novembre 1474, un héraut du roi d'Angleterre vint défier Louis XI. Les lettres dont il était porteur, étaient en beau style et avaient sans doute été rédigées dans les Etats du duc de Bourgogne, car il paraissait bien « que « jamais Anglois n'y avoit mis la main 2. » Le roi chargea Commines « d'entretenir toujours ledict hérault, jusques à « ce qu'on lui eust baillé compaignie pour le conduire, affin « que nul ne parlast à luy 3. »
Le héraut qu'entretint Commines, ne s'éloigna que gagné par les largesses de Louis XI, et après avoir donné le conseil que dès que son maître aurait passé la mer, on ouvrît des négociations avec lord Howard et lord Stanley. Un jour, Louis XI, après avoir un peu réfléchi à sa façon a qui ostoit « bien estrange à ceulx qui ne le congnoissoient, » parla fort bas à l'oreille de Commines, assis à sa table, et l'envoya chercher le valet d'un fils de Mérichon de la Rochelle,
1 J//»/., t. I, p. lio
Mém.< t. I, p. 340.
autre traître à qui il avait donné une bizarre seigneurie, celle des halles de Poitiers et que depuis lors on appelait monseigneur des Halles. Ce valet était de mauvaise mine, mais « de bon sens et de parole doulce et amiable. » Il ne s'agissait de rien moins que d'en faire un héraut et de l'envoyer au milieu de l'armée anglaise \ Aux premiers mots que prononça Commines, le valet se jeta à ses genoux, se croyant déjà mort, mais Commines le rassura, le fit dîner avec lui et lui promit une charge d'élu dans l'île de Rhé, assez près de son domaine d'Olonne. Commines rendit compte au roi de ce qu'il avait fait, puis d'une bannière de trompette on accommoda au valet une cotte d'armes, et il partit transformé en héraut2. Ce message fut bien reçu; Louis XI tint conseil sur cette matière : Commines y était présent.
Louis XI arriva à Paris, à l'hôtel des Tournelles, le 12 décembre 1474 et y resta jusqu'au 25 avril 1475. Pendant ces cinq mois, Commines ne quitta pas Louis XI « mangeant et couchant avec luy ordinairement 3. »
Il l'accompagna à Notre-Dame de la Victoire 4, pèlerinage d'un bon augure au moment où allait s'ouvrir une campagne contre les Anglais; mais le jour même où Edouard IV traversait la mer, « il estoit déjà entré en pra^ « ticque » avec le roi de France 5. La guerre ne se fit
1 Louis XI, dit Lepippre, avait chassé tous ses gentilhommes. Il se servait de son médecin pour chancelier, de son barbier comme ambassadeur, et tour à tour de son tailleur et de ses valets comme hérauts d'armes.
- Mém., t. I, pp. 348 et 349.
" Mém., t. I, p. 74.
x Recueil des ordonnances, t. XIII, y. 149 (novembre 1475).
5 Mém., t. 1, p. 385.
qu'aux Bourguignons. Commines alla au nom du roi « par- « 1er à ceux qui estoient dedans Montdidier et dedans « Roye. » Nous ne savons ce qu'il leur dit pour les persuader. Il avait aussi porté aux bourgeois la promesse que leurs villes n'auraient rien à souffrir, mais Louis XI n'en tint compte et y fit mettre le feu ' .
Commines assista, le 29 août 1475, à l'entrevue de Pecquigny 2. Le roi avait passé quelques mois auparavant 3 à Montereau. Il avait pu y entendre ce que l'on rapportait de la mort de Jean sans Peur, dont quelques témoins vivaient peut-être encore. Il le répéta à Commines * et il voulut que cette fois la barrière fût établie sans huis et avec des barreaux assez serrés pour qu'on pût tout au plus y passer le bras. Par excès de précaution et pour mieux garantir sa sécurité, Louis XI avait exigé que Commines l'accompagnât « vestu pareil de luy. 5 » Quand les deux princes eurent parlé quelques instants et quand ils se furent embrassés à travers le treillis, Louis XI appela Commines et demanda au roi d'Angleterre s'il le connaissait. Edouard répondit affirmativement, cita les lieux où il l'avait vu et rappela la mission qu'il avait remplie à Calais pour lui assurer la fidélité de sir John Wenlorli ''.
Le seigneur d'Argenton suivit le roi à Amiens où il prit part à d'autres marchés, non plus avec les Anglais, mais avec le connétable ou plutôt contre le connétable 7.
1 Mém., t. I, pp. 325 et 326.
- Mém., t. I, p. 169.
" Jean de Troyes (octobre 1474).
* Mém., t. I, p. 371.
5 Mém., t. I, p. 373.
6 Mém., t. 1, p. 376.
7 Mém., 1. 1, p. 388.
Cependant les Anglais regrettaient déjà la paix. L'un d'eux envoyé en ambassade vers Louis XI, l'avoua à Commines. Le sire de Narbonne prétendait Qu'une pension avait suffi pour les éloigner. L'Anglais répliquait qu'ils avaient imposé un tribut à la France. Le débat s'échauffa, mais Commines « le convertit en moquerie l. »
Commines était chargé par Louis XI de négocier avec le grand chambellan, lord Hastings, « sage chevalier et homme « de grant sens et vertu 2 » , qui voyait bien que le roi trompait les Anglais, mais qui « le dissimuloit pour le grant « prouffit qu'il avoit. » C'était Commines qui avait autrefois gagné lord Hastings au parti du duc de Bourgogne, en lui donnant mille écus de pension. Il le fît passer au parti du roi de France en lui offrant le double. Toutefois lord Hastings « se fit prier, » et lorsqu'on lui demanda quittance de sa pension, il répondit : « S'il vous plaist que je le « prengne, vous le me mettrez icy dedans ma mauche, et « n'en aurez aultre lettre, ne tesmoing; car je ne veulx « point que pour moi on die : « Le grant chambellan d'An- « gleterre a été pensionnaire du roy de France, ne que mes « quictances soient trouvées en sa chambre des comptes. » « Le roy fut bien courroucé qu'on n'avoit apporté ladicte « quittance, mais il en loua et estima ledict chambellan plus « que tous les aultres serviteurs du roy d'Angleterre. 3 » Avec le grand chambellan d'Angleterre figuraient, parmi les pensionnaires de Louis XI, le chancelier, le maître des rôles, le grand écuyer et bien d'autres.
1 il/m., t. I, p. 381.
2 Mém., t. I, p. 245, et t. II, p. 166. "• Mém., t. I, p. 169.
Personne ne convenait mieux que Commines « pour « entretenir les Anglais par présens et belles parolles, afin « qu'ils ne s'empeschassent point des affaires de France l. » Il assistait seul à l'audience que le roi donnait aux envoyés du roi Edouard chargés des propositions les plus importantes 2. Louis XI paya soixante marcs d'argent à un secrétaire d'Angleterre, pour obtenir deux lettres écrites au nom du duc de Bretagne, lettres qui furent vues par Commines, ici encore l'auteur vraisemblable de ce marché3. Au-dessus de ces intrigues se place un acte important auquel s'associe le nom de Commines. Le 8 janvier 1475, il intervient dans un traité « touchant le commerce et la « liberté des marchands de France et d'Angleterre, » où l'on trouve cette phrase digne d'être recueillie : « que le « roi de France veut faire traiter les sujets du roi d'Angle- « terre en aussi grande faveur et douceur que les siens « propres 4. » Nous verrons plus tard, lorsque Commines parlera des républiques de Florence et de Venise, combien il appréciait les richesses dont -les relations commerciales sont la source inépuisable pour les États.
Le 10 juin 1475, Commines lit la formule du serment au prince d'Orange 5, qui doit tour à tour servir et trahir le
4 Mém., t. II, p. 166.
1 Mém., t. I, p. 390.
s Mém., t. I. pp. 316 et 317. Depuis 1471, lord Hastings touchait une pension de 1,200 florins du duc de Bourgogne. Lenglet, t. Il, p. 198.
* Recueil des ordonn., t. XIII, pp. 160 et 106. Commines est cité comme présent au conseil du roi dans plusieurs ordonnances du mois de novembre 1475. Recueil des ordonnances, t. XIII, pp. 148 et 149.
5 Lenglet, t. IV, p. 2, p. 1 11.
roi de France et la maison de Bourgogne. Que valait une formule de serment dans la bouche de Commines ?
Peu après, dans les premiers jours de juillet 1475, Commines assiste seul à l'interrogatoire que le roi fait subir à Jacques de Saint-Pol, frère du connétable l.
Le comte de Saint-Pol, beau- frère du roi et connétable du royaume, avait poursuivi à travers les plaisirs d'une vie brillante et dissipée, les rêves les plus ambitieux, et il était arrivé à ce résultat que de ses deux puissants voisins, le roi de France et le duc de Bourgogne, l'un comme l'autre se méfiait de lui et le haïssait profondément. « C'était, dit Commines, un « homme très-sage, qui avoit beaucoup veu 2. » Le roi le trouvait trop sage. « Il ne veult sinon vivre en « ses dissimulations et entretenir chascun et faire son « prouffit, » disait-il de lui s. D'autre part, le duc lui reprochait ses nombreuses tergiversations et se laissait aveugler par la convoitise* qui le portait à s'emparer de son argent : « occasion bien petite pour faire une si grant faute 4 . »
« Ainsi se commença à praticquer la manière de deffaire « le connestable; et du costé du roy et du duc furent « ouvertes quelques parolles par gens qui s'adressoient à « ceulx qui estoient ennemys du dict connestable estans au « service du dict duc. Et s'adressoient ceulx du roy à ung « chevalier appelle monseigneur d'Humbercourt, ung des « plus saiges et entendus chevalier que je congneus
* Mém., t. I, p. 333.
* Mém., 1. 1, pp. 207 et 395.
5 Mém., 1. 1, p. 137.
4 Mém., t. I, p. 403.
« jamais l. » Coramines était-il l'un de « ceulx du roy V » La perte du connétable était déjà résolue, lorsque le roi et le comte de Saint-Pol eurent une entrevue. Le roi y arriva un peu tard et envoya avant lui Commines « pour « faire excuse audit connétable de ce qu'il l'avoit tant fait « attendre 2. » Commines fut l'un des cinq ou six serviteurs du roi qui assistèrent à cet entretien l. « Toutes choses « passées sont oubliées, dit Louis XI, et jamais l'on n'en « parlera plus. » Le connétable ayant franchi seul la barrière, le roi songea, si nous comprenons bien Commines, à le faire assassiner, car c'est ainsi que doit s'expliquer cette phrase laconique : « Il fut ce jour en grant dangier 3, » et ceci se trouve confirmé par cet autre passage des Mémoires : « Le connestable se retira en ses places et manda au roy « (et ouy moy-meismes son homme par le commandement « du roy), qu'il estoit certainement informé qu'il y avoit « deux hommes en l'armée qui avoient prins charge du roy <( de le tuer, et dict tant d'enseingnes apparentes qu'il ne « s'en failloit guères qu'il ne fust creu et que l'ung des « deux ne fust soupeoonné d'avoir dict au connestable « quelque chose qu'il devoit taire 4. »
Le connétable se contenta désormais de traiter par des envoyés avec le roi, et ces envoyés se rencontraient à sa cour avec d'autres ambassadeurs chargés par Charles le Hardi de discuter avec plus ou moins d'hésitation les conditions de la ruine du connétable \ L'un de ceux-ci était \e
4 Mém., 1. 1, p. 297. Cf. Mém., t. I, p. 125.
* Mém.,t. I, p. 301.
* Méra., t. II, p. 303.
* Mém., t. I, p. 332.
' Comminee explique avec beaucoup de (inesse les- malheurs de
seigneur de Contay, qui avait été fait prisonnier par les hommes d'armes français, mais à qui le roi laissait la liberté, pour qu'il négociât avec son maître un traité tel que le roi le désirait. C'était au sire d'Argenton et au sire du Bouchage que les envoyés du connétable devaient tout d'abord dire leur créance \ et un jour que ceux— ci, pour flatter le roi, se moquaient du duc de Bourgogne, le sire de Contay, caché derrière un paravent avec Commines, ne perdit pas une de leurs paroles qu'il se hâta de rapporter à son maître, certain d'exciter ainsi sa colère et sa vengeance 2. Le sire de Contay les exagéra peut-être. Un an plus tard, il se trouvait, il est vrai, aux côtés de Charles le Hardi à la
Saint-Pol, en faisant comprendre que tel est le sort de tous les traîtres qui restent fiers et redoutables. On sent bien, en ce qui le touche, qu'il se fit aussi humble que possible. « Je conseilleroye, dit-il, à ung mien amy, si je l'avoye, qu'il n'eust peine que son niaistre l'aymast, mais non pas qu'il le craignist... Encore,. ajoute-t-il ailleurs, en ce pas me fault alléguer nostre maistre en deux choses, qui une fois me dict parlant de ceulx qui font grant service, et m'en allégua son acteur de qui il le tenoit, disant que avoir trop bien servy pert aucunes fois les gens, et que le plus souvent les grands services sont récompensés par grant ingratitude; mais qu'il peult aussi bien advenir par le deffaut de ceulx qui ont faict lesdicts services, qui trop àrrogamment veulent parler et user de leur bonne fortune, tant envers leurs maistres que leurs compaignons, comme de la mescongnoissance du prince. Me dict davantaige que, à son advis, pour avoir biens en court, que c'est plus grant heur à ung homme, quant le prince qu'il sert lui a faict quelque grant bien à peu de desserte, pour quoy il lui demoure fort obligé, et qu'il ayme plus naturellement ceulx qui luy sont tenus, qu'il ne faict ceulx à qui il est tenu. » Mém., t. I, p. 304. Quel serait le personnage dont Louis XI tenait ce propos? Philippe le Bon parlant des Croy?
1 Mém., t.I, p. 357.
- Mém., t. I, p. 359.
bataille de Nancy, mais ce fut lui qui, le lendemain, alla annoncer à Louis XI sa défaite et sa mort.
Nous ne sommes encore qu'en 1475, et nous lisons dans Commines : « Sur l'heure fut despêché le seigneur de « Contay et emporta une lettre de créance du roy et s'en « partit. » Tandis que Commines et le seigneur du Lude entendaient la créance d'un autre envoyé du connétable, nommé Rapine, « à qui le roy fît depuis du bien ' » , le seigneur de Contay revint vers le roi « de la marchandise contre le connétable, » puis il retourna de nouveau vers son maître. Cette fois, il envoya un agent à qui le sire d'Argenton montra un nouveau projet de convention. Telle est du moins l'interprétation que nous donnons à la lettre suivante adressée au roi et écrite entièrement de la main du duc de Bourgogne :
Monseigneur, en vostre bonne grâce très-humblement me recommande, non pour avoir es matières mué propos, ne voulenté, mais pour doute que la copie que le seigneur d'Argenton à l'homme du seigneur de Contay monstra, ne vous heust fet en tout ou aucunes de ces dites matières muer propos, par quoy je heuse peu audit seigneur de Contay dongner impertinente charge. J'ay, jusques à présent, ledit de Contay retegnu ; mes, monseigneur, depuis qu'il m'a aparu par le billet que vous a pieu envoier audit de Contay, que es dites matières n'estes en riens mué, moy qui semblablement ne le suys, le vous renvoyé vous fère et dongner response sur les charges que, après la présentation des lettres que par ly vous a pieu m'avoier, dont humblement vous merchie, il m'a de vostre part et par vostre ordognance exposées. Sy vous supplie, monseigneur, monstrer audit seigneur de Contay playgne foy et crédance, pryant à Dieu qu'il vous doinst bonne vyo et longue.
ESscript de la main de vostre humble et obéissant,
Charles 2.
1 Mcm., t. I, p. 381.
4 Bibliothèque impériale de Paris, f. fr. 2907, f" 10.
Cette lettre renfermait la sentence de mort du comte de Saint-Pol. Il est d'ailleurs difficile de déterminer quelle était cette copie montrée par le sire d'Argenton, qui pouvait faire croire que le roi avait changé d'avis. Nous croyons toutefois pouvoir, avec quelque vraisemblance, présenter une hypothèse. Charles le Hardi, en sacrifiant le connétable à la haine du roi, put exiger deux choses, la première qu'on le laissât poursuivre librement ses desseins contre les Lorrains et les Suisses, la seconde qu'on lui remît toutes les villes qui formaient au nord le rempart de la royauté française. Sur le premier point, Louis XI n'élevait pas de difficultés ; mais sur le second la matière était bien plus grave. Il ne suffisait pas au duc de recevoir les principales forteresses du connétable, Ham, Bohain et Beaurevoir, mais il demandait de plus Saint-Quentin, qui était au roi, et le bruit courait qu'il exigeait aussi Tournay. Les habitants de Tournay s'en inquiétèrent. Ils crurent ne pouvoir mieux faire que de s'adresser au sire d'Argenton, à qui le roi avait accordé, l'année précédente, les francs-fiefs et nouveaux acquêts du Tournésis. Certes, si Tournay avait été remis au duc de Bourgogne, ce don serait devenu nul pour Commines, et il montra un grand zèle pour conserver à la France la vieille cité qui avait tour à tour résisté à Artevelde et répondu à l'appel de Jeanne d'Arc ; en effet, les consaulx consignèrent dans leurs registres l'expression de leur gratitude vis-à-vis du sire d'Argenton, « qui avoit tenu la main au bien de la « ville en obviant qu'elle ne fust aliénée '. »
1 Les consaux avouent tout ce qui a été fait par M. Salomon Testelin, qui avait été député vers le roi pour obvier à ce qu'il ne fût préjudicié à la ville dans les traités qui se négociaient entre le roi et le duc de
La ville de Tournay, qui n'avait cessé d'être « fort affecte tionnée au roy » , resta donc à la France, et Charles le Hardi qui nommait, sans employer aucune expression arrière, Philippe de Commines dans la lettre que nous avons reproduite, écoute peut-être la rancune qu'a fait naître le service rendu par le sire d'Argenton aux Tournaisiens,
Bourgogne. Ils autorisent les chefs et le conseil à faire pour cette cause telle gratuité qu'ils verront appartenir. (Séance du 31 octobre 1475.)
<c Les dits chefs, attendu les paroles dites et promises au seigneur d'Argenton, qui avoit tenu la main au bien de la ville, en obviant qu'elle ne fust aliénée par les dites trêves, comme on doubtoit que les Bourguignons désiroient, ont ordonné ly faire présent d'une tapisserie de la valeur de XL livres de gros, de par la ville, affin que aussy, es autres affaires de la ville, il ait icelle pour recommandée, i M. Gachard a publié cet extrait des registres des consaulx dans les Bulletins de la, commission royale d'histoire, t. XI, p. 341.
Commines demanda que cette somme fût payée comme décharge à un tapissier de Tournay qui lui avait déjà fourni une tapisserie :
a A Jehan Lebacre, tapisseur, en l'acquit et tant moins de ce que lui doit hault et puissant seigneur messire Philippe de Commines, seigneur d'Argenton, conseiller et chambellan du roy nostre seigneur, pour et à cause de la promesse qui par mesdis seigneurs, les consaux, lui avoit esté faite, affin qu'il tenist la main envers le roy nostre dit seigneur, comme il fist au temps des trêves faictes en septembre l'an LXXV entre le roy nostre dit seigneur et monseigneur de Bourgogne, en obviant à ce que ceste dite cité ne fust donnée ou aliénée hors de la couronne, comme lors il estoit grant bruit que faire se devoit, et y contendoit ledit de Bourgogne, sicomme on disoit, qui eust esté contre les franchises et privilléges d'icelle ville et à la désolation et desplaisance de tout le peuple d'icelle, pour laquelle cause fut dit et offert donner audit sire d'Argenton une chambre de tapisserie do la valeur de XL livres de gros, laquelle somme ledit seigneur a voulu estre déli\ rée audit Lebacre tant moins d'aucune tapisserie que lui devoit, montant ladite somme à IIe IIII" livres. (Compte général do la ville de Tournay, 1er avril commines. — i. 9
quand il insère le 13 septembre 1475, dans la trêve de Soleuvre, l'article suivant : « Èsdites présentes trêves et « abstinence de guerre, en tant qu'il touche les articles de « communication, hantise, retour et jouyssance de biens, « ne seront compris monsieur Baudouin soy-disant bastard « de Bourgongne, le seigneur de Renty, messire Jean de « Chassa et messire Philippe de Commines, ains en seront « et demeureront de tout forclos et exceptés \ » Commines assistait au conseil où fut approuvée la trêve de Soleuvre 2. « Les Bourguignons estoient fiers 3, » dit- il, et ceci peut s'appliquer à l'insertion dans cette trêve de l'article qui le concernait. Mais cette trêve, quelle qu'en fût la forme, n'en était pas moins avantageuse à Louis XI, car elle renfermait les articles secrets qu'il avait dictés, et Charles le Hardi, oubliant tout ce qu'il devait à Louis de Saint-Pol, ami et compagnon de son enfance, jurait « que « le premier des deux qui luy pourroit mettre la main « dessus, le feroit mourir dedans huit jours après ou le « bailleroit à son compaignon pour en faire à son plaisir. » Tandis que Commines, s'emparant, au nom de Louis XI, de la part qui lui revenait, entrait à Saint-Quentin 4, Humbercourt « ennemi et malveillant du connestable 5, »
au 30 septembre 1476.) M. Vanden Broucque a bien voulu se livrer à des recherches qui n'ont pas été stériles : notre espoir toutefois à été déçu en ce qui touche les lettres de Commines, qui auraient pu avoir été conservées à Tournay.
1 Commines, éd. Lenglet, t. III, p. 412.
4 Mém., t. I, p. 388.
3 Mém., t. I, p. 389.
s Mém., t. I, p. 397.
exécutait l'ordre ou interprétait le silence de son maître en remettant le comte de Saint-Pol au roi de France. Celui-ci, de son côté, « pressa fort les juges * », et trois mois après la trêve de Soleuvre, la tête de Louis de Saint-Pol tombait en place de Grève sous la hache du bourreau.
Communes, se préoccupait de ses intérêts personnels autant que de ceux du royaume, lorsqu'il conservait Tournay à la France : au milieu de ces sanglantes catastrophes, qu'il avait aidé à préparer, il ne perdait de vue ni ses rentes, ni ses biens. Il s'agissait pour lui, grâce à l'influence du roi, de percevoir dans la ville de Tournay « qui estoit sienne 2 », les revenus des francs-fiefs et des nouveaux acquêts auxquels il ajoutait un si grand prix ou de toucher tout au moins de ce chef quelque grosse indemnité 3.
1 Mém., 1. 1, p. 400.
2 Mém., t. II, p. 92.
:' « Du rapport Jehan Maurre, greffier, retourné de devers le roy, à cause du droit des francs-fiefs et nouveaux acquests que aulcuns commissaires de par le roy avoient voulu lever et prendre sur les bourgois et manans de Tournay, de leurs fiefs estans au bailliage, nonobstant le procès sur ce pendant en parlement et les privilèges de la ville, affin qu'il pleust au roy les entretenir en leurs franchises et du contredit que le seigneur d'Argenton y a baillié, disant ledit droit luy appartenir par don du roy , lequel ne se voelt déporter d'en avoir finance. » (17 septembre 1476.)
« Les chiefs et conseil sont rechargiés d'aviser qu'il est sur ce de faire et de appeller les dis fief tés pour contribuer à la despense qu'il s'en fera. »
« De la reeponse envoyée par escript à monseigneur d'Argenton, contenant que les consaux, veu leurs privilèges et le procès sur ce pendant, ne pooient composer à finance pour les nouveaux acquests dont il dist avoir le droit et qu'il contend lever sur les fiefs dès manans, et des lettres (pie sur ce il a rescriptes, disant qu'il poursievra son droit par toutes voyes. i (15 octobre I 176.)
Cette fois, il eut à lutter contre les privilèges d'une antique et glorieuse cité, restée presque indépendante dans les grandes luttes des deux derniers siècles. Commines ne voulait « se déporter d'avoir finance. » Il déclarait qu'il poursuivrait son droit « par toutes voyes »; il était résolu « à contraindre les manans. » Néanmoins « il estoit bien
« Les cMefset le conseil en sont recharchie's pour en faire ce qu'ils adviseront estre le meilleur pour le bien de la ville. »
« De le remonstrance des chiefs qui ont entendu que le seigneur d'Argenton, lequel maintient avoir le don du roy touchant les nouveaux acquests, non content des remonstrances à lui faictes des privilèges de la ville et du procès sur ce pendant en parlement, a obtenu nouvelle commission et fait revenir certains commis par dechà, pour, nonobstant lesdits procès , oppositions et appellations , constraindre les manans de la ville paier ledit droit des fiefs qu'ils possessent. » (19 novembre 1476.)
« Les chiefs et le conseil en sont rechargiés, en appellant les fiefve's pour savoir de combien ils yvoront contribuer pour selon en estre fait par le meilleure manière qu'ils verront estre à faire. Sur ce lesdis chiefs ont fait évoquier tous lesdis fiefve's à venir en halle par devers eulx, dont ne sont comparus que environ le nombre de XX, lesquels, estans en sy petite cantité, n'ont volu délibérer, ne consentir à faire contribution. »
Le 26 novembre, les consaux décident qu'on assistera les fiévés par remontrances et requêtes, opposition et autres voies de justice, le mieux qu'il sera possible, sans faire grande dépense pour la ville.
« Le samedi VIIe jour du mois de décembre l'an mil IIIIC LXXVI furent messires les consaulx assamblés en la halle et à eulx monstrées unes lettres envoyées à messeigneurs les chiefs par maistre Simon Radin, conseiller et solliciteur de la ville de Paris, contenant que audit lieu de Paris estoit venu monsigneur d'Argenton, à présent vicomte de Touars et sénéchal de Poitou, et qu'il avoit amené avec lui aucuns commissaires nouveaulx pour venir par dechà constraindre ceulx de la ville tenans fiefs à payer au roy le droit des frans-fiefs et nouveaulx acquests , nonobstant le procès sur ce pendant entre le roy et ladite
« content entendre à aucun appoinctement et faire avoir à « la ville privilège de la franchise qu'elle prétendoit, moyence nant gracieuse finance, se on y voloit entendre. » Sur ces entrefaites, on reçut « de rigoureuses lettres » de Louis XL La taxe fut levée par des commissaires, tandis que les bourgeois réitéraient leurs protestations.
ville en parlement, et avec ce contendoit ledit seigneur faire widier ledit procès par ladite court, à tout le moins sur le recouvrance ; advertissant oultrepar ledit maistre Simon que ledit seigneur, qui avoitledondu roy desdis frans-fiefs, estoit bien content entendre à aucun appointeront et faire avoir à la ville privilège de la francise qu'elle prétendoit, moyennant gracieuse finance, se on y voloit entendre. »
Des quatre collèges des consaux, trois (les jurés, les échevins et les éwardeurs) consentent à faire contribuer la ville si l'on parvient à une transaction : le quatrième collège (les doyens et sous-doyens des métiers) s'oppose à toute mesure qui aurait pour but de faire payer la moindre somme par la caisse communale. — Le lendemain 8, les chefs font convoquer les fiévés qui sont au nombre de plus de cent ; dix-sept seulement comparaissent et ne veulent point se porter forts pour les autres.
Le 7 janvier 1 177 , sur la remontrance faite par les nouveaux commissaires de rechef venus en la ville, les consaux, considérant les rigoureuses lettres du roi, déclarent vouloir obéir au souverain et chargent les chefs de faire aux commissaires toutes protestations et remontrances pertinentes pour la conservation du droit do la ville et des manana. Les chefs sont en outre chargea de requérir délai de trois jours seulement, afin de pouvoir réunir les fiévés. — Le même jour après-midi, les commissaires accordent le délai sollicité. Lo lendemain , les chefs font convoquer les fiévés pour lo jour suivant.
Le '.», comparaissent en la halle quatre-vingt trois fiévés qoi désignent quelques-uns d'entre eus pour conférer avec las chefs et déterminer la part A payer par chacun d'eus afin d'obtenir privilège oonservatif. Le même jour : et les délégués des fiévés, après
mûre délibération, proposent d'offrir mille francs.
Le 10, les consaux sont assemblés : les trois premiers collèges
Commines ne s'était point trompé quand il avait engagé Louis XI à ne pas s'opposer aux projets du duc de Bourgogne sur l'Allemagne. « Il y en eut, observe-t-il, quelce ques aultres, mieulx entendans ce cas et qui avoient « plus grant congnoissance pour avoir esté sur les lieux, « qui luy dirent qu'il souffrist audict duc soy aller heur- « ter contre ces Allemaignes, disans que quant ledict duc « aura prins une place ou mené à fin une querelle, i! « entreprendra une aultre, et n'est pas homme pour jamais « se saouller d'une entreprinse, car plus estoiti embrouillé « et plus s'embrouilloit , et que mieulx ne se pourroit « venger de luy que de le laisser faire \ » Meyer, contem-
acceptent la proposition et consentent à faire payer le surplus par la ville; les doyens (quatrième collège) ne veulent faire contribuer la ville que pour mille francs. Le même jour après-midi, les chefs offrent aux commissaires la somme de deux mille francs, pour éviter tous scandales et toutes vexations. Les commissaires n'acceptent pas et, après une nouvelle protestation des chefs, requièrent avoir sergent pour faire leur publication; toutefois, ils accordent délai jusqu'au 12, afin d'avertir les députés des fiévés.
Le 12, les fiévés convoqués par leurs délégués ne comparaissent qu'en petit nombre, ce qui ne permet pas de prendre quelque résolution. Par suite, les commissaires requièrent aux chefs obéissance, lieu et sergent pour faire leur publication et procéder à l'exécution de leurs lettres. On leur réitère les remontrances des droits de la ville, ajoutant qu'on veut obéir au roi sans empêcher de fait ladite exécution , mais on proteste contre eux de toute nullité, de non préjudice et de réparation. Nonobstant ce, les commissaires font faire ladite publication et procèdent « à cueillier, prendre et lever ladite finance » .
Le 4 février, les consaux font de nouvelles protestations au sujet de l'impôt que lèvent les commissaires sur ceux qui possèdent des fiefs relevant du prévôt de la commune.
1 Mcm., t. I, p. 411.
DE COMMINKS. 135
porain de Commines à quelques années près, lui attribue ce sage conseil l.
Dans les premiers jours de mai 1475 (v. st.), Commines accompagna le roi dans un pèlerinage à Notre- Dame du Puy 2 : ce fut là qu'arriva la nouvelle de la défaite du duc de Bourgogne à Granson. « Le roi avoit « maints espies par pays, la pluspart despeschés de ma « main3, » nous dit Commines, et il constate dans son récit « la très-grant joye » que le rapport de ces espions causa à Louis XI 4.
Les alliés du duc de Bourgogne subirent les conséquences de la journée de Granson. Soit que Louis XI promît «bonne « chière », soit qu'il menaçât « de pourvoir par force », il fît conduire le roi René près de lui à Lyon. Commines fut présent « à leurs premières paroles 5 », et le roi René, se remettant entre les mains de Louis XI 6, se vit réduit à accepter une pension et à lui abandonner son cher comté de Provence 7.
1 Mi:v kk, Auii. Fluntln<t\ F» 361 verâo.
- Recueil des ordonnances , t. XIX, p. 118.
3 Mc'm., t. II, p. 11.
* Quelques jours avant la bataille de Granson, les ambassadeurs milanais avertirent le duc de Bourgogne de menaces sorties de la bouche .lu roi, (pu étaient de nature à le remplir <!.■ méfiance et de soupçon. Gingins, Dépêche* des ambassadeurs milanais, t. I, p. 283.
5 Mc'm., t. II, p. 17.
8 Lorsque le duc de Bourgogne apprit L'arrivée du roi René à Lyon, il dit ù l'ambassadeur de Milan que c'était un homme perdu, que lo roi abrégerait sa vie ou ne le laisserait pas retourner en Provence. Gin-
gins, Dépêches des ambassadeurs milanais, t. II, p. i .".».
7 Le duc Charles de Calabre, neveu du mi René, protesta contre cet acte de spoliation. Archives de l'empire à Paris, J. 257, 92.
Il ne resta au bon roi René qu'à se plaindre de ce qu'on ne lui donnait pas même ce qu'on lui avait promis, un peu d'argent pour se vêtir, du blé pour lui et de l'avoine pour ses chevaux. A qui s'adressaient ces tristes réclamations ? Non pas au roi, mais au sire d'Argenton, qui paraît de nouveau avoir reçu la charge principale de cette odieuse spoliation l.
Commines restait investi de la confiance la plus complète du roi.
Vers le mois d'avril 1476, le duc de Milan, Galéas Sforza, envoya un bourgeois de Milan, homme de peu d'apparence, traiter avec Louis XI 2. Il s'adressa à Commines et lui remit des lettres du duc de Milan. Commines raconta au roi tout ce que portait son message et fit obtenir au bourgeois de Milan une audience à laquelle il assista3. Ce bourgeois de Milan, à qui le roi fit un gracieux accueil 4, s'appelait Jean Blanco. Commines rapporte qu'il offrit au roi cent mille écus comptant s'il s'engageait à ne pas traiter avec le duc de Bourgogne et que le roi répondit qu'il ne voulait pas de son argent5: ce qui n'empêche pas Commines de rapporter ailleurs que Galéas remit cinquante mille ducats à Louis XI et qu'il en reçut lui-même trente mille « en don du « dict roy à qui Dieu face pardon. 6 »
1 Archives de l'empire à Paris, J. 257, 90.
4 Au mois de Janvier 1475 (v. st.) le duc de Milan avait conclu une nouvelle alliance avec le duc de Bourgogne. (Histoire générale de Bourgogne, t. IV, pr. p. 355.) La bataille de Granson, survenue peu après, avait refroidi le zèle du duc de Milan.
5 Mém., t. II, p. 15.
* Lettre du 1er avril 1476. Gingins, Dép. des amb.mil, t. II, p. 19. 5 Mém., t. II, p. 15.
« Mém., t. II, p. 314.
Des documents officiels nous apprennent que ces négociations présentaient un caractère bien plus grave et qu'il ne s'agissait de rien moins que de réunir les hommes d'armes de France et de Milan pour surprendre et détruire le duc de Bourgogne dans les vallées de la Suisse \ Mais ces pourparlers restèrent sans résultat, et Galéas qui , peu de jours après, disait à un envoyé de Venise beaucoup de mal du roi de France 2, se rapprocha du duc de Bourgogne en le voyant s'allier à l'empereur, et alla même jusqu'à traiter avec lui d'une ligue contre la France 3.
La duchesse de Savoie qui, bien que sœur du roi, s'était toujours montrée l'alliée fidèle du duc de Bourgogne, avait aussi hésité un instant si elle ne l'abandonnerait pas. Après la journée de Granson, elle envoya un messager secret qui s'adressa à Commines. « Elle estoit très-saige et vraye sœur « dou roy nostre maistre et ne joingnit point franchement « à se séparer dudict duc, ne de son amytié, et sembloit « que volsist temporiser \ » Le roi lui fît faire par Commines « toutes bonnes réponses. »
Au mois de juin 1476, Commines sut le premier, avec le seigneur du Bouchage, la défaite de Charles le Hardi à Morat, et reçut à cette occasion un don de 200 marcs d'argent 5.
Commines apprit d'autres détails de la bataille de Morat, lorsque le prince de Tarente en fit en sa présence le récit au
1 Lettre du duc de Milan, l"r avril 1 176, <h\.,i\s, t. II, p. -20.
2 Lettre du 27 novembre M76, Gingins, t. II. p. 384.
5 Voyez la lettre de Panigarola , 28 mai 1 17ii. GlNGINS, Dépêches des ambassadeurs milanais, t. II, p. 193.
4 Mcm., t. II, p. 1<J.
5 Mém., t. III, pr. p. 186.
roi de France \ Le prince de Tarente ajoutait qu'en quittant le duc la veille de la bataille, il l'avait fait par l'avis d'un médecin napolitain, nommé Angelo Cato, qui en ce moment servait le duc « de bon conseil », et qui ne manqua pas de prédire chaque fois ses défaites 2.
Tel est le récit de Commines, mais il importe de le compléter.
Le prince de Tarente avait suivi le duc de Bourgogne dans ses guerres de Suisse, espérant la main de sa fille ; mais Louis XI le gagna, probablement par l'entremise d'Angelo Cato, qui quitta Charles le Hardi vers la même époque. Le prince de Tarente, qui commandait le second corps de l'armée bourguignonne, accomplit sa défection en «'éloignant avec quatre cents chevaux la veille de la bataille de Morat 3 ; il est vrai qu'il laissait près du duc un chef de condottieri napolitains, nommé Campo-Basso.
L'habile médiation d'Angelo Cato fut magnifiquement récompensée.
Louis XI décora de la fleur de lys royale un missel d'or qu'il plaça dans l'écu d'Angelo Cato, en le créant archevêque de Vienne. Il n'eût tenu qu'à Angelo de chercher dans les souvenirs de la Rome païenne quelque autre emblème qui eut rappelé le nom et -la vertu de Caton. Il aima mieux son missel d'or, et de cette phrase de Commines : « Le roi n'eust fait par force ce que par intelli- « gence il avoit eu 4, » il composa sa devise : Ingenium
1 Mem., t. II, p. 25.
- Mém., t. II, p. 27.
3 Gingins, De'p. des amb. mil., t. II, p. 291.
♦ Mem., t. II, p. 112.
superat vires, qu'il plaça, à Vienne, sur un palais magnifique, mais ses ouailles l'en chassèrent.
Commines, qui avait vu le jeune comte de Charolais consulter sur sa destinée le prévôt de Watten et qui, depuis, avait été le témoin des terreurs superstitieuses de Louis XI, avait en grande estime ces prophètes de la divination et de la nécromancie *.
Angelo Cato avait annoncé la couronne de Naples au prince de Tarente, et celui-ci, à son tour, promit qu'il remettrait, le jour où il la ceindrait, quatre mille livres à Commines 2. Vingt ans devaient s'écouler avant que le prince de Tarente devînt roi.
Commines avait aux bienfaits de Louis XI des titres aussi considérables que ceux d' Angelo Cato, et cette fois l'intervention du roi, en sa faveur, dans le procès que continuait à soutenir la maison de la Trémoïlle, devait dépasser tout ce qu'on avait vu jusqu'à ce moment. On sait déjà que Louis XI faisait reposer la confiscation des biens de la maison de la Trémoïlle sur l'absence du consentement royal lors du mariage de Françoise d'Amboise et de Pierre de Bretagne. Or, ce consentement n'était pas douteux, car il avait été donné par lettres royales. Il en existait un double à Talmont, dont Commines avait pu disposer, mais on avait appris qu'il y avait un autre texte original dans les archives du château de Thouars.
' Le 'I'"' '!'• Bourgogne honorait, non moins qoe Louis XI, les Astrofogaee, dont il faisait peut-être aussi ses espions : du moins il y en avait un à Berné au milieu de SOS ennemis lefe Suisses, à qui il
fateait ane pension. (Mr'm. m? Vhkt. ié BowrfOffne, p. 880.)
» Mcm., t. II, pp. 26 et 330.
Le 27 octobre 1476, Louis XI, tranchant de son autorité absolue la question qui se débattait au Parlement, publie une ordonnance où, après avoir rappelé que le vicomte de Thouars est le plus grand fief du Poitou et qu'il s'étend jusqu'aux îles situées dans l'Océan, il déclare le réunir à la couronne de France, attendu qu'il l'a acheté à Louis d'Amboise et que le transport qu'il en a fait à sa fille en vue de son mariage, est devenu nul par suite de la mort du duc de Calabre. Commines figure au nombre des témoins l.
Dans une autre charte, où le premier témoin cité est de nouveau le sire d'Argenton, Louis XI déclare « en faveur « des grands et recommandables services que lui a faits et « continue chacun jour son amé et féal Louis Tindo, sénéce chai de Thouars, lui accorder droit de justice et de juri- « diction souveraine dans sa seigneurie de la Brosse-Guille- « gant. 2 »
Le droit du roi était affirmé ; le sénéchal de Thouars était gagné. Louis XI chargea Commines d'aller avec le sire de Bressuire visiter les archives de Thouars. On y trouva les lettres de Charles VII, qui approuvaient le mariage de Françoise d'Amboise. Commines voulait les détruire de suite : on les porta à Louis XI, qui les jeta au feu. Ceci se passait à Cande, et le souvenir de ce bourg auquel se rattachait celui d'une mauvaise action, resta gravé dans l'esprit de Commines. Parlant de son voyage en Lombardie et de
1 Recueil des ordonnances, t. XIII, p. 210.
2 Recueil des ordonnances, t. XIII, p. 210. De plus il fut nommé secrétaire du roi et devint plus tard premier président du Parlement de Bordeaux. D'après M. de la Fontenelle de Vaudoré, Louis Tindo devait tout au sire de la Trémoïlle et l'en récompensa par la plus noire ingratitude.
la ville de Vigevano où résidait un tyran, il se prend tout à coup à penser à Louis XI et à Cande, et il ajoute : « La ville « ne vaut point Saint-Martin de Cande qui n'est riens \ »
Ainsi se terminait par l'intervention violente et brutale de l'autorité absolue du roi, un débat que la magistrature, même sous Louis XI, eût probablement résolu dans un autre sens. Louis de la Trémoïlle forma d'abord, au nom de ses enfants mineurs, opposition, devant le Parlement, contre l'union du vicomte de Thouars au domaine de la couronne, faite par le roi « de son auctorité et puissance. » Mais cette résistance était pleine de périls. Louis de la Trémoïlle- comprenait que le roi désirait « moult avoir et acquérir la visce conté de Thouars, ensemble la principauté et seigneurie « de Thalmondais et Berrye. » Louis XI avait chargé le bâtard du Maine de le lui déclarer. Il avait aussi envoyé le seigneur de Bressuire « le presser par grans importunités. » Louis de laTrémoïlle céda, « doubtant », comme il le dit luimême, « encourir son indignation et malveillance, s'il ne « condescend à son vouloir. » Mais en même temps il déposa chez deux notaires, l'un de Montmorillon, l'autre de Poitiers, une protestation où, dans l'intérêt de ses enfants, il déclarait nul et non avenu tout ce qui se ferait en vertu d'un acte imposé par la violence ou la terreur 2.
On ne connaît pas de charte où Louis XI, qui venait de proclamer l'annexion irrévocable à la couronne du vicomte de Thouars, en ait disposé en faveur de Commines. Néanmoins, il paraît y avoir possédé un<^ jouissance de l'ait, sinon
* Mém., t. II, p. 450.
* Protestation du 8 janvier 1476 (v. .st.) Archives du château de Thouars, communiquées par M. le duc de la Trémoïlle.
de droit, et dans plusieurs documents, le titre de vicomte de Thouars lui est attribué.
Quelques mois après, Louis XI, voulant assurer à Commines une autorité supérieure dans toute la contrée où s'étendaient ces domaines dont la légitime propriété était si douteuse entre ses mains, le créa successivement capitaine de Poitiers et sénéchal de Poitou K
Commines allait mériter ces importants bienfaits par de nouveaux services.
Quelques jours après la bataille de Morat, le duc de Bourgogne, craignant de voir l'influence de Louis XI succéder à la sienne au pied des Alpes, faisait enlever la duchesse de Savoie et donnait l'ordre de la conduire au château de Rouvre. Un gentilhomme piémontais, nommé Riverol, reçut alors de la duchesse un nouveau message plus pressant pour Commines. Celui-ci présenta Riverol au roi, et on organisa immédiatement une expédition pour délivrer la duchesse de Savoie, qui se rendit au Plessis et promit d'être désormais bonne Française. Commines eut la charge de toute cette négociation, et il rédigea les lettres par lesquelles le roi et la duchesse s'engagèrent mutuellement « à estre bons amys pour le temps adve- « nir 2. » Nous ne connaissons que celles où Louis XI promet son appui à sa sœur. Commines y est cité comme témoin 3. Il ne faut pas, du reste, au témoignage de Commines lui-même, prendre trop au sérieux ces protestations,
1 Par lettres données au Plessis-lès-Tours le 24 novembre 1476. Mém., t. III, pr. p. 60.
* Mém., t. II, p. 38.
5 Histoire générale de Bourgogne, t. IV, pr. p. 365 (2 novembre 1476).
car il nous apprend que l'amour que le roi portait à sa sœur, était subordonné à l'intérêt qu'il avait à la séparer de Charles le Hardi : « Elle estoit, dit-il en deux mots, « estimée pour le duc *. »
Au mois d'octobre 1476, le duc de Milan suit l'exemple de la duchesse de Savoie et se rapproche du roi de France ~.
A cette époque , le premier ministre du duc de Milan était un Calabrais aussi distingué par son talent que par son amour des lettres, nommé François, ou plutôt, comme on l'appelait communément, Cico Simonetta. Lorsqu'il remplaça l'émissaire secret envoyé à Louis XI par François de Petrasancta, ambassadeur officiel et d'un rang distingué, il le chargea de réclamer près de Commines les bons offices qu'il avait prêtés naguère à Jean Blanco. François de Petrasancta craignait un mauvais accueil de la part du roi : Commines le rassura en ces termes, dans une lettre qui semble avoir été écrite à Paris :
Monsegneur l'ambassadeur, je seray bien tost dexeï* le roy, et y pense estre avant trois jours ou quatre et peut-estre bocoup plus bref, car j'atens d'eure en eure qui me mande. 11 y a deux ans que je ne fus icy 5 : pour coy il faut que vous me tenés pour escusé, et ne vous sousyés mais tenés en repous des l.esongnes de vostre mestre ; car y ne se fera respons où vostre nnstre ait honte, ny doumage, et ne parlés de vos besongnes a personne jusque à ma venue.
lie la main du tout vostre ÇojiMYNES.
A Francisque de Petrasancta, ambassadeur du duc de MUuu *.
1 Mém.t t. II, p. 12.
■ Gingins, Dcp. des amb. mil., t. II, p. 384.
3 Louis XI s'était rendu a Paris au mois d'octobre 1476.
4 Collection do M. le chevalier Morbio, à Milan (sans date).
Commines fut, en effet, fort utile à l'ambassadeur milanais, comme le prouve la lettre suivante de Simonetta :
A monseigneur d'Argenton.
Nous savons par les lettres de François de Petrasancta, notre secrétaire, et par ce que nous avons éprouvé nous-même, quelle affection singulière vous portez à nous et à nos affaires, et avec quel zèle vous embrassez nos intérêts auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne. Nous vous en rendons les plus grandes grâces qu'il est possible ; nous vous prions de vouloir y persister, et nous ne doutons pas que vous ne le fassiez. Ledit François vous offrira de notre part une pièce de drap d'or et une chaîne d'or de ducat, non en présent, mais en témoignage de bienveillance. Daignez les accepter d'aussi bon cœur que nous vous les envoyons, ainsi que vous l'apprendrez par François de Petrasancta1.
Cico 2.
Cependant Louis XI , d'accord avec les Médicis , continuait à entretenir de nombreux espions au delà les Alpes 3. Parmi ceux-ci se trouvait probablement un facteur de la banque de Lyon dirigée par Lionetto de Rossi , qui fut arrêté à Gênes. Commines s'interposa au nom du roi pour que cette mesure rigoureuse ne fût pas maintenue, et François de Petrasancta adressa à ce sujet la lettre suivante au duc de Milan :
Monseigneur d'Argenton m'a dit au nom du Roi qu'il écrit à Votre Seigneurie pour la prier de vouloir bien par amour pour
1 On lit au dos : Gallice, 1476, 29 octobre.
- Archives de Milan, (trad.) Document communiqué par M. Baschet.
3 Per multa loca exploratoires habebat quorum relatu mala infinita
etiam insontibus deferebat. Chr. Sah. ap. mon. hist. patr. t. III, p. 655.
lui faire rendre la liberté à un facteur de son compère Lionetto, que Votre Seigneurie a fait mettre en prison à Gènes, car depuis que toutes les affaires sont terminées et que Sa Majesté et Votre Seigneurie sont réconciliées, il doit en être de même de Lionetto e1 «les siens, surtout de Lionetto, qui est très-dévoué à Votre Seigneurie '.
Les intrigues du roi de France en Italie allaient revêtir !•• plus grave caractère.
Louis XI , impie dans sa jeunesse , superstitieux plus tard, quand il crut étouffer ses remords et tromper Dieu, offrait le bizarre mélange d'une feinte dévotion et d'un sentiment égoïste qui rapportait tout au développement de sa puissance. Avant de se jeter aux pieds de saint François de Paule pour implorer ses prières et quelques jours de vie, il fait mettre le cardinal Balue dans une cage de fer et menace l'archevêque de Tours d'une inexorable vengeance. En 1476, il forme le projet de réunir tout le nord de l'Italie contre le Pape, dont les remontrances gênent son autorité absolue, et pour mieux réussir dans son dessein, il s'arroge le titre pompeux de réformateur de l'Église 2.
Le 8 janvier 1475 (v. st.), Commines assiste au conseil où Je roi signe des lettres adressées au clergé, au sujel d'un concile qu'il veut assembler à Lyon pour la réforme des simonies et dés abus, et où non-seulement il ordonne que les possesseurs de bénéfices ecclésiastiques ne puissent pas quitter le royaume, c'est-à-dire se rendre à Rome, mais
1 Archivée de Milan (sans date).
- Il y eut à Orléans une assemblée du clergé que Louis XI harangua lui-même en l'exhortant à préparer la réunion (lu Concile «pii devait siéger à Lyon pour s'occup.-r de la réforme de L'Eglise.
CUMMINtS. — i. 10
où il défend aussi la publication de toutes les bulles de Sixte IV l.
Nous n'avons pas de détails sur» l'assemblée du clergé qui eut lieu à Lyon. Nous savons seulement que ce fut dans cette ville, que le 15 juin 1476 Louis XI déclara, en présence de Commines, qu'il voulait que toutes les affaires concernant les bénéfices de France, fussent remises au cardinal de Saint-Pierre ad vincula, et qu'il n'y eût de bulles et provisions apostoliques valables que celles qui auraient passé par ses mains 2.
1 Ord. XVIII, pp. 167 — 170 (au Plessis). On voit par le Recueil des ordonn. XVIII, pp. 184, 185, 1er et 11 mars 1475 (v. st.), que Commines était à cette époque avec Louis XI. Il l'accompagna à Valence au mois de mars 1475 (v. st.), ibid. p. 190.
s Ord. XVIII, p. 196. Le cardinal de Saint-Pierre ad vincula (Julien
de la Rovère) était à cette époque tout dévoué à Louis XL Celui-ci qui
faisait écrire en 1477: « Quant il plaira au roy, ceulx de Flandres ne
« lui peuvent escbapper que leurs corps et leurs biens ne soient con-
« fisqués envers lui et leurs âmes en danger par les censures de
« l'Église, » chargea en 1478 le cardinal de Saint-Pierre de fulminer
l'interdit, et c'est dans une lettre du cardinal de Saint-Pierre à Louis XI
que je rencontre les lignes suivantes : Si le courrier que j'ay envoyé
« en Flandres devers le duc d'Autriche, ne me apporte ma plénière
« réception, je me retireray à Noyon... J'ai envoyé à Gand, à Bruges
« et autres lieux de Flandres prescher ma venue et la cause d'icelle...
« Je avertiray par mes lettres ceulx de Gand et des autres villes et
« communautés de Flandres de la charge que j'ay du Saint-Siège. »
Mais Maximilien avait adressé au Pape des représentations qui furent
accueillies, et Doyac écrivit au cardinal de Saint-Pierre qu'il était
trahi à Rome et l'engagea à recourir à d'autres moyens : « Au regard
« de ceulx de Gand , ils haïssent tous ceulx du conseil du duc d'Au-
« triche, et espéciallement ceulx de Bourgogne, et s'ils envoyent
«< devers vous et vous les povez gaigner, ils ont bien la puissance de
« vous fere recevoir légat malgré le duc d'Autriche et tout son con-
Commines signe enfin, le 3 septembre 1476, d'autres lettres royales qui défendent à tous religieux, sous peine d'expulsion de l'ordre auquel ils appartiennent, de se rendre aux chapitres généraux hors de France l.
Nous verrons plus tard comment il coopéra à l'exécution des projets dont il avait aidé à jeter les bases.
Au mois d'octobre 1476, le roi de Portugal vint à Tours. Commines fut chargé par Louis XI de conférer avec les conseillers portugais : négociations restées obscures et inaperçues en présence des grands événements qui s'accomplissaient ailleurs 2.
Tandis que Charles le Hardi assiégeait Nancy, « com- « mencèrent plusieurs des siens à praticquer » avec le duc de Lorraine et avec les capitaines du roi en Champagne. L'un de ceux qui pratiquaient, étaient Campo- Basso , qui n'avait pas suivi le prince de Tarente en France: « Aux nostres practiquoit plus au vif, car tousce jours présentoit de tuer ou prendre son maistre 3. » Selon Commines , Louis XI eut horreur de cette trahison , et ce fut en présence de Commines qu'il chargea le sire de Contay de tout révéler au duc 4 ; mais celui-ci n'en voulut rien croire, « disant que s'il eust esté vray, le roy ne « luy eust point faict scavoir 5. » Ce récit est fort douteux.
« stil. » Bibl. imji. de Paris, f. fr. -009. Le cardinal Julien de la Rovère oeîgnil la tiare sous le nom de Jules II, en 1603.
1 Ord. XVin, ,,. 205.
;/.///., t. il, p. 59.
15 )/rm., I. Il, p. 48.
4 Mi m., t. II, p. 53. « 11 maoliiiK.it, dit Commines, J.i morl de Bon maistre. Mém., t. Il , p. 17.
6 S£ém.t t. Il, p. 64.
D'après Commines, le duc de Lorraine et les défenseurs de Nancy connaissaient les projets de Campo-Basso, « et « n'eussent esté les dissimulations, du dit conte , ils « n'eussent point tenu jusques lors 1 » . Campo-Basso, craignant que son complot ne fût découvert ou obéissant à un ordre de Louis XI 2, quitta le camp bourguignon, mais il y laissait plusieurs des siens, les uns pour donner le signal de la fuite, les autres pour avoir l'œil sur le duc et le frapper dans le désordre de la retraite. Nous aimons à croire, comme Commines l'assure, que ce n'est pas à cette noire trahison qu'il faut attribuer la mort du duc de Bourgogne; cependant il ne veut point en raconter la manière « pour ce qu'il n'y estoit point. » Ce qu'il en sait, il le doit à des seigneurs bourguignons qui ne purent porter secours à leur maître et parmi lesquels se trouvait le sire de Contay. Il n'hésite pas toutefois à avouer qu'il connaissait deux ou trois de ceux qui étaient demeurés au camp bourguignon pour tuer le duc 3.
Charles le Hardi avait péri : ce fut sa honte 4. Louis XI
- Commines nous apprend que le duc de Lorraine avait gagné Campo-Basso et que Louis XI connaissait cette pratique. Ceci donne quelque intérêt à ces lignes d'une lettre du duc de Lorraine du 1er septembre 1476, adressée au seigneur du Bouchage. « J'envoie devers la « roy mon bailly d'Allemagne... Je vous prie qu'il vous plaise, touchant « les matières dont il vous parlera de ma part, vous employer et faire «. ainsi que tousjours a esté et est en vous. » Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2907 f° 9.
3 Mém., t. II, p. 63.
4 On lit, dans un manuscrit de la bibl. imp. de Paris, à la suite du traité de Consolation adressé à Marguerite d'Anjou par Chastellain , ces lignes relatives au triste dénouement des ambitieuses espérances
DE COMMINES. ! lï)
avait applaudi et vraisemblablement pris part à son infor-
de Charles le Hardi : « Il est vray qu'il fut ung duc de Bourgoigne qui fist de moult grans entreprinses tant en ce royaume comme en autres? pais, et qu'il soit vray que lui vint en fantaisie, par l'ennortement d'aucuns seigneurs de son pays et autres, qu'il viendroit à grosse armée au royaume de France, ce qu'il fist. Et tellement vint, soubs une manière de faire acroire au peuple, qu'il vint, sans avoir encombrier, jusques à Saint-Denys, et entra dedans, et n'y demoura guères. Après s'en partist et vint devant Paris ; de là passa Seine à Saint-Clou , et de là passa oultre et tira vers Chartres pour aller à Estampes. Lui estant à Estampes oyt dire que le roy de France venoit en bon pais pour chasser et bouter hors le dict Bourguignon , qui eust esté destruit se ung chascun eust tenu bon. Et vint le dict roy à grant armée aborder le dict Bourguignon. Mais ung des principaux cappitaines du roy, qui avoit la fleur des hommes d'armes du dict roy, tourna le dos au roy et s'enfuyt, par quoy le dict Bourguignon gaigna la bataille. Tout fait et accordé enviers le roy, s'en retourna en son pais; et tantost après mist sus une grosse armée et vint passer à Péronne, et de là vint à Beauvais mettre le siège devant la ville, mais rien n'acquesta et s'en retourna par le pais de Caulx devant Rouen, où il ne fist riens. Et lui voiant que guères ne povoit gaigner, s'en retourna par le pais de Caulx, là où il brusla tous les villages par ou il passa ; et vint devant Ham là où il ne demanda rien, et de là à La Fère, qu'il prinst, ef laissa garnison. Et puis s'en retourna, pour l'y ver qui s'approuchoit, en son pais, et de là alla mener guerre en Liège, qu'il destruisist et ardist, comme Daignant (Dinant) et Liège et presque tout le pais. Vprèa s'en alla mettre le siège devant Nus où il fut moult longuement, et non pourtant il ne gaigna riens et ne sceut oneques entrer dedans, et fallut qu'il s'en revinst en son pais. Et combien que ses gens estoient moult travaillés de tenir les champs et porter armes, il s'en partist • ■n pais et s'en alla en Lorraine pour le gaigin-r, niais à l'aide du roy le duc de Lorraine lui donna des grans empeschemens, combien que le did duc de Bourgoigne estoit devant Nancy allé courre pour conquester ancune chose; mais le duc de Lorraine, accompagné de grans armées, vint sur lui de ai grant courage qu'il deaconfist L'armée, et fut tué le did duc do Bourgoigne en la foulle, et gist à Nancy.
tune et à sa mort l : ce fut son honneur. « Ceulx qui « gaignent, en ont tousjours l'honneur,2» dit Commines, et ces mots terminent le récit de la sanglante journée de Nancy.
Ce fut le compatriote de Campo-Basso, Angelo Cato, qui annonça au roi la victoire du duc de Lorraine. En lui présentant à Saint-Martin de Tours ce symbole de fraternité chrétienne, que la liturgie appelle : la paix, il se borna à lui dire à voix basse : « Sire, vous avez la paix, le duc « de Bourgogne est mort 3. »
Ce même jour, Louis XI, éperdu de joie4, garda à dîner au château du Plessis les bourgeois de Tours à qui il s'était hâté d'apprendre cette grande nouvelle, et Commines, assis à la même table , se borna à regarder si ces bourgeois mangeaient de bon appétit, les soupçonnant de ne pas voir sans tristesse se briser le seul frein imposé aux tyranniques caprices du roi Louis XI « qui estoit fort
Doncques y a grant regart que qui veult faire guerre, il doit regarder se justement il doit faire, et assembler son conseil pour soy informer. Dont pour le présent n'en parleray plus et m'en tairay, et feray fin pour le présent. »
1 Molinet accuse Louis XI :
Sur trêves accordées Au père que je plains, 11 presta les souldées Pour l'ochir sur les plains.
(Ms. 137, Bibl. de Tournay.)
2 Mém., t. II, p. 66.
3 Selon une autre version , Angelo Cato avait déjà annoncé au prince de Tarente le désastre de Nancy trois jours avant qu'il s'accomplît.
4 « Surprins de joie » dit Commines, Mém., t. II, p. 71.
DE COiM.MINKs. ir.l
« craint.1 » On ne trouve, du reste, chez Commines aucun témoignage d'affliction au sujet de la mort d'un prince qui avait été son ami et son compagnon de jeunesse.
« Au lever de table, raconte-t-il, le roy se tira à part et « donna à aucuns des terres que avoit possédées le duc de « Bourgogne. » Il est probable que Commines obtint quelque chose, car il fut chargé de se rendre, ainsi que le bâtard de Bourbon , dans les États du duc avec « les « pouvoirs nécessaires pour mettre en son obéissance tous « ceulx qui s'y vouldroient mettre 2. » A peine avait-il voyagé une demie journée, qu'il rencontra des messagers porteurs de lettres d'un médecin portugais et d'un page espagnol du duc de Bourgogne : la triste fin de leur maître était confirmée.
Commines et le bâtard de Bourbon arrivèrent aux faubourgs d'Abbeville. Ils avaient envoyé avant eux un messager offrir des dons et des pensions aux magistrats de la ville; mais le peuple ouvrit lui-même les portes, et les magistrats n'eurent rien « pour ce que les places ne furent '< point rendues par eulx 3. »
D'Abbeville, Commines se dirigea vers Doullens. Ce fut <!<• là qu'il fit sommer la ville d'Arras « chief d'Artois, « ancien patrimoine des comtes do Flandre, qui de tout
temps avoit acoustumé d'aller a fille comme à fils. ». «'oiumines le s.-iv.-iit bien. Il invoqua le droit de confiscation et bien plus que ce droit : les menaces de la force contre
1 Mém., t. il, p. 73.
■ Mém., t. Il, p. 74.
'■ Nom avions ce pouvoir du roy. Mém.t t. Il, p. 76
un pays privé de son seigneur et abandonné sans défense. Une entrevue eut lieu à l'abbaye duMont-Saint-Eloy, entre Commines d'une part, et de l'autre, les sires de Ravestein et de Crèvecœur, qu'accompagnaient pluiseurs bourgeois d'Arras. Ceux-ci alléguaient l'ancienne coutume du pays et la trêve conclue entre le roi et le duc. « Nos paroles ne « furent point trop longues, dit Commines, car nous nous « attendions bien d'avoir ceste responce. Mais la princi- « palle occasion de mon allée aux dicts lieux, estoit pour « parler à aucuns particuliers de ceulx qui estoient là et « pour les convertir pour le roy. J'en parlay à aucuns, qui « tost après furent bons serviteurs du roy. ' » En effet, ce jour là Commines corrompit Philippe de Crèvecœur qui ne tardera pas, lui aussi, à rejoindre Louis XI 2, et Commines peut ajouter : « Le tout, en ceste maison de Bourgogne, « estoit mort ou tourné des nostres, ou peu s'en failloit : « j'entends de grans personnaiges qui l'eussent sceu con- « seiller et ayder 3. »
Commines, étant retourné près du bâtard de Bourbon, apprit que le roi les suivait et qu'il avait fait écrire, tant en son nom qu'au nom de ses serviteurs, plusieurs lettres pour faire venir près de lui ceux à l'aide desquels il espérait réduire ce pays en son obéissance. Louis XI se dirigeait
1 Mém., t. II, p. 78.
2 Mém., t. II, pp. 83 et 236. C'est à la date du 17 juillet 1477 qu'on rencontre dans les escroes de la maison de Bourgogne la radiation en termes flétrissants du nom de Philippe de Crèvecœur. Le 6 novembre 1477, Antoine de Crèvecœur écrivit à Louis XI que les habitants d'Arras sollicitaient la grâce de devenir ses sujets. (Archives de l'Empire à Paris).
vers Péronne, lorsqu'il reçut les lettres les plus touchantes de la jeune et malheureuse orpheline qu'il avait vu naître, alors que, malheureux lui-même, il trouvait un asile à la cour de Bourgogne : « Très-redoubté seigneur, lui écri- « vait-elle , si humblement que plus povons, nous nous « recommandons à vostre bonne grâce. Nous avons en « ferme crédence que vostre bonté et clémence sera telle « envers nos désolées personnes , que vous garderez de « toute oppression ceste maison de Bourgogne en laquelle « vous vous estes volu tenir. Il ne nous porroit cheoir en « pensée que en voulsissiez estre le persécuteur, meismecc ment de moi Marie à qui vous avez fait tant d'honneur « que m'avez levée des saints fonts de baptesme l. »
Louis XI refusa d'écouter les porteurs de ce message. Il avait hâte d'arriver à Péronne dont les portes allaient lui être ouvertes par un autre traître, Guillaume de Bische, « homme de fort petit estât, enrichi et eslevé en auctorité « par le duc Charles de Bourgogne 2. »
Comment les capitaines bourguignons eussent-ils pu résister aux séductions de Louis XI ? « S'il y avoit dedans « quelque forte place ung capitaine qui eust povoir de la « bailler pour argent et qu'il vosist praticquer avec le roy, « il povoit estre seur qu'il avoit trouvé marchant, et ne « l'eust-on sceu espoventer à luy demander grant somme, '« car libérallement l'accordoit 3. »
Commines s'était rendu dans un village près de Péronne;
' Voyez toute cette lettre si touchante, si pleine d'angoisse et de détresse, dans les bulletins de l'Académie royale de Belgique, t. XXI. 2 Mém-, t. II, p. 96.
s Mém., t, II, i». 208.
il y dîna avec le roi qui lui reprocha de ne rien avoir fait à Arras et se vanta de ce que son barbier Olivier lui avait promis de lui livrer la ville de Gand. Le sire du Lude, confident intime de la pensée du roi, ajouta quelques railleries qui blessèrent Commines, et celui-ci se contenta de répondre qu'il doutait fort du succès de la mission de maître Olivier en Flandre.
Deux partis s'étaient formés à la cour du roi et sans doute depuis le moment où Louis XI, portant son ambition vers la Flandre, avait cru devoir consulter tour à tour deux Flamands qui vivaient près de lui. L'un était Commines; quel était l'autre? Le barbier Olivier, fils et petitfils de valets investis du monopole des jeux de hasard dans quelques villes de Flandre, qui, comme ses ayeux, portait le surnom caractéristique de Necker qu'on traduisait par le Diable ou le Mauvais, c'est-à-dire le Malin l; mais Louis XI, grand chasseur, l'avait nommé Olivier le Daim en l'anoblissant2. Toutefois, au lieu de lui donner pour écusson des emblèmes empruntés à l'art cynégétique, comme il l'avait fait pour plusieurs de ses favoris 3, il avait cru rendre un hommage plus éclatant à sa sagesse en y plaçant un rameau d'olivier qui devait un jour se dessécher au vent patibulaire de Montfaucon.
1 Synonyme de démon au moyen âge.
- Je ne sais quel nom Louis XI donna à un autre transfuge, porté sur la liste de ses pensionnaires avec cette désignation : « Odet devant dict Dos d'Asne. » Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2900.
3 Le chancelier Pierre Doriole portait d'azur à trois vols d'oiseau d'or ; le grand maître de l'artillerie , Tristan l'Hermite , d'argent à une tète de cerf de sable ; Jean du Fou, d'azur à une fleur de lis d'or, accompagnée de deux éperviers affrontés d'argent. Lescun écartelait d'une fleur de lis et de quatre lapins courants d'argent.
Commines était d'avis que le roi devait étendre sa puissance « par bon tiltre ou par mariage \ » par bon titre en accordant à l'héritière de Charles le Hardi une protection dont on réglerait les conditions, ou par mariage en lui faisant épouser quelque prince de la maison de France.
Olivier soutenait en son dur et énergique langage le parti qui allait le mieux à son caractère : celui de la violence fondé sur son orgueil et sa présomption 2. Il se croyait appelé à déchirer les vieilles franchises de la cité de Tournay 3 et se flattait de planter sur le Marché du Vendredi, à Gand, la bannière des leliaerts.
1 Mém., t. II, p. 80.
- Mém., t. II, p. 83.
5 II y avait à Tournay beaucoup de bourgeois plus favorables à la maison de Bourgogne qu'au roi de France. Philippe le Bon, aussi bien que Charles le Hardi, avait, convoité l'annexion de Tournay. En 1423, le roi d'Angleterre, de l'avis du duc de Bedford, avait cédé au duc de Bourgogne les villes de Tournay, Montdidier, Roye et Péronne ; mais la ville de Tournay resta fidèle à Charles VII et conserva ses vieilles franchises. « Savoir faisons, porte une charte du duc de Bourgogne du 9 septembre 1423, que pour ce que la dite ville de Tournay n'est pas pour le présent à mondit seigneur (le roi d'Angleterre), nous promettons par la foi et serment de nostre corps et nostre parole de prince, de faire diligence et nostre loyal povoir de réduire et remettre ladite ville de Tournay et les manans et habitans d'icelle en la bonne obéissance et subjection de mondit seigneur, dedans le premier jour du mois de juillet prouchainement venant; et s'il advenoit que dedans ledii premier jour d'icellui mois ne le pourrions faire <'f il plaisoit à oostre 'lit Beigneur et à nostre dit frère Le régenl entendre par puis- • ■ ou autrement à la réduction de ladicte ville de Tournay, nous promettons loyalement, en bonne foy <'t parole de prince, de y aidier à notre povoir. » (Archives de L'empire, :< Paris, J. 249.) A la lin
.lu w siècle, Louis XI n'est plus L'objet 'lu déi iment <|ue Tournay
avait montré pour Charles VII. lui 1 163, à ce que raconte Adrien de
Louis XI croyait son barbier. Il disait tout haut à Commines à quels seigneurs d'Allemagne il donnerait Ja Hollande et le Brabant ; il ajoutait quels étaient ceux dont il voulait faire des comtes de Hainaut ou de Namur. « C'estoit, assurait-il, la voie la plus utile. » — « Quant « au monde, observa Commines, il y avoit grande appa- « rence en ce que le dit seigneur disoit; mais quant à « la conscience me sembloit le contraire. ' » Cette fois , Louis XI, bien qu'il fût l'un des princes les plus sages et les plus subtils de son temps, se trompait, et la conscience de Commines était mieux servie par son habileté que la conscience du roi. N'y avait-il pas toutefois chez Commines un autre mobile que le. devoir? Ne subissait-il pas plutôt quelque sentiment de jalousie, témoin la phrase où il blâme « la charge donnée par ce saige roi à ce petit person- « naige, inutile à la conduite de si grant matière2? »
Ce fut en vain que Commines essaya de faire prévaloir son influence et ses conseils. Il venait de recevoir un chevalier du Hainaut qui était de ses parents et qui lui apportait des nouvelles de plusieurs autres seigneurs à qui Commines avait écrit pour les engager à entrer au service du roi 3. Il avait même en leur nom « fait ouverture au roi
But, les Tournaisiens lui refusèrent l'entrée du château. Olivier le Diable les engagea à envoyer des députés à Paris : Louis XI les retint pendant six ans prisonniers à la Bastille.
1 Mém., t. II, p. 85.
■ Mém., t. II, p. 96.
5 Commines avait conservé des relations dans les Etats du duc de Bourgogne. Mém., t. I, p. 319.
Une dame que Commines connaissait bien (ce sont ses expressions, Mém.., t. I, p. 326), favorisait les intérêts de Louis XI en Artois.
« en deux mots de bailler les principales villes et places «*dupays-de Henault. » Le roi fit appeler le chevalier; mais il l'écouta peu et le renvoya au seigneur du Lude, avec lequel il n'entra pas « en grand marchandise1. » Comment se seraiént-ils entendus? Le sire du Lude lui demandait ce que lui donneraient les villes du Hainaut, et le chevalier transfuge, de son côté, n'était venu « que « pour faire son prouffit et s'enrichir. » Enfin , le roi déclara à Commines que ceux dont il lui proposait les services, « n'estoient gens tels qu'il lui falloit. » A peine lui permit-il de lui donner par écrit les noms des personnages « qui s'estoient tournés de son parti, » grâce à son intervention , et qui avaient reçu des promesses de dons et de pensions2. Il avait hâte d'entrer à Péronne, et se penchant à l'oreille du seigneur d'Argenton, il lui donna l'ordre bien sévère et bien inattendu de se rendre en Poitou et aux frontières de Bretagne. Les nouvelles railleries du sire du Lude y ajoutèrent une humiliation de plus. C'était
Commines ne la nomme pas. Il s'agit peut-être de la dame d'Humières, dont la fille épousa Jean deBische. Philippe d'Humières était petit-fils de Gilles de Nédonchel, qui avait épousé Marie de la Clyte.
« Mém., t. II, p. 88.
1 Quels étaient ces parents de Commines? Il serait difficile aujourd'hui d'arriver à quelque certitude. A coup sur ce n'étaient ni sa cousine, Jeanne de Commines, qui disait, en parlant du dauphin, qu'on avait besoin « d'ung homme et non pas d'un enfant; » ni Jean d'Halewvn, mari de Jeanne de Commines. Jean d'Halewyn habitait le château de Commines. Il était resté fidèle à l'héritière de Charles le Hardi, et pouvait rappeler avec fierté qu'à Gavre il combattait aux côtés de Philippe le Bon avec quarante-quatre chevaliers et écuyers de son nom et de ses armes, et que trois de ses frères étaient morts sous le même drapeau, l'un à Montlliéry, l'autre à Nancy, le troisième à Guinegate.
« un homme très-plaisant qui sçavoit bien complaire au « roy et qui ne craignoit jamais à abuser, ne à tromper « personne l. — « Quoi ! dit-il au sire de Commines qui « montait à cheval, vous en allez- vous à l'heure que vous « devez faire vos besongnes ou jamais, veu les grandes « choses qui tombent entre les mains du roy, dont il peult « agrandir ceux qu'il ajme? Au regard de moy, je me « attens d'estre gouverneur de Flandres et de m'y faire tout « d'or. 2 » Le seigneur du Lude (il mérita ce jour là son surnom de Maître Jean des Habiletés), riait fort en parlant ainsi, mais Commines n'avait nulle envie de plaisanter, et il se contenta de répondre qu'il espérait que le roi ne l'oublierait point. Triste page dans ce beau livre si plein d'observations profondes, qui a pour titre : les Mémoires de messire Philippe de Commines.
Ce fut en effet à Saluy-lez-Péronne, le 2 février 1476, (v. st.) que Louis XI, prenant en considération « les grans « sens, vaillance, loyauté, prudhommie et bonne diligence, « ainsi que les continuels, louables et recommandables ser- « vices du seigneur d'Argenton, » lui accorda la charge de capitaine du château de Poitiers 3 : faible prétexte pour voiler une cruelle disgrâce. Pourquoi Louis XI congédiait-il Commines avant d'entrer à Péronne ? C'était parce qu'il y attendait d'autres ambassadeurs de Marie de Bourgogne, le" chancelier Hugonet et le sire d'Humbercourt, chargés de lui dire « que ce qu'il luy plairoit faire conduire envers elle, « passast par leurs mains \ » Il voulait négocier avec eux
1 Mém., t. II, p. 87.
* Mém., t. II, p. 87.
3 Mém,. III, pr. p. 63.
4 Mém. II, p. 114.
seuls, et Commines l'eût gêné. Hugonet et Humbercourt étaient « de notables et sages personnages,1 » dit Commines. Le roi mit grand peine à les gagner. Ils prêtaient l'oreille à ses offres et promettaient de le servir dans le sens indiqué par Commines., c'est-à-dire en ce qui touchait le mariage de Marie de Bourgogne ~ ; mais cela ne suffisait pas à Louis XI. Ce n'était pas assez que Hugonet et Humbercourt eussent consenti à ce qu'on lui livrât la cité d'Arras, qui commandait la ville : « il se mescontentoit d'eux parce que « dès lors ils ne demouroient en son service ; » il voulait les forcer à venir, eux aussi à l'exemple de Commines, briguer ses largesses comme prix d'une trahison déclarée ; et pour atteindre ce but, n'ayant point d'argent à faire saisir chez Jean de Beaune, il révéla aux députés des communes de Flandre, les négociations secrètes entamées avec eux et la part qu'ils avaient prise à la reddition de la cité d'Arras. Il espérait conduire ainsi avec moins d'hésitation Hugonet et Humbercourt dans son camp où Guillaume de Bische, autre traître, les attendait : il ne devait que préparer leur supplice, et la jeune princesse, indignée et bien résolue à ne
1 a Ung des plus saiges chevaliers et des plus entendus que je eon- « gneus jamais, » dit Commines en parlant d'Humbercourt. M<n>.. t. I, p. 125. Hugonet était en relation avec Jean Vandeu Drieasche, qui rendait compte de tout à Louis XI. DUCLO&, pr. p. 387.
- Louis XI demandait aux communes flamandes qu'elles remissent mademoiselle de Bourgogue « en sa garde et tutelle. » Pour atteindre ce but, il flatta pendant quelque tempe leurs ambassadeur*. Tantôt il buvait « à ses bons BUJèa de Gand ; i tantôt il disait qu'il avait pleine confiance en eux, qu'il entrerait volentiers dans leur ville avec une escorte de six chevaux, qu'il était bien résolu à procéder i par dou- « ceur et non par rigueur. » Voyez l'intéressante relation que j'ai publiée, Histoire de Flandre, t V, p, 515.
pas reprendre les négociations relatives à son mariage en France \ écrivit à Maximilien d'Autriche pour lui offrir sa main et réclamer son appui 2.
Le séjour de Commines au Poitou 'ne fut pas de longue durée.
Lorsque Olivier le Diable eut échoué dans sa mission à Gand et que l'échafaud eut été rougi du sang d'Hugonet et d'Humbercourt, Louis XI céda aisément au désir d'utiliser en Bourgogne l'habileté et les talents de Commines qu'il avait dédaignés dans les affaires de Flandre. Pour lui faire oublier sa disgrâce, il lui céda une part des dépouilles sanglantes du duc de Nemours, c'est-à-dire tous les biens que celui-ci possédait dans le bailliage de Tournay 3. Quelques mois plus tard, il lui donna une mission moitié politique, moitié militaire, et l'envoya en Bourgogne à la tête des pensionnaires de sa maison pour maintenir l'ordre dans cette province à peine conquise. Presque aussitôt après, afin de témoigner hautement que Commines avait recouvré toute la faveur dont il jouissait naguère, il lui envoya le
i Mém., t. II, p. 175.
* Mon. Habsb. (1477). Commines est peu favorable à cette alliance. « Les Allemans sont fort rudes et vivent rudement » . Mém., t. II, p. 181 .
5 Ce don fait à Arras au mois de septembre 1477, comprenait 262 livres 10 sous 11 deniers de rente annuelle, hypothéquée sur des biens dans le Tournésis provenant du duc de Nemours. Mém., t. III, pr. p. 67. Cette fois encore, il y eut opposition au Parlement, et la lettre royale fut enregistrée « de expresso mandato régis et iteratis « vicibus facto. » Mém., t. III, pr. p. 73.
Le 8 décembre 1479, dans une charte où Commines figure comme témoin , Louis XI permit aux bourgeois de Tournay de fabriquer des gros d'argent semblables à ceux de Paris. Recueil des ordonnances, t. XVIII, p. 310.
collier de son ordre que Lescun avait reçu dès 1472. On lit en effet dans un compte de cette époque : « Un « collier d'or de l'ordre, envoyé par messire Poncet de « Rivière à messire Philippe de Commines en Bourgogne. » (janvier 1477, v. st.). Poncet de Rivière, qui était chargé de remettre ces insignes de l'honneur comme prix de la trahison, était lui-même un traître qui avait abandonné tour à tour le roi de France pour le duc de Bourgogne et le duc de Bourgogne pour le roi de France l.
Le seigneur de Craon, nommé gouverneur de Bourgogne par Louis XI, était, comme le roi Edouard IV, « un homme « fort gras 2... Il faisoit très-bien ses besongnes. 3 » Trop bien sans doute, car Commines ajoute: « Les grans pilleries « qu'il avoit faites audict pays estoient, à la vérité, trop « excessives 4. » Le sire de Chaumont,qui le remplaça, était « un très-vaillant homme sage et diligent 5, » qui s'occupait de pratiquer non-seulement les Allemands et les Suisses 6, mais aussi les seigneurs qui défendaient Dole : ce qui ne l'empêchait pas de faire lui-même ses besognes non moins bien que le sire de Craon : « Ung prince doigt bien « avoir l'œil quels gouverneurs il met en ung pays nuu- « vellement joinct à sa seigneurie 7. »
1 Mém., t. III, pr. p. 189. Lisez 1477 au lieu de 1470. Eu 1476 (v. st.), les Français n'occupaient pas la Bourgogne, et Commun - Be trouvait ailleurs.
- Mém., t. II, p. 191.
* Mém., t. I, p. 195.
' \fém , t. II,* p. 190.
■ Mém , i. Il, p. 191.
» I/o,/., t. II, p. 191
: Mém., t. M, p. '.\.
I iIMMIM s . — I. m
Dans les premiers temps, les envoyés du roi affectèrent de se présenter en Bourgogne en amis plutôt qu'en conquérants, et l'on respecta les privilèges des villes, mais cela ne dura guères. Le 3 mai 1478, le maire de Dijon, ayant assemblé le conseil, fît connaître que les seigneurs de Bressuire et d'Argenton, alléguant l'intérêt de la sûreté de la ville, en réclamaient les clés. Il fallut bien céder. On fit faire de nouvelles clés qu'on remit aux envoyés du roi et qui leur ouvraient l'entrée non-seulement de la ville, mais aussi des tours où se trouvait l'artillerie. Quatre jours après, le conseil fit offrir au sire de Commines deux muids de vin et une émine d'avoine l. Ce présent assez modeste fut-il le seul? Comment les habitants de Dijon se concilièrent-ils la protection de Commines ? Nous l'ignorons, et Commines n'indique que vaguement les motifs qui abrégèrent son séjour en Bourgogne : « Le roy, dit-il, m'en feit partir pour quelque lettre « qu'on luy escripvit que j'espargnoye aucuns bourgeois de « Dijon, touchant le logis des gens d'armes. Cela, avec « quelque autre petite suspection, fut cause de m'envoyer « très-soubdainement à Florence2. »
1 Registre du conseil de la ville de Dijon, 1478, f° 18. (Communication de M. Beaune.) - Mém., t. II, p. 197.
DE COMMINES. lb:-S