J34 LETTRES ET NEGOCIATIONS
potable, remède suprême des alchimistes, et même du sang humain, du sang d'enfant, comme s'il eût pu ainsi rajeunir sa vieillesse \
Que fit Commines pour son maître? Il y a lieu de croire que ce fut lui qui, comme sénéchal de Poitou, fit venir au Plessis : « ces bergers du pays de Poitou, qui jouoient devant « le logis du roy, afin que aux dits instruments le roy prist « plaisir et passe-temps et pour le garder de dormir 2. » Louis XI craignait-il les rêves qui eussent troublé son sommeil ?
Louis XI se lassa bien vite des bergers et de leurs instruments, et à mesure que le déclin de ses forces s'accélérait, il subissait plus complètement l'influence des hommes les plus grossiers qui l'entouraient3. Commines se vit préférer Olivier le Diable, qui s'appuyait sur ses amis, transfuges comme lui, Daniel Baert 4, Etienne Louf 5, Jean Van den
1 Humano sanguine quem ex aliquot infantibus sumptum hausit, salutem comp8rare vehementer sperabat. Gaguiiv.
* Chronique de Louis XI, attribuée à Jean de Troyes.
3 André Thévet parle aussi des deux partis qui se partageaient la cour, mais au lieu d'Olivier le Diable, il place Tristan l'Ermite à la tète des ennemis de Commines. Cela ne change rien à cette querelle intérieure que Thévet appelle « un mauvais mesnage. » Mém., éd.Lenglet, t. IV, p. 2, p. 175.
* Voyez ci-dessus, p. 236.
5 Etienne Louf, né à Utrecht, était investi, au Plessis-lès-Tours , de la o-arde des prisonniers qui étaient livrés aux fillettes du roi. Il était « très-privé du roy et chargé par lui de l'advertir si quel- « qu'un aviot relations et intelligences avec ceux des pays qui lui « estoient contraires, » (Document cité par M. Quicherat.)
Basin dit, en parlant de Louf et d'Olivier le Diable : « Hi enim apud « eum (apud regem) calumniis innocentum, dolis ac rapinis, tantas i opes congessisse ferebantur, quœ ad faciendum stipendia maguo
Driessche l. Doyac, le gouverneur d'Auvergne, et le valet Regnault la Pie étaient là pour les seconder.
Louis XI avait demandé qu'on l'avertît doucement de sa fin, en se contentant de lui dire : « Parlez peu. » Olivier le Diable, signifiant au prince qui tant de fois l'avait chargé de ses arrêts, son propre arrêt, non moins terrible et non moins inévitable, lui jeta rudement ces paroles, comme au dernier des condamnés : « C'est fait de vous, pensez à votre « conscience. » Quelques heures plus tard, Louis XI rendait le dernier soupir, après avoir fait recommander à son successeur Olivier le Diable et Doyac, oubliant Commines
« exercitui suffecissent. His consiliaris prœcipuis utebatur, his regni « gubernacula moderabatur, taies eligebat, taies bonorabat, ignominia * et malitia repletos. « En 1476, Etienne Louf recevait une pension annuelle de neuf cents livres. (Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2906.) Quelques lettres écrites par lui ont été conservées. (Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2893.)
Les historiens de Louis XI n'ont pas remarqué une lettre de Robert Gaguin (témoin assurément digne de foi), où l'on voit Etienne Louf donner à son maître l'affreux plaisir d'une chasse d'homme dans le parc d'Amboise. L'homme, couvert d'une peau de cerf fraîchement tué, fut déchiré par les chiens. (Lettres de Robert Gaguin, fol. 29.)
1 Chastellain a consacré quelques lignes à Jean van den Driessche :
« Maistre Jehan, président et hault bomme, en comblesse des biens u et honneurs qui lui affluoient, se desvoya diversement et commist u pluiseurs crimes et maléfices, desquels accusé et monstre notoire-
ment par preuve, fut attrait devant Le conseil du prince et par son i démérite destitué de son estât, et fut tout le sien confisqué jusqu'en .i son derrain vaillant, et fut oondampné et jugié estre digne de mort. i Mais, par pitié et miséricorde du duc, fut sa sentence commuée en ■t ban perpétuel... Or estoit ce maistre Jehan de la Driesche venu eu « la cognoissance du roy dès cello heure que, ly estant dauphin, il « demora encore en Braibaut, et av<>it le POJ pris assez affection en ly, « pour cause qu'i. le veoil bomme d'entremise et «le subtil engin. Et
et tous ses autres conseillers, choisissant parmi ses serviteurs les plus honteux pour négliger les plus habiles ' : étrange et juste châtiment d'une haute intelligence asservie à de si lâches complaisances.
Commines rapporte que Louis XI dit en mourant plusieurs choses bonnes et notables, mais qu'il y eut aussi « quelques commandements extraordinaires et qui n'estoit « de tenir 2. » Quels étaient ces commandements? Faut-il entendre par là ces codicilles politiques où étaient inscrits des noms infâmes ?
« tant y continua ledit maistre Jehan que le roy lui donna auctorité et « pension, et brief après le fit trésorier de France. » — En 1472, Jean van den Driessche devint président de la Chambre des comptes. En 1476 (voyez le beau récit de Jean de Troyes), il refusa de recevoir les ettr es que lui adressait le fils du connétable pour qu'il intercédât en faveur de sou père, et c'était toutefois ce même comte de Saint-Pol qui, lors de sa disgrâce, lui avait donné « en sa maison refuge et entre- « tellement , puisque aultre part il n'avoit habitation nulle, s — Eu 1482, Jean van den Driessche n'est plus que vice-président de la Chambre des comptes, et le médecin Jacques Cottier écrit aux conseillers de la Chambre des comptes qui le repoussent; « Je vous assure que « quant le roy donna ledit office à Jehan de la Driessche, qu'il lui fut « remonstré les grandes trahisons qu'il avoit faites contre lui et aussi « les pilleries qu'il avoit faites en ses offices; néanmoins, il lui en prit x pitié, et considérant qu'il estoit vieux et qu'il l' avoit servi longue- « ment, lui donna ledit office pour lui ayder à vivre honnestement le « surplus de sa vie. »
1 C'est évidemment à Olivier le Diable que se rapporte ce passage des Mémoires :
« Pour compaignie tenoit léans ung homme ou deux auprès de luy, gens de petite condition et assez mal renommés, et à qui il povoit bien sembler, s'ils estoient saiges, que, dès qu'il seroit mort, ils seroient désappoinctés de toutes choses , pour le moins que leur en pourroit advenir ; et ainsi leur en advint. » Mém., t. II, p. 227. 4 Mém., t. II, p. 255.
S'il est vrai, comme le rapporte Jean de Troyes, que le roi, dès qu'il eut expiré l, fut abaudonné de tous ceux qui l'avaient servi pendant sa vie, nous aimons à croire que Commines ne suivit pas cet exemple, car il nous apprend qu'il assista aux funérailles de son maître à Notre-Dame de Cléry -.
L'oraison funèbre de Louis XI ne fut pas prononcée sous les voûtes du monastère où il s'était choisi un tombeau loin Je ses aïeux : il faut la chercher dans la page la plus admirable des Mémoires de son illustre conseiller :
« Or voyez- vous la mort de tant de grans hommes, en si « peu de temps, qui tant ont travaillé pour s'acroistre et <■< pour avoir gloire, et tant en ont souffert de passions et « de peines et abrégé leur vie, et par adventure leurs âmes « en pourront souffrir.
« Qui s'informera des vies des grans princes? L'infor- « mation faicte, qui la portera au juge? Qui sera le juge « qui en prendra la congnoissance et qui en fera la « pugnition ?. . . L'information sera la plainte et clameur du «■ peuple qu'ils foullent et oppressent en tant de manières, « sans en avoir compassion, ne pitié, les douloureuses « lamentations des veuves et des orphelins : cecy sera l'in- <( formation, et présenteront leurs plainctes et piteuses « larmes devant Nostre-Seigneur qui sera le vray juge. . . Si « les princes congnoissoient leurs jours estre si briefs, les « peines d'enfer si horribles, feroient-ils ce qu'ils font? De « nostre roy, j'ay espérance que Nostre-Seigneur ait eu
1 Le greffier de la Cour des comptes, inscrivant sur son repistr<> la mort de Louis XI, ajoute : Cvjvx anima parcat />■ « Mém.,t. II, p. 850.
l'.OMMINES. — I. --
« miséricorde de luy. Mais à parler naturellement (comme « homme qui n'a grant sens naturel, ne acquis, mais quelque « peu d'expérience), ne luy eust-il point mieulx vallu et à « tous aultres princes, eslire le moyen chemin en ces « choses? C'est à sçavoir moins se soucier et moins se tract vailler, et entreprendre moins de choses : plus craindre « à offenser Dieu, et à persécuter le peuple et leurs voi- « sins par tant de voyes cruelles que assez ay desclarées « par cy-devant, et prendre des ayses et plaisirs honnestes ? « Leurs vies en seroient plus longues; les maladies en « viendroient plus tard, et leur mort en seroit plus « regrettée et de plus de gens, et moins désirée ; et luroient « moins de doubte de la mort. Pourroit-1'on veoir de plus « beaux exemples pour congnoistre que c'est peu de chose « que de l'homme, et que ceste vie est misérable et briefve, « et que ce n'est riens des grans,ne des petits, dès ce qu'ils « sont mors ; que tout homme en a le corps en horreur et « vitupère et qu'il fault que l'àme, sur l'heure qu'elle se « sépare d'eulx, aille recevoir son jugement l, »
Les rois, dit-il ailleurs, « chastient les hommes qui « vivent soubs eulx et à leur plaisir, et Nostre-Seigneur « dispose d'eulx à son vouloir ; car aultre n'ont-ils par « dessus eulx 2. »
Bossuet n'eût pas été plus éloquent que Commines.
1 Mém.,t. II, p. 288.
2 Mém., t. II, p. 584.