‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 2)Chapitre 19 sur 22 · G LETTRES ET NEGOCIATIONS · texte numérisé non relu

G LETTRES ET NEGOCIATIONS

un accueil peu aimable, à don Jean-André et à moi, lorsque nous lui parlâmes, que pour flatter les Suisses. Je vous écrivis alors qu'au moment où le roi sortit pour monter à cheval, afin de partir pour la Motte d'Esgry, quelques Suisses, sur le point de retourner dans leur pays, se précipitèrent au devant de lui. Le roi leur fit la meilleure mine du monde, montrant bien qu'il savait être aimable quand il voulait. Ce spectacle blessa mes regards, comme je vous l'écrivis alors. Eux partis, nous qui nous trouvions là depuis le grand matin, nous attendîmes jusqu'à une heure fort avancée, ne sachant où nous retirer, parce que tout était rempli. Il n'y avait plus moyen de différer davantage : au retour de la messe, nous voulûmes parler au roi. Il nous fit dire d'aller à son logis, où nous attendîmes encore longtemps avant et après son dîner ; nous priâmes monseigneur du Lude de vouloir rappeler au roi que nous étions là et il nous promit de le faire, mais nous ne savons point s'il tint parole. Enfin, nous ne fûmes point reçus et on nous laissa toujours à la porte, bien qu'il entrât plusieurs personnes, en petit nombre à la vérité, parce que le logis n'était pas grand, de telle sorte que nous fûmes obligés de rester là fort serrés tout le temps, bien que Sa Majesté eût fait faire un peu de place. Elle croyait sans doute se concilier l'affection des Suisses en ne nous faisant pas trop d'accueil, comptant bien qu'ils iraient répéter à Lucerne et à Berne, où ils retournaient, que le roi favorisait leur cause. Je me suis efforcé de vous mettre autant que possible sous les yeux ce dont j'avais été témoin et ce que j'avais ouï dire, afin que dans le cas où vous auriez pu vous laisser entraîner par les démonstrations du roi, vous changiez d'avis, maintenant que vous êtes édifiés sur tout, et afin que vous puissiez mieux peser ce que j'ai recueilli de monseigneur d'Argenton, qui agit pour vous.

J'ai appris par ledit monseigneur d'Argenton que Jean-Baptiste d'Imola a été renvoyé par le Pape et le comte Jérôme, avec un bref et des lettres de créance, auprès de sadite Majesté qui no voulut pas l'entendre et le renvoya à monseigneur d'Argenton. Ledit Jean-Baptiste répliqua qu'il a\;ih charge de ne remettre

DE COMMÏNE&

son message qu'à Sa Majesté elle-même. Monseigneur d'Argenton lui répondit qu'il suffisait qu'il lui fit connaître ce dont il était chargé ; que s'il le jugeait à propos.il pouvait le lui dire, et que s'il ne le voulait pas, il était libre de retourner à Rome quand bon lui semblerait. Enfin, il finit par exposer son message en présence de don Frédéric, qui se trouvait là par hasard : il portait en substance que le Pape n'avait pas voulu ratifier le compromis parce qu'il nemhrassait pas tous les différends en général, et ne s'appliquait qu'à ceux qui avaient surgi depuis le 26 avril 1478*, bien qu'ils eussent leur source et se fussent développés dans la période antérieure ; qu'il exigeait en conséquence que le compromis fût général et remontât plus haut. Pendant qu'il exposait • <•'•)', monseigneur d'Argenton parut l'approuver tacitement. Il reconnaissait formellement qu'on avait eu connaissance des meurtres et des nouveautés advenus à Florence, que cette atroce machination avait été ourdie par d'autres que par l'archevêque de Pise, don Jacobo et don Francisco de Pazzi et que cette guerre n'avait pas eu pour cause la détention du cardinal â, comme on s. tait efforcé de le faire croire. Le message portait aussi que si l'on restituait les terres qu'on avait prises, ce serait porter une sentence contre soi-même et confesser qu'on a soulevé une guerre injuste, mais que les arbitres, la cause bien éclaircie, pourraient rendre telle décision qui leur semblerait conforme à la raison. Quant aux affaires de Gènes, le Pape ne voulait, ni ne pouvait mêler. Jcan-Bapti>1e d Inmi;l qd prit occasion pour débiter une foule do choses contre le magnifique Laurent, à propos de la ville de Caètèûo-, du comte Charles de Montone et du reste. On lui drm;iii(!.i ^'il était venu poiir;iufiv chose jjuè poot'jjtoétifiërle Pipe : il répondit qfce, Ai* non obstnat/l-rs. fe Pipe èiàH con tentque le roi seul, à ntàdutàoti <\u roi d'Angleterre, fût jup . m1"' !'■> tenvs tsotiqaisea fttsseul rearisâf entre les ui.Miis « i . - 8a Majesté, ei qu'un lèverait les censures, mais «pie le P*Pfl '" njaft pas coarment on pourrai! retire* les pëns

1 Pftte 'In conij.lct des l''i//i.

Le cardinal RJario, arrêta comme favorable nu\ Pazzi.

d'armes, parce que les Siennois resteraient abandonnés et au pouvoir des nôtres ; que cependant on y aviserait de quelque façon. Ces choses ayant été rapportées au roi, il fit appeler François Gaddi pour l'instruire de tout et voir ce qu'il y avait à faire : c'est ce qui eut lieu. Don Frédéric prit la parole et expliqua tout ce qui précède. François répondit que comme la question embrassait, outre le cas particulier du magnifique Laurent, plusieurs affaires qui intéressaient la ligue, il lui paraissait urgent de mander aussi les ambassadeurs de celle-ci et de prendre leur opinion. On transmit cet avis au roi, qui fit immédiatement écrire par un de ses courriers auxdits ambassadeurs qu'ils voulussent se transporter à Orléans, où ils le trouveraient et pourraient expédier toute l'affaire. On enjoignit au courrier d'avoir à remettre les lettres avant jeudi dernier, ce qui se fit : c'était le 26, et ils avaient assez de temps devant eux pour se rendre ici, car on y vient très-facilement de Paris en un jour et demi ou deux jours. Sur ces entrefaites, le roi crut ne pas devoir attendre les ambassadeurs, et s'éloigna même avant l'arrivée de Jean-Baptiste d'Imola, disant que celui-ci lui paraissait être venu ici plutôt en espion et en explorateur que pour tout autre motif, et que lorsqu'il était venu naguère d'Espagne, il avait sondé le cardinal et d'autres sur bien des choses , et qu'il sait qu'il revient encore avec la même pensée ; que le Pape et le comte Jérôme prouvent bien le peu de cas qu'il font de sa personne et de la matière en question, en lui envoyant un homme semblable, aussi dépourvu d'usage du monde que de cervelle ; que le Pape cherchait à semer la discorde entre lui et le roi d'Angleterre, en voulant exclure celui-ci et le faire seul juge du conflit; qu'il voulait qu'on expédiât Jean-Baptiste d'Imola en se bornant à répondre que le roi n'entendait rien changer à ce qu'il avait écrit ces jours derniers, savoir : que les- censures devaient être levées, les gens d'armes retirés, les domaines restitués, et que, dans ce cas, il accepterait pour sa part ce qu'on proposait, espérant qu'il n'en serait plus question après. On renvoya ainsi Jean-Baptiste d'Imola, de sorte que les ambassadeurs n'au-

raient pu arriver à temps pour cette affaire , le congé ayant été donné avant que le roi vînt ici, ce qui eut lieu, comme je vous l'ai dit, le dernier jour du mois passé. Monseigneur d'Argenton me demanda à deux reprises s'ils étaient arrivés. Je ne sais si l'on avait besoin d'eux, je ne le pense pas, et peut-être était-on bien aise qu'ils ne fussent pas intervenus dans le congé de l'ambassadeur d'Espagne tanquam testes fœderum , mais monseigneur d'Argenton ne m'en dit mot : il me dit seulement que ces Espagnols avaient la tète dure, qu'ils voulaient notamment qu'on réglât les pirateries exercées par Colomb* et d'autres affaires non moins importantes, et qu'ils rêvaient des choses impossibles. Je sais toutefois qu'ils finirent par s'en aller satisfaits de leur congé et plus encore de leurs cadeaux. Je me présentai à Sa Majesté le matin et le soir quand elle montait à cheval , afin qu'elle pût me déclarer ou m'ordonner ce qu'elle jugerait à propos : elle ne dit rien , mais elle parut me voir avec plaisir lui présenter mes hommages. Le roi nous fit meilleure mine qu'il ne l'avait fait à Lorris : ce qui me confirme de plus en plus dans l'opinion qu'il n'a été si froid alors que pour laisser entrevoir, par ses actes sinon par ses discours, à ces grossiers paysans suisses, qu'il penchait de leur côté ; mais, comme je vous l'ai dit, il comprend qu'il n'y a plus à temporiser.

Su Majesté s'est rendue à Notre-Dame de Cléry , à quatre lieues d'ici : elle fera quelques chasses dans les environs et partira de là pour Selomes , à dix lieues de Tours , un peu en • leliois du chemin direct, de trois lieues peut-être. Le mi y fait vniir la reine et y passera quelques jours. Je demandai à monseigneur d'Argenton s'il ne croyait pas m1"' J(' dusse le

1 De 1 lô8à I 185 un pirate qui s'appelait Colomb, parcouru! POcéân, '•h causant 3e grands dommages au commerce vénitien. M. Rawdon Brewn croii reconnaître parmi ceux qui partagèrent es aventures, un jetohë homme «lu marne nom, immortalisé qaelqnet années* pins tard par la découverte 'lu Nouveau-Monde.

r.OMHilfER. — I. |!l

suivre et m'arrêter aux environs de Selomes : il me dit que Tours ou Blois en étaient fort proches, et que le roi, ne voulant pas s'occuper d'affaires pendant quelques jours, avait donné Tordre à l'ambassadeur de Hongrie de rester à Blois , puis qu'il l'avait fait envoyer à Tours, ainsi que le grand chancelier, les conseillers et le gros de la cour. Il s'y rendra lui-même sous peu pour expédier ledit ambassadeur et pour recevoir nos ambassadeurs auxquels monseigneur d'Argenton a communiqué ce que je vous ai dit plus haut , et c'est à Jean-André qu'il a dit ce qui concerne les Suisses. Lesdits ambassadeurs ont jugé à propos de demander directement à monseigneur d'Argenton ce qu'ils ont à faire, n'ayant pu se rendre ici avant le départ du roi ; il les engage à se rendre aussi à Blois ou à Tours. François Gaddi, que le roi a fait mander, comme je vous l'ai dit, et qui a assisté à l'audience de Jean-Baptiste d'Imola, a dit la même chose et raconte comment il fut congédié sans réponse : on expédia de la même manière Raphaël Balarino, frère de Zanetto, envoyé apostolique. Le président de Toulouse a dit, au nom du roi, que Sa Majesté se mettra en possession des domaines conquis et fera tout ce qui paraîtra convenable aux intérêts de la ligue.

Il se confirme par diverses voies et par diverses personnes que le combat de Thérouanne a coûté au roi environ deux mille francs archers et une soixantaine d'hommes d'armes. Le duc Maximilien a perdu plus de six mille hommes, et les gens du roi, pendant la bataille et après, ont fait un grand nombre de prisonniers, dont six cents à rançon, parmi lesquels il y avait quelques hommes de la noblesse. La bataille dura deux jours. Le samedi, à la nuit tombante, les gens du roi perdirent, dit- on , leurs tentes et aussi leur artillerie : ils la reprirent le dimanche, car ils la trouvèrent enterrée, et forcèrent les ennemis à lever leur camp de Thérouanne. On dit qu'ils sont revenus et ont été rejoints par une foule de gens peu propres à la guerre. Les capitaines du roi écrivaient que Sa Majesté ne devait pas rlouter qu'une nouvelle attaque ne la couvrît de gloire; mais

Je roi trouve que c'est assez, et qu'à moins que la nécessité ne l'exige, on ne doit plus attaquer cette année.

Je me recommande humblement à Vos Excellences. Orléans, 1er septembre.

De vos Excellences le très-fidèle serviteur, Charles Visconti 1.

Cagnola écrit le même jour :

Illustrissimes, exeellentissimes et espéciaux seigneurs.

Jeudi dernier, nous trouvant tous ensemble à Paris, nous reçûmes des lettres de monseigneur d'Argenton ; il nous prévenait que, Jean-Baptiste d'Imola venant d'arriver auprès de Sa Majesté , chargé par le Pape de quelque message relatif à la paix, nous voulussions nous rendre ici à Orléans pour qu'il fût plus à portée de communiquer avec nous , relativement à l'ambassade dudit Imola. Il nous informait aussi que Sa Majesté se dirigeait sur Tours. Visis litteris , nous résolûmes de nous rendre ici et, nos malles faites, nous partîmes, en effet, et nous venons d'y arriver aujourd'hui; mais, en arrivant, nous avons appris que le roi avait quitté la ville pour se rendre à Cléry, à quatre lieues d'ici, et de là à Tours. Nous avons trouvé François de Gaddi qui nous mit au courant de toute l'ambassade dudit Jean-Baptiste d'Imola el aussi du congé que Sa Majesté lui a donné. Les lettres de créance pontificales dont l'ambassadeur <■-( porteur, déclarenl que le Pape ne veut pas accepter la forme du compromis l'ait, à .Milan avec Sa Majesté,

parée qu'il ne lui parait pas pOUVOÎr le l'aire à l'honneur du

Saint-Siège, el surtout parce qu'il ne semble pas convenable que ce compromis soil aussi restreint qu'il l'est. La principale cause île la guerre, y dit-on, se rattache à drs causes antérieures, et on énumère les affaires «le Castello, île Paenza, et jusqu'aux faits particuliers au magnifique Laurent, en en

1 Archive» de .Mi Lui ^trad.).

concluant qu'il devait paraître préférable à Sa Sainteté que le compromis fut plus étendu et plus général. En second lieu, si Sa Sainteté consentait à restituer d'abord les places prises de part et d'autre , et en particulier du côté du Pape , ce serait se condamner soi-même, car ce serait donner à entendre au monde entier qu'on a provoqué une guerre injuste. Mais Jean- Baptiste d'Imola a déclaré néanmoins que le Pape est content de s'en référer pour cette question à Sa Majesté seule et de remettre lesdites places entre ses mains. Quant à la proposition d'éloigner les gens d'armes, il dit que Sa Sainteté ne ferait pas beaucoup de difficultés , pourvu qu'elle obtînt quelques sûretés en ce qui toucbe les Siennois, qui seraient fort exposés si, toutes les troupes sortant de leur pays, celles du roi Ferrand pour rentrer dans son royaume et celles du Pape pour retourner dans le territoire de l'Église, les troupes florentines devaient seules rester à leurs frontières. On trouvera peut-être quelque moyen de trancher la difficulté. Relativement aux affaires de Gènes, aussi mentionnées dans le compromis, l'ambassadeur était chargé de dire que le Pape ne pourrait s'en tirer à son honneur, parce qu'il s'agissait des intérêts des Génois dont il ne pouvait disposer qu'avec leur consentement. Cependant, le Pape consent à remettre ce différend à Sa Majesté seule, par un compromis étendu et général dans la forme susdite. Jean-Baptiste d'Imola n'a pas exposé son message au roi , mais il lui a seulement présenté ses lettres de créance. Sa Majesté voulut que don Frédéric et monseigneur d'Argenton l'entendissent et conférassent ensuite de tout avec François Gaddi, ce qui eut lieu. On fit rapport du tout à Sa Majesté, qui ne fut pas peu courroucée, à ce que nous a raconté Gaddi, que le Pape lui eût envoyé un personnage si léger pour un message aussi grave. Le roi est disposé à croire que ce Jean-Baptiste est venu ici en espion plutôt qu'autrement, d'autant plus que, comme je vous l'ai écrit déjà, il arrive d'Espagne avec des communications générales et vagues. Sa Majesté prend fort ombrage de ce que le Pape veut remettre à elle seule le diffé-

rend ; il craint que ce ne soit un piégc pour semer la discorde entre lui et le roi d'Angleterre, qui pourrait se croire exclu des négociations par l'influence du roi. Aussi , sans attendre notre arrivée, le roi s'est décidé à congédier ledit Jean-Baptiste et à le renvoyer, ce qui se fit avec cette seule conclusion que Sa Majesté a fait connaître ses intentions au Saint-Père par ses dernières lettres, relativement à cette matière, et qu'elle y persiste. On renvoya donc Jean-Baptiste d'Imola avec cette commission, sans aucune réponse écrite , et samedi passé il partit d'ici. Quant à nous, nous ne pouvions y être encore arrivés, n'ayant reçu que le jeudi les lettres de monseigneur d'Argenton , par lesquelles il nous mandait de venir , et Sa Majesté ayant congédié Jean - Baptiste d'Imola le vendredi suivant et étant aussi partie le samedi. Voilà toute l'histoire des lettres que le roi a écrites au Pape en dernier lieu. Je ne vous en dis pas davantage, sachant que vous en êtes instruits par les copies jointes à ma dernière lettre. Tous ces détails nous ont été fournis par François Gaddi , qui a assisté à toute l'affaire, qui a tout entendu et a été chargé de nous le répéter. Il est bien vrai, comme je vous l'ai écrit ailleurs, qu'il s'est trouvé ici un autre personnage du Dauphinc avec des lettres de créance du Pape très-banales et très- vagues, lequel a été congédié sans façon, parce qu'on sait que ce message avait été mendié par cet individu, afin de pouvoir s'introduire ici pour ses affaires particulières. Les ambassadeurs d'Espagne ont été congédiés par Sa Majesté avec une bonne conclusion pour l.i ratification du traité, comme je vous l'ai écrit ; aussi sont-ils bien contents et fort choyés. $

Donné à Orléans, le 1er septembre 1470.

Votre serviteur, h w-André Cagnola '.

Après tant do négociations confuses, après tant de men-

' Archives do Milan (trad.).

-il LETTRES ET NÉGOCIATIONS

songères affirmations1, nous arrivons brusquement à l'explosion des intrigues dont nous avons fait entrevoir la trame. Le principal rôle est échu à Robert ,de San-Severino, ce condottiere aux sinistres allures, avec lequel Commines est depuis longtemps en relation. San-Severino a pour appui à Milan, un autre Olivier le Diable, un valet de chambre, nommé Tassini, et celui-ci, par on ne sait quels honteux moyens, persuade à la duchesse de rappeler ses beaux-frères et de jeter en prison Cico Simonetta qui lui laisse pour adieux ces prophétiques paroles : « Votre faiblesse vous « coûtera le pouvoir et à moi la vie. » Commines se borne à dire que Tassini était un homme de petite lignée, et il ajoute que la duchesse n'était « guère sage, » qu'elle était « femme de peu de sens, » qu'elle agissait « par sottise 2. » Le roi de France avait à cette époque un envoyé eu Italie nommé Pierre Palmeri. C'est à lui qu'est adressée une lettre fort importante de Commines, où se révèle, mitigée par une sympathie persévérante pour Florence, la perfidie de Louis XI vis-à-vis du sage conseiller de Bonn» de Milan :

Pierre, je me recommande à vous. Depuis votre départ, est advenu à Milan ce que vous avez appris. Il est nécessaire que vous vous rendiez en toute diligence vers le roi Ferrand, parce

1 Qui bien y penseroit, c'est misérable vie que la nostre, de tant prendre de .peine et de travail pour s'abréger la vie, en disant et escripvant tant de choses, presque opposites à leurs pensées. Mém., t. I, p. 342.

8 Bonne de Milan conserva, un instant l'apparence de l'autorité, puis on la rélégua à Abbiate-Grasso. Le 11 mai 14K2, elle écrivait à son ami du Bouchage (amico nostro de Bociagie) pour supplier Louis XI de la délivrer de sa prison. Molini, Doc. t. I , p. 16\

que tout dépend de lui, et que vous lui appreniez quelle est l'intention du roi en ce qui touche ce que le prince son fils lui a fait savoir. L'un des points était de mettre messire Cico hors du gouvernement qu'il avait entre les mains, et d'y rétablir ceux qui y sont aujourd'hui. Ce point est accompli. Mais pour rien au monde le roi ne voudrait souffrir la destruction des Florentins, ni celle de la personne de Laurent de Médicis; et si à Milan, on s'avise de leur faire la guerre, le roi est résolu à aider par tous les moyens les Florentins et Laurent, car il a en ce moment en France bien huit cents hommes d'armes de plus qu'il n'en a besoin pour la garde de ses Etats, et il m'envoie moi-même en Dauphiné et en Savoie pour faire mettre tout en ordre s'il en est besoin. Toutefois, le roi désire la paix si elle est possible, et il est résolu, comme je l'ai déjà écrit, à faire tout ce que le prince lui a dit sans y manquer en quoi que ce soit, et en donnant suite àcequi est dit ci-dessus. Vous exposerez tout ceci au roi Ferrand qui peut bien penser et connaître que si le contraire de ce qui a eu lieu était arrivé, le roi n'aurait pas moins recherché la paix qu'il ne le fait aujourd'hui.

Ecrit au Plessis du Parc près de Tours, ce 3 octobre 1479.

Philippes de Commynes.

A cette lettre étaient jointes les lignes suivantes du prince de Tarente :

Pierre, monseigneur d'Argenton vous mande bien au long la

volonté du roi : il ne me reste donc rien à y ajouter, mais si vous

voyez celui que j'ai envoyé par delà, répétez-lui qu'il ny a rien

de changé à ce que je lui ai dit.

Don Frédéric d'Aragon '.

Peu de jours après, Cico Simonetta qui avait noblement refusé de sauver ses jours en les rachetant de ses deniers et de son honneur, eut la tête tranchée au château de Pavh'.

* Archives de Milan (trad.).

Qu'est-il resté dans les Mémoires de Commines des protestations d'affection et de dévouement qu'il avait réitérées à Simonetta ? Il mentionne à peine et non sans dédain « ung « appelé messireCico, secrétaire qui conduisoit la duchesse», et il loue Robert de San-Severino, « vaillant capitaine. »

Quel sera le personnage rusé et habile qui , dans ces graves circonstances, sera chargé par Louis XI de se rapprocher de l'Italie pour nouer de nouvelles intrigues, pour préparer de nouvelles violences ? Louis XI, on vient de le voir , a désigné le seigneur d'Argenton , et c'est dans une lettre adressée au fils de Dunois (autre honte) qu'il annonce le choix qu'il a fait entre tous ses conseillers :

A mon frère, monsieur de Dunois.

Mon frère, mon amy, j'ay veu ce que m'avez escript, vous avez fait le mieulx du monde jusques ici; et ne scay comment je vous en sauray remercier. Il est force, puisque vous avez encommeneé, que vous achevez, car vous ne me faites pas peu de plaisir. Le prince de Tarente ne fera point ce voyage pour ceste mutation qui est venue à Millan. Monseigneur d'Argenton ira et partira assez tost; mais je l'ay ung peu empeschié ici pour mes affaires. Par lui serez averti de toutes choses ; mais il est force que vous menez ceste espouséc au moustier. Ec adieu, mon frère.

Escript au Plessis du Parc, le VIIIe jour d'octobre.

Loys ' .

Quelle était cette « espousée ? » Probablement celle dont Louis XI parlait six mois auparavant dans sa lettre du 22 mars, et qui jusque là n'avait été menée, ni à Montri-

• Mém., t. II, p. 221 (note).

chart, ni « au moustier. » Si nous ne trompons, « l'espousée » était le jeune duc de Savoie, et « le moustier » était le donjon du Plessis.

Commines, après Du Bouchage et Dunois, allait recevoir la même mission, et afin qu'elle fût à la fois entourée de plus de puissance et de plus d'éclat, il amenait avec lui deux cents archers de la garde du roi l. Le 24 octobre, il était déjà à Lyon, comme nous l'apprend une lettre de Petrasancta :

Illustrissimes et excellentissimes princes,

Afin que Vos Seigneuries soient au courant de toutes mes démarches, je les informe que je suis arrivé ici, à Lyon, hier au soir, et ayant appris que monseigneur d'Argenton s'y trouvait, je lui fis immédiatement part de mon arrivée. J'ai eu ce matin avec lui un long entretien qui peut se résumer en substance comme suit : Sa Majesté était fort étonnée que Vos Seigneuries ne lui eussent fait connaître que d'une manière générale un changement aussi considérable que celui qui vient de se produire dans vos affaires. Sa Majesté qui ne désire que votre bien et celui de votre pays, apprendra avec le plus grand plaisir vos bons succès et l;i réussite de l'heureux changemenl survenu chez vous. Je lui ai répondu que Vos Seigneuries partagent sans nul doute la même opinion, et qu'immédiatement après que Le nouvel état de choses se fût fondé et se lût consolidé, elles s'étaient empressées de nu- dépêcher vers Ss Majesté el qu'elles ne s'étaient pas occupées de lui envoyer une ambassade solennelle, pour que je pusse me rendre avec plus de célérité auprès d'elle, n m'a répondu

1 A .Jacques de Si II v , grenetier de Lizieax, pour la dépence qu'il luy conviendra faire pour mener au paya dfl Savoye 80 la compagnie du seigneur d'Argenton lea 200 arohera Granooia de la garde du roy, 300 livres. Bibl. imp. de Paria, Fonda Gaigmèrea 778 \ fol. 700.

que tout est bien et qu'il espère que Sa Majesté me verra avee plaisir. Il n'y a rien de nouveau dans cette ville ; j'y séjournerai aujourd'hui pour me transporter avec toute la diligence possible à Tours, où la cour, me dit-on, se trouve en ce moment. Je me recommande humblement à Vos Seigneuries.

De Lyon, le 24 octobre 1479.

De Vos Altesses le serviteur, Jean-Pierre Petrasancta '.

Tandis que Petrasancta se rendait à Tours, un autre diplomate lombard que nous connaissons aussi depuis longtemps, Antoine d'Applano était envoyé près du duc de Savoie. On lui avait remis les instructions suivantes :

Antoine, désirant persévérer constamment dans l'amitié et l'alliance que nous avons contractées avec l'illustre seigneur le duc de Savoie, notre gendre et cousin, et continuer autant que possible à en resserrer les liens, nous voulons que vous vous transportiez auprès de Sa Seigneurie et que vous y restiez jusqu'à ce que nous vous écrivions de revenir, pour l'entretenir de nos affaires dont vous recevrez avis jour par jour. Vous nous informerez de ce qu'il plaira à Sa Seigneurie nous faire savoir ou des choses qui vous sembleront dignes de nous être communiquées. Dès votre arrivée, vous saluerez et complimenterez affectueusement Sa Seigneurie de notre part et de la part de .son illustre épouse notre fille et sœur, dont vous lui ferez connaître l'état dans les termes les plus convenables qu'il vous sera possible.

De plus, comme nous avons appris que le magnifique seigneur d'Argenton, conseiller de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France, est envoyé vers le dit duc de Savoie, vous visiterez de notre part Sa Magnificence qui nous porte un amour singulier et qui s'est toujours montrée, on ne peut plus favorable et plus

' Archives de Milan (tra<L)

affectionna à nos intérêts, et vous l'entretiendrez amplement des affaires de notre gouvernement, en lui faisant bien entendre que nous n'avons rien plus à cœur que de plaire au roi de France dans toutes les choses où nous pouvons lui être agréables, et particulièrement en ce qui intéresse le salut et la gloire des seigneurs florentins et de Laurent de Médicis, comme nous l'avons d'ailleurs témoigné à Sa Majesté par nos lettres et par l'organe de nos ambassadeurs et comme Sa Majesté a pu le concevoir d'elle-même.

Enfin, vous prierez Sa Magnificence de notre part, qu'il lui plaise, vu la mutuelle et singulière bienveillance quelle nous porte, de nous instruire toujours de ce que nous avons à faire, pour nous conduire de la manière la plus convenable avec Sa Majesté, et nous désirons mettre toujours son bon plaisir et sa volonté au dessus de tout ce que nous pourrions vouloir ou il>' si ver nous-mêmes. Nous ne doutons pas que monseigneur d'Argenton, s'intéressant comme il le fait à notre prospérité, ne nous conseille amicalement avec la plus éminente sagesse, et vous nous aviserez sur le champ des jugements et des bons avis de Sa Magnificence, à laquelle nous ne laisserons échapper aucune occasion de nous rendre agréables ',

Le jeune duc de Savoie continuait à résider en Dauphiné où il vivait sous la garde de Dunois et du seigneur d'Illins. Applano arriva le 10 novembre à Valence. Deux jours après, il écrivit la lettre que nous allons reproduire :

Illustrissimes ,.|, exçejlentissimee dame et Beigneur,

Je nu- recommande toujours a \os bonnes gràoçç, Mardi soif.

» r. — t . i r<i, irV-i:ii( !<• Kiiiu préaeoi moi-.', j'arrivai ici à Valence. Iiniurdi.-iiriiiiuii je lis prévenir de mon arrivée pvçyawigiiew le généra] de Savtgre, Kmiin de Mm-is. et je le fis prier de 14 rendre

le lendemain matin à l'hôtellerie defl T'ois Koi>, ou j(- suis lpgé. < ïoei '•'■ qu'il lit. H ni" mit au courant, drs choses do la cour, des

* Archives de Milan (tra«l.).

termes qu'on y observe et des personnes qui s'y trouvent. En somme, tous ceux pour qui j'ai des lettres de créance, sont ici, sauf monseigneur d'Argenton, qui n'avait pas quitté Lyon il y a quelques jours, mais qu'on attendait nier soir ou aujourd'hui. Cependant il n'est pas encore arrivé. Le général se rendit à la cour et annonça mon arrivée à l'illustre seigneur duc, le prévenant que j'irais après le dîner faire visite à Sa Seigneurie, si elle le permettait. Le duc parut très-satisfait de mon arrivée, d'après ce que me rapporta le général, de même que ceux du conseil qui sont ici, mais en petit nombre en ce moment. Après le dîner, le duc envoya deux gentilshommes pour m' accompagner à la cour; je me présentai devant le duc, je le saluai et le complimentai de votre part. Il m'interrompit tout à coup et me demanda : « Comt ment est ma femme? » Je lui dis qu'elle allait bien et se recommandait à lui de tout son pouvoir. Ensuite, je lui fis mon discours comme j'en avais commission. Monseigneur d'Illins répondit : — « Antoine, soyez le bien venu. Monseigneur le duc t vous a fait chercher parce qu'il avait envie de vous voir : « demain le conseil sera ici et, s'il vous plaît, vous lui répéterez « ce discours, auquel il sera répondu. » — Je répondis que je le répéterais très-volontiers, et après quelques paroles banales je fus reconduit à mon logis. Ce matin, après avoir assisté à la messe, je me trouvais encore à l'église, quand le général et un autre gentilhomme vinrent m'y prendre pour me mener à la cour où nous trouvâmes monseigneur de Dunois, monseigneur d'Illins, le grand chancelier, et un petit nombre de membres du conseil , , dans une salle avec le duc ; je ne m'approchai que de monseigneur de Dunois et lui donnai la main. Je répétai ensuite le discours dont vos seigneuries m'ont chargé. Ensuite lesdits seigneurs se retirèrent ensemble pour conférer entre eux, et enfin monseigneur le duc prit la parole : — « Antoine, dit-il, vous êtes « le bien venu. Nous vous accueillons avec plaisir et nous avons « entendu de très-bon cœur les salutations et les compliments « de madame notre tante et de notre frère, et vous voudrez bien « de notre part les remercier de leur bienveillance. » — Mon-

seigneur le chancelier dit ensuite : « Antoine, monseigneur le « duc et nous tous, nous vous avons vu arriver avec un grand « plaisir, pour l'amour des illustres seigneurs qui vous ont « envoyé, et parce que nous pouvons vous regarder comme de « la Maison de Savoye, puisque vous l'avez servie si longtemps « et toujours si bien. Votre séjour ici sera fort agréable à Sa « Seigneurie, et monseigneur le duc sera bien aise d'apprendre « des nouvelles des illustres seigneurs de Milan et de ces pays. « Sa Seigneurie, de son côté, vous en apprendra d'ici, car il est « bien raisonnable que l'une et l'autre seigneurie échangent « entre elles des relations , vu la bonne amitié , l'alliance et « l'affinité qui existent entre elles, ce qu'elles feront très-volon- « tiers. » — Ceux qui se trouvaient dans la salle dirent ensuite quelques politesses , suivant l'usage , et nous nous rendîmes enfin à la messe. Monseigneur le duc étant rentré dans ses appartements, monseigneur de Dunois prit congé de moi. Je lui dis que j'irais lui parler dans l'après-dmée, et il me répondit que je lui ferais toujours plaisir en l'allant voir. Je m'y rendis donc; je le complimentai de la part de Vos Excellences et je lui témoignai dans les termes les plus flatteurs que vous étiez fort -;iî isfait de ses bons offices auprès du duc; que grâce à sa bienveillance et à sa sagesse et à l'intimité qui le lie à vos seigneuries, personne au monde ne pouvait s'employer avec plus de Buccès que lui à maintenir entre Les deux États et entre vos seigneuries eette amitié, cette alliance, cette union et cette affinité qui existent déjà entre vous. Il me répondit qu'il remerciait Vos Excellences de leurs salutations et de leurs civilités ; que, quant à lui. dans le rang et l'emploi qu'il occupe ici, il ne cessera jamais d'agir envers les deux Maisons de Savoie et de Milan comme son devoir le lui impose; que de son côté il s'emploiera toujours avec le plus grand zèle à entretenir L'affinité contractée avec Le due. et qu'il s'empressera toujours <lo taire tout ce qui lui sera possible pour Le Ki.-n et le profit de Vos Excellences.

Il m'entretint alors des nouvelles et s'informa de Florence. Je lui répondu que le due «le Calabre et le i\[\c d'Urbiu campaient à

Colli où ils avaient livré bataille, mais qu'ils n'avaient rien fait ; que les assaillants avaient perdu beaucoup de monde et quelques personnages de distinction; que si cette place tenait pendant l'hiver, on ne pourrait pas faire grand tort à l'Etat florentin. Il s'informa aussi des fils et des serviteurs du seigneur Robert, qui étaient partis malgré les seigneurs florentins. Je lui répondis poliment qu'on n'avait pu trouver aucun moyen, ni aucun prétexte honnête pour les empêcher de partir, puisque le Pape les avait réclamés non cette fois seulement, mais plusieurs fois, ainsi que le roi Ferrand, ledit seigneur Robert étant obligé de les servir jusqu'au 18 juin prochain ; que pour rien au monde Sa Seigneurie n'aurait manqué à sa parole et à son obligation , mais qu'elle s'est employée avec tant d'habilité et par de si bonnes raisons, que ledit seigneur Robert est demeuré à Milan et n'a envoyé que ses deux fils et des hommes d'armes. Ce n'est pas peu de chose, vu son engagement, comme je viens de le dire, qu'il soit resté à Milan, car toute l'Italie connaît sa bravoure et sait ce qu'il vaut. On parla encore d'une foule d'autres choses auxquelles je répondis toujours de mon mieux . en termes généraux.

Comme il m'était revenu de plusieurs côtés que le duc de Savoie devait aller à Chambéry dans quelques jours, je demandai à Sa Seigneurie si c'était la vérité : il me répondit qu'il croyait qu'oui et qu'on avait pris jour pour se mettre en route le 23 de ce mois ; qu'on avait désigné les gentilshommes du Dauphiné qui devaient se trouver ce jour-là à Romans pour l'accompagner. Toutefois, il pensait que monseigneur d'Argenton tardait à arriver parce qu'il attendait la réponse du roi; néanmoins il croyait que ce voyage aurait lieu. En allant à Chambéry, ledit duc emmènera 200 archers et 400 chevaux, c'est-à-dire 2 chevaux par homme, et environ 400 autres chevaux pour monseigneur de Dunois, monseigneur d'Argenton, monseigneur d'Illins et les autres gentilshommes français et dauphinois qui accompagneront ces seigneurs. Arrivé à Chambéry, on prendra jour avec les illustres princes de Savoie, monseigneur de Bresse et autres, et

chacun d'eux se rendra à Chambéry le jour qui lui aura été assigné pour jurer fidélité audit seigneur duc : ils viendront isolément, chacun à leur jour, et non tous ensemble. Les trois Etats de Savoie seront réunis, et Ton prépare beaucoup d'ordonnances, mais je ne sais ce qui s'ensuivra. A mon avis, ledit seigneur duc sera reconduit en France, comme je l'ai déjà dit à Milan, et d'autres sont du même avis que moi.

J'attendrai l'arrivée de monseigneur d'Argenton pour lui faire mon message et afin de pouvoir mieux aviser sur tout. Je vous prie aussi d'excuser mon retard à vous écrire; la route estsi longue que je ne crois pas devoir envoyer trop souvent des courrier.

J'ai remis à monseigneur d'Illins la lettre de créance; je l'ai visité et complimenté de la part de Vos Excellences, et je lui ai dit que vous étiez tout disposé à lui être agréable. J'ai demandé que, s'il pensait que Vos Altesses pussent faire quelque chose d'agréable au roi, il voulût liien m'en donner avis, afin que je vous en informasse sur le champ, votre désir constant étant de vous rendre agréables à Sa Majesté. Je l'ai prié aussi d'agir avec la même affection et le même zèle qu'il l'a fait jusqu'ici, pour entretenir entre les deux Seigneuries cet amour véritable, cette alliance, cette union et cette affinité qui existent déjà, etc. Il m'a répondu qu'il remerciait Vos Excellences do leurs compliments et de leurs bons souvenirs et qu'il se recommandait à elles, les assurant Qjne, de son coté, il aéra toujours prêt à faire tout 00 qu'il saura devoir être honorable ou utile, tant à vous qu'à l'État, et d'autant plus volontiers qu'il sait être ainsi agréable au roi, son maître, offrant île l'employer eu toute circonstance avec

ta meilleure volonté. \\ ajouta textuellement : « Je voudrais qu'on

t ponde ceux (pli déairenl que ers deux Seigneuries cessent d'être a unies entre elles, » et je- via qu'il parlait bien sincèrement Je me recommande à Vos Altesses.

he Valence, le 1K novembre 1470.

De Vos Bxoellencei le très*dévoué serviteur. Antoine ds Applanq '.

1 Archives de Milan (trad.).

Deux jours après, Applano écrit de nouveau :

Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneur, Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Vos Excellences. Aujourd'hui, après midi, est arrivé ici monseigneur d'Argenton avec monseigneur de la Chambre. Il a dîné avec monseigneur de Dunois. Ce soir, je suis allé lui faire visite et le saluer de la part de Vos Excellences, et je lui ai remis votre message. Il m'a répondu qu'il vous remercie de votre salutation, et que, comme il a toujours fait par le passé tout ce qu'il a pu pour votre honneur et votre profit , il continuera à le faire à l'avenir. Passant ensuite aux particularités du message, il dit que le roi son maître n'a pas été mécontent que messer Cico ait été démis du gouvernement qu'il détenait entre ses mains et que les illustres seigneurs Louis et Robert l'y aient remplacé, ces deux seigneurs devant s'en acquitter mieux que messer Cico ne l'avait fait; que ce sont des hommes d'une bien autre valeur, qui, pour une foule de raisons, sauront mieux gouverner que lui n'aurait jamais su, ni pu le faire. Pourvu que vous n'abandonniez pas les seigneurs florentins, que vous les aidiez, au contraire, et que vous les favorisiez ainsi que le magnifique Laurent et les autres amis du roi son maître, et que vous ne cherchiez pas à complaire au roi Ferrand en favorisant quelques personnes recommandées par les dits seigneurs Louis et Robert, Sa Majesté se contentera très-bien du gouvernement actuel, l'Etat étant gouverné directement par Vos Excellences et se montrant toujours favorable aux amis de Sa Majesté, tels que les seigneurs de Florence et surtout le dit Laurent. Mais si vous abandonniez les dits seigneurs florentins et le magnifique Laurent, et si vous favorisiez le roi Ferrand, comme quelques-uns veulent l'induire de l'affaire des fils et de la suite du seigneur Robert, qui se sont rendus en Romagne, Sa Majesté ne le tolérerait jamais. Je répliquai en répétant ma première justification, c'est-à-dire qu'on n'avait pu trouver aucun moyen, ni aucun prétexte pour les retenir honnêtement, qu'on ne pouvail naturellement recourir à la violence, ni

à la force pour les forcer à rester ; que le seigneur Robert n'y aurait jamais consenti, étant engagé envers le Pape et le roi Ferrand jusqu'au 18 juin prochain. Il prit sur-le-champ la parole et me dit : t On verra quelle tournure prendront les choses. Si « l'on agit avec droiture vis-à-vis de la ligue, en favorisant les « Florentins et le magnifique Laurent, je sais que le roi mon « maître sera satisfait et que Milan le trouvera toujours bien « disposé à son égard. Mais si on les abandonne et si l'on accorde t la moindre faveur au roi Ferrand, en ce cas je vous préviens « que j'ai l'ordre de faire arrêter tous les marchands, toutes les t marchandises et tous les sujets milanais qui se trouvent en « France, en Savoie et en Piémont, do retirer la majeure partie t des troupes que Sa Majesté a par deçà en Bourgogne et en « Franche-Comté, de faire des levées dans la Savoie, le Dauphiné « et le Piémont, de réunir des archers, de renforcer tous les 'i corps et de marcher sur Verceil ou sur Asti, et de faire la < guerre à Milan , non pas pour agir contre l'illustrissime t duchesse ou messeigneurs ses fils, le roi sachant bien que ni « madame la duchesse, ni les dits seigneurs ne voudraient prêter « leur appui au roi Ferrand, ni abandonner les Florentins et « Laurent de Médicis, qui sont depuis si longtemps les amis et « les alliés de Milan ; mais ce seraient ceux qui gouvernent qui « payeraient les avantages que le roi Ferrand pourrait leur « avoir promis. Et s'il ne suffisait pas des troupes que je lèverais t par deçà, le roi s'allierait au duc d'Orléans et porterait t forces sur Asti, pour diriger de là son expédition contre Milan, « et je vous assure que cette ville ei son territoire s'en trouve- « raient mal. » Il parla encore longuement de ce sujet sur Le même ton, disant qu'il vous a envoyé un ambassadeur, chargé, de la part du roi, de vous remettre le même message. — Jelui dis à mon tour que j'étais bien certain qu'il n'y aurait pas lieu île prendre la peine de faire tant de choses ; que Vos Excellences sont bien décidées à agir avec droiture envers 1,1 liuue et j favoriser de tout leur pouvoir les Florentins ei le magnifique Laurent, ei à suivre enfin, partout ou il sera possible, la volonté

COUURH. — l. -20

de Sa Majesté Très-Chrétienne. Sa Seigneurie paraissant vouloir en rester là et être de mauvaise humeur, je lui demandai si le voyage devait se faire bientôt : — « Je ne le sais pas encore, i me dit-il ; nous nous reverrons demain et tous les jours, et « chaque jour aussi je vous informerai de ce qui se passe : vous « viendrez familièrement à mon logis, où vous serez toujours « le bien-venu, et j'irai chez vous, etc. » — Je ne pus rien apprendre de plus concernant le voyage du duc de Savoie ; je vous informerai de ce qui s'ensuivra. Je me recommande encore à Vos Excellences.

De Valence, le 20 novembre 1479.

De Vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine de Applano *.

La lettre suivante d'Antoine d' Applano, postérieure de quelques jours, signale de plus en plus l'active intervention du seigneur d'Argenton. Il vient d'imposer , malgré le mécontentement des nobles de Savoie, l'ordre de Louis XI qui exige que le jeune duc soit conduit au Plessis-lès-Tours.

A mon très-redovMé seigneur, monseigneur le duc de Mïllan.

Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneurs, Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Vos Excellences. Hier, messeigneurs de Dunois , d'Argenton et d'Illins furent en conseil et proposèrent quelques moyens termes touchant le voyage de monseigneur le duc de Savoie en France, afin de prendre certains avis des Savoisiens sur ce point et sur quelques autres différends de la Savoie. Après une foule de discours confus, comme je l'ai appris, ils résolurent de se réunir de nouveau après le dîner pour arrêter leurs conclusions : ils firent ainsi et demeurèrent réunis jusqu'à une heure de la nuit. En

1 Archives de Milan (trad.).

somme, les envoyés du roi ont décidé que le dit duc irait en France devers le roi, et ils le déclarèrent avec tant de fermeté et d'énergie que personne n'osa rien arguer, ni prétexter dans un sens contraire. J'en fus averti sur-le-champ.

Ce matin , je me rendis au logis de monseigneur d'Argenton qui m'avait fait dire la veille d'aller lui parler ce matin de bonne heure. Nous allâmes d'abord à la messe, et il me communiqua la décision prise, qui est que monseigneur le duc ira présenter ses hommages au roi : il partira de suite, et c'est monseigneur de Dunois qui en est chargé. Il se rendra aujourd'hui à Lyon et attendra là certaine réponse du roi et de l'ambassadeur qui est allé devers vous à Milan. S'il arrive qu'il y ait quelque avis à transmettre à Vos Seigneuries, il me l'écrira, pour que je vous en informe de suite. Je lui répondis que je prendrais bonne note de ce qu'il m'écrirait et que pareillement, si j'avais , soit de vous ou d'ailleurs, des nouvelles intéressantes, je l'en préviendrais immédiatement. Il me dit ensuite que nous devions encore nous voir avant son départ, et je lui promis de retourner chez lui.

Je me rendis ensuite au logis de monseigneur de Dunois et je lui dis que monseigneur d'Argenton m'avait annoncé le dépari du duc : il confirma ce qu'on m'avait dit et ajouta que la résolution avait cela de bon que chaque jour les Savoisiens envoyaient des messages à Sa Majesté et n'étaient jamais d'accord avec euxmêmes. Grâce au voyage du duc, on prendra vite une bonne décision, et tout n'en ira que mieux, .le lui demandai quand il partirait : il me dit que ce serait bientôt, dans trois ou quatre jours. Il s'arrêtera encore quelques jours a Lyon, et pendant son séjour eu cette ville, il pourra expédier les alfa ires de Savoie, aussi bien qu'il les expédie ' a. Valence. « Vous tiendrez sans « doute à Lyon, » me dit-il. — Oui, lui répondis-je. — a IS'oiis

« nous r«V< WOnS, » a jouia-l-il.

J'allai aussi a la cour, dan* l'intention de parlera monseigneur d'Illins ci d'apprendre quelque chose de plus : il ne s'y fcrouvail pas. Je retournai an logis de monseigneur d'Argenton qui était sur le point de partir, ci je le priai de me dire ce que j'avais a

faire : « Nous en parlerons à Lyon, » me répondit-il. Je lui demandai ensuite quand partirait le duc : — « Je crois que ce sera « demain, dit-il, mais il s'arrêtera à Ljon trois ou quatre jours ; « je prendrai les devants. » — Je lui demandai s'il comptait se rendre auprès du roi avant le duc : — « Je ne sais, me répondit - « il : j'attendrai les réponses du roi et de l'ambassadeur qui est « allé à Milan, pour savoir comment vont les affaires d'Italie, et « j'agirai selon les avis que je recevrai. » — Je lui dis que je croyais que tout irait bien. Il se mit à rire et dit : — « Ceux qui « gouvernent actuellement , sont un peu au roi Ferrand. » — « Ils n'appartiennent qu'à la ducbesse, » répliquai-je. Il n'en parla plus et dit : « Or çà, montons à cheval. » Et il monta à cheval. Jusqu'ici, je ne puis rien vous dire de ce qui a été décidé relativement au jour que monseigneur le duc partira : on le décidera, je pense, aujourd'hui ; je le saurai et je vous en informerai.

Le duc se rendant auprès du roi de France, il me paraîtrait, superflu de l'y accompagner, puisque ce serait sans objet : il ne serait pas non plus très-honorable pour vous, me paraît-il, de m'y envoyer. J'irai jusqu'à Lyon pour savoir quand aura lieu son départ vers le roi et si monseigneur d'Argenton va en France ou reste à Lyon, parce qu'il ne ,s'est pas expliqué ouvertement relativement à ce voyage vers le roi ou à ce séjour à Lyon. J'attendrai là que vous m'ayez fait connaître si je dois retourner directement ; et si monseigneur d'Argenton partait avant que votre réponse me fût parvenue à Lyon, je m'arrêterais en cette ville et j'attendrais ; car comme je le dis, je ne vois pas ce que j'aurais à gagner à aller avec le duc vers le roi.

Je suis allé tard dans la soirée à la cour pour avoir la certitude du départ du duc. Il est, en effet, décidé qu'il partira demain, et c'est ce que m'a dit monseigneur de Dunois et ce que m'avait appris avant lui monseigneur d'Argenton en me quittant. Il me dit qu'il comptait séjourner à Lyon quatre ou cinq jours, et qu'ensuite, plus vite il se rendra près de Sa Majesté, mieux ce sera : que Sa Majesté sera bien aise et bien contente de le voir, et que

tout ira bien. Ainsi, je partirai demain, s'il plaît à Dieu, en leur compagnie, pour Lyon. Je ne quitterai pas cette ville jusqu'à ce que j'aie reçu votre réponse. Je ferai tout pour le mieux et j'exécuterai fidèlement vos ordres.

Je me recommande à Vos Altesses.

De "Valence, le 23 novembre 147(.».

Avant de quitter monseigneur de Dunois, je lui demandai s'il croyait que monseigneur d'Argenton arriverait à la cour en même temps que le duc de Savoie et que Sa Seigneurie : « Je ne « sais, me dit-il, s'il pourra faire assez de diligence, car il est « aussi chargé d'un message relatif aux troupes du Daupliiné et i aux affaires d'Italie : je pense bien qu'il se hâtera, mais il • ne pourra peut-être pas quitter Lyon aussi tôt que nous. » — Je ne sais ce qu'il faut entendre par ces troupes dauphinoises, si ce n'est qu'elles ont été réunies parce qu'on a reçu ici l'avis que le roi René est en péril de mort '. Peut-être voudrait-on tirer quelque parti de ces troupes dans un cas donné, si le roi René venait à mourir, peut-être aussi veut-on les envoyer en Savoie pour quelque dessein secret.

De Vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine de Applano 2.

La lettre suivante d'Antoine d' Applano est datée de Lyon :

Illustrissimes et exoellentissimes dame et seigneur,

i !e matin, Le duc étant dans ses appartements, j'eus L'honneur de Lui «lire, en présence de monseigneur de Dunois, de monseigneur d'Dlins et de quelques autres gentilshommes, que j'avais écrit de Valence à Vos Altesses touchant son royage auprès du Roi Très-Chrétien ; j'ajoutai que je demeurerais ici à Lyon pour

1 Le roi René ne mourut que six mois après, lo 10 juillet 1480. * Archives de Milan (trad.).

apprendre de monseigneur d'Argenton de quelle mission il est chargé relativement aux affaires d'Italie, et pour savoir de lui si vous aviez à prendre quelque résolution qui fût plus agréable qu'une autre à Sa Majesté, ce dont je vous informerais sur-lechamp, sachant que vous n'avez rien plus à cœur que de vous conformer à la volonté du roi partout où il vous sera possible de le faire. Je le priai ensuite de vouloir vous recommander à Sa Majesté quand il sera arrivé auprès d'elle. Je lui dis cela à voix basse, à cause des seigneurs qui se trouvaient là. Sa Seigneurie me répondit avec tendresse de cœur dans ses paroles , que je demeurasse ici , comme je l'avais écrit , qu'elle recommanderait Vos Seigneuries au roi , et qu'elle serait toujours prête à les servir en tout ce que son rang et ses biens lui permettraient de faire.

Monseigneur d'Argenton est resté ici : il me dit avant-hier qu'il comptait partir dans deux ou trois jours, après monseigneur le duc, pour se rendre en France, et qu'il le rejoindrait en route. Comme je n'en croyais rien, j'en parlai à monseigneur de Dunois avec toute la réserve possible, et Sa Seigneurie me répondit qu'elle ne le croyait pas davantage , parce qu'il devait attendre une réponse du roi qui n'arrivera que dans quatre jours , et peut-être exigera-t-elle une réplique et une seconde réponse qu'il faudra attendre. Quoi qu'il en soit, j'irai le voir tous les jours pour tâcher d'apprendre quelque chose, jusqu'à ce que j'aie reçu la réponse à mes lettres du 23 et du 24, envoyées par le courrier Robia, et je me rendrai ensuite à Milan si , comme je le suppose, j'en reçois l'ordre.

Lyon, le dernierjour.de novembre 1479.

De Vos Excellences le dévoué serviteur.

Antoine de Applano *.

Deux jours après, autre lettre d'Antoine d' Applano :

Illustrissimes et excellentissimes dame et soigneurs, Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Vos Altesses. Vendredi matin, 3 de ce mois, monseigneur d'Argenton me fit

4 Archives de Milan (trad.).

mander. Je me rendis chez lui ; il me dit qu'il s'était décidé à se rendre auprès du roi et qu'il y irait en trois ou quatre journées, lentement et avec prudence, afin de ne pas manquer la réponse de Sa Majesté, qui pourrait être de nature à le faire revenir sur ses pas pour les affaires d'Italie. S'il reçoit avis de revenir, il en préviendra à la hâte Lionetto de Médicis, et si on lui ordonne de rejoindre le roi, il en transmettra également avis à Lionetto, qui sera au courant de tout. Il m'a chargé de vous dire que, soit qu'il se rende vers le roi , soit qu'il revienne ici , il sera toujours, en quelque endroit qu'il se trouve, disposé et empressé à faire tout ce qui peut être agréable à Vos Excellences, pour leur bien et leur honneur : il me recommanda instamment de le rappeler au souvenir de Vos Seigneuries. Je le remerciai beaucoup de l'avis qu'il m'avait donné et de ses bonnes et affectueuses dispositions envers vous : ce qui n'était rien de nouveau, d'ailleurs, Vos Excellences ayant toujours reconnu en lui cette bonne affection et ces sentiments bienveillants qui n'ont point changé. Je le priai, s'il se rend auprès du roi, de lui recommander Vos Altesses et de faire toux ses efforts pour le maintenir dans les bonnes intentions dont il est animé à votre égard, ainsi que dans L'amitié et L'affinité qui Le lient au duc de Savoie; j'ajoutai que Sa Majesté ne pouvait faire chose plus digne d'elle que de conserver eu Leur franchise ces (ieu\ potentats de Savoie et de Milan et de maintenir Leur union, parée qu'ils seront toujours dévoués à Sa Majesté et au Dauphin, son fils; qu'eu agissant ainsi, il fera chose juste, honnête, agréable à Dieu ; qu'il sera très-glorieux et trèsdigne pour Sa Majesté de maintenir L'union de tous ses cousins, comme aussi L'indépendance de ses dits neveux (Lois Leurs États. Elle fera aussi chose très-utile à elle-même el au Dauphin, son fils, parce que ces deux souverains restanl unis, bienveillants el soumis à Sa Majesté comme ils Le seront toujours, elle n'aura rien à craindre «lu reste de L'univers quand il voudrait se Liguer contre elle. Plus tôt le roi renverra Le dit «lue de Savoie, mieux ce sera pour couper court aux bavardages qui se débitent et aux menées qu'on fera de ce côté, en Allemagne et en Bourgogne,

si Sa Majesté le garde devers elle. Il me répondit que le roi n'entendait pas faire arrêter le duc de Savoie, mais qu'il avait commission de l'accompagner à Chambéry pour voir s'il prenait les dispositions nécessaires pour faire administrer bonne justice à chacun dans ses Etats, et pour lui faire prêter serment d'hommage et de fidélité, etc., puis, qu'il avait charge, cette gracieuse mission exécutée , de l'accompagner de rechef dans le Dauphiné, Sa Majesté ne voulant pas que monseigneur de Bresse ou monseigneur de Genève ou monseigneur de Romont forment de nouveau quelque entreprise contre le dit duc, surtout parce que, en Savoie, il y a plusieurs barons et d'autres personnes qui tiennent fort pour la Bourgogne. Mais il lui paraissait bon de le ramener dans ces pays, comme je l'avais proposé, promptement et accompagné d'une bonne escorte pour tenir à l'écart les Allemands et pour plusieurs autres motifs ; car ce sont les Allemands qui ont donné occasion au roi de le faire conduire en France, par les lettres qu'ils ont écrites et les discours qu'ils ont tenus. Je répliquai que point n'était besoin de lui fournir une si grosse escorte, mais qu'avec un bon gouvernement, comme sera le sien au bout de quelque temps, il n'était pas à craindre que monseigneur de Bresse, ni aucun autre lui donnât le moindre empêchement, si Sa Majesté tient un gouverneur auprès de Sa Seigneurie. Je^" lui touchai un mot de cette proposition de tenir un gouverneur auprès du duc, parce que je sais qu'il désire vivement de le devenir lui-même et de gouverner cet État. Je suis informé que monseigneur de Dunois a la même ambition. Et c'est dans cette vue que monseigneur d'Argenton s'est mis en route pour rejoindre le roi avant le dit duc, pour lui communiquer ce qu'il pense : c'est ce qu'il m'a dit ouvertement.

Monseigneur d'Argenton m'a demandé si vous aviez l'intention de donner suite aux promesses de mariage faites au dit duc. Je lui dis que, de votre côté, vous teniez la chose pour irrévocable et comme faite, et que vous ne seriez pas contents qu'on laissât entendre le contraire. Ce sujet parut lui plaire, et il en parla longuement. Il conclut que, de son côté, il ne négligera

rien pour entretenir cette amitié et cette affinité, car ces deux seigneuries réunies et favorables au roi, le reste de l'univers aurait peine à taire le moindre tort à ces souverains, et comme je l'ai dit, il ajouta quelques mots touchant le mariage. Je lui répétai toujours que vous le teniez pour bien arrêté, et que, dans vos discours et dans votre correspondance, vous ne parliez jamais du duc qu'en l'appelant votre gendre et votre parent.

J'attendrai votre réponse pour exécuter vos ordres , et je me recommande encore à Vos Altesses De Lyon, le 5 décembre 1479.

De Vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine de Applano.

Comme l'avaient prévu les ambassadeurs italiens, Commines prit la route de la Touraine, et Antoine d' Applano ne tarda pas à lui écrire pour confirmer l'intention des princes de Milan de donner au duc de Savoie la main de Blanche Sforza :

Au seigneur d'Argenton.

Monseigneur, j'ai reçu ce matin des lettres et une réponse de Milan: dans le nombre, se trouvait une dépêche que j'envoie à Votre Seigneurie. Pour qu'elle puisse apprécier combien mes illustres maîtres aiment l'illustre due de Savoie et le tiennent loyalement pour leur gendre et leur cousin, je vous adresse cijointe la partie donnes lettres concernant la réponse faite à mon projet d'accompagner Votre Seigneurie jusqu'à la cour du roi, afin qu'elle veuille bien, s'il est possible, recommander mes dits cieurs ei le dit seigneur «lue, de leur part, aux bonnes grâces de Sa Majesté Très-Chrétienne, comme ils eu expriment le désir parleurs lettres susdites, .le prie «loue \ otre Seigneurie de vouloir le faire, parée que .je retournerai à Milan à peu près en même temps <|ue le seigneur due arrivera a la eour. Je me recom-

mande à Votre Seigneurie et je serai toujours prêt à accomplir de bon cœur tout ce qu'il lui plaira de m'ordonner. De Lyon, le 11 décembre 1479.

Le tout vôtre,

Antoine d'Applano,

qui se recommande à vous * .

En effet, Louis XI ne tarda pas à charger l'évêque d'Alby de reconduire le jeune duc Philibert dans ses Etats, afin qu'il y reçut à l'occasion de sa majorité les serments de ses sujets 2.

La mission d'Antoine d'Applano était terminée : il rentra en Italie, et avant d'arriver à Turin, il écrivit la lettre suivante :

Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneur.

Je me recommande toujours aux bonnes grâces de Vos Altesses. Le 11 du présent mois, j'ai reçu une lettre de Vos Excellences remise au courrier à Milan, le 3, répondant aux miennes des 18, 20, 23 et 24 du mois dernier. Après l'avoir lue et examinée, j'ai jugé urgent d'écrire à monseigneur d'Argenton d'après la copie ici insérée. J'écrivis aussi par le petit courrier allemand, et j'envoyai avec ma lettre une copie de votre réponse, en même temps qu'une autre lettre de Vos Excellences, adressée à monseigneur d'Argenton , que j'avais trouvée dans mon paquet. Je suis certain qu'il en donnera connaissance au roi son maître : il sera ainsi satisfait, par cette lettre, à ce que j'aurais dû faire si j'étais allé à la cour. Je lui ai aussi envoyé cette copie pour lui confirmer et lui faire voir clairement que Vos Seigneuries ont une affection cordiale pour le duc de Savoie , qu'elles le

1 Archives de Milan (trad.).

2 Compte de Denis Bidaut , cité par Duclos , Hist. de Louis XI, t. II, p. 37:5.

tiennent loyalement pour leur gendre et cousin, comme je le lui avais déjà dit à Lyon, parce qu'il m'a parlé fort au long de ce mariage, comme j'en avisai Vos Seigneuries par ma lettre du 5, remise à l'armurier Pierre-Paul de Cornereto, citoyen de Milan. De Saint-Antoine d'Avigliana, le 13 décembre 1479.

De Vos Excellences le dévoué serviteur, Antoine de Applano ' .

Charles Visconti était resté à Tours pour défendre les intérêts du gouvernement de Milan. Il écrivait le 30 janvier 1480 :

Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,

On disait ici ces jours derniers que le duc de Lorraine, qui se trouvait alors en Provence , avait acheté quelques bâtiments génois et se rendait à Venis. je par la seigneurie en rem-

placement de son capitaine, qui était parti. Il n'y avait pas moyen d'obtenir aucun détail positif. L'ambassadeur vénitien, de retour ici, alimentait cette rumeur de tout son pouvoir, et comme je lui en parlais, il me laissa entendre que tout s'était, en effet, passé ainsi, non-seulement du consentement du roi, mais par son conseil et avec son concours, et qu'on en apprendrait sous peu d'autres nouvelles, si l'on ne formait une ligue générale. Il parais sait craindre qu'à cause du voyage il Laurenl deMédicisà Naples la seigneurie de Venise ne fui exclue de la ligue et qu'on n'en vint à diriger contre elle de nouveaux projets ei une nouvelle entreprise. Aujourd'hui, monseigneur d'Argenton m'a fail pan que le roi a reçu ce matin une lettre du dit due de Lorraine, conçue à peu près en ce sens : Avant appris que les passi .le Sa Majesté sonl fermés e1 gardés, il Be rend à Venise, d'où il espère regagner sous peu sou pays; mais en toul lieu, il sera bon serviteur de Sa Majesté. On lui a rapporté, ajoute-t-il, ei assuré que le due de Calabre (qui esl ici) el d'autres se sonl

Archives de Milan (trad.).

efforcés de persuader à Sa Majesté qu'il entretient des relations et des intelligences avec le duc Maximilien et avec les Flamands contre Sa Majesté. Or, tous ceux qui ont fait courir ce bruit auprès de Sa Majesté, ont perfidement menti, et il s'offre à les défier en tous lieux et à les combattre. Je crois que Vos Seigneuries sont très-bien informées de la haine qui divise le duc de Calabre et le duc de Lorraine; celui-ci s'est rendu en Provence à la requête du roi René, qui semble vouloir le faire son héritier et remettre cet État entre ses mains pour porter ombrage à Sa Majesté qui, de son côté, a résolu d'employer tous les moyens possibles pour les faire passer entre les mains du duc de Calabre. Il est aisé de voir, par les dites lettres, qu'il n'a pris le chemin de Venise que par crainte qu'on ne mît la main sur lui, et qu'il n'a point été envoyé par le roi, comme le laissait entendre l'envoyé Vénitien, pour nous faire ombrage, pour venger sa réputation et pour donner suite à ses desseins. Je crois bien toutefois, et monseigneur d'Argenton lui-même en a glissé un mot dans la conversation, que les Vénitiens ont sondé le roi pour savoir ce qu'ils pourraient espérer s'ils étaient exclus de la ligue, et si l'on machinait contre eux quelque projet. Mais à mon sens et d'après ce que je puis voir, je pense qu'ils ne doivent guère compter que sur des démonstrations, car quand on a soi-même une affaire sur les bras , il est difficile de s'occuper et de prendre soin de celles des autres. Vos Excellences me diront ce qui leur paraîtra à propos. Dans leur haute sagesse, elles comprendront ce qui se passe et verront plus loin que ne peuvent porter les yeux d'un homme comme moi, qui a la vue courte. Je me recommande trèshumblement à Vos Excellences.

Donné à Tours, le pénultième jour de janvier 1480.

De Vos Excellences le très-fidèle serviteur, Charles Visconti *.

Ici nous rencontrons, en ce qui touche Commines, une

1 Archives de Milan (trad.).

lacune considérable dans les correspondances si intéressantes des ambassadeurs milanais l.

Il est difficile de déterminer à qui fut adressée la lettre suivante de Commines :

Je me recommando à vous tant comme je puis. J'ay esté bien joyeux de vostre venue; mes, pour ce que je n'ay point resu de lettres de vous, je ne ses si vous ferez lonc séjour par desà. Toutefois, il me déplèroit bien que vous particés sans ce

que je vous vice ... mon séjour de 2 n'en serois parti

plus sûrement, pour que je ne ces quel conclusion prendront les choses par delà. Sy vous avés point de lettres que vos me veuilles envoïer, ce porteur est à moy et bien sûr. Pour le moins que j'aie de vous nouvelles, et mes recommandations à monsieur l'ambassadeur de Fleurance et de Millau. Et à Dieu... A Angiers, le XIIIP de juillet.

Le tout vôtre, Commynes 5.

Dans la lettre suivante, Commines recommande de la manière la plus spéciale François de Pontbriant au duc de Milan :

Mon très-redoubté seigneur,

Je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Le roy envoie Françoys de Pontbryant, porteur de cestes, devers

1 Rien ne serait plus important que la publication complète des correspondances diplomatiques milanaises pendant une époque où les archives de Venise et de Florence sont peu riches en documents. M. de Gingins-la-Sarraz a abordé cette tàclie. Personne, mieux (pie M. 08ÎO, ne pourrait la remplir en embrassant tout ce qui intéresse L'histoire de W' siècle.

i Cette partie de la lettre a souffert du feu.

3 Collection de M. Chasles à Paris.

le duc de Ferrare, et lui a chargé passer devers vous et vous dire de ses nouvelles. Il est homme que le roy a bien pour recommandé. Je luy ai chargé vous dire aucunes choses de ma part. Je vous prye que votre plaisir soit le vouloir croire.

Mon très-redoubté seigneur, je prye à Dieu qu'il vous doinl bonne vye et longue.

Escript au Plessis du Parc, le XIIe jour d'octobre.

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippes de Commynes.

Au duc de Millan, mon très-redoubté seigneur '.

L'année 1481 est également assez stérile en documents. La première lettre de Commines qui s'offre à nous , est du 27 mars : elle est adressée au duc de Milan :

Monseigneur, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Je vous envoyé par ce porteur une haquenée ; mais il me desplet bien qu'elle n'est plus belle et meilleure pour l'amour de vous. Mais j'ay espérance que sy elle peut arriver saine jusques devers vous, que vous la trouverez assez bonne pour aller aux cailles. Et s'il estoit nulle autre chose de par dechà en quoy vous prinssiez plésir, je vous suplie, monseigneur, qu'il vous plesse le me mander et je metray paine de vous y servir, en priant à Dieu, monseigneur, quy vous doinst bonne vie et longue et accomplir tout ce que vous désirez.

Au Plessis du Parc, le XXIIe de mars, de la main de votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Commynes.

A mon très-redoubté seigneur , monseigneur le duc de Millau*.

Lorsque Commines entretenait les princes étrangers de plaisirs et de chasses, il cherchait sans doute et d'après

1 Collection de M. le chevalier Muoni à Milan.

- Aichivesde Milau (Document communiqué par MM. Baschet et Benoist).

l'ordre exprès du roi de France, à cacher les vives préoccupations dont sa santé était l'objet. Les forces de Louis XI déclinaient rapidement. Au mois de mars 1481, il fut frappé aux Forges près de Chinon, d'une attaque d'apoplexie qui, pendant quelques jours lui enleva l'usage de la parole. Louis XI se hâta de faire appeler Commines qui était à Argenton ; il voulut qu'il couchât dans sa chambre, qu'il l'habillât, qu'il le servît à table et qu'il remplît en tout l'office de valet de chambre, « ce que je tenoye à grand hon- « neur, dit Commines, et y estoye bien tenu l. »

Lorsqu'au bout de deux ou trois jours la parole revint au roi, personne ne le comprenait aussi bien que Commines, et quand il se confessa à l'official de Tours, ce fut Commines qui répéta chaque mot sorti de sa bouche. « Il n'avoit pas « grans paroles à dire », remarque le discret interprète de la conscience royale. Près du roi se trouvaient aussi Adam Famée, qui avait vu mourir Charles VII et qui pouvait porter témoignage de l'ingratitude de son fils, et Angelo Cato, qui eût pu aussi lui suggérer l'aveu de plus d'une sombre et sanglante intrigue 2. Pendant cette crise, les con-

1 Mém., t. II, p. 213.

- Angelo Cato avait reçu en dépôt «lu roi certains papiers ti importants, indiqués comme suit dans un inventaire :

Déclaration du différend entre le roy et le duc d'Autriche.

I Dg mémoire contenant aucuns status et ordonnances que le roj iM.it délibéré i-

li. ni on petii papier contenant les commandemens de Dieu, l> œuvres de miséricorde corporelle et lea œuvre» de miséricorde spirituelle.

Une lettre du bastard d'Aveluys, adressant au roy.

Item une lettre d'Ysabel de Chassa.

[tem ans Lettre de l'évesque de Thérouenne,

seillers du roi lui apportaient les dépêches qu'il faisait semblant d'examiner « combien qu'il n'eust nulle congnois- « sance; » puis Commines les lui lisait : « Nous faisions, « ajoute notre historien, peu d'expéditions en attendant la « fin de ceste maladie; car il estoit maistre avec lequel il « falloit charrier droict M » Néanmoins il nous apprend que ceux qui le jugèrent perdu sans ressource, se hâtèrent de

Item un petit mémoire contenant l'artellerie de Paris.

(Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2896, fol. 103.)

La lettre d'Isabella de Chassa nous a été conservée ; elle est conçue en ces termes :

« Sire, humblement à vostre bénigne grâce me recommande. Il vous a pieu de moy logier, moy et l'une de mes filles avec madame d'Orlians. Hélas, très-chier sire, je ne scès comme je leisseroye l'aultre, car elle est bien grande. Touttefois, je ne veulz fère chose qui vous desplaise, mais tout ce qu'il vous plaira à moy ordonner comme celle qui se donne toute à vous. Et de mon fils, très-chier sire, je vous supplie de vostre bénigne grâce qu'il vous plaise de le fère appointer ; et luy et moy pririons Dieu pour vous, auquel je prie qui vous doinst bonne vie et longue et paradis à la fin.

« Escript à Maseon, le disisme jour de may.

« Votre humble et obéissante,

« Isabel de Chassa. »

(Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2902.)

Isabelle était, si je ne me trompe, la veuve du sire de Chassa qui avait, voulu assassiner le duc de Bourgogne. Le bâtard d'Aveluys, qui avait aussi trahi la maison de Bourgogne, était parent de Commines, puisque l'aïeule de celui-ci était fille d'Hellin de Wasiers et de Béatrio- d'Aveluys.

Sans se préoccuper beaucoup de la perte de ce traité de miséricorde qui était fort abrégé et tel qu'il convenait à Louis XI, on ne saurait assez regretter celle des statuts et ordonnances « que le roy avait délibéré fère. » On eût peut-être retrouvé dans ces papiers le plan des grandes réformes dont Commines attribue le dessein à Louis XI.

1 Mém., t. II, p. 216.

révoquer « une très-excessive et cruelle taille » qui venait d'être établie, et nous ne savons si Coramines, toujours fort hostile aux exactions fiscales, n'approuva pas « les mande- « mens ordonnés pour la rompre1. » Ce qui nous porterait à le croire, c'est qu'il n'hésite pas à dire que les tailles levées arbitrairement chargent fort l'àme des rois 2, et il appartenait à de bons serviteurs d'effacer tout ce qui chargeait l'àme de leur maître. Louis XI, si affectueux pour le •seigneur d'Argenton, tant qu'il eut recours cà ses soins, s'en montra- t-il également reconnaissant après sa guérison?Ne lui aurait-il pas reproché précisément quelque part à l'abolition de cette taille? Nous ne le savons : « Il n'estoit riens « dont -il eust si grande crainte que de perdre son auctdrité c< qu'il avoit bien grande... Le principal fons de la matière « qui le mouvoit, estoit de paour qu'on ne le voulsist maisce triser en aultres choses, comme en expédition de ses « affaires, sous couleur de dire que son sens ne fust pas ce bon, ne suffisant 3. »

Quoiqu'il en soit, nous voyons Commines s'éloigner jusqu'aussitôt de la cour. II se rend en Poitou pour vaquer aux soins qu'exigent les travaux qu'il exécute dans ses domaines, peut-être ceux de la reconstruction du château d'Argenton, peut-être aussi ceux qui s'achèvent dans l'abbaye de Thouars. Au mois de novembre 1479, Louis XI y avait fait transférer la dépouille mortelle de sa première femme, Marguerito d'Ecosse, reine non moins malheureuse que toutes celles qui sortirent <!<• la maison de Stuart, o.t

i Mém., i. il, p. 217.

* Mém., t. Il, p. ■■ :/<:m., t. II, p. 215.

COMMI.NTS. — I.

c'était à la garde de Commines, historien froid et presque cynique, qu'il avait confié les restes jle cette princesse qui avait honoré d'un baiser la bouche harmonieuse d'un poëte livré au sommeil et aux rêves.

On lit dans une lettre de François Gaddi, du 25 juin 1481 , adressée à Lionetto de Rossi :

Monseigneur d'Argenton se trouve en Poitou. J'ai remis la mappemonde et les médailles que vous m'avez adressées, à un de ses secrétaires qui va le rejoindre. Je lui ai envoyé vos lettres, et, en même temps, je lui ai écrit ce qui m'a paru nécessaire *.

Gaddi ajoute dans une lettre adressée à Laurent de Médicis:

Monseigneur d'Argenton n'est pas encore revenu à la cour, ce qui m'étonne, et, d'après ce que j'entends, son absence est tout à fait volontaire2.

Dans les derniers jours de mai 1481, Louis XI alla visiter le camp qu'il avait établi au Pont de l'Arche; il tenait à se montrer au milieu de ses mercenaires suisses, dans tout l'appareil de sa puissance, puis pendant l'été il se rapprocha de Paris, afin qu'on ne l'oubliât point dans sa capitale; enfin il rentra au Plessis. Là son mal le reprit; on l'étendit sur une paillasse dans une galerie, on le croyait mort, et Commines, qui venait de le rejoindre, le voua à monseigneur saint Claude. La parole lui revint aussitôt.

A la fin du mois de septembre, Commines se trouvait dans le Bourbonnais. Qu'il ait, avec une prudente prévoyance, profité de son séjour à Moulins pour présenter ses honi-

1 ArcMves de Florence.

* Archives de Florence (29 juillet 1481).

mages au duc de Bourbon et à son frère le seigneur de Beaujeu, époux d'une princesse qui ne pouvait tarder longtemps à devenir régente, rien n'est plus vraisemblable; mais cela ne suffit pas pour expliquer ce voyage. Nous pensons que Commines fut l'un des membres du conseil qui assistèrent aux grands jours tenus à Montferrand au mois de septembre 1481. Doyac, ancien valet de chambre, alors gouverneur d'Auvergne, « devenu, dit Duclos, le tyran de « ceux qui auraient dû être ses maîtres, » y fît rendre un arrêt qui punissait tous ceux qui avaient répandu des bruits contraires à son honneur, et si nous ne nous trompons, il accompagna Commines lorsque celui-ci quitta l'Auvergne. Le 28 septembre, Commines adresse de Moulins au duc de Milan, une lettre où il l'entretient de faucons pour la chasse de ce roi qui pouvait à peine se lever de son fauteuil :

Monseigneur, je me recommande humblement à votre bonne grâce. Ce porteur aporta des sacres pour le roy, lorsque arriva <leiT;iih<int:)it devers vous. A présent, je le renvoyé jusquos à Venise, \coir si l'on peut en trouver pour lo dit gftigD#itr, pour ee que vecy l'eure que les premiers arrivent. Je vous supplye, monseigneur, qu'il vous plaise lui donner passaigu et quelque lettre, <!<■ reconnnandaiiflB, et s'il vous plaist de par deeà cMens ou oyseaulx ou autre chose que je puisse faire, je vous en serviray de bon eueur. Priant à Dieu, monseigneur, qu'il vous 3oint bonne vie et longue, et aeomplissement de tout pe que vous désir* /..

Bs< ript à Molias en Bouvbçnneys, le XXYII1' jour fc |ep-

leniliri'.

Votre très-humble serviteur, I'iiiuiti ES DE CoMMYNES '.

1 Collection de M. le chevalier Muojû.

Dans les derniers jours d'octobre 1481 , Louis XI alla réclamer l'hospitalité de Commines au château d'Argenton. Il y passa un mois. Nous sommes fort disposé à croire que ce fut à Argenton que Louis XI résolut de rédiger des instructions sur le gouvernement du royaume destinées à son fils. Ces instructions ne se retrouvent plus. On n'a conservé que les clauses, où le roi « par exprès, commande et « enjoint à son fils qu'il entretienne es charges et offices, « tous ayans charge, sans aucunement les muer, changer, « descharger, ny désappointer. » Il est aisé d'y reconnaître la main de Commines et des conseillers qui exerçaient en ce moment l'influence la plus considérable. Commines, s' exprimant d'une manière générale, blâme sévèrement les princes « qui désappoincteront ceulx qui auront bien servi leurs « prédécesseurs, pour faire gens neufs. ' »

Louis XI fut gravement malade pendant- son séjour chez Commines. Néanmoins, ce fut à Argenton que Doyac écrivit, sous la dictée du roi , cette lettre d'autant plus fière qu'elle était destinée à voiler un affaiblissement plus rapide :

Monsieur de Bressuire, J'ay été averty de Normandie et d'ailleurs, que l'armée des Anglais est rompue pour cette année, et pour ce que je vois, vous n'avez que faire au quartier où vous estes, pour cette heure, je m'en retourne prendre et tuer des sangliers, afin que je n'en perde la saison , en attendant l'autre pour prendre et tuer des Anglois. Escript à Argenton, ce IVe jour de novembre.

Loys.

et plus las : De Doyac i

1 Mém.,t. II, p. 139.

* Brantôme, Éloge de Charles VIII.

Tandis que le roi menaçait de loin les sangiiers des b.ois de la Sologne ou du Berry, Commines visitait sa capitainerie de Chinon et écrivait à Laurent de Médicis :

Au seigneur Lorens de Médicis, à Florence.

Seigneur Lorens, Je me recommande à vous tant comme je puis. Aujourduy, messire Francisco Gadi m'est venu dire qu'il avoit eu lettres pour s'en retourner à Florence, et m'a demandé conseil comme il avoit à se governer pour demander son congié.

Je lui ay demandé s'il avoit son commandement de la Seigneurie ou de vous. Il m'a dit que non, mais que François Sasset le luy avoit escript en vostre nom.

Pour quoy il m'a semblé qu'il ne devoit point partir jusques à ce qu'il veist la conclusion que le roy prendroit avec le prince de Tarente, affin que ledit seigneur ne prist ymagination que vous le eussiez d'icy à poste du roy Ferrand, pour aucunes parolles qui se sont dites de ceste matière, vous ad visant que le 103- est aussi content de la Seigneurie et de vous qu'il fust jamais, et si quelqu'un a donné à entendre à eulx ou à vous le contraire, je vous asseure qu'il vous a mal adverty, et luy est ledit Francisco bien fort agréable et entend les eboses de par deçà mieulx que nul autres que vous y seussiez tenir.

Et me semble que encores que je no soye pas bien saige pour vous conseiller, que devez mettre painc de vous entretenir en l'amour du roy, et que vous ne la devez point peu estimer, ne les choses de par deçà, et encores que le chemin soit long d'icy là, si poult le roy beaucoup partout et plus par aventure qu'il ne semble à beaucoup de gens d'Ytaillic, et si vous reste tousjours bien propice en vos affaires et sera pour le temps advenir, si ainsi le fairés. Et à Dieu, seigneur Lorens, à qui je prie qu'il vous doint ce que vous désirez.

A Chinon, le XXX" jour de novembre.

Je vous eusse escript de main mesme, sinon pour que vous ne sussiez lire ma lettre *.

Le plus que tout vôtre, Commynes2.

Au mois de janvier 1482, Louis XI se trouve de nouveau à Thouars au milieu des domaines de Commines. Ce fut là que lui parvinrent d'importantes nouvelles de Savoie.

Lorsqu'il avait fallu ramener le duc de Savoie en Dauphiné, une opposition de plus en plus vive avait éclaté parmi les grands et les nobles, et le jeune prince traversait les Alpes au moment où le comte de la Chambre l'arracha des mains du seigneur d'Illins qui fut retenu prisonnier. Plus de dix mille hommes accourus de toutes parts entouraient le duc Philibert quand il rentra à Turin. Le comte de Bresse luimême, oubliant les engagements pris en 1478 avec Louis XI, avait applaudi à l'arrestation du seigneur d'Illins. Ceci se passait à la fin de l'année 1481 3, et lorsque Louis XI fut instruit de ces graves événements, il ordonna à Commines de se rendre en toute hâte en Bourgogne pour y réunir une armée et dévaster le comté de Bresse.

Le sire d'Argenton se rendit à Màcon 4, et fit parvenir

1 L'écriture de Commines est en effet fort difficile à lire. Voyez le fac simile placé au commencement de ce volume, qui reproduit deux passages de lettres autographes conservées à Saint-Pétersbourg.

- Benoist, Lettres de Commynes, p. 15.

3 Cette date, la seule possible, est donnée par la chronique latine de Savoie. Une erreur de copie s'est sans doute glissée dans la chronique de Juvénal d'Àcquin, où on lit : 1478, et Guichenon l'a reproduite en imprimant : M79.

4 On trouve aux archives de Mâcon un avis que les bourgeois auront à loger le bâtard de Bourgogne et quatre-vingts lances.

aussitôt à la comtesse de Bresse, d'abord une lettre de Louis XI, puis la sommation de lui livrer ses forteresses et des otages jusqu'à ce que le comte de Bresse se serait justifié en se rendant lui-même dans le Dauphiné. La comtesse de Bresse envoya vers Commines le seigneur de Corsant et le maître des comptes, Pierre Bolomier, mais ils ne purent rien obtenir, et tout le comté de Bresse se prépara à une vaillante défense 2.

Commines se souvenait trop bien des leçons de son maître pour ne pas recourir à d'autres moyens plus puissants et plus prompts. Peu de jours après, pendant ce même mois de janvier 1482, le comte de Bresse, gagné de nouveau, grâce à l'habileté de Commines et à l'or de Louis XI 3, feignait une partie de chasse pour réunir ses complices, et pénétrant au château de Turin, y arrêtait, dans la chambre du duc, le comte de la Chambre, en lui disant : « Vous êtes prisonnier « du roi de France. » Le duc Philibert lui-même n'était plus libre , car le comte de Bresse le conduisit à Grenoble où l'attendait Commines *.

Cependant Louis XI, soit qu'il ne voulût pas tarder plus longtemps à accomplir le vœu qu'on avait fait pour lui, soit qu'il jugeât utile de se rapprocher de la Savoie, avait quitté le château de Thouars pour se rendre à Saint-Claude où reposait un pieux hermite, nommé Jean de Gand, qui avait disait-on, annoncé sa naissance. Il se dirigea de là vers

1 Mém., t. II, p. 120; Mon. hist. patr., t. I, pp. 660 et 688; Gn- I hknon , Histoire de la maison de Savoie, t. I, p. 572, et t. II, p. 675

s Luy et moi, nous acordaames en secret. Mém., t. II, p. 222.

3 Ubi convenerunt marescallus Burgundiw, dominus d'Argenton... Chr. Sab. ap. mon. hist. pair., t. II, p. 661 .

Lyon \ Commines le rejoignit à Beaujeu où parvint la nouvelle de la mort de l'infortunée Marie de Bourgogne, la pupille du roi si odieusement trahie par celui qui eût dû la protéger. Louis XI ne devait pas être plus généreux pour le fils de sa sœur la duchesse Yolande. Lorsque le comte de Bresse renouvela son serment d'obéir en tout au roi de France et reçut à ce titre le gouvernement du Piémont et les biens du comte de la Chambre, le pauvre duc de Savoie venait d'expirer à Lyon, à peine âgé de dix-sept ans 2. Son successeur fut Charles de Savoie, qui était retenu dans l'un des domaines du comte de Dunois : il crut toutefois qu'en vertu de sa souveraineté, il pouvait retirer au comte de Bresse une autorité dont il était si peu digne ; mais celui-ci se contenta de lui faire répondre : « Attendez que vous « soyez rentré en Savoie. » Charles de Savoie, subissant le même joug que son frère, ne devait recouvrer la liberté qu'à la mort de Louis XI.

Commines, en revoyant le roi, fut « esbahy de le veoir « tantmesgre et deffaict3. » Ses forces déclinaient chaque jour, et néanmoins il conservait sa merveilleuse activité et

1 Louis XI écrivait le 18 mai de la Clayette-en-Charolais aux magistrats de Gand :

i Nous estions demourés es parties de par deçà pour aucunes (i guerres qui estoient es pais de nostre très-chier et très-amé nepveu « le duc de Savoye, qui sont de présent apaisées, et ont fait l'obéis- « sance et mises les places rebelles en ses mains. Nous nous en retour- « nous et serons bien brief en Touraine. » (Archives de Gand.)

2 Voici quel paraît être l'ordre chronologique des faits. Louis XI est au mois de mars à Bourges et au mois d'avril à Saint-Claude. Commines quitte Lyon après la mort du duc Philibert, qui est du 2 avril 1482, et se rend au-devant de Louis XI jusqu'à Beaujeu. Le roi arrive à Lyon et y reçoit, le 22 mai, les serments du comte de Bresse.

5 Mém., t. II, p. 222.

poursuivait ses voyages : ce qui t'ait dire à Coinmines « quo « son grand cueur le portoit l. »

Louis XI retourna au Plessis « et s'enfermoit fort et tant « que peu de gens le veoient et fist de bien estranges choses « dont ceulx qui ne le congnoissoient, le tenoient à estre « diminué de sens, mais ils ne le congnoissoient 2. » Commines était du nombre de ceux qui voyaient s'ouvrir devant eux les portes du Plessis, et Louis XI, l'instruisant du motif de ces choses qui paraissaient étranges, lui avouait qu'il faisait « d'aspres pugnitions pour estre craint et de « paour de perdre l'obéissance, et qu'il passoit temps à « faire et à deffaire gens 3 » afin qu'on parlât de lui et qu'on ne le tînt pas pour mort.

Dans les derniers jours de janvier 1483, des ambassadeurs flamands vinrent échanger les ratifications du traité d'Arras. Ce fut le soir qu'on les introduisit au château du Plessis ; ils trouvèrent le roi assis dans le coin d'une chambre mal éclairée où l'on ne pouvait distinguer ses traits décomposés. Il s'excusa d'une voix faible, mais qui avait conservé quelque chose de railleur et de sardoniquc, de ce qu'il ne se levait point pour les recevoir. Après avoir causé peu d'instants avec « messeigneurs dé Flandre » (c'était le nom qu'il donnait aux ambassadeurs), il ordonna qu'on apportât le livre des saints Evangiles. Sa ni;iin droite était complètement paralysée ; il souleva avec peine son bras enveloppé dans une écharpe et toucha le livre du coude, en jurant d'observer La paix ; c'esl ainsi que les derniers jours d'un prince si longtemps redouté s'achevaient dans une pris, m

1 Mc'm., t. II, p.

1 Mém.tt. II, p. 224.

lfém.t t. il, p. 232.

aussi triste que celle où il avait retenu ses ennemis. « Les « caiges où il avoit tenu les autres, dit Commines, avoient « quelques huict pieds en carré , et * lui , qui estoit si « grand roy, avoit une petite cour de chasteau à se prome- « ner, encore n'y venoitMl guères ; mais se tenoit en la « galerie sans partir de là. Voudroit-on dire que ce roy ne « souffrit pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfer- « moit, qui se faisoit garder, qui estoit ainsi en peur de ses « enfants et de tous ses prochains parents, qui changeoit « et menoit de jour en jour ses serviteurs, tellement qu'en « nul d'eux ne s'osoit fier, et s'enchainoit ainsi de si « estranges chaînes et clostures? Si le lieu estoit plus « grand que d'une prison commune, aussi estoit-il plus « grand que prisonnier commun l. »

Le traité d'Arras portait que le Dauphin épouserait mademoiselle Marguerite d'Autriche qui, peu après, fut conduite en France, et Louis XI donna pour gouvernante à la jeune princesse la dame de Thouars, c'est-à-dire (car cette désignation ne peut s'expliquer autrement) Hélène de Chambes, femme de Philippe de Commines; c'était sous les yeux du gentilhomme flamand qui avait trahi Charles le Hardi, que sa petite-fille, venue de Flandre pour ceindre une couronne vainement promise à son front , devait apprendre à aimer une autre patrie.

Marguerite d'Autriche nous dit elle-même dans les vers que nous a laissés sa muse gracieuse et mélancolique :

Moy, Marguerite, de toutes fleurs le chois, Ay esté myse au grand vergier franchois, Pour demeurer, croistre et chanter anchois Que fusse grande...

1 Mém., t. Il, p. 268.

Hélas! ce verger n'était plus cet asile de paix et d'honneur, éternel symbole des écrivains du moyen âge. La jeune Marguerite, livrée à un prince qui avait peut-être préparé la mort de son ayeul et qui à coup sûr avait été l'oppresseur de sa mère , ne voyait autour de lui que des courtisans dont le nom et la puissance lui rappelaient les malheurs de sa maison.

Quelle durée était promise toutefois à l'autorité des conseillers de Louis XI? Se maintiendrait-elle sous son successeur? Celui-ci se conformerait-il aux instructions que nous avons déjà citées en parlant du séjour du roi à Argenton ? Louis XI, à la prière de ceux qui l'entouraient, ne négligeait aucun effort pour prolonger au dehà de sa tombe le respect des règles dont il avait fait usage, le maintien des instruments qu'il avait employés. Il se rendit lui-même le 21 septembre 1482 au château d'Amboise et demanda à sou fils « s'il n'estoit pas bien content » d'accomplir tout ce qu'il lui avait prescrit, touchant les charges et offices : — « A quoy , « porte une charte royale , il nous a humblement fait « réponse que très-volontiers il accompliroit de bon cœur et « de tout son pouvoir les commandemens et injonctions que « nous luy faisions. »

Louis XI ajoute dans l'acte qui fut dressé de cette cérémonie : « Nous luy avons recommandé aucune de nos bons « et loyaux serviteurs qui illec estoient présens et les « aucuns absens, luy remonstrans que bien et loyaument « ils nous avoient servi, desquelles choses avons ordonné â « nostre ami et féal notaire el secrétaire faire toutes les « lettres et expéditions, tant durant notre règne que celui « de nostre dit liis et au commencement de boo dit règne, « par manière de confirmation aux dits officiers, en confir-

« mant iceux en leurs dites charges et offices, et avons « ainsi commandé à nostre dit fils le faire faire 1. » Parmi les serviteurs présents se trouvait Du Bouchage ; parmi les serviteurs absents, Commines 2.

Un autre jour, Louis XI, saisi d'inquiétude et de soupçon, appelait près de lui le duc d'Orléans et lui faisait jurer de rester fidèle au Dauphin envers et contre tous.

Toutes ces précautions n'attestaient que la décadence du pouvoir et la fin prochaine de la vie du roi de France.

Louis XI croyait peu à la science des médecins 3. Il était naturellement enclin, dit Commines, à ne pas suivre leurs conseils. Il avait bien plus de confiance dans les astrologues qui, par leurs horoscopes, lui prédisaient toujours ce qu'il désirait. N'était-ce pas un astrologue qui avait annoncé lors de sa naissance « qu'il serait riche, favorisé de la fortune, « redoutable par ses vengeances, qu'il aurait à se méfier de « Mars, mais qu'il serait protégé par Jupiter et par « Vénus 4? » N'était-ce pas un autre astrologue qui, lors de son séjour en Brabant, lui avait promis qu'il foulerait à ses pieds la féodalité impuissante 5V

1 Godefroy, Hist. de Charles VIII , p. 307.

2 Entre toutes choses, il luy commanda expressément ne changer aucuns officiers. Mém., t. II, p. 254.

3 Les médecins pouvaient toutefois être utiles. L'archevêque d'Aix ne s'était pas rendu au-devant de Louis XI, se disant malade. Louis XI écrit : « Ce n'est qu'une tromperie, » et il ordonne qu'on réunisse les médecins pour faire un rapport sur la santé du prélat. Bibl. imp. de Paris, f. fr. 2907.

4 Duclos, t. III, p. 2.

8 Prœlia magnatum video cum sanguinis undis... Strages nobilium fiet, procerumque ruina. Frau's erit inter eos : confusio magna sequetur.

DE CO M M INES. 333

Un jour vint toutefois où, les prophéties des astrologues s'épuisant en vaines chimères, il se mit aux pieds de ses médecins et leur demanda pardon de ses doutes et de son dédain en les comblant de ses largesses « afin qu'ils lui « allongeassent la vie. »

L'agonie de Louis XI avait commencé au milieu de la solitude et de la terreur1. En vain avait-il appelé saint François de Paule des montagnes de la Calabre, pour qu'il calmât son âme; en vain suppliait-il ses médecins de fortifier quelque peu son corps. Rien ne le soulageait, ni au moral, ni au physique. Il s'adressait au Pape pour qu'il ordonnât au saint homme, sous peine d'excommunication, de multiplier ses prières. En même temps, il dévorait des ailes de volaille2, se gorgeait de bière 3, puis faisait verser dans sa coupe l'or

Rex novus et Libani cedros supereminet omnes, Justitiie cupidus rectœ, non devius illi : Mutabit faciera regni dum sceptra tenebit.

(Ms. 84 de la bibl. de Tourna)-.) 1 Se je me vouloye mettre à e6cripre les passions que j'ay veu porter aux grans, j'en feroie ung gros livre. J'entends de ceulx qu'on voit en prospérité. Ceulx qui ne les praticquoient point de si près, comme moy, les réputoient estre bien heureux, et si ay veu mainctes fois leurs desplaisirs et douleurs estre fondés en si peu de raison que à grant paine l'eussent voulu croire les gêna qui De les hautoient point; et la plus part estaient fondés en souspeçons. Pour ceste suspection, quand le roy Loya XI"" approcha du terme, estant malade de ceste maladie, se jugeoit desjà mort. Mcm., t. II, p. 511.

- Mirabjliter cpmedebat et cum appetitu voraoi, ita quod in mm prandio triginta aex alaa pullorum comedit. Chr. S ai. op. mon. kisl. patr. t. 1, ,,. 664.

3 Le 12 mars 1483, le rice-amiral Coulon écril eVHonfleur qu'il cherchera le meilleur brasseur pour envoyer au m la bière qu'il demande. Documents fr -a,,. vurf.

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