SUITE DES AFFAIRES DE SAVOIE
(Octobre 1479— mars 1482.)
Nous touchons ici à un des épisodes les moins connus et les plus mystérieux de la vie de Commines : la mission qu'il reçut de Louis XI pour conduire le duc de Savoie à Tours.
Les documents que nous avons déjà publiés à ce sujet ', se complètent par la lettre suivante de Cagnola :
Illustrissimes et excellentissimes dame et seigneurs,
Au-delà de ce que nous écrivons don Jean André Cagnola et moi par une lettre collective , je n'ai rien qui mérite de vous être annoncé, si ce n'est que monseigneur d'Argenton, qui doit être déjà arrivé en Savoie, m'a dit en partant qu'il avait commission du roi, aussitôt qu'il aurait accompagné l'illustre duc de Savoie à Chambéry et dès que celui-ci aurait reçu de qui il appartient le serment de fidélité, si les affaires et les États de Vos Excellences se trouvent dans une bonne situation, de revenir immédiatement. Si au contraire il éclatait quelque complication, soit pour Vos Seigneuries soit pour les Florentins, il ne doit pas se contenter des deux cents archers de la garde qu'il emmène avec lui , mais il doit aussi appeler sur les frontières cinq cents lances de celles qui. sont en Bourgogne, afin de pouvoir les diriger immédiatement sur le point où cela serait nécessaire. Il m'a fait entendre encore qu'il pourrait trouver
' TomeI*r, pp. 296-314.
les affaires de Savoie dans un tel état qu'il conduirait ici cet illustre duc, projet auquel le roi a toujours été opposé. Selon ce que j'ai appris de bonne source, naguère, comme l'on parlait de faire venir ici ce seigneur duc, le roi déclara qu'il ne le désirait point et que si Dieu voulait qu'il en fût ainsi, il préférait que ce fût un autre que lui qui l'y menât. En effet, bien qu'il n'eût à ce sujet aucun péché à se reprocher, il n'échapperait peut-être pas, disait-il, au soupçon, car il ne manquerait pas de gens pour le calomnier et pour dire que cette situation était son œuvre etc., de telle sorte que je ne sais comment la roi consentira maintenant à ce qu'on le conduise ici. Des motifs ou des préoccupations graves auront pu lui faire abandonner la résolution à laquelle il avait toujours tenu jusqu'à présent.
Tours, le 24 octobre 1479.
Charles Yisconti.
Au illustrissimes princes et cxcellentissimes seigneurs les ducs de Milan '.
Telles sont les préoccupations qui régnent à Milan, que l'on s'y résout à adresser la lettre suivante au seigneur d'Argenton :
Magnifique et très-cher ami,
Nous avons reçu les lettres de Votre Magnificence, datées de Lyon. Elles sont pleines de politesse et de bienveillance, et nous les avons lues avec grand plaisir, convaincus, comme nous l'avons toujours été, que Votre Magnificence tient à cœur l'avantage et l'honneur de nos affaires et de nos Etats, et que vous nous prêtez avec grand soin et avec grand zèle votre faveur et votre appui. Nous ne doutons pas que vous n'y persévériez, vu votre affection singulière pour nous. En ce qui touche les affaires de la république de Florence et de Laurent de Médicis, au sujet
' Archives de Milan (trad.)
desquelles Votre Magnificence nous a écrit, nous n'avons rien à répondre actuellement ; car nous pensons vous envoyer dans deux jours Antoine d'Applano , homme distingué, notre cher secrétaire, muni de nos instructions, afin que Votre Magnificence apprenne mieux de sa bouche nos desseins et nos résolutions, qui ont toujours été et seront toujours à l'avantage et à l'honneur de la république florentine et du magnifique Laurent. Nous avons la ferme espérance que Votre Magnificence approuvera sans hésitation nos sentiments et nos intentions.
Nous vous souhaitons santé et bonheur.
Milan, 3 novembre 1479.
Au seigneur d'Argenton '.
La lettre suivante de Visconti et de Cagnola donne quelques détails de plus sur la mission confiée à Commines :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
Quoiqu'il n'y ait pour le moment rien de fort important dont nous puissions informer Vos Excellences, néanmoins, afin de renvoyer le courrier que nous avions retenu jusqu'ici dans l'espoir qu'il en viendrait un autre, nous avons pris le parti d'écrire la présente lettre pour vous instruire saltem de tout ce que nous savons actuellement. Nous avons reçu la nouvelle de la perte de Colle ; elle a été apportée ici à don Frédéric par un messager, et plus clairement par un autre messager envoyé de Naples par Pierre Palmeri, lequel etiam adresse quelques lettres au roi Très-Chrétien. Nous croyons que ces lettres ont pour objet les pratiques de la paix, dont Vos Excellences doivent être plus clairement informées par vos ambassadeurs à Naples. Le roi a écrit à monseigneur d'Argenton de revenir : c'est ce que ce seigneur paraît confirmer dans une lettre qu'il adresse à l'ambassadeur florentin. En ce moment il est dit a perso-
' Archives de Milan (trad.).
nis non levibus que le seigneur d'Argenton amènera ici l'illustre duc de Savoie pour qu'il demeure près du roi. Cela me paraît difficile à croire, à raison des nombreux commentaires qu'on en fera. Nous verrons, et nous tâcherons de pénétrer le mystère de cette arrivée afin de pouvoir en donner avis à Vos Excellences. Nous croyons toutefois que vous en serez informés ad plénum par Antoine d'Applano.
On a reçu aussi la nouvelle que la paix est faite entre le roi d'Espagne et le roi de Portugal, de sorte que pour le moment ils vivent en paix ensemble. En apprenant cette nouvelle, Sa Majesté a fait quelques observations , c'est-à-dire que le roi d'Espagne aurait maintenant envie de s'occuper de l'affaire de Perpignan, qui jusqu'à présent est restée indécise entre eux. Aussi Sa Majesté a-t-elle envoyé dans cette place le comte Boffilo pour surveiller la garnison de gens d'armes qu'elle entretient pour la garde du pays. Cette garnison est assez forte, et il le faut parce que ces peuples sont encore tout Aragonais. Aussi faut-il que Sa Majesté fasse bonne garde. Jean de Nova n'est pas encore venu ici. Aujourd'hui est arrivé Félix , qui nous dit qu'il sera ici dans trois jours. Pas d'autre nouvelle. Nous sommes dans l'attente continuelle d'apprendre quelque chose de ces pratiques de Naples. Dieu veuille les faire aboutir à une bonne paix, comme selon la raison elle nous semble devoir se faire ! Des guerres de ce côté-ci, pour le moment l'on ne dit rien, sauf que ce seigneur roi équipe de nouveau une grosse flotte contre les Flamands, parce que Sa Majesté sait qu'ils en font autant. Ces jours passés, ils ont presque perdu la leur dans une action contre la flotte du roi, comme nous lavons ailleurs écrit à Vos Altesses , auxquelles nous nous recommandons humblement. ,
Tours, 5 décembre 1479.
Jean André Cagnola et Charles Visconti.
Aux illustrissimes et excellentissimes ducs de Milan \
' Archives de Milan (trad.).
Une ambassade anglaise arrive à Paris. Louis XI la flatte pendant quelques jours, et elle se croit un instant appelée au rôle de médiatrice non-seulement en France, mais aussi en Italie.
A Milan, on continue à apprécier vivement les bons offices du seigneur d'Argenton, mais on voudrait aussi pouvoir en certaines circonstances traiter directement avec Louis XI. Cet espoir sera déçu :
Au seigneur Jean André Cagnola, notre conseiller et notre "vibassadeur après du roi Très-Chrétien.
Messire Jean André , répondant brièvement à vos lettres du 13 et du 16 du mois dernier ' , nous dirons que vous devez remercier très-convenablement le roi Très-Chrétien de ce qu'il a bien voulu vous communiquer l'exposé que lui ont fait les ambassadeurs du sérénissime roi d'Angleterre, et, s'ils passent ici avec ceux du roi Très-Chrétien, nous leur ferons bon accueil, épouvant beaucoup de plaisir et de satisfaction de la bonne intelligence qui règne entre Leurs Majestés.
Nonobstant tout ce que vous avez fait par l'entremise de monseigneur d'Argenton, nous désirons que vous vous efforciez de montrer vous-même à Sa Majesté l'extrait de nos lettres chiffrées et que vous nous informiez de la réponse qu'elle vous fera.
Milan, 1er avril 1479 (v. st.)2
Quoi qu'il en soit, Commines continue à interposer ses bons offices en faveur des ambassadeurs milanais. Il en avait trouvé une nouvelle occasion au mois de janvier 1480.
' Voyez tome Ier, p. 237.
4 Archives de Milan (trad.). Ce fut en 1480 que lord Howard et d'autres ambassadeurs anglais arrivèrent à Paris. Voyez la chronique «le Louis XI attribuée à Jean de Troyes.
Cagnola et Visconti écrivent à ce sujet :
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs,
Nous avons fait connaître au roi Très-Chrétien tout ce que Vos Excellences nous ont écrit, par leurs lettres du 23 du mois dernier, au sujet de la plainte que doit avoir faite l'évèque de Montauban ', etc. Nous avons appris par notr% monseigneur d'Argenton que cet évèque a fait un bon rapport sur Vos Excellences à Sa Majesté , mais qu'il s'est plaint à monseigneur d'Argenton de ce qu'on n'avait envoyé personne au-devant de lui.
Nous croyons que monseigneur d'Argenton, qui est sage et plein d'affection 3 pour Vos Excellences , n'aura pas tenu grand compte de la chose, d'autant plus qu'il connaît la légèreté de cet évèque, comme nous l'avons déjà écrit , et il sera beaucoup mieux, affermi dans cette opinion par les lettres récentes de Vos Excellences, parce qu'il pourra ainsi connaître la vérité. Aussi nous semble-il que vous ne devez plus vous en préoccuper.
Tours, le 16 janvier 1480.
Jean André Cagnola et Charles Visconti.
Aux illustrissimes et excellentissimes ducs de Milan 3.
On voit par une autre lettre des ambassadeurs milanais que Commines continue à diriger les affaires de Savoie.
Illustrissime et excellentissime dame,
Pour satisfaire à tout ce que Votre Excellence nous a mandé ces jours derniers par ses lettres du 21 du mois de décembre pour la mise en liberté da Pierre de Piorascho, nous avons fait
1 Georges d'Amboise, depuis ministre de Louis XII. 1 Discretto ei affectionato.
* Archives de Milan tfrad.).
présenter vos lettres à l'illustrissime duc de Savoie, qui actuellement se trouve à Cliinon. Et comme nous ne pouvons nous y rendre, par suite des ordres du roi Très-Chrétien , nous avons écrit à notre monseigneur d'Argenton en bonne forme, et nous lui avons envoyé un de nos gens, pour solliciter cette grâce, parce que c'est lui qui dirige assez les affaires dudit duc, et nous l'avons vivement prié de vouloir satisfaire au désir de Votre Excellence en délivrant ledit Pierre. Par ce que nous écrit ledit seigneur, il montre qu'il a fait tout ce qu'il a pu ; mais il nous semble que notre demande a été combattue par ce messire Aleran Provaria, dont font mention les lettres de Votre Excellence, lequel a dit qu'il ne peut croire que Votre Excellence ait la pensée de vouloir la liberté d'un homme qui a commis un grand crime, c'est-à-dire qui a fabriqué de la fausse monnaie. Aussi n'avons-nous pu obtenir d'autre réponse si ce n'est que le duc adresse à Votre Excellence la lettre incluse par laquelle vous connaîtrez ses intentions. Comme actuellement ' le duc est sous le gouvernement des siens, on ne peut tirer de lui que ce qui lui est insinué par ses conseillers, parmi lesquels ce messire Aleran est un des principaux. Si à cet égard nous avons autre chose à faire , nous obéirons toujours à tout ce que vous commanderez. Nous aurions voulu nous rendre près de ce duc à Cliinon, mais, comme nous l'avons dit, c'était impossible. L'ambassadeur vénitien en a fait l'expérience. Il a voulu y aller et n'a pu passer ; et comme il en instruisit le roi, Sa Majesté lui fit dire d'avoir patience et de revenir ici jusqu'à son arrivée : ce qu'il a fait.
Nous nous recommandons humblement à Votre Excellence.
Tours, 16 janvier 1480.
Jean André C'aonoi.a
et Chari.es Visconti.
.1 V illustrissime et excellentissime duchesse de Milan "'•
• Le duc <le Savoie étaif majeur depuis le 12 août 1479. Voyez tome I<-r, p. 282.
* Archives de Milan ftrad.)
DE CÛMMINES. 79
Ici nous rencontrons le nom de Hugues de San-Seveirno, , probablement l'un de ces « enfants de Sainct-Séverin » dont Philippe de Commines parle dans ses Mémoires l.
Le 24 février 1480 , on écrit de Milan au seigneur d'Argenton :
Nous recommandons à sa Sérénissime Majesté le seigneur Hugues de San-Severino , comme un homme très-courageux et très-expérimenté dans l'art militaire et qui nous est trèscher ; et nous la prions de le prendre à sa solde à d'honorables conditions, parce que c'est un homme de grande valeur, comme peuvent en témoigner le royaume de Naples, la Toscane, la Flaminie et presque toutes les contrées d'Italie où il a servi avec gloire sous notre bannière ducale. Nous prions Votre Magnificence de lui prêter son appui selon son pouvoir auprès de Sa Majesté, et d'insister pour que ses vœux soient exaucés, car il ne souhaite rien tant que de servir le roi Très-Chrétien. Votre Magnificence s'attachera ainsi un homme qui lui fera toujours honneur et dont tous les actes contribueront à l'avantage et à la gloire de Sa Majesté ; et nous vous en serons reconnaissants.
Milan, 24 février 1480.
Au seigneur (CArgenton -.
La lettre suivante des ambassadeurs milanais , du 14 mars 1480, , se rapporte tout entière aux affaires d'Italie.
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs .
Pour exécuter tout ce que Vos Altesses m'écrivent, à moi Jean André, par leurs lettres du 20 du mois dernier, nous avons
1 Mém. éd. de M"° Dupont, toia. II, p. 307. * Archives de Milan (trad.).
fait connaître la réponse qu'ont faite Vos Excellences au religieux envoyé par le roi Ferdinand à Sa Majesté par l'entremise de notre monseigneur d'Argenlon, qui s'est trouvé ici pendant un jour. Ne pouvant aller chez le roi, car tels sont ses ordres, nous avons communiqué le tout audit seigneur, et nous lui avons remis copie de cette réponse , et aussi du paragraphe de vos lettres qui mentionne les préparatifs faits par la ligue pour la guerre et l'engagement des seigneurs de Rimini et de Pesaro, afin qu'il fasse tout connaître à Sa Majesté. Ledit seigneur l'a fait, comme il nous l'a fait dire par le comte Boffilo , qui , dit-il , s'y trouvait présent. Sa Majesté a beaucoup approuvé cette réponse, et elle est fort contente de connaître les mesures de la ligue et surtout l'engagement desdits seigneurs. Nous avons aussi pris connaissance de tout ce que Vos Altesses écrivent par leurs lettres du 27 du mois dernier , et il nous a été fort agréable d'apprendre que la paix est faite entre le3 Vénitiens et le Turc : c'est, nous semble-t-il , chose qui donnera beaucoup à penser à nos adversaires. Peut-être serontils plus enclins à la paix qu'ils ne l'ont été jusqu'ici , de sorte que la ligue obtiendra plus facilement une paix plus honorable. Aussitôt par un courrier exprès j'ai donné connaissance du tout à Sa Majesté que nous attendons toutefois ici sous peu. Nous pensons que nous ne tarderons pas à voir Sa Majesté, et nous lui offrirons les remercîments et les félicitations dont nous chargeront Vos Excellences. Et tout, ce que nous dira Sa Majesté, nous en rendrons compte à Vos Altesses , auxquelles nous nous recommandons avec dévouement.
Tours, 14 mars.
Jean André Cagnola et Charles Visconti.
Aux illustrissimes princes et excellentissimes seigneurs les ducs de Milan '.
* Archives de Miluu (trad ).
Le 5 juin 1480, les ambassadeurs milanais transmettent des détails pleins d'intérêt sur une entrevue qu'ils ont eue avec Louis XI et sur l'influence qu'exerce près de lui le sire d'Argenton.
Illustrissimes et excellentissimes seigneurs ,
Nous nous sommes empressés d'exécuter tout ce que Vos Excellences nous ont écrit par leurs lettres du 9 du mois dernier, où elles nous chargent de présenter au roi Très-Chrétien les lettres que vous lui adressez au sujet de la ratification des pouvoirs donnés par Sa Majesté en ce qui touche la paix récemment conclue par la ligue italienne ', et de prier Sa Majesté de vouloir bien accorder cette ratification. Le deuxième jour après la réception de ces lettres, nous sommes partis d'ici et nous nous sommes arrêtés à sept lieues de la résidence du roi, parce qu'elle est dans un lieu sauvage, où il ne nous était pas possible de trouver des logements, et parce que Sa Majesté ne veut pas que personne s'y rende sans qu'elle le sache. Dès que nous nous fûmes ainsi rapprochés de sa résidence, nous envoyâmes immédiatement un courrier, et nous écrivîmes à Sa Majesté et etiam à notre monseigneur d'Argenton qui se trouve près du roi, que nous avions à conférer avec Sa Majesté de choses importantes et que nous la prions de nous donner audience. Monseigneur d'Argenton nous répondit, comme Vos Excellences le verront, par les lettres ci-jointes que nous vous envoyons. En présence de cette résolution de Sa Majesté , nous avons exposé au seigneur d'Argenton ce que demandaient Vos Excellences in bona forma, et nous lui avons adressé aussi les lettres que vous écrivez à Sa Majesté au sujet de cette ratification. Monseigneur
1 Un traité de paix avait été signé entre le roi Ferdinand de Naplea et Laurent de Médieis le 6 mars 1480. Le pape, avant d'y donner son adhésion, parut vouloir s'aboucher avec les Vénitiens pour former avec eux une étroite alliance.
COMMINES. — m. 0
d'Argenton nous répondit comme Vos Excellences le verront par les lettres qu'il nous écrit. Persuadés qu'il n'y avait rien à faire que de solliciter l'expédition des lettres de ratification, nous résolûmes , aussitôt que le roi fut venu dans cette' ville , dô faire de pressantes démarches auprès du secrétaire que Sa Majesté a chargé de les expédier, et nous avons fait écrire la formule de la ratification sur papier à la façon française, suivant la teneur de la formule que Vos Excellences nous ont envoyée, de telle sorte qu'il n'y eût plus qu'à la faire sceller ; mais le secrétaire nous répondit que le stylus curia est de l'écrire en langue française : c'est ce qu'il fit. Il ne restait donc plus qu'à la montrer à Sa Majesté.
Or, nous trouvant avec Sa Majesté pour conférer sur ce que nous avons appris des nouvelles intelligences du pape avec les Vénitiens, comme Vos Excellences le verront par notre correspondance de ce jour, après un entretien sur ce sujet et dans la pensée que Sa Majesté persévérait dans sa résolution d'accorder cette ratification, comme il l'avait décidé, nous trouvâmes bon de la remercier de cette résolution au nom de Vos Excellences, et nous le fîmes en bons termes. Mais Sa Majesté répondit qu'elle ne voulait procéder à aucune ratification parce qu'elle ne voulait rien avoir à faire avec le roi Ferdinand, qui n'était rien moins que son ami, et elle ajouta qu'il ne le serait jamais tant qu'il n'aurait pas restitué aux Florentins les terres qui leur avaient été accordées, et à Vos Excellences la ville de Gènes, qui est tenue d'elle en hommage. Le roi nous dit ensuite que la ligue était rompue par la nouvelle alliance du pape et des Vénitiens, et ici il parla longuement et avec colère du roi Ferdinand, concluant tandem qu'il ne voulait pas accorder cette ratification.
L'ambassadeur florentin et nous, nous lui avons donné beaucoup de raisons pour l'engager à y consentir, en lui faisant entendre qu'elle était favorable à Sa Majesté et aussi à Vos Excellences, et que c'était le moyen de faire connaître à tout le monde que Sa Majesté porte effectivement à Vos Excellences
l'amitié qu'elle dit. Nous n'en pûmes tirer autre chose. Bien plus il était tellement en colère contre ledit roi Ferdinand, qu'à peine avions-nous ouvert la bouche, il nous interrompait , de sorte que nous ne pouvions achever. Nous primes ainsi congé du roi sans avoir obtenu autre chose. Aussi demeuràmes-nous tout stupéfaits, en apprenant ce changement de résolution , après la décision qu'il avait déjà prise, comme Vos Excellences peuvent le voir par les lettres de monseigneur d'Argenton. Nous ne pensons pas que cela ait d'autre motif que la haine que le roi porte audit roi Ferdinand, dont il a tant parlé. Nous n'épargnons ni démarches, ni diligences pour le faire revenir de son opinion, car il peut encore en changer ; et si nous n'avons pu le persuader, c'est parce qu'il nous coupait toujours la parole. Nous avons, au nom de l'ambassadeur florentin et au nôtre, adressé une note à Sa Majesté, par laquelle brevibus verlis et avec de puissantes raisons nous l'engageons à accorder cette ratification , et pour que le roi la comprenne mieux, nous l'avons rédigée en français. Nous tâcherons de la lui faire présenter ; peut-être changera-t-il d'avis. Sa Majesté se tient tellement séquestrée et enfermée qu'on ne peut la voir que lorsqu'elle y consent ; et il est si difficile de lui parler, qu'en vérité il y a à désespérer de traiter aucune affaire. Il faut mener les choses avec adresse. Nous employerons de notre côté toute la diligence possible, et de tout ce que nous saurons, nous informerons Vos Excellences, auxquelles nous nous recommandons humblement. Paris, 5 juin 1480.
Jean André Cagnola et Charles Visconti.
Aux illustrissimes et excellentissimes princes les ducs de Milan \
4 Archives de Milan (trad.).
Le 13 octobre 1480, on écrit de Milan à Charles Visconti :
Sa Sainteté a manifesté l'intention de recommander le duc d'Urbin à la faveur du roi Ferdinand pour qu'on l'emploie contre les Turcs. Ensuite elle l'a fait rester, disant qu'elle le voulait garder pour la protection des terres de l'Eglise, conformément à ce que le seigneur d'Argenton a écrit, comme vous nous l'apprenez de la part du roi. Nous ignorons le motif pour lequel le pape s'est opposé au départ dudit duc, qui était déjà convenu , comme nous l'avons écrit ; mais nous supposons qu'on a persuadé à Sa Sainteté que les forces des Turcs contre les chrétiens ne sont pas aussi menaçantes qu'on le disait. Que Dieu nous ouvre les yeux et éclaire les chrétiens de sorte que les Turcs ne réduisent pas la religion du Christ à une situation telle que le mal soit ensuite irréparable : ce qui pourra facilement arriver, et bientôt, si les puissances chrétiennes n'embrassent pas sa cause avec plus de chaleur qu'elles ne le font actuellement.
Vous avez été informé par d'autres lettres de nous, que les ambassadeurs de la sérénissime ligue italienne sont arrivés et ont été honorablement reçus à Venise. Leurs propositions ayant été ouïes dans le sénat, on leur a donné la réponse dont nous vous envoyons la copie ci-incluse. Vous la communiquerez au roi Très-Chrétien.
Milan, 13 octobre 1480.
A Charles Visconti '.
On ajoute dans une lettre du 4 novembre également adressée à Charles Visconti :
Vos lettres du 14 du mois d'octobre reproduisent d'une manière complète vos longs pourparlers avec le roi Très-Chrétien et puis avec le grand chancelier, monseigneur d'Argenton
1 Archive* Je Milau (trad.).
et plusieurs autres , en ce qui concerne la ratification par nous réclamée et les secours que l'on doit envoyer contre les Turcs '. Nous estimons que c'est dans un but utile et mû par de bons motifs , comme on l'a toujours vu, que le roi aura sursis à la ratification, et nous ne pensons point qu'il ait pour cela rien perdu de cet amour paternel pour nous, dans lequel nous avons mis toute notre confiance et toute notre espérance.
Milan, 4 novembre 1480 *.
J'ai raconté dans l'un des volumes précédents comment le duc de Savoie ramené en Dauphiné avait été délivré par ses partisans. Les lettres suivantes adressées au duc de Milan nous montrent Commines s'acheminant vers Turin où il corrompra le comte de Bresse et se fera livrer de nouveau le malheureux prince :
Illustre prince et excellentissime seigneur,
J'informe Votre Excellence qu'aujourd'hui j'ai appris par un certain Georges Falco, qui est venu de Pignerol, que les ambassadeurs de Sa Majesté le roi de France sont arrivés à Suze , que parmi ces ambassadeurs l'un est monseigneur de Dunois et l'autre monseigneur d'Argenton 3, et que monseigneur de Dunois est devenu malade, de sorte que pendant toute la semaine ils ne quittèrent pas Suze. A Turin on fait de grands préparatifs pour recevoir lesdits ambassadeurs. Il y a environ deux cents chevaux , qui suivent la route que prendront lesdits ambassadeurs.
* La ville d'Otrante était tombée au pouvoir des Turcs le 1 1 août 1480. On crut un instant qu'ils voulaient marcher sur Rome.
* Voyez Mém. de Commines. éd. de M118 Dupont, tome II, p. 220. Vojez aussi ci-dessus, tome I, p. 327.
Dès que j'apprendrai quelque chose à cet égard, j'en donnerai avis à Votre Excellence, à laquelle je me recommande semper.
Novare, le 4 février 1481.
Maffeo de Crivelli, officiai de la chancellerie à Novare.
Illustrissime prince et excellentissime seigneur,
A cette heure est arrivé à mon office un jeune homme, venant de la cour du roi de France, qui est chargé de conduire à notre illustrissime dame la duchesse , un chien que lui envoie Sa Majesté le roi de France. Ce jeune homme m'a assuré que monseigneur d'Argenton est arrivé vendredi ' à Turin, qu'il ira saluer d'abord notre illustrissime dame, et qu'il se rendra ensuite près de Votre Seigneurie. Il a avec lui environ trente chevaux. Dès que je connaîtrai le chemin qu'il prendra, j'en informerai Votre Excellence , à laquelle je me recommande semper.
Novare, le 18 mars 1481, à la quatorzième heure.
Maffeo de Crivelli, officiai de la chancellerie à Novare.
Commines feignait un voyagea Milan pour cacher le véritable but de sa mission en Italie. Il revint en France dès qu'il eut réussi à répandre de l'or à Turin où s'était réfugié le duc de Savoie. Le comte de Bresse s'était complaisamment prêté à ce complot , et c'était à Commines que devait être
' 15 mars 1482. Il faut donc placer au milieu du mois de mars l'arrestation du comte de la Chambre et le départ du duc de Savoie de Turin pour Grenoble que j'avais fixé par erreur au mois de janvier, tome Ier, p. 327.
remis le pauvre prince qui avait à peine pendant quelques jours joui de la liberté.
Deux mois après, le duc Philibert de Savoie ne vivait plus. Il avait expiré à Lyon, et le nom de Commines devait rester associé au récit de ses souffrances et de ses malheurs.