MISSION DE COMMINES A VENISE
(Janvier-juin 1495.)
Onze années se sont écoulées. Charles VIII, qu'anime le vain désir de ressusciter la chevalerie étouffée sans retour sous la main de Louis XI, vient d'entrer à Rome, et Philippe de Commines a été envoyé à Venise avec la difficile mission d'empêcher l'union des Italiens contre les envahisseurs.
Nous compléterons les documents que nous avons déjà publiés sur cette époque si intéressante de la vie de Commines.
Le 5 janvier 1495, Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'ambassadeur du sérénissime roi d'Espagne est arrivé ici ce soir. Au devant de lui se sont rendus de Venise jusqu'à un monastère environ vingt gentilshommes et de plus l'ambassadeur du roi Alphonse avec celui de l'illustrissime seigneur duc de Ferrare et la maison du légat apostolique, le légat lui même souffrant de la goutte. Ce cortège l'a suivi jusqu'à son logement, qui est celui où résidèrent les ambassadeurs florentins, à la Zuca. Comme je parlai à monseigneur d'Argenton d'aller à sa rencontre, il parut préférable à Sa Seigneurie de lui rendre visite chez lui. Je me suis réglé sur son avis. J'aurai soin de savoir ce qu'il fera, pour en donner avis à Votre Excellence...
DE COMMINBS. 91
Venise, 5 janvier 1495.
Taddeo Vicomercati.
Au duc de Milan '.
Cependant Charles VIII poursuit ses succès : il est entré à Naples , et la terreur de ses armes suspend l'explosion des haines prêtes à éclater. On le flatte parce qu'on le redoute.
Le 4 mars 1495, le duc de Milan fait parvenir la lettre suivante à Commines :
Ayant appris par différentes voies l'heureux succès de Sa Majesté Très -Chrétienne et la soumission de Naples, nous en avons éprouvé tout le plaisir que Votre Seigneurie peut imaginer, à raison de la considération que nous avons pour Sa Majesté. Nous étions dans l'attente que Sa Majesté nous les ferait connaître par ses lettres, afin que nous puissions mieux la féliciter de ses succès ; mais jusqu'ici nous n'en avons reçu aucune information, et elle ne nous a rien fait dire par son ambassadeur : ce qui nous surprend beaucoup, étant persuadé, comme cela est à la connaissance de Votre Seigneurie, que si nous avions cessé de la favoriser et de l'aider de nos deniers, les chose3 n'auraient pas pris cette tournure. En effet nous avons pu voir que, lorsqu'il arrivait à Sa Majesté Très-Chrétienne quelque chose qui ne lui était pas aussi agréable qu elle l'aurait voulu, elle nous en a bien fait part afin que nous puissions subvenir à ses besoins. Nous avons trouvé bon de le rappeler à Votre Seigneurie, afin qu'elle sache le compte que fait de nous Sa Majesté Très Chrétienne en nous laissant dans l'ignorance de ses succès, nous qui à juste titre devrions être les premiers avec qui Sa Majesté pût se féliciter, et même, si l'on peut
' Archives de Milan (trad.).
parler ainsi, les premiers à remercier puisque nous avons été le principe et la cause de ces événements '. Milan, 4 mars 1495.
Au seigneur d'Argenton '.
C'est à cette lettre que Commines fit la réponse que nous avons reproduite comme l'œuvre la plus importante de sa correspondance politique 3.
Deux mois après, le duc de Milan était entré dans la ligue italienne formée contre Charles VIII, et Commines, échouant dans sa mission, quittait Venise.
Il écrivait le 25 mai 1495 au duc de Bourbon :
Monseigneur, très-humblement comme je puis, me recommande à vostre bonne grâce. Je vous envoyé encores le double de ce que j'escripts au roy, et croy que ce sera la dernière lettre que j'escripray en ceste ville, et m'en tireray au-devant du roy le moins longqueje pourray, vous suppliant, Monseigneur, toujours me commander vostre bon plaisir pour L'accomplir à mon pouvoir, en priant à Dieu, Monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue.
Escript à Venise le XXVe jour de may à mydy.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur, Philippe de Commynes |.
A mon très-redouité seigneur monseigneur le duc de Bourbonnoys et d'Auvergne, lieutenant général du roi en France h.
1 El principio e causa de questo facto.
* Archives de Milan, (trad.) Il est fait allusion à cette lettre dans celle que le duc de Milan adressa le même jour à Commines, après avoir reçu les lettres de Charles VIII qui lui annonçaient la prise de Naples. Voyez tome II, p. 168.
* Tome II, p. 170.
* La signature seule est de la main de Commines. 5 Archives de Milan.
Il est probable que les lettres de Commines qui furent interceptées et communiquées au doge de Venise, étaient plus importantes que celle-ci. On verra par la dépêche suivante de Taddeo Vicomercati au duc de Milan avec quelle attention elles furent pesées et examinées. C'était du moins, au milieu de ces revers, un dernier hommage rendu à l'habileté de Commines.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, au sortir de l'audience de cette illustrissime seigneurie, je viens de recevoir le courrier de Milan. Il m'apportait deux lettres de Votre Excellence, du 5 de ce mois, avec un sommaire des lettres de monseigneur le vice-chancelier et la copie d'une lettre, du 1er de ce mois, de messire Jean-Étienne de Castiglione, de Florence, et l'extrait de quelques lettres interceptées de monseigneur d'Argenton. Je rentrai immédiatement pour les communiquer à cette illustrissime seigneurie , ne sachant mieux lui exprimer la continuelle attente où se trouve Votre Excellence de savoir ce que la seigneurie veut faire pour joindre ses troupes à celles de Votre Excellence dans le Parmesan, comme cela a été dit plusieurs fois, et quelle serait la conduite du magnifique messire Jean Bentivoglio , dans le cas où le roi de France prendrait la route de Bologne. Après avoir fait lire les deux lettres du 5 sur cet objet, avec les extraits des lettres de monseigneur d'Argenton et le sommaire des lettres de l'illustrissime seigneur vice-chancelier et la copie de la lettre de messire Jean-Etienne de Castiglione, de Florence, (et elles furent toutes écoutées avec une extrême attention, surtout celles de monseigneur d'Argenton), il fallut les laisser pour qu'elles fussent aussi lues au sénat. Tout se borna à quelques paroles de l'illustrissime doge, qui après nous avoir convenablement remerciés, déclara qu'Us avaient parfaitement entendu le tout et que tous manifestaient la volonté d'ordonner que leurs
hommes d'armes se joignissent à ceux de Votre Excellence dans le Parmesan, parce qu'ils auront ainsi la facilité de se diriger sur Bologne ou sur Pontremoli. Cependant il ne fut pas dit expressément qu'on le ferait, peut-être parce qu'ils ne sont pas encore tous arrivés sur l'Oglio. Il a été dit toutefois qu'ils se mettraient en marche un de ces matins et que le seigneur marquis de Mantoue prendrait aussi ses dispositions. Un envoyé est parti d'ici pour se concerter avec lui sur la conduite de l'expédition qui se composerait de sept mille chevaux avec huit cents stradiots et l'infanterie dont on peut disposer. A cela je ne répliquai rien, sinon que tout le monde jugeait que cette jonction des troupes ne pouvait plus être différée sans danger, comme Votre Excellence le rappelle
Venise, 7 juin 1495.
De Votre illustrissime Seigneurie le très-humble serviteur,
THADDEO VlCOMRRCATI.
Au duc de Milan '.
4 Archives de Milan (trad.).
COMMINES PENDANT LA CAMPAGNE DE FORNOUE. (Juillet 1495.)
Charles VI a gagné la bataille de Fornoue qui ne rétablira pas sa domination en Italie, mais qui du moins assurera sa retraite.
La lettre suivante relative au siège de Novare, mentionne le sauf-conduit qui fut donné à Commines et dont il ne fit point usage :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin je me suis rendu à cette illustrissime seigneurie. Je lui fis connaître que le magnifique messire Jérôme Leone, son ambassadeur, avait exécuté près de Votre Excellence son office et sa commission, en se félicitant de la victoire remportée sur la flotte ennemie dans la rivière de Gènes, et j'exposai quelle avait été la réponse de Votre Excellence audit messire Jérôme. Pour ne rien omettre de ce dont vous m'aviez chargé par votre lettre du 20 , j'ajoutai que Votre Excellence n'aurait pas été satisfaite, si, outre ce qu'avait écrit le magnifique ambassadeur de cette seigneurie et ce que j'avais dit moi-même, elle n'avait point par des lettres personnelles rendu témoignage de son affection pour cette excellente seigneurie, et je fis connaître que vous m'adressiez, jointe à ma commission , une lettre à la seigneurie sur ce sujet, mais que je ne l'avais pas trouvée, soit qu'elle n'eût pas été expédiée, soit qu'elle fût égarée. Alors un des secrétaires déclara qu'elle n'était pas éga-
rée, mais que le doge, en ouvrant le paquet de la correspondance, avait voulu la voir et la lire. Immédiatement on la fit demander, et on en donna lecture en ma présence in pie no senatu.
Ce matin l'illustrissime doge ne vint pas au collège, non qu'il fût indisposé , mais pour se reposer du mal qu'il avait souffert.
Cet incident terminé, je dis que je vous avais fait connaître que le comte de Caiaccio avait révoqué l'ordre de faire couper les chemins aux cardinaux français qui fuyaient de Gènes, et que Votre Excellence en avait été grandement surprise, n'en ayant rien su et ayant toutefois communiqué et fait voir iout ce que vous aviez reçu au magnifique ambassadeur de la seigneurie, lequel attestait n'avoir jamais rien su de cette affaire. J'ajoutai que néanmoins Votre Excellence s'informerait de ce qui s'est passé et que de tout ce qu'elle apprendrait, elle donnerait avis à cette illustrissime seigneurie. Ensuite je lui communiquai la lettre du comte de Caiaccio au sujet du saufconduit que réclame monseigneur d'Argenton, avec la réponse que lui a faite votre seigneurie, et les nouvelles de Gènes relatives au retour de ce pays à son ancienne soumission à Vos Excellences, comme vous me le commandiez par vos deux autres lettres du 20. A cet égard on n'a rien dit in specie, sinon que les nouvelles de Gènes étaient bonnes, et on exprima du tout un plaisir singulier. Un des sénateurs remercia Votre Excellence de sa communication, en disant qu'ils me feraient aussi voir tout o? que leur mandaient leurs provéditeurs à l'armée par une lettre du 20, dont on donna lecture. Il y était dit que dans un conseil où se trouvaient les seigneurs marquis de Mantoue, comte de Petigliauo, comte de Caiaccio et le seigneur messire Galéas, celui-ci ayant fait connaître que le désir et la volonté de Votre Excellence étaient que l'on attaquât Novare avec les bombardes et sans perdre de temps, lui (le provéditeur) avait partagé l'opinion de messire Galéas, mais que tous les autres avait été d'un avis contraire, malgré une réplique du seigneur messire Galéas. Ils pensaient qu'il fallait attendre
quelques jours pour voir ce que voulait faire le roi de France, afin de n'être pas obligés de lever le siège honteusement, si le roi venait au secours de la ville. On avait donc donné à monseigneur d'Argenton un sauf-conduit pour venir au camp, et l'on avait commencé à distribuer de l'argent aux gens d'armes. Le comte Charles de Picante de Maleo a écrit de Tortone qu'il espérait battre les Vitelleschi, qui devaient prendre cette route pour rejoindre le roi de France. Les stradiots de messire Bernard Contarini ont fait prisonniers quelques hommes d'armes qui étaient sortis de Novare : ils ont été interrogés et ont dit beaucoup de choses de la mauvaise situation où se trouve le duc d'Orléans et de sa pénurie de vivres, comme Votre Excellence l'aura appris d'eux-mêmes. Je remerciai l'illustrissime seigneurie de cette communication, en disant que je n'avais plus rien à dire, parce que dans cette armée se trouvaient tant d'hommes vaillants et expérimentés qu'ils sauraient bien faire et conseiller ce qui serait pour l'avantage de ces deux illustrissimes États...
Venise, 23 juillet 1495.
Thaddeo Vicomercati.
Au duc de Milan \
Ce fut Commines qui sauva la garnison de Novare par des négociations entourées de nombreuses humiliations et couronnées par de douloureux sacrifices.
1 Archives de Milan (trad.).