COMMISES. — III
SECONDE MISSION DE COMMINES A VENISE. (Octobre et novembre 1495.)
Dans les derniers mois de l'année 1495, Commines fut de nouveau envoyé à Venise, et comme cette ambassade occupe peu de place dans ses Mémoires, il convient de reproduire tous les documents qui la rappellent.
Le 31 octobre 1495, Taddeo Vicomercati rendit compte à la seigneurie de Venise de l'audience qu'à son passage il avait obtenue du duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin j'ai fait connaître à cette illustrissime seigneurie comme vous me l'avez mandé par une lettre du 27, l'audience donnée à monseigneur d'Argenton, son discours et la réponse de Votre Excellence. Je priai ensuite la seigneurie de vouloir satisfaire Sa Majesté le roi autant quelle le pouvait, quant à la mission de monseigneur d'Argenton. Après quoi j'ajoutai tout ce qui est contenu dans l'autre lettre du 28, n'omettant rien de ce qui concerne cet objet, de telle sorte que j'ai vu toute l'assemblée demeurer très-satisfaite. L'illustrissime doge me charge de remercier Votre Excellence de la communication quotidienne que vous lui faites, d'une façon si amicale, de tout ce qui arrive. Ensuite, il me dit qu'ils attendront monseigneur d'Argenton , qui arrive par eau, et, quand ils auront entendu ses instructions et ce qu'il leur voudra dire, ils ne cesseront et ne manqueront pas de rechercher et de faire tout
ce qui sera utile à la conservation des deux États et de toute l'Italie, étant certains, comme je l'avais déclaré en votre nom, que Votre Excellence doit être dans les mêmes intentions et qu'elle n'y faillira pas plus que cette illustrissime seigneurie. Il ajouta que du reste ils agiraient avec circonspection dans tout ce qui leur est exposé, notamment en ce qui touche monseigneur d'Argenton l.
Je me recommande toujours à la bonne grâce de Votre Excellence.
Venise, le dernier jour d'octobre 1495.
Thaddeo Vicomercati.
Au duc de Milan '.
Commines entra le 4 novembre à Venise. Voici en quels termes Vicomercati rend compte de son arrivée :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Hier, vers les huit heures du soir, est arrivé ici monseigneur d'Argenton. Plusieurs gentilshommes sont allés à sa rencontre, à une petite distance hors Venise. On n'a pas fait d'autre démonstration 3, parce qu'il est venu à l'improviste et à une heure peu ordinaire. Aussitôt que je connus son arrivée, j'allai lui rendre visite, et j'en ai fait autant aujourd'hui. Ce matin, il a eu audience de la seigneurie
Venise, 5 novembre 1495.
Thaddeo Vicomercati.
Au duc de Milan '.
1 Che non mancharauo de havere consideratione cum circonspectione, e circa el paiticulare de monsignore de Argentono.
* Archives de Milan (trad.).
3 Cf. Mém. de Commines. éd. de M«"e Dupont, tome II, p. 531.
* Archives de Milan, (trad.)
Commines raconte qu'il attendit pendant quinze jours la réponse de la seigneurie de Venise, et nous avons vu en effet qu'elle porte la date du 17 novembre '. Elle fut communiquée à tous les ambassadeurs de la ligue, comme nous l'apprend la lettre suivante de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin avant d'aller à l'église, l'illustrissime doge, étant entouré des ambassadeurs de la ligue, et après un discours de quelques moments, nous communiqua sa réponse à monseigneur d'Argenton, qui renferme les points principaux qui suivent :
Premièrement on rappelle que la coutume et l'instinct naturel de cette illustrissime seigneurie a toujours été et est encore de recevoir avec plaisir les communications qui lui sont adressées par Sa Majesté Très-Chrétienne ; et elle a surtout vu avec plaisir la personne de monseigneur d'Argenton à raison de ses bonnes qualités et parce qu'il est déjà connu de la seigneurie *.
En second lieu on lui déclare que la seigneurie ne peut lui répondre quant aux trois articles dont Sa Très-Chrétienne Majesté désire la ratification, parce qu'elle en a signifié le contenu aux seigneurs confédérés et qu'elle n'a pas encore reçu de réponse, n'entendant point toutefois par ce qu'elle a fait et par ce qu'elle sait, en être venue à une rupture avec ladite Majesté Très-Chrétienne ; car, si elle a assisté, comme elle y était obligée, ses confédérés, et si elle entend les assister, c'est parce qu'elle a vu que Sa Majesté ne cesse point de faire tort à Sa Sainteté, chef de la confédération.
Troisièmement elle engage Sa Majesté Très-Chrétienne à arriver à un accord et à un arrangement, afin d'enlever aux infidèles l'occasion d'envahir la chrétienté, s'ils voyaient les princes chrétiens en guerre, et elle offre son entremise à cet
' Tome II, p. 235.
' Per le bone sue qualitate e essere cognioscuta da lei altre fiate.
effet, comme Votre Excellence l'apprendra par le magnifique messire Jérôme Leone, à qui l'on adresse copie de cette réponse, afin qu'il vous la communique.
Après avoir remercié Son Altesse le doge de sa communication, j'ajoutai que le tout serait porté à la connaissance de Votre Excellence, à laquelle, cum lona sua gratta, je me recommande toujours.
Venise, 19 novembre 1495.
Thaddeo Vicomercati.
Au duc de Milan K.
Commines eut, à ce qu'il nous apprend, quelques nouvelles conférences avec le doge Barbarigo, et il ne tarda point à quitter Venise.
Le 24 novembre 1495 \ Thaddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin monseigneur d'Argenton est parti pour se rendre rapidement à Milan , comme Votre Excellence l'a déjà appris par une autre dépêche. Tout le temps qu'il est demeuré ici , je n'ai pas manqué de le visiter et de lui faire honneur ; et hier vers les trois heures de la nuit, comme j'avais été lui rendre visite peu auparavant, sachant qu'il voulait partir ce matin, je lui fis adresser par mon chancelier, au nom de Votre Excellence, mes excuses de ce qu'il n'avait pas trouvé de navire prêt à Pavie , lorsqu'il est venu ici, comme Votre Excellence l'avait ordonné à son référendaire. Il a accueilli ces
* J'ai cru pouvoir donner aux deux lettres qui vont suivre, les dates du 24 et du 27 novembre au lieu de celles du 14 et du 7 qu'elles portent dans les copies faites à Milan.
excuses avec beaucoup de paroles polies, en disant qu'il regretterait que Votre Excellence en eût éprouvé quelque déplaisir... Venise, 24 novembre 1495.
Thaddeo Yicomercati '.
Commines, à son retour, fut reçu avec peu d'honneurs dans le Milanais, mais il eut à Vigevano avec le duc de Milan une entrevue qu'il raconte avec assez de détails dans ses Mémoires 2.
Ludovic Sforza rappelle en trois lignes le séjour de Commines a Vigevano dans cette lettre adressée à son secrétaire :
Monsieur d'Argenton est arrivé. Nous approuvons l'excuse que vous avez invoquée vis-à-vis de lui, s'il no lui a pas été rendu d'honneurs.
Vigevano, 7 novembre 1495.
A messire Bartholomeo Chalco, noire premier secrétaire s.
4 Archives de Milan (trad.).
* Ment, éd. de Melle Dupont, t. II, p. 533.
s Archives de Milan (trad.).
DERNIERES RELATIONS DE COMMINES AVEC LE DUC DE MILAN. (Janvier et février 1496.)
Le duc de Milan, voyant les Français rejetés au-delà des Alpes, ne les craignait plus et recommença à négocier avec Charles VIII, probablement pour écarter les compétitions du duc d'Orléans. « Pratiques venoient d'Italie et de « grandes ' » .
11 est digne de remarquer que le soutien du duc de Milan fut de nouveau Philippe de Commines, et, dans la lettre suivante, le chancelier Thomasino * parle de son amitié après la malheureuse expédition de Charles VIII en Italie à peu près dans les mêmes termes que d'autres ambassadeurs milanais employaient sous le règne de Louis XI.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
La reddition du Château-Neuf était, à l'arrivée des lettres de Votre Excellence, déjà venue à la connaissance du roi Très-Chrétien. Comme je voulais toutefois l'annoncer à Sa Majesté, monseigneur d'Argenton me dit que cette démarche lui paraissait superflue et propre à mécontenter le roi qui, à la suite delà mort récente du dauphin, se trouvait dans de mauvaises dispositions. Comprenant en effet que cette nouvelle était telle qu'on ne
1 Mémoires de Commines, éd. de MclIe Dupont, tome II, p. 557. * Voyez tome II, p. 242.
pouvait la mentionner sans exciter quelque mécontentement dans ces circonstances, je ne fis rien puisque monseigneur d'Argenton m'engageait amicalement à n'en point parler. Cependant, pour ne pas laisser passer la chose sous silence et afin que l'on ne pût croire que votre illustrissime seigneurie n'en avait pas donné avis, je me rendisses de monseigneur du Bouchage et de monseigneur de Saint-Malo, dans les mains de qui passent toutes les affaires de ce pays, et je leur fis connaître le tout, en disant que si les ministres du roi, lors de l'expédition de la flotte ', avaient écouté Votre Excellence, comme je les y engageais, on aurait prévenu ce malheur, et que les résultats confirmeraient toujours les actes et les conseils de Votre Seigneurie. Monseigneur du Bouchage se contenta de dire qu'il ne le croyait pas, encore que le fait fût rapporté par des marchands florentins. Saint-Malo ajouta que les mauvaises nouvelles couraient vite et qu'il en avait de meilleures de Naples. Je répondis que votre illustrissime seigneurie, estimant que tout ce qui intéressait le roi Très-Chrétien lui était commun, Tinformait de tout ce qui lui avait été mandé de Rome et que Sa révérendissime Seigneurie pouvait être sure qu'après Sa Majesté royale, Votre Excellence avait été plus affligée de cette reddition que personne au monde. Sur quoi, je le laissai pour ne point avoir de contestation avec lui. La nouvelle a bientôt été confirmée, et ils y ont ajouté foi.
Je me recommande toujours à Votre illustrissime Seigneurie.
Lyon, 4 janvier 1496.
Thomasino.
An duc de Milan \
Commines intervint dans les débats soulevés par la remise des otages de la ville de Gènes à Charles VIII,
1 Cf. Mém. de Commines, tome II, pp. 554, 556. * Archives de Milan (trad.).
témoin la lettre suivante écrite le 24 janvier 1496 par le duc de Milan ;
....Quant aux deux otages de Gênes, le maréchal de Gyé, monseigneur d'Argenton et le président de Paris savent que , lorsqu'ils nous furent demandés, quand nous étions à Robio, nous leur répondîmes en leur démontrant toutes les difficultés que nous y voyions. Nous croyions qu'on ne réussirait pas, si l'on demandait le fils de notre gouverneur, et nous dîmes que depuis quelques années il en avait perdu quatre entre lui et son frère messire Jean, et qu'il ne donnerait point celui-ci , qui était son Benjamin. Quand ils demandèrent Luc Spinola, nous répliquâmes qu'il n'y consentirait jamais, attendu qu'il était chargé d'années, et à raison de son rang.
Ces seigneurs voulurent que ces raisons fussent écrites, bien que nous leur eussions donné l'assurance de tout' ce qui vient d'être dit. Nous ne jugeâmes pas à propos de les contredire et de soulever une discussion. Nous promîmes même de faire tous nos efforts, comme nous l'avons fait non seulement par lettres mais aussi par l'intermédiaire de messire François Bernardino, lors de son voyage à Gênes, comme le savent les ministres du roi. Néanmoins la chose aboutit comme nous l'avions prévu. L'un, c'est-à-dire le gouverneur , déclara qu'il ne laisserait pas s'éloigner son fils, surtout à cause de sa jeunesse ; et messire Luc Spinola refusa aussi de partir : de quoi l'on demanda des actes publics, comme le savent les ministres. Nous tâcherons toutefois qu'un autre membre de la famille Spinola soit envoyé en France, et Sa Majesté royale peut bien être sûre que si nous n'avons pas refusé de donner comme otages le comte François, notre cousin ', et messire Ludovic, qui est aussi de notre parenté, nous ne manquerons pas d'en faire autant si
' François Sforza. Voyez tome I!, pp. 23i-234, 241, 242.
106 LETTRS ET NÉGOCIATIONS
nous le pouvons , en ce qui concerne les deux otages dont nous venons de parler "
Nous avons déjà publié 2 une lettre que le duc de Milan adressait à Communes afin que son cousin Louis Sforza fût bien traité et pût rester à Lyon.
C'est aussi en faveur du comte Louis Sforza que le duc de Milan réclame le 1er février 1496 l'intervention de Communes dans la lettre suivante :
Les assurances que vous nous avez données, en répondant à notre lettre, de vos sentiments et de vos bonnes dispositions à travailler autant que vous le pourrez en notre laveur », nous ont fait grand plaisir, et nous vous en remercions. Sa Majesté nous ayant annoncé dans une lettre qu'elle a promis le comte François au duc d'Orléans pour garantir les cinquante mille écus qui lui sont dus , nous lui répondons ce que nous jugeons utile de lui écrire ; et nous vous prions de vouloir bien lui faire entendre que c'est chose peu équitable et fort étrange que Sa Majesté nous ait demandé des otages in génère pour l'exécution des articles , et qu'à présent on soutienne qu'ils lui ont été donnés pour garantir ledit payement. Nous ne l'avons pas fait, et il n'en a point été parlé. Nous ne nions pas que ce comte ne soit aussi engagé dans ce que nous devons et voulons observer, mais le temps n'en est pas encore venu ; et nous verrions avec peine que ce comte fût retenu comme gage d'une affaire particulière. Nous vous prions donc d'agir sur le roi Très-Chrétien, afin que tenant compte de l'affection et du respect que nous lui portons, et pour démontrer lui-même par des effets l'amour qu'il dit toujours nous conserver, il veuille garder près de lui ledit comte, pour la fin à raison de laquelle il lui a été
' Archives de Milan (trad.)
• Tome II, p. 242.
* A operare quanto porreti in bénéficie- nostro.
remis, et qu'il veuille aussi le faire bien traiter. Il est à désirer que l'on ne puisse point penser que Sa Majesté tient plus de compte de ce qui concerne le paiement de cinquante mille écus, que de la confiance qu'elle doit avoir en nous, ainsi que de l'amour et du respect que nous lui portons et qui pourraient subir une fâcheuse atteinte, si le fait était vrai.
A monseigneur d'Argenton '.
Combien de temps durèrent ces intimes relations de Commines avec le duc Ludovic ? Comment vinrent-elles à se rompre? Il est difficile de résoudre ces questions. Tout ce que l'on peut affirmer, d'après ce qu'il a écrit lui-même, c'est qu'il fut l'un de ceux qui , avant la fin de Tannée 1496 , votèrent dans le conseil du roi pour que le duc d'Orléans prît les armes et chassât de Milan l'héritier des Sforza.
' Archives de Milan (trad.)