‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 3)Chapitre 9 sur 19 · G LETTRES ET NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

G LETTRES ET NÉGOCIATIONS

En 1476 le roi de Portugal vint en France. Défait à la bataille de Toro par l'armée du roi de Castille Ferdinand le Catholique , il s était embarqué à Porto sur une flotte nombreuse à laquelle il espérait voir se joindre sur les côtes de France celle de Louis XI : vaine et stérile confiance dans de vagues promesses qui ne devaient point se réaliser ' .

Louis XI se préoccupait bien plus de ce qui allait se passer en Lorraine. René de Vaudemont assiégeait Nancy, et l'on savait que le duc de Bourgogne réunissait ses forces pour le combattre.

François de Petrasancta écrit le 23 septembre 1476 au duc de Milan :

Illustrissime et excellentissime seigneur.

Sa Majesté le roi a reçu la nouvelle que le roi de Portugal est arrivé à Collioure , dans le pays de Roussillon. Un nombreux conseil ayant été convoqué, Sa Majesté a paru disposée à confier à Boffillo la mission d'aider omnino le dit roi avec le nombre de gens que j'ai indiqué ailleurs à Votre Altesse et de le recevoir honorablement en lui offrant des étoffes de soie et des brocarts et en envoyant au-devant de lui.

L'occasion me paraissant assez belle maintenant, j'ai présenté la lettre de Votre Seigneurie à Sa Majesté, en y ajoutant les quelques paroles que m'a commandées Votre Excellence. Sa Majesté n'a pas semblé en faire très-grand cas ; elle m'a dit néanmoins : « Nous en causerons avec monseigneur d'Argenton « qui vous en parlera ensuite. » Quand je serai avec lui , je verrai ce qu'il me dira.

J'apprends que le roi de Portugal a réuni une flotte assez considérable , et le roi de France a aussi beaucoup de vaisseaux.

• Voyez tome I*r, p. 147.

Aujourd'hui Sa Majesté part d'ici ; elle se rend à Villeneuve près de Montargis à vingt lieues de Paris , en s'approchant des frontières de Bourgogne, bien qu'elle ait dit hier qu'elle craignait que le duc de Bourgogne ne se conduisît pas comme il l'avait promis. Et toutefois Sa Majesté persiste à ne pas s'aboucher avec lui et à user seulement des moyens dont j'ai entretenu ailleurs Votre Seigneurie.

Orléans , le 23 septembre 1476 au soir.

François Petrasancta *.

La lettre suivante, écrite à Tours le 4 novembre 1476 par François de Petrasancta, est fort intéressante pour la biographie de Philippe de Commines :

Illustrissime et excellentissime seigneur,

Je ne voudrais point paraître présomptueux, ni plus ardent en ce qui touche les affaires de Votre Seigneurie qu'elle ne le désire elle-même. Cependant bien que je vous aie tant de fois entretenu de monseigneur d'Argenton, je me crois tenu de vous en parler de nouveau. Comme témoin de ce qui se passe, ayant connu et, ressenti, connaissant et ressentant encore à toute heure l'avantage et le fruit qu'on a retiré et qu'on peut retirer de son entremise et de son appui, je crois remplir le devoir d'un loyal serviteur en insistant sur ce point ; car chaque jour voit grandir sa faveur et son crédit, et Sa Majesté le roi lui confie la plus grande partie des affaires les plus importantes, surtout celles de Bourgogne, de Suisse , de Portugal, et celles de Madame de Savoie. C'est par ses mains que toute cette affaire est conduite. Madame et les siens portent devant moi ses louanges jusqu'au ciel , protestant qu'ils lui auront une obligation éternelle ; et il m'a dit que le plus de ce qu'il avait fait à cet égard, il l'avait fait par respect pour Votre Seigneurie, afin

de lui montrer qu'il est réellement son ami et son serviteur en faisant toutes choses pour accomplir le désir de Votre Seigneurie, c'est-à-dire pour enlever le gouvernement à Philippe '. Il ne lui semble pas qu'il y ait un autre remède.

Votre Seigneurie sait aussi que nous n'avons aucune autre personne pour nous servir auprès de Sa Majesté le roi. Il serait toutefois utile d'en avoir ; car Sa Majesté est faite aussi de chair et d'os, et, pour réussir dans ces affaires , la parole de beaucoup de personnes est fort efficace. Si Votre Seigneurie veut me recommander une chose plus qu'une autre, le plus tôt possible sera le mieux, car les Français sont impatients au delà de toute mesure.

Je me recommande humblement à Votre Seigneurie.

A Tours, le 4 de novembre 1476.

François Petkasancta.

Au duc de Milan 2.

Au mois de novembre 1476, un autre envoyé du duc de Milan , nommé Alexandre Colleta, vint rejoindre en France François de Petrasancta, et voici en quels termes les deux ambassadeurs milanais rendent compte à leur maître de l'audience royale que leur fit obtenir Philippe de Commines :

Illustrissime seigneur,

Moi, Alexandre, je suis arrivé samedi dernier, et nous nous sommes réunis pour délibérer sur ce que j'avais à faire et sur la conduite que j'avais à tenir pour exécuter la commission que Votre Seigneurie m'a donnée près de Sa Majesté le roi Très-Chrétien.

En résumé, moi François, j'ai eu par l'entremise de monsei-

1 Philippe de Savoie, comte de Bresse.

gneur d'Argenton, le moyen de l'introduire près du roi, moi François étant présent toutefois, et quand nous entrâmes tous les deux ensemble dans un petit cabinet devant Sa Majesté , le roi commença à dire : « Vous êtes bien l'homme du duc de u Milan, qui a été arrêté à Briançon ? » Moi, Alexandre, j'ai répondu : « Sacrée Majesté, oui. » Immédiatement le roi déclara qu'il regrettait ce qui avait eu lieu : « Nous avons écrit , « ajouta-t-il, au gouverneur du Dauphiné et au parlement de « Grenoble de ne pas donner et de ne pas laisser donner d'empé- « chement aux gens du duc de Milan. » Le roi montra qu'il était mécontent de monseigneur de Bresse pour beaucoup de raisons, et surtout pour ce qu'il avait fait envers moi Alexandre. Je l'ai remercié de cette bonne volonté et de cette déclaration, disant que je n'en avais point pris grand déplaisir, puisque je voyais et savais sûrement que mon arrestation avait eu lieu à son insu et sans son ordre. Après ce peu de paroles, Sa Majesté nous dit que nous prissions patience pour l'heure, parce qu'elle voulait conférer avec le protonotaire de Fois, qui était avec elle. Tous passèrent alors dans un autre appartement. Quant à nous, nous nous éloignâmes ; mais avant notre départ , monseigneur d'Argenton vint nous trouver et nous dit : « Le « roi a vu toutes les lettres et tous les papiers de vous, Alexan- « dre , parce que monseigneur de Bresse les a envoyés ici « (selon ce que moi François j'écris à Votre Seigneurie dans « la lettre incluse) ; il me reste peu de chose à vous dire, et « vous aurez à prendre congé du roi , qui adressera à votre « seigneur une bonne lettre qui contiendra tout, et vous la lui « porterez. » Et nous demeurâmes ainsi sur cette conclusion.

Ce matin nous avions rendez-vous pour notre audience ; mais Sa Majesté est allée à la chasse. Demain on verra ce qui se pourra faire ; et si moi Alexandre je puis être expédié, je partirai pour revenir près de Votre Excellence en allant voir en passant madame de Savoie pour savoir ce qu'elle dira. Je l'ai promis à Sa Seigneurie....

Monseigneur d'Argenton a grand crédit en cette cour ; il se

montre très-affectionné à Votre Excellence et s'est employé

très-amicalement pour me faire expédier, moi Alexandre

Tours, 29 novembre 1476.

François Petrasancta.

et Alexandre Colleta.

Au duc de Milan '.

A cette lettre était jointe une note écrite antérieurement où Alexandre Coleta racontait son arrestation à Briancon et tout ce qu'il avait eu à souffrir de la part du comte de Bresse ; elle se terminait en ces mots :

... De cette façon cessèrent les insolences et les témérités de Philippe, à la grande satisfaction , je l'espère , de Votre Altesse...

Quand Sa Majesté sera arrivée, j'irai la visiter, et ensuite j'en informerai Votre Seigneurie. Monseigneur d'Argenton vient de me faire dire très-confidentiellement que ledit Philippe a arrêté un courrier de Votre Seigneurie et qu'il a envoyé au roi les lettres que vous m'adressiez. Du reste il m'instruira de tout, parce que le roi lui a donné toutes les lettres, sans les lire lui-même *.

Si les ambassadeurs milanais devaient désormais se trouver à l'abri des vexations du comte de Bresse, le rôle honteux qu'il remplit dans l'histoire , n'était du moins pas achevé, et nous aurons encore à retracer sa versatilité et sa perfidie.

' Archives de Milan (trad.).

* Archives de Milan (trad.).

DE COMMINES. Il

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