‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 3)Chapitre 8 sur 19 · AFFAIRES DE BOURGOGNE ET DE SAVOIE · texte numérisé non relu

AFFAIRES DE BOURGOGNE ET DE SAVOIE

Parmi les ambassadeurs milanais qui furent envoyés en France à la fin du quinzième siècle, il n'y en eut point de plus habile que François de Petrasancta qui, tout en se plaçant sous la protection de Notre-Dame, servait, selon son propre aveu, une divinité païenne, la Fortune, alors quelle venait de faire succéder la puissance des Sforza à celle des Visconti. Personne n'a fait ressortir avec plus de vivacité ce qu'il y avait d'étrange et de bizarre dans le caractère de Louis XI, et à côté du portrait du maître, il nous a laissé celui du favori, que nous recueillons avec la même attention ; car il s'agit de Philippe de Commines.

Très-illustre et excellent seigneur,

Grâces à Dieu et à Notre-Dame à laquelle je me suis voué, grâces aussi à la bonne Fortune et à la sagesse de Votre Seigneurie, j'ai pu accomplir ses désirs. Il serait un peu long de raconter la conduite que j'ai tenue ,' l'intervention de monseigneur d'Argenton et l'entretien que j'ai eu avec le roi Très- Chrétien pour préparer la matière. Ayant été conduit devant le roi, je lui exposai de la plus belle manière et avec les plus douces paroles que cela me fut possible, l'objet de ma mission commîmes. — m. t

dans les termes mêmes que Votre Excellence m'ordonna de le faire. Sa Majesté me répondit : « Le duc de Milan s'est joué de « moi par le passé, il m'a causé le plus grand tort : il m'a fait « offrir ces jours derniers à Lyon de le réparer. Comment pour- « rais-je compter sur ces promesses, sur cette réparation, sur « le payement de l'argent qu'il est tenu de me donner à cause « du tort qu'il m'a fait en s'alliant avec mon ennemi ?» A ces mots il me prit la main, et simul et semel étant son chapeau et me faisant la révérence, il me dit : « François, par cette main « et cette foi que vous m'avez données, me promettez-vous que « le duc de Milan observera tous les traités et toutes les obli- « gâtions mutuelles que nous avons ensemble, nous lui accor- « dant à sa demande le renouvellement de son alliance, et lui • « renonçant à celle de Bourgogne ?» — « Sire, assurément, « dis-je, ex toto animo. Monseigneur vous engagera sa foi, et « elle est inviolable. » — « Et moi aussi, dit Sa Majesté, je « déclare sur ma foi que je suis satisfait. Je veux renouveler et « confirmer toutes les alliances faites avec son père et avec lui ; « je lui maintiendrai le fief de Gènes et de Savone comme vous « l'avez demandé. Je tiens désormais le duc de Milan pour « mon bon frère, et tout ce qui autrefois aurait pu faire naître « quelque difficulté entre notre frère et nous, doit être mis en « oubli. Nous serons tous les deux à l'avenir de bons frères « ensemble, comme nous l'étions jadis. » En achevant ces paroles, il ôta son chapeau, m'embrassa et me salua. Puis il dit à monseigneur d'Argenton d'appeler le chancelier pour qu'il rédigeât l'acte dans la forme convenue et qu'il m'en montrât la minute, y ajoutant ou en retranchant à mon gré. Deinie il dit aussi qu'il voulait que je commençasse à parler français et que je devinsse un bon Français. Il me fit tant de caresses et tant de familiarités, en me montrant ses armes et en riant et en plaisantant avec moi que je ne saurais en rapporter la moitié. Il me dit encore : « Voyez ; depuis que vous êtes ici, on vous « a considéré comme un ennemi, parce qu'on savait que le duc « de Milan était le mien. Maintenant que par votre entremise

« nous sommes réconciliés et que notre fraternité est rétablie, « vous serez traité tout autrement, n Et il ordonna à monseigneur d'Argenton de veiller à ce que désormais je fusse bien logé et honoré comme l'ambassadeur de son bon frère. Post hœc il me dit : « Ecrivez à mon frère que pour chose qui soit au « monde, il ne veuille embrouiller les affaires de Piémont, car « j'ai appris qu'il y envoyait des gens d'armes, mais qu'il tra- « vaille, au contraire, à conserver cet Etat à notre neveu son « gendre, et nous ferons de même. Qu'il sache bien que s'il faisait « quelque déplaisir à ce pays, il le ferait en même temps à nous- « même, et nous ne le souffririons pas. » — Je lui ai répondu : « Votre Majesté a déjà entendu ce que je lui ai dit à ce sujet des « bonnes dispositions de mon maître pour conserver cet Etat au « duc Philibert. » — « Comment, interrompit le roi, dites-vous « qu'il se nomme? Philibert? En vérité, nous ne savions pas qu'il « s'appelât ainsi. » Le roi ajouta: « Nousvoulons aussi que vous « écriviez à votre maître qu'il me sera agréable que dès à présent « ou le plus tôt qu'il le pourra, il donne sa fille au duc de Savoie « et que les noces soient célébrées solennellement à Chambéry. « Dans quinze jours nous reviendrons ici, et vous serez avec « nous. » Pour tout dire, Monseigneur, en ce qui se rapporte au bon succès de ces affaires, monseigneur d'Argenton a été le principe, le milieu et la fin. Solus il a été présent à toutes mes démarches. Solus il gouverne et couche avec le roi. C'est lui qui est tout in omnibus et per omnia. Il n'y a personne qui soit un si grand maître, ni d'un si grand poids que lui. Il s'attend à ce que Votre Seigneurie, appréciant un si grand service, lui accorde quelque rémunération honorable. S'il en était aliter, il pourrait à coup sûr en résulter quelque grand préjudice in futurum. Si Votre Seigneurie dispose de lui, elle pourra dire qu'elle dispose du roi. Votre Seigneurie est très-sage et je lui signale ce qui me paraît lo plus avantageux.

A Roanne, le samedi 20 juillet 1476.

De Votre Altesse le très-dévoué serviteur, François de Pktkasancta l,

1 Archives de Milan (trad.).

Lorsqu'après la bataille de Morat, le duc de Bourgogne fit enlever et conduire dans ses États la duchesse de Savoie \ le duc de Milan réclama l'appui du roi de France pour le jeune héritier du duché de Savoie, alors âgé de cinq ans. Cette fois encore ce fut Commines qui reçut ce message, et il profita de cette occasion pour s'instruire des intentions assez douteuses de Galéas Sforza à l'égard de Charles le Téméraire.

Léonard Botta, ambassadeur milanais à Venise , communiqua tout ce qui s'était passé à la République de Venise, comme nous l'apprend la lettre suivante adressée à son maître :

Illustrissime seigneur.

... J'ai été reçu aujourd'hui par ladite Seigneurie et je lui ai fait connaître de la part de Votre Altesse *■ le message que vous aviez envoyé à Sa Majesté le roi de B'rance pour lui recommander le duc Philibert et ses États de Savoie, et successive le bon accueil que reçut votre envoyé , et les questions et les visites que lui fit monseigneur d'Argenton , et comment Sa Majesté avait dit à votre envoyé qu'elle voulait mander deux choses à Votre Excellence, d'abord, vous engager en son nom à vous charger de la tutelle et de la protection de son neveu, votre gendre et fils, et successive vous prier de donner à votre envoyé des pouvoirs convenables et solennels pour approuver, confirmer et renouveler toutes et chacune de vos obligations réciproques. Sa Majesté ajoutait qu'elle espérait que Votre Excallence trouverait cette demande honnête et raisonnable , surtout parce que le roi ne voulait pas une chose nouvelle, mais seulement maintenir les obligations mutuelles contractées entre

1 Voyez tome Iej\ p. 142.

* Il y a : Votre Sublimité, dans le protocole italien,

Sa Majesté, feu votre illustrissime père, d'heureuse mémoire, et Votre Altesse. Il ae lui paraissait donc pas que l'on pût honnêtement refuser d'accorder lesdits pouvoirs, avec commission de conclure tout ce que Sa Majesté avait réclamé. Sur lesdites choses je m'exprimai tout au long en me servant des paroles textuelles que Votre Altesse m'écrivait , ajoutant demum que vous étiez fortement disposé à prendre ce parti, en voyant le peu de fondement et d'assurance que l'on pouvait mettre dans le duc de Bourgogne et dans ses promesses, et je lui dis tout ce qui était nécessaire à cet égard. Quibus diclis, le roi , sans autre entretien particulier, jeta un regard autour de lui sur la figure des assistants, et me répondit en ces termes, videlicet : « Nous remercions très-cordialement votre illustris- « sime seigneur de la manière fraternelle et amicale dont il use « envers cette Excellentissime Seigneurie, en nous communi- « quant toutes les circonstances qui le concernent ; et quant « à ce que vous venez de nous exposer, nous vous disons que « prima facie toutes les choses nous paraissent bonnes, parce « que Sa Majesté le roi de France, d'un côté, et son Excellence « votre illustrissime seigneur de l'autre , ayant pour but de « conserver entier et intact l'État de Savoie au duc Philibert, « neveu de Sa Majesté et gendre et fils de votre illustrissime « seigneur, nous jugeons qu'il ne s'en peut suivre que des « résultats honorables et louables. Quantum vero aux obliga- « tions prémentionnées, il nous semble également que tout tend « à ce que ces deux seigneurs vivent en paix et en bons rap- « ports ensemble, ce qui importe à la tranquillité d'Italie, de « sorte que, primo aspectu, nous ne pouvons qu'approuver ces « choses ; et surtout nous sommes très-certains que votre « illustrissime seigneur agira avec cette prudence et cette « maturité qu'il a coutume de montrer dans toutes les autres « circonstances »

Venise le 1er jour d'août 1476.

Léonard Botta.

Au duc de Milan '.

1 Archives de Milan (trad.).

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