‹ Lettres et négociations de Philippe de Commines (volume 4)Chapitre 13 sur 30 · LETTRES ET NRCIOCIATIONS · texte numérisé non relu

LETTRES ET NRCIOCIATIONS

DEFECTION DE'^COMMINES.

Il convient d'étudier avec soin les graves événements qui précédèrent la défection de Commines.

D'une part, Charles le Hardi concluait une ligue étroite avec le duc de Guyenne, à qui il offrait sa fille, et en même temps, il s'assurait l'appui du duc de Bretagne et appelait à l'invasion de la France, les Anglais à l'ouest \ les Espagnols au raidi. D'autre part, Louis XI, caressant et ftienaçant tour à tour le duc de Guyenne et le duc de Bourgogne, s'attachait à les séparer, en méditant la perte de l'un et de l'autre avec la même persévérance. Louis XI réclamait pour le dauphin la main de la fille du duc de Bourgogne déjà promise à son frère, en lui assurant un domaine de cent mille écus d'or de rente à assigner en Champagne *, et offrait à Charles le Hardi lui-même Amiens, Saint -Quentin, Montdidier et Roye, en donnant comme garantie et la peine de l'excommunication et la remise d'otages du sang royal, pourvu qu'il consentît à abandonner le duc de Guyenne '.

* Sur le projet d'invasion de la France par les Anglais, Tojez le manuscrit 2908, î^ 8, f. fr. Bibliothèque impériale de Paris.

* Le projet de contrat de mariage est imprimé dans les Preuves de rhùtoire de Charles VIII, p. 757, et dans l'édition de Commines, de Lenglet, t. II, p. 300. Bien qu'il ne porte pas de date, la mention du sire de Craon, comme plénipotentiaire du roi, suffit pour déterminer répoque à laquelle il appartient.

* Histoire générale de Bourgogne, t. IV, pr. p. 308.

A la même heure, il annonçait au duc de Guyenne, que s'il rompait son alliance avec le duc de Bourgogne, il lui ferait épouser sa fille et que déjà ses ambassadeurs sollicitaient à Rome des dispenses dans ce but. Il lui promettait de plus de réunir à son apanage le Rouergue, TAngoumois, le Poitou et le Limousin ^

Louis Xt ne croyait point du reste qu*il suffisait de se montrer habile par quelques conceptions brillantes et déce* vantes*. Toujours persuadé qu'il était essentiel de mettre au service de ses idées les hommes qui pouvaient Taider a les faire triompher, il avait choisi dans Tun et dans Tautre camp deux instruments à faire mouvoir, deux traîtres à gagner, Lescun en Guyenne, Gommines en Bourgogne. Gependant le duc de Guyenne ne se laisse point séduire par de perfides et fallacieuses promesses, et Xescun résister nonobstant « que le roy ait escrit et mandé expressément aller par « devers luy pour aucunes grandes matières qu'il avoit à « luy communiquer. » Ce qui donne au duc de Guyenne le droit de se plaindre hautement que : « le roy suborne ses « gens, officiers et serviteurs par promesses d'argent compte tant, d'estats, offices, pensions et mariages. •»

Le duc de Bourgogne, ambitieux et avide, ne repoussa

* Eût. gén. de Bourgogne, t. IV, pr. p. 312. Louis XI écrivait le 11 décembre 1471 qu'on Taccusait de traiter partout. (Duclos, t. III, p. 389.) Rien n^était plus vrai, et c^était sa coutun^e.

• D'après Adrien de But, le résultat de l'expédition d'Rdouard IV, en 1471, où Ton avait vu F Angleterre changer de roi, grâce à un secours donné par le duc de Bourgogne, avait rempli Louis XI de crainte, et rien ne contribua davantage aux événements qui s'accomplirent Tannée suivante.

' Commines, éd. I^nglet, t. III, p. 36Sl.

pas avec la même fermeté les avances de Louis XI. 11 protestait de son affection pour lui et se prêtait assez Tolontiers aux négociations qui étaient ouvertes ; mais en même temps, poursuivant ses projets secrets, il envoyait vers le duc de Bretagne \ une personne féahU (c'était l'expression dont se servait ce prince), avec l'ordre de se rendre de la en Espagne près des rois d'Aragon et de Castille '. Cette personne féable qu'Adrien de But appelle le secretissarum seeretarius du duc de Bourgogne, fut le sire de Commines qui prit pour prétexte un pèlerinage à Saint-Jacques de Compo9telle. Au mois d'août 1471, un écuyer du roi de France se plaignait, dans une lettre qui fut mise sous les yeux du duc de Bourgogne, que Commines, se rendant à Compostelle, avait choisi non pas la route de France, mais celle de Bretagne, ce qui paraissait à Louis XI un signe de haine plutôt que d'amitié ; mais Charles le Hardi, qui, cette fois mieux servi par des agents secrets, ne se laissa pas tromper, écrivit en marge de la lettre : « Commynes a esté « rencontré à Orléans, dont ne pewt faillir de passer par

^ Le duc de Bretagne dissimulait aussi. En 1475, il ecrinût au duc lie Bourgogne : f J'ay entendu que vous estes bien content des dissimulations que je fais..., je dissimule, c'est pour le mieux. • Histoire générale de Bourgogne^ t. IV, pr. p. 353.

* En 1471, une alliance se traitait entre le duc de GuTenne et le roi de Castille, dont la fille Jeanne avait été aussi promise au duc de Guyenne ; mais Louis XI lui faisait en même temps offrir le dauphin, ce qui ne Tempêchait pas de songer à soutenir le roi de Portugal contre le roi de Castille. Pendant toute Tannée 1471, nous tojobs sans cesse à la suite de Charles le Hardi les ambassades de Bretagne et d'Arragon. Le \^ novembre 1471, il reçut eolenneUement à Tabbaye de Saint-Bertin Tordre d'Aragon. Commines, éd. LeM^let, t. II, p. 199.

« VOUS ^ . » Autre affirmation dont le but était peut-être aussi de cacher ce que Ton ne voulait pas découvrir. Charles, plus prudent, eût craint pour son conseiller, s'il est permis de parler comme Molinet et Chastellain, le charme de la sirène et la toile de l'araignée.

Commines, déjà ébranlé à Péronne et à Liège, se rendit en effet, on ne peut en douter, au château du Plessis-lez- Tours ; il répondit à l'appel qui lui avait été adressé le même jour qu'à Lescun, et moins fier que Lescun, il accepta une pension. Nous avons pour l'affirmer deux preuves : la première, c'est qu'on trouve dans les lettres de Louis XI, du 28 octobre 1472, les mots : « Sa pension que depièça * l%y « Mims donnée; » la seconde, c'est qu'il déposa à Tours «six mille livres tournois chez un marchand nommé Jean de Beaune ^. A cette somme montait la pension que lui avait assurée le roi de France et dont sans doute on lui avait immédiatement payé une année ^ Tout ce que Commines

* Mém., t. III, pr. p. 6.

^ M»« Dupont (pr. t. lïl, p. 21) a imprimé au lieu ée depièea : despensey ce qui n'offre aucun sens.

* Louis XI exigea peut-être que cette somme fût déposée en France comme garantie des services quMI attendait du sire de Commines.

^ La lettre de Simon de Quingey, où Ton se plaint de ce que Commines ne passe pas par la France, et qu'annota le duc de Bourgogne en écrivant qu'il y passerait, est du 9 août 1471. La pension de Commines prit cours le 30 septembre 1471, d'après le compte de Jean Briçonnet. Nous croyons que cette date correspond à celle de l'entrevue de Commines avec le roi et du don que fit celui-ci. Trois ans après, et quelques mois seulement avant la bataille de Nancy, Campo- Basso traversait la France, feignant d'aller comme Commines s'embarquer en Bretagne pour l'Espagne et prétextant également un pèlerinage à ComposteUe. Campo-Basso ne s'arrêta-t-il pas aussi aa château du Plessis?

nous apprend de son voyage en Bretagne, c'est qu'il s'y trouvait lorsque le comte de Richmond, qui régna depuis en Angleterre sous le nom de Henri VII, fut jetë sur le rivage par une tempête ^ Il s'étend un peu plus sur son séjour en Espagne dont il visita les principales villes. Il rappelle les entretiens qu'il eut avec le roi de Castille Henri IV, avec le grand-maître de l'ordre de Saint-Jacques, avec l'archevêque de Tolède. « Le roy Henry, dit-il, valloit peu de sa perce sonne, et donnoit tout son héritaige ou se le laissoit oster « à qui le vouloit ou pouvoit prendre *. » Ses serviteurs l'abandonnaient et c'était le plus pauvre roi que Commines rencontrât jamais.

Dans les premiers mois de l'année 1472, Commines, revenu d'Espagne, est encore le confident du duc de Bourgogne, car ce prince l'appelle à une fenêtre pour lui faire part du message que le duc de Bretagne lui adresse par le sire d'Urfé, et ce fut alors qu'il prononça cette parole : « J'ayme mieulx le bien du royaulme de France que « monsieur d'Urfé ne pense ; car pour ung roy qu'il y a, je « y en vouldroye six '. »

* Mém., t. II, p. 159.

* Mém., t. I, pp. 166 et 304; t. II, pp. 453 et 582. M. le comte Vaader Straten-Ponthoz, qui représente à Madrid la Belgique et qui ae préoccupe avec le même zèle de ses intérêts littéraires et de ses intérêta commerciaux, a bien voulu provoquer aux archives de Simancas quelques recherches sur le séjour de Commines en Castille : elles sont malheureusement restées sans résultat.

' Mém,, t. I, p. 271. Un Anglais fit savoir à Louis XI que Charles le Hardi avait dit : f Qu'il estoit mauvais Anglais et aymoit mieulx la couronne et le royaume, et que quand il trouveroit bonne seureté avec les seigneurs de France, il n*entenderoit point à ce que ledit Edouard (le roi d* Angleterre ) demandoit. i Bibliothèque impériale de Paris, f. fr. 2909, f> 8.

DE COMMIMES. 77

Tous ces propos arrivaient à Toreille de Lonis XI. On regrettait, disait-on, de ne pas avoir obtenu de Charles VII qu'il assurât le sceptre à son second fils. On songeait encore, ajoutait-on, à faire de Tapanage du duc de Guyenne un second royaume de France. Le roi ne s'endormait point : « il besongnoit, » porte une chanson de cette année, et au mois de mai 1472, le duc de Guyenne mourut empoisonné. Louis XI fut-il coupable de fratricide * ? La plupart de ses contemporains l'en accusèrent *, et lorsqu'on voit le duc de Bretagne stipuler dans un traité solennel que le roi de France ne le fera pas assassiner ', il reste hors de doute

* Commines lui-mâme rapporte que Ton parlait de la mort du duc de Guyenne t différemment t, et avoue qu'elle fut fort utile à Louis XL Voyez Mém,, 1. 1, pp. 274 et 275.

* Adrien de But ajoute qu'on expliquait de la même manière la mort de Tëvêque de Paris, Guillaume Chartier , dont un frère fut poëte et un autre chroniqueur. C'était entre les mains de Guillaume Chartier que Louis XI avait prêté, lors de son avènement, le serment solennel de remplir, selon la justice et Téquité, tous ses devoirs de roi, et il avait eu le courage d'oser le lui rappeler. Le l*"" mai 1472, Guillaume Chartier assistait à une procession générale qu^l avait cru pouvoir ordonner pour demander à Dieu que le roi de France se réconciliât avec son frère. Quelques heures plus tard, l'évêque de Paris rendait le dernier soupir, et la foule émue se précipitait vers son lit pour lui baiser les pieds et les mains, comme ceux d'un saint et d'un martyr. Au lieu de s'associer à ces regrets, Louis XI parut se réjouir de sa mort, et le même jour où il écrivait à Dammailin qu'il se signait de la tête aux pieds en pensant qull était informé du mal de son frère par le moine qui disait ses heures avec lui, il adressait d'autres lettres aux échevins de Paris pour leur défendre d'élever un tombeau à Guillaume Chartier, coupable, à ses yeux, de lèse-majesté, comme trop favorable au duc de Guyenne. Guillaume Chartier avait été archidiacre de Gand.

' Mémoires de Comminss, éd. Lenglet, t. II, p. 518 (juillet 1477).

que tout le monde le croyait capable de ce crime Ml y aurait toutefois une nouvelle enquête à faire, en la dégageant des pièces fausses entre lesquelles figurerait le testament du duc de Guyenne, œuvre évidente du roi de France ; mais parmi les documents déjà connus, il en est qu'on ne peut étudier sans de vives préoccupations : nous voulons parler des lettres de Louis XI qui annonçait d'avance la mort de son frère, en n'y voyant que la preuve de l'influence de la croix de Saint-Lo, et qui écrivait le 29 décembre 1471 : (c Méry de Coué a dit adieu au duc pour quoy je sçais qu'il « est instruit *. » Quel était donc ce mystère connu du roi, qu'avait pu pénétrer Méry de Coué?

A cette nouvelle, Charles le Hardi, n'écoutant plus que son indignation, rompt tous les pourparlers et accuse le roi qui naguère armait contre lui un frère, d'avoir fait périr son propre frère par la plus odieuse perfidie. Sans attendre qu'il ait pu réunir toute son armée, il se précipite en avant, saccage, brûle, détruit tout qui cède, est impuissant devant tout ce qui résiste, mais trouve dans chaque revers une excitation à de nouvelles vengeances.

Commines assista lors de la prise de Nesle, le 12 juin 1472, aux barbaries ordonnées par le duc, qui marcha dans le sang dont était inondé le parvis de l'église et qui ordonna impitoyablement que les prisonniers fussent pendus ou eussent

* Sur des essais de poison ordonnes par Louis XI, voyez la Biblùh' tkèqiu de V École des Chartes, 1854, p. 107.

* Duclot, Histoire de Louis XI, t. III, p. 391. L'habUetë de Mëry de Coué dans la prévision de ce qui allait arriver, méritait une récompense. Louis XI n*en fit pas seulement son chambellan et son conseiller, mais il le créa de plus capitaine du château d^Amboise. Mém,,U I.p. 287.

le poing coupe : « J'estoye sur le Heu et en fault dire quelque « chose. Il fault dire que le duc estoit passionné de faire si <c crael acte ou que grant cause le mouvoit \ » Nous aimons à croire que Témotion de Commines fut plus profonde qu'il ne le dit, et que ne nous est-il permis d'y trouver la justification de sa fuite !

Nous chercherons du moins à démontrer que sa trahison ne fut ni spontanée ni tout à fait libre et que le roi de France, à ce moment suprême, eut vraisemblablement, disons-le à Thonneur de Ck>mmines, à combattre chez lui quelques hésitations qui troublaient sa conscience.

Louis XI avait répondu aux ravages des Bourguignons en cherchant à fomenter des troubles dans les États du duc Charles. Il écrivit aux bonnes villes de Flandres et de Brabant pour les exciter à la révolte, et en même temps il voulait, en engageant quelques-uns de ses partisans les plus dévoués à se prononcer inmiédiatement, arriver à provoquer ainsi d'autres défections. C'était une faute de la part d'un prince si habile. Il la commit trois fois, pour Commines d'abord, ensuite pour Campo-Basso et enfin pour Hugonet. Commines et Campo-Basso se prêtèrent à ses volontés, alors qu'ils eussent pu plus efficacement, l'un pendant quelques années, l'autre pendant quelques jours, servir le» intérêts du roi au conseil du duc ou sur le champ de bataille. Hugonet seul résista à la pression du roi et fut victime de son bizarre empressement à dévoiler ses relations avec lui, dût-il, pour le forcer à le rejoindre, contribuer plus que personne au supplice que lui réservaient les Gantois.

Commines avait à opter entre deux résolutions auxquelles était attaché l'avenir de sa vie.

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