LA COMPLAINTE DE LA DOLENTE
Atropos, qtii nos cueurs mortifies, Trop as mespris par douleurs infinies Nous présenter un si très-grant regret, Gomme il appert sans estre tins secret, En nous estant le plus parfaict du monde :
C*est mon amy, qui estoit pur et munde De tous vices, mais de vertus tant plain.
Que m*as ousté par ung cas trës-soudain !
Si Andromache eut cause de pleurer La mort de Ethor, son mary, que honnourer
Ghascnn voulut, et corn doit de prouesse, Parce qu*esioit parfaict en hardiesse.
Las donc! que doy-ge faire pour cestuy*là, Qui en bataille jamais ne recuUa?
Ne fut-il pas à Monthéry trouvé Des Bourgoignons si très-bien esprouvë Que le leur duc, que pour lors il servoit, Tant fort Tayma, comme ung chascun sçavoit.
Or en batailles, ailleurs il se monstra Jusques à six où son cueur démonstra.
Si Salomon fut pour saige appelle Et Thaïes plaint pour avoir bien parlé, Aussi Virgille pour éstre si savant Et Aristote pour estre moult prudent, Que doi^Fon faire et dire maintenant Pour celuy-là qui, en sa main tenant Toutes vertus, de nous est séparé?
Hélas! mondains, sera-il point plouré?
Hault Dieu puissant, qui le monde formas.
Comment veulx-tu ce que tu formé as Pour exemplaire à tretous les humains, Par mort cruelle et s^s cas inhumains Si tost ouster à ceulx qui Testimoient Et que nul plus certes autres n'aimoyent?
Las, vous, vertu cardinalle appellée.
Nommée Prudence, qui n'estiez cellée.
Ne vous compaignes. Force, aussi Justice, Ny Tempérance, à luy faire service En celuy temps qu'en ce monde régnoit Et qu'en vous quatre tousjours il prospéroit, Viendrex-vous point ycy pour le louer Et ses beaux fais qu'on ne doit meslouer ?
Raison n'ettpas que Foy si m s'avanee.
Et Charitë avecques Espérance, De venir cy, qui nonunëes thëologaUes Sont en tons lieux et de vertos esgalles, Poar collaoder de oeluy les biens fais, Que jamais homme ne trouva imparfais.
Hal Fortune, par trop tu m'es diverse En te monstrant oontre moy tant adverse, Que de me ouster mon confort et ma joye, Dont en larmes mon cueur baignant se noyé.
Que t'avoy-ge ny mesdit, ne meffaict, Pour m'absenter d'ung home tant parfaict?
Or ne avoy^e de toy mal récite, Combien que m'eus mise en adversité Par autres pertes que moult fort je estimoye ; Mais de ceste ne scay que faire doye.
Sinon avoir à mon Dieu débonnaire Humble prière, luy priant que repaire En Paradis l'âme du bon seigneur Qui en vertus a esté le grigneur.
L*AOTEUB.
Ouye laquelle complainte très-douloureuse tant en parolles que en contenance, regardant çà et là, comme homme plain de fantasie et eslongné de tout plaisir mondain, cherchant avoir consolation qui quelque peu de réfrigère peust donner à l'assiduelle paine et travail qui tous mes cinq sens occupoit, je vis en iceluy lieu entrer sept dammes moult révérantes et de grant auctorité, lesquelles monstroient bien à leurs gestes, parolles et aooustremens, estre plaines de tristesse et ennuy, lesquelles parvenues en ceste sy très-
dëconfortëe assemblée près de ladite doolente cy semydrent, disant ce qui s'exusayt. Et premier parla la plus aisnëe nommée Prudence.